d’Estouteville commença la reconstruction de l’église suivant un projet
considérable et dont on ne put achever que le chœur[25] dans les
premières années du XVIᵉ siècle. Cette partie de l’église nous montre
les effets de la décadence qui s’était annoncée dès la fin du XIIIᵉ
siècle. Certaines dispositions, comme celle de la galerie, dite
triforium, posée sur des encorbellements portant sur les reins des
voûtes basses et contournant extérieurement les points d’appui, sont
très ingénieuses; mais l’appareil est négligé surtout dans les
arcs-boutants, à la construction desquels les architectes du XIIIᵉ
siècle apportaient tant de soins; les lignes amincies par la
multiplicité des moulures s’effilent encore, sans chapiteaux indiquant
la naissance des arcs et le réseau compliqué des fenestrages ajoutant
encore à l’effet produit par une sorte d’étirage qui amoindrit les
proportions de l’édifice. Il ne reste plus qu’à admirer l’habileté de
main des _tailleurs de pierre_. La taille du granit, la seule pierre
employée au Mont-Saint-Michel, sauf pour les arcatures du cloître[26],
est absolument remarquable, aussi bien que la sculpture ornementale,
exécutée avec une extrême adresse, malgré les détails dont elle est
surchargée.
La décadence de l’architecture dite _gothique_ s’était manifestée dès la
fin du XIIIᵉ siècle par les _tours de force_ du chœur de Saint-Pierre à
Beauvais et de l’église de Saint-Urbain à Troyes. On construisit pendant
les XIVᵉ et XVᵉ siècles des édifices ou des parties d’édifices avec une
adresse souvent remarquable; mais l’art de l’architecture, si fort dans
sa simplicité au XIIIᵉ siècle, ne se manifeste plus dès la fin du XVᵉ
que sous des formes maniérées dont le portail de la cathédrale d’Alençon
peut donner une idée, et qui ne fait que s’accentuer encore au siècle
suivant.
«Le meilleur côté de l’art en décadence n’est pas la construction des
églises, c’est plutôt leur décoration et leur ameublement; là brillent
l’habileté dans le détail et la patience dans l’exécution qui
distinguent les tailleurs de pierre et les imagiers des deux derniers
siècles du moyen âge[27].»
[Illustration: Fig. 77.--Abbaye du Mont-Saint-Michel.--Détails de
l’abside (fin du XVᵉ siècle).]
L’architecture dite _gothique_ avait montré sa force
[Illustration: Fig. 78.--Cathédrale d’Alençon.--Façade occidentale (XVᵉ
siècle).]
d’expansion dès la fin du XIIᵉ siècle et pendant le XIIIᵉ, non
seulement dans toute l’Europe occidentale, mais encore en Orient par des
monuments qui présentent un intérêt considérable, car ils ont été créés
par des moines-architectes venus de France à la suite des premiers
croisés. Dès la fin du XIIᵉ siècle, des édifices célèbres de
[Illustration: Fig. 79.--Cathédrale de Sainte-Sophie, à
Nicosie.--Façade.
(Ile de Chypre.)]
la terre sainte, modifiés ou agrandis, portent les traces de leur
influence, qui s’affirme par les monuments qui s’élevèrent à Chypre et à
Rhodes du XIIIᵉ au XVᵉ siècle, selon les méthodes occidentales et
particulièrement françaises.
«On ne saurait contester que le séjour prolongé des croisés dans le
Levant, les enseignements de leurs architectes, la vue de leurs
monuments aient contribué au développement de l’art arabe. Il y a eu
réaction de l’Occident sur l’Orient; quelquefois même l’imitation est
si directe qu’elle jette le trouble dans l’esprit de l’observateur...
Pour bien comprendre le rôle des croisés en Orient, pour en saisir le
caractère indépendant et occidental, il faut, par un rapide coup d’œil
jeté sur les monuments construits par eux à Chypre et à Rhodes après
leur expulsion de la Syrie, voir le mouvement commencé au XIIᵉ siècle se
continuer dans les siècles suivants sans interruption et en conservant
le même caractère, c’est-à-dire en se laissant toujours guider par la
France[28].»
«L’île de Chypre, conquise en 1191 par Richard Cœur-de-Lion, fut cédée
l’année suivante à Guy de Lusignan et resta dans la maison de ce prince
jusqu’à la fin du XVᵉ siècle. Catherine Cornaro, veuve du dernier
Lusignan, la donna en 1489 à la république de Venise, qui la conserva
jusqu’à la conquête des Turcs en 1571. Pendant tout le XIIIᵉ siècle,
elle recueillit successivement les débris des colonies chrétiennes de la
Syrie. Au XIVᵉ siècle, la puissance française atteignit son apogée. Les
monuments religieux élevés pendant cette période sont fort nombreux et
de formes très variées. L’art était sorti du cloître et avait cessé
d’être le monopole exclusif des corporations monastiques. Aussi l’on ne
trouve plus dans les églises de Chypre cette uniformité scolastique qui
caractérise les églises latines de la terre sainte. L’architecture
romane, vivifiée par les efforts des architectes séculiers, est entrée
dans une nouvelle voie, à Chypre comme en France... Les architectes
appliquent les procédés du XIIIᵉ siècle avec toutes leurs conséquences;
le sacrifice qu’ils font aux nécessités locales est la suppression des
combles en charpente; ils les remplacent
[Illustration: Fig. 80.--Cathédrale de Saint-Nicolas, à
Famagouste.--Façade.
(Ile de Chypre.)]
par des terrasses horizontales, mais sans rien changer à la disposition
de leurs édifices.
«Le monument le plus considérable du XIIIᵉ siècle est la cathédrale de
Nicosie, bâtie de 1209 à 1228, sous le vocable de Sainte-Sophie (fig.
79), grande église à trois nefs... ayant tous les caractères des
cathédrales françaises de la même époque[29].»
Les églises de _Sainte-Catherine_, des _Arméniens_, les
[Illustration: Fig. 81.--Cathédrale de Saint-Nicolas, à
Famagouste.--Abside.
(Ile de Chypre.)]
mosquées de l’_Emerghié_ et d’_Arab-Achmet_ sont encore des églises de
la fin du XIIIᵉ siècle. Parmi les édifices les plus nombreux qui datent
du XIVᵉ siècle, il faut citer la cathédrale de Famagouste, Saint-Nicolas
(fig. 80 et 81), avec ses trois portails et ses deux tours; l’église de
Sainte-Sophie à Famagouste (fig. 82); le monastère de Lapaïs, de l’ordre
des Prémontrés, remarquable par la beauté et la grandeur de ses
bâtiments abbatiaux, comprenant une grande chapelle à trois nefs, ainsi
que d’autres édifices religieux à Paphos et à Limassol. La ville de
Rhodes possédait un grand nombre d’églises construites au XVᵉ siècle
selon les méthodes françaises, qui avaient été suivies aussi bien pour
les édifices religieux et militaires que pour les habitations; en un
mot, l’architecture religieuse,
[Illustration: Fig. 82.--Ruines de l’église de Sainte-Sophie, à
Famagouste.
(Ile de Chypre.)]
militaire et civile était française dans toutes ses expressions... «Les
canons de l’ordre sont encore aux embrasures des tours, les boulets de
pierre de Soliman jonchent le terrain, chaque maison porte, sculpté sur
sa façade, le blason et souvent même le nom--français--de son dernier
possesseur. Involontairement la pensée recule de trois siècles; elle
donne un corps à tous ces noms et repeuple toutes ces demeures; on
s’attend, au moment du réveil, quand s’ouvriront ces portes armoriées, à
voir sortir tous ces chevaliers pour se réunir une dernière fois sous la
bannière de saint Jean[30].»
CHAPITRE X
TOURS OU CLOCHERS.--CHŒUR.--CHAPELLES.
Les premiers clochers furent de forme ronde, à l’exemple des coupoles
byzantines ou grecques, et toujours d’un petit diamètre, ce qui prouve
que les cloches qu’ils contenaient étaient fort petites. Les cloches
étaient suspendues au sommet de la tour dans une partie évidée par des
arcades et recouvertes par un comble[31].
Les clochers étaient très souvent séparés du corps de l’église; en
Italie, un grand nombre d’églises de tous les temps du moyen âge ont
leur clocher séparé d’elles par une distance souvent considérable.
La force de l’habitude fit appliquer la forme ronde à des clochers
construits au XIIᵉ siècle; cependant, il paraît certain que dès le Xᵉ
siècle le plan carré fut préféré, disposition nécessitée d’ailleurs par
les cloches auxquelles l’art du fondeur avait, dès le commencement du
XIIᵉ siècle, donné des dimensions considérables. Outre les grosses
cloches qui annonçaient au loin les offices, on continuait, pour régler
les exercices religieux du clergé, d’employer les clochettes. Elles sont
appelées dans les textes latins: _signum_, _schilla_, _nola_; en
français: _sin_, _esquielle_, _eschelitte_; elles prirent place dès le
Xᵉ siècle dans les campaniles qui couronnaient les dômes.
_Campanile_, en italien, a la même signification que _tour_, _clocher_,
_beffroi_[32], en français; cependant, la dénomination de _clocher_
s’applique en général à toute construction pyramidale dominant les
combles d’une église.
[Illustration: Fig. 83.--Clocher de Vendôme (XIIᵉ siècle).]
Le beffroi, édifice particulier aux anciennes provinces du Nord, est une
tour, isolée ordinairement, dans laquelle on plaçait la cloche destinée
à sonner le couvre-feu, le tocsin et à convoquer les habitants des
villes aux assemblées communales.
Comme le beffroi, le _campanile_ italien est un édifice le plus souvent
isolé, mais ordinairement élevé dans le voisinage d’une église. Parmi
les campaniles célèbres, on cite ceux de Florence, commencés sur les
plans de Giotto, au XIVᵉ siècle; de Padoue, de Ravenne, et la fameuse
_tour penchée_ de Pise.
En France, on donne le nom de campanile aux petits clochers à jour qui,
dans certaines églises, surmontent le mur de la façade, ajouré d’arcades
dans lesquelles sont suspendues de petites cloches.
Les plus anciens clochers élevés dans les provinces qui ont formé la
France présentent de grandes analogies avec les monuments byzantins,
quant à la forme, sinon par les détails de leur construction. L’un des
plus remarquables est le clocher de Saint-Front, à Périgueux, qui paraît
avoir été construit dans les premières années du XIᵉ siècle, au-dessus
de la sépulture de saint Front, sur deux travées de l’église latine à
trois nefs, du VIᵉ siècle, dont on a retrouvé les traces certaines à
l’ouest de la grande église à coupoles[33].
[Illustration: Fig. 84.--Campanile de Giotto, à Florence (Italie).]
Le clocher de Saint-Front se compose de trois étages carrés, en retraite
l’un sur l’autre et couronnés par une coupole conique portée sur une
colonnade circulaire formée de colonnes, de hauteur et de diamètre
différents, provenant de monuments romains de la région.
Ce remarquable édifice exerça une influence considérable et il servit de
type aux architectes des provinces voisines. Le clocher de l’église
abbatiale de Brantôme en offre un exemple perfectionné, dans lequel les
constructeurs évitèrent les _porte-à-faux_ de Saint-Front; celui de
Saint-Léonard, près de Limoges, présente des dispositions très
originales par la forme octogone de son couronnement. Les architectes de
l’Auvergne apportèrent encore de grands perfectionnements en
établissant, comme au Puy, des colonnes ou des piles intérieures
destinées à porter, de fond, les retraites successives des étages
supérieurs de la tour[34].
[Illustration: Fig. 85.--Cathédrale de Bayeux. Tours clochers de la
façade.]
Il faut remarquer que, malgré l’importance considérable donnée à ces
édifices, l’emplacement destiné aux clochers était restreint, ce qui
amène à croire que les clochers n’étaient pas destinés uniquement à
loger les cloches. Au XIᵉ siècle, le clocher était à l’église, abbatiale
ou cathédrale, ce qu’était le donjon au château féodal, c’est-à-dire le
signe de la puissance. Les abbés et les évêques possédant les mêmes
[Illustration: Fig. 86.--Cathédrale de Senlis.--Tour clocher sud de la
façade.]
droits que les seigneurs, on comprend que cette manifestation extérieure
n’eut alors d’autres limites que celles des ressources des manifestants,
et on s’explique le nombre des clochers élevés en même temps sur les
grandes églises abbatiales, sur les cathédrales et même l’importance des
clochers élevés sur de simples églises comme expression de la commune
affranchie; les questions et les rivalités de clocher n’ont certainement
pas d’autre origine.
Vers la fin du XIᵉ siècle et pendant le XIIᵉ, les églises possédaient un
clocher placé à l’angle ou au devant de la porte pour former un porche,
comme à Saint-Benoît-sur-Loire, ou à Poissy, ou sur la porte même, comme
aux églises d’Ainay et de Moissac.
Plus tard, d’immenses tours carrées, couronnées de flèches, s’élevèrent
à chaque angle des façades, laissant voir entre elles le pignon de la
nef principale.
A l’église abbatiale de Jumièges, un grand porche saillant fut établi
entre la base de ces tours; mais le plus souvent les clochers furent
construits au même plan que le porche et percés de portes latérales
ornées de voussoirs sculptés, qui formaient, avec la porte principale,
un vaste ensemble décoratif.
Les architectes de l’époque dite _romane_ élevèrent des clochers ou
plutôt des tours sur la croisée des nefs; mais, évitant les hardiesses
de construction du clocher de Saint-Front, qui fut l’un des types imités
par les constructeurs des XIᵉ et XIIᵉ siècles, ils donnèrent à ces tours
centrales une grande solidité en établissant leurs coupoles, plus ou
moins coniques, sur une base carrée dont les angles sont soigneusement
chargés et contrebutés.
A la fin du XIIᵉ siècle, les architectes de l’Ile-de-France adoptèrent
le plan carré pour le corps du clocher et, à l’imitation des édifices
élevés dans les provinces de l’Est et sur les bords du Rhin, ils
conservèrent la forme octogone pour les flèches seulement, en combinant
les dispositions les plus ingénieuses afin d’assurer la solidité des
angles.
[Illustration: Fig. 87.--Cathédrale de Salisbury (Angleterre).
Tour clocher central.]
Les grandes tours centrales des églises normandes, élevées du XIIIᵉ au
XIVᵉ siècle en Angleterre et en Normandie, n’avaient pas toujours le
caractère de véritables clochers, comme ceux de Salisbury et de Langrune
par exemple; elles étaient souvent des _tours-lanternes_ destinées à
éclairer le centre de l’église et à décorer magnifiquement la croisée
des bras de croix formée par la nef, le chœur et les transsepts, comme
celles de Saint-Georges de Bocherville, de Coutances, etc. La Normandie
fut d’ailleurs, de toutes les provinces françaises, celle qui persista
le plus longtemps à élever des _tours-lanternes_, et l’une des plus
intéressantes est celle de l’église de Saint-Ouen à Rouen.
Plus tard, dans les autres provinces et particulièrement dans la
Picardie, la Champagne, la Bourgogne et l’Ile-de-France, on remplaça
les tours-lanternes par des flèches en charpente, recouvertes de plomb
et qui s’élevaient à l’intersection des combles de la nef et des
transsepts.
[Illustration: Fig. 88.--Église de Langrune (Calvados).
Tour clocher central.]
Parmi les clochers les plus remarquables du XIIᵉ siècle, on peut citer
dans le Nord ceux de Tracy-le-Val (Oise), de l’église abbatiale de la
Sainte-Trinité à Vendôme, de Bayeux; ceux de l’Abbaye-aux-Hommes à Caen,
le _vieux_ clocher de la cathédrale de Chartres et celui de Saint-Eusèbe
à Auxerre.
Avec le XIIIᵉ siècle, les clochers prennent une élévation et une
richesse extraordinaires. Le clocher de Senlis (fig. 86) est un spécimen
des plus élégants des édifices construits dans les premières années du
siècle qui vit naître tant de merveilles architecturales.
En Bourgogne, l’ordre de Cluny, qui ne partageait pas le rigorisme de
Cîteaux réformé par saint Bernard, éleva plusieurs clochers
remarquables, entre autres ceux de l’église de Saint-Père, près de
Vézelay, construits vers 1240.
Dans le Midi, l’architecture dite _gothique_ s’est manifestée sous des
formes originales résultant logiquement de l’emploi judicieux des
matériaux du pays, c’est-à-dire de la brique, et le clocher de l’église
des Jacobins, élevé à Toulouse vers la fin du XIIIᵉ siècle, en est un
type des plus intéressants. Il en est de même du clocher-donjon d’Albi
dont nous avons signalé les caractères particuliers[35].
On ne trouve plus guère de clochers isolés à partir du XIIIᵉ siècle,
sauf peut-être à Bordeaux; les tours font partie de la composition
générale de la façade et ne deviennent exactement des clochers
qu’au-dessus des collatéraux et de la nef. Notre-Dame de Paris nous en
offre un exemple admirable dans ses grandioses combinaisons.
La cathédrale de Laon, contemporaine de Notre-Dame de Paris, possède
quatre clochers terminés par des beffrois octogones dont les angles sont
flanqués de pinacles à deux étages ajourés; sur le second de ces étages
sont placés des bœufs de dimensions colossales dont l’effet est très
original.
Les clochers de la cathédrale de Reims, construits dans la seconde
moitié du XIIIᵉ siècle, n’ont qu’une importance relative dans la superbe
façade de cet édifice; mais ils présentent cette particularité,
nouvelle alors, que l’étage du beffroi forme à l’intérieur une cage
carrée nécessaire au jeu des cloches et à la charpente qui les supporte,
et qu’à l’extérieur il forme une tour octogone flanquée de pinacles
puissants.
Les constructeurs de l’époque
[Illustration: Fig. 89.--Église des Jacobins, à Toulouse.--Clocher.]
dite gothique atteignaient alors la limite extrême qui les séparait de
l’exagération et de la manière; mais la passion de la légèreté et le
désir d’élever des édifices surprenants entraînèrent bientôt les
architectes dans une voie dangereuse qui aboutit à une décadence rapide.
Ces effets se produisirent surtout dans les provinces voisines de
l’Allemagne, et le clocher de Strasbourg, achevé au XIVᵉ siècle, en est
une preuve célèbre.
[Illustration: Fig. 90.--Église Saint-Pierre, à Caen. Clocher.]
Pendant les XIVᵉ et XVᵉ siècles, les clochers conservent les formes et
les dispositions adoptées par les constructeurs de la fin du XIIIᵉ
siècle, mais avec un luxe extraordinaire de détails et de sculptures et
un excès de légèreté; leurs points d’appui deviennent plus grêles et les
ornements accumulés semblent d’ailleurs avoir pour but de les
dissimuler. En France, les malheurs du temps favorisèrent le
développement de ces dangereuses tendances, car ces édifices, commencés
à la fin du XIIIᵉ siècle, ne furent achevés qu’aux XVᵉ et XVIᵉ siècles,
au moment où les principes de l’art dit _gothique_ étaient déjà en
pleine décadence.
[Illustration: Fig. 91.--Saint-Michel, à Bordeaux.
Clocher.]
Cependant il convient de citer des édifices célèbres par la hardiesse de
leur construction et la magnificence de leur décoration, sinon par la
pureté de leur style. En France, le clocher de Saint-Pierre de Caen, qui
montre l’analogie, l’air de famille pour ainsi dire, qui existe entre
les édifices normands; celui de Saint-Michel, à Bordeaux, dont la
flèche, détruite par un ouragan en 1768, vient d’être rétablie à sa
hauteur primitive de 110 mètres; en Autriche, le clocher ou dôme de
Saint-Étienne, une des constructions les plus importantes de ce pays et
qui fut terminée en 1433; le clocher de la cathédrale de
Fribourg-en-Brisgau (grand-duché de Bade), l’un des plus beaux et des
plus importants, élevé d’un seul jet vers la fin du XIVᵉ siècle et
terminé, par sa flèche ajourée, vers le milieu du siècle suivant.
En Belgique, la cathédrale d’Anvers, commencée au milieu du XIVᵉ siècle,
ne fut terminée qu’un siècle plus tard par sa nef avec ses quatre bas
côtés. La façade de la cathédrale aurait été commencée vers 1406 par un
maître maçon boulonnais, du nom de Pierre Amel; mais des deux tours
clochers, celle du Nord fut seule achevée en 1518; son principal mérite
consiste dans la hardiesse de sa construction, dans sa hauteur
extraordinaire--123 mètres--plutôt que dans la pureté de sa composition
et de ses détails empruntés à toutes les époques de l’architecture dite
_gothique_.
[Illustration: Fig. 92.--Cathédrale de Fribourg-en-Brisgau (grand-duché
de Bade).--Clocher.]
CHŒUR.--Dans les églises chrétiennes le _chœur_[36] proprement dit a été
établi longtemps avant les chapelles[37].
[Illustration: Fig. 93.--Cathédrale d’Anvers (Belgique). Clocher, tour
Nord.]
A l’extrémité de la nef de la basilique, au centre du chalcidique, ou
transsept, donnant au plan basilical la forme d’un T ou d’un
_Tau_--figure symbolique vénérée des chrétiens parce que le Tau était
l’image de la croix--se trouvaient l’autel, le sanctuaire et la place
des diacres et des sous-diacres. L’autel était placé au milieu, entre
l’hémicycle, ou abside, et l’arc triomphal s’ouvrant sur la nef.
L’hémicycle, ou abside, qui avait été jadis le tribunal, devint pour
les chrétiens le lieu réservé aux prêtres ordonnés--_presbyterium_.
Un banc circulaire interrompu au milieu par un siège plus
élevé--_consistorium_,--contournait le mur circulaire du fond, et la
place éminente--_suggestus_--était celle de l’évêque ou du dignitaire
qui le remplaçait.
Cette partie de la basilique changea encore de destination; elle cessa
d’être le _presbyterium_ pour devenir le _martyrium_, c’est-à-dire le
lieu qui recevait le corps du saint, patron de la basilique, ou la
relique à qui s’adressait particulièrement la dévotion des fidèles; cet
usage existait déjà avant l’an 500, dans la première basilique de
Saint-Martin à Tours.
L’abside primitive n’était éclairée que par le jour venant de la nef ou
du transsept. Transformée en _martyrium_, elle fut non seulement percée
de fenêtres, mais encore, suivant certains auteurs, elle aurait été
ajourée et même ouverte à sa base, afin d’être mise en communication
avec une galerie basse qui la contournait. De sorte que la disposition
si caractéristique des églises du moyen âge remonterait au Vᵉ siècle.
Par la suite, lorsque l’usage prévalut de placer l’autel au fond de
l’hémicycle ou abside, les sièges furent disposés en avant pour
l’évêque, les prêtres et les chantres--pour le _chœur_.--Dans les
églises monastiques, bâties selon la tradition latine, le _chœur_ était
le plus souvent établi dans la croisée du transsept ou, si le plan de
l’église était plus simple, dans la nef. Il en était séparé par des
cloisons basses, de pierre ou de marbre. On trouve même des exemples de
deux chœurs: l’un à l’orient et l’autre à l’occident.
Dans les premières églises construites à l’époque dite _romane_, le
chœur était limité à l’espace compris entre les piliers de la croisée du
transsept; il prit bientôt un développement considérable, surtout dans
les grandes églises monastiques. Les religieux entouraient le _chœur_ et
le sanctuaire de clôtures en pierre ou en bois, disposées entre les
colonnes du pourtour, et ils fermèrent l’entrée vers la nef par un
_jubé_, dont la partie supérieure était accessible aux clercs, pour la
lecture de l’épître et de l’évangile. Les évêques, n’ayant pas les mêmes
motifs que les religieux pour clore le _chœur_ de leurs cathédrales,
voulurent au contraire offrir aux fidèles de larges espaces dans
lesquels les cérémonies se développaient librement.
Les architectes de la fin du XIIᵉ siècle et du commencement du XIIIᵉ
construisirent de grands édifices selon ces idées; cependant celles-ci
se modifièrent encore, car on voit sous le règne de saint Louis, et
surtout plus tard, les chœurs des grandes cathédrales s’entourer comme
ceux des églises monastiques de clôtures hautes en pierre protégeant les
rangées de stalles fixes en bois, ornées de dossiers surmontés de dais
richement sculptés.
Parmi les chœurs les plus célèbres, on peut citer ceux des cathédrales
de Paris, d’Amiens, de Beauvais, d’Auch, de Spire, de Worms, de Burgos,
de Lincoln, de Cantorbery, etc., etc. Mais, afin de donner satisfaction
au peuple auquel les clôtures dérobaient la vue des cérémonies du culte
qui se faisaient dans le chœur, on éleva autour du chœur et du
sanctuaire des _chapelles_, ménagées dans le mur de l’abside et dans les
bas côtés de la nef.
CHAPELLES.--Dès la fin du Xᵉ siècle, suivant M. de Caumont, on voit
quelquefois les bas côtés conduits tout autour du chœur et du
sanctuaire, et communiquant avec lui par des arcades portées sur des
colonnes; ces bas côtés durent dès cette époque donner asile à quelques
chapelles. Au XIᵉ siècle, l’allongement du chœur et ces dispositions
devinrent d’un usage général dans les grandes églises; elles apportèrent
des modifications importantes dans le plan des églises. L’église de
Vignory, qui date du Xᵉ siècle[38], montre une abside cantonnée de trois
chapelles, dont le plan rappelle celui du Saint-Sépulcre à Jérusalem.