tomber en ruine les murs du transsept. A Toulouse, l’évêque Bertrand de
l’Isle-Jourdain vécut juste assez pour conduire son entreprise à la
hauteur du triforium du chœur, et les choses en restèrent là jusqu’au
XVᵉ siècle. Ses successeurs gaspillèrent pour leur plaisir et leur
ostentation les revenus de leur immense diocèse, à tel point que les
papes Boniface VIII et Jean XXII, scandalisés, démembrèrent ce
territoire en y plaçant quatre évêques, et en donnant à celui de
Toulouse, par une sorte de
[Illustration: Fig. 59.--Cathédrale de Lichfield (Angleterre). Façade
occidentale.]
compensation, le titre d’archevêque. Mais cette compensation ne rendit
pas aux prélats bien intentionnés les ressources qu’avait eues Bertrand,
et le chœur de Toulouse n’est qu’à moitié exécuté; au lieu de 40 mètres
qu’il devait atteindre, il en mesure à peine 28 et le transsept n’a pas
même été commencé.
«Les cathédrales de Lyon, de Saint-Maurice à Vienne et de Saint-Étienne
à Toul peuvent être rattachées indirectement au mouvement des grandes
cathédrales. A Bordeaux, on voulut aussi construire une grande
cathédrale au temps de la domination anglaise; mais le chœur n’en aurait
jamais été achevé sans les libéralités du roi Édouard Iᵉʳ et celles du
pape Clément V, qui avait été archevêque de cette ville[17].»
En Angleterre, les grandes cathédrales construites au XIIIᵉ siècle
témoignent de la force d’expansion de l’art français qui s’était
manifesté déjà pendant le siècle précédent, suivant les traditions
établies et propagées par l’enseignement et les œuvres des
moines-architectes normands qui avaient suivi Guillaume le Conquérant
dans la Grande-Bretagne.
Les constructeurs anglais s’assimilèrent les principes de construction
des architectes de l’Anjou et de l’Ile-de-France et, dans les nombreuses
cathédrales qu’ils élevèrent du XIIᵉ siècle à la fin du XVᵉ, on retrouve
aisément, au milieu des transformations ou des adaptations suivant les
usages et les idées propres des artistes britanniques, les caractères
originaux qui distinguent l’art français.
Cette influence est visible dans les cathédrales d’York, d’Ely, de
Wille, de Salisbury, de Cantorbery, construite sur les plans d’un
architecte ou maître maçon: Guillaume de Sens; dans celle de Lichfield,
dont les flèches de la façade rappellent celles de Coutances, en
Normandie, et principalement dans la cathédrale de Lincoln.
[Illustration: Fig. 60.--Cathédrale de Lincoln (Angleterre).--Plan.]
Elle est une des plus belles de l’Angleterre et l’une de celles qui
montre le mieux la filiation certaine et continue entre les édifices
élevés en France et en
[Illustration: Fig. 61.--Cathédrale de Lincoln (Angleterre).--Façade
occidentale.]
Angleterre pendant la période dite gothique, peut-être
[Illustration: Fig. 62.--Cathédrale de Lincoln
(Angleterre).--Transsept.]
par les mêmes architectes, mais sûrement par les élèves ou les
disciples de mêmes maîtres constructeurs.
La cathédrale de Lincoln, fondée au XIᵉ siècle et terminée en 1092, fut
en grande partie détruite, comme tant d’autres édifices couverts en
bois, du même temps, par un incendie, en 1124. Elle fut reconstruite et
agrandie par saint Hugues selon les idées nouvelles venues de France
avec lui, ce qui s’explique tout naturellement, puisque saint Hugues, le
mandataire du pape Grégoire VII, avait été évêque de Grenoble; un
tremblement de terre, en 1185, détruisit une grande partie de l’église
qui fut réédifiée, agrandie et complétée par l’évêque Grossetête,
Anglais de naissance, mais élevé, instruit en France dans les premières
années du XIIIᵉ siècle, et qui avait rapporté en Angleterre la fleur
vivace des idées, si larges et si belles, qui signalèrent ce siècle
merveilleux.
La tour-lanterne qui s’élève à l’intersection du premier transsept, vers
le portail principal, s’étant écroulée en 1235, fut reconstruite ou
achevée par l’évêque Grossetête vers 1240. Elle rappelle, par sa forme
générale et ses détails, la grande tour-lanterne de Coutances, en
Normandie, qui semble également avoir servi d’exemple à celle de
Saint-Ouen de Rouen au XIVᵉ siècle.
L’immense et superbe cathédrale de Lincoln est un admirable sujet
d’études comparatives, parce qu’elle présente dans son architecture les
caractères très tranchés des deux nations. Elle met en présence, dans le
même édifice, l’architecture anglaise avec sa structure massive ornée de
détails, formée par des lignes verticales, rigides, sèches et dures
comme le fer, et l’architecture
[Illustration: Fig. 63.--Cathédrale de Lincoln (Angleterre).--Abside et
salle capitulaire.]
française, gracieuse et ferme à la fois, souple et forte comme l’or,
plus solide et résistante que le fer sous l’apparence d’un art plus
parfait.
Si la façade et les tours de l’ouest sont anglaises, le chœur et
l’abside sont français, comme composition et très probablement comme
exécution, de même que la salle capitulaire dont les dispositions et les
détails des travées rappellent ceux des façades latérales de Bourges;
d’ailleurs, ces ouvrages sont de véritables chefs-d’œuvre
d’architecture, dignes de la période la plus brillante de l’architecture
française au moyen âge.
En Belgique, l’influence française s’est manifestée dès la première
moitié du XIIIᵉ siècle par un édifice remarquable: Sainte-Gudule, à
Bruxelles. Jusqu’à cette époque, les principes des écoles rhénanes
s’étaient répandus dans les Pays-Bas et la préférence donnée aux idées
nouvelles en France est une indication très certaine du retentissement
qu’elles eurent alors dans toute l’Europe occidentale. La preuve est
donnée par les grandes églises de Gand, de Tongres, de Louvain, de
Bruges entre autres, construites de 1235 à la fin du XIIIᵉ siècle ou, du
moins, qui furent alors commencées et achevées pour la plupart pendant
le XIVᵉ siècle et même plus tard.
Sainte-Gudule, à Bruxelles, commencée vers 1226, ne comprenait en 1275
que le chœur et le transsept. La nef fut élevée au XIVᵉ siècle avec les
tours de la façade qui ne furent achevées que pendant le siècle suivant
et même au XVIᵉ siècle, ainsi que quelques chapelles dont les fenêtres
sont décorées de superbes verrières.
A Cologne, l’influence française est non moins certaine, car la
cathédrale est certainement une fille de celle d’Amiens; l’opinion d’un
auteur allemand présente dans ce cas un intérêt particulier.
«La fameuse cathédrale de Cologne, chef-d’œuvre
[Illustration: Fig. 64.--Cathédrale de Bruxelles (Belgique).--Façade
principale de Sainte-Gudule.]
des écoles allemandes, procède directement de la tradition française;
son chœur n’est qu’une répétition de celui de la cathédrale d’Amiens; il
fut dédié en 1322. Dès lors on travailla sans relâche à l’achèvement du
transsept et de la nef; celle-ci mesure 13 mètres en largeur et 42 en
hauteur; la longueur totale atteint 151 mètres. Les deux tours de la
façade ont été achevées de nos jours, d’après les dessins originaux de
l’époque, dit-on. L’effet général, soit à l’intérieur, soit à
l’extérieur, n’est certes pas comparable à celui des belles cathédrales
françaises; mais le style en est riche et pur, et touche à la perfection
dans l’exécution du détail[18].»
Dans les pays scandinaves, l’art français, qui s’était manifesté à
Ripen, dans le Jutland, pendant la période dite romane, nous montre un
nouvel exemple de son expansion, par un monument considérable élevé en
Suède vers la fin du XIIIᵉ siècle. La cathédrale d’Upsal présente cette
particularité qu’elle a été créée et commencée par un architecte
français, Estienne de Bonneuil, autorisé par ordonnance royale du 30
août 1287 à se rendre à Upsal pour construire la cathédrale[19].
En Espagne, l’architecture dite gothique a marqué ses principales
qualités dans les églises et les cathédrales qu’elle y a élevées à
l’exemple des édifices français, pendant le XIIIᵉ siècle, par la grande
église à cinq nefs de Tolède, à Badajoz et dans la façade de Saint-Marc
à Séville. L’influence française s’est également manifestée pendant le
cours des XIVᵉ siècle et suivants, entre autres édifices, dans les
cathédrales de Léon, de Palencia, d’Oviedo, de Pampelune, de Valence et
de Barcelone, fondée à la fin du XIIIᵉ siècle et continuée au
[Illustration: Fig. 65.--Cathédrale de Cologne (Allemagne). Façade
latérale sud.]
XIVᵉ; ainsi que dans les églises de Torquemado, de Bilbao, la collégiale
de Bellaguer et les abbayes de Monresa et de Guadelupe, construites en
partie au XIVᵉ siècle.
La cathédrale de Burgos, commencée dans la première moitié du XIIIᵉ
siècle, est une de celles qui rappelle le plus visiblement les édifices
français des XIIIᵉ et XIVᵉ siècles par le plan et le mode de
construction des arcs-boutants et des fenêtres aussi bien que par la
décoration sculpturale des porches. La façade, dont la base paraît être
du XIVᵉ siècle, est couronnée par des flèches ajourées achevées un
siècle plus tard. Ce curieux édifice montre, en même temps que certaines
parties décoratives traitées selon le mode italien, les caractères très
particuliers de l’architecture espagnole, avec ses détails extrêmement
brillants, d’origines diverses, qui s’expliquent par la force et la
persistance des traditions arabes et surtout mauresques.
En Italie, d’innombrables églises s’élevèrent pendant la période dite
gothique, principalement vers la fin et sans parler des cathédrales
célèbres de Milan et de Florence, ni de Saint-Antoine, ni du Dôme de
Padoue, etc., et parmi celles qui semblent s’éloigner des traditions
antiques et lombardes pour se rapprocher des idées françaises, la
cathédrale ou dôme de Sienne paraît devoir être signalée pour le
caractère des détails de sa façade décorative qui rappellent
l’architecture en honneur en France pendant les XIIIᵉ et XIVᵉ siècles.
Il en est de même pour la cathédrale ou dôme d’Orvieto.
Suivant quelques archéologues, les dômes de Sienne et d’Orvieto
procèdent de l’église de Saint-François, à Assise, qui n’en est pas
éloignée. Or il paraît certain
[Illustration: Fig. 66.--Cathédrale de Burgos (Espagne).--Façade
occidentale.]
que l’église de Saint-François à Assise est d’origine française. Fondée
en 1228 pour recevoir les restes de saint François, mort en 1226, il est
possible que
[Illustration: Fig. 67.--Cathédrale ou dôme de Sienne
(Italie).--Façade.]
l’église basse ait été achevée pendant le XIIIᵉ siècle, mais non par un
Allemand dans la première moitié de ce siècle, car à cette époque
l’architecture dite gothique, à l’état embryonnaire en Allemagne,
brillait dans tout son éclat en France. L’église haute paraît être d’un
siècle plus jeune, et ce qui peut établir sa filiation française,
[Illustration: Fig. 68.--Église de Saint-François, à Assise (Italie).
Abside et cloître.]
c’est son système de construction qui a tous les caractères particuliers
de celui en usage à la fin du XIIIᵉ siècle et dans les premières années
du XIVᵉ dans le midi de la France, dont l’église d’Albi est le type
parfait[20]. La nef unique, ses contreforts avec leurs saillies
intérieures et leurs formes extérieures--en demi-tourelles--ajoutent
encore à la ressemblance de l’église italienne d’Assise avec l’église
albigeoise française.
CHAPITRE IX
ÉGLISES DES XIVᵉ ET XVᵉ SIÈCLES EN FRANCE ET EN ORIENT.
«Le XIIIᵉ siècle avait tant produit, en fait d’architecture religieuse,
qu’il laissait peu à faire aux siècles suivants. Les guerres, qui
bouleversèrent la France pendant les XIVᵉ et XVᵉ siècles n’auraient plus
permis d’entreprendre des édifices d’une importance égale à celle de nos
grandes cathédrales, en admettant qu’elles n’eussent pas été toutes
élevées avant ces époques désastreuses. Les édifices religieux
complètement bâtis pendant le XIVᵉ siècle sont rares, plus rares encore
pendant le siècle suivant. On se contentait alors de terminer les
églises inachevées, ou de modifier les dispositions primitives des
églises des XIIᵉ et XIIIᵉ siècles, ou de les restaurer et de les
agrandir. C’est à la fin du XVᵉ siècle et au commencement du XVIᵉ, alors
que la France commence à ressaisir sa puissance, qu’un nouvel élan est
donné à l’architecture religieuse; mais la tradition
[Illustration: Fig. 69.--Église de Saint-Ouen, à Rouen.--Tour centrale
et abside, façade sud.]
_gothique_, bien que corrompue, abâtardie, subsiste. Beaucoup de grandes
cathédrales sont terminées, un grand nombre de petites églises,
dévastées pendant les guerres, ou tombées de vétusté par suite d’un long
abandon et de la misère publique, sont rebâties ou réparées. Mais
bientôt la Réformation vient arrêter ce mouvement et la guerre, les
incendies, les pillages détruisent ou mutilent de nouveau la plupart des
édifices religieux à peine restaurés. Cette fois le mal était sans
remède, lorsqu’à la fin du XVIᵉ siècle le calme se rétablit de nouveau;
la Renaissance avait effacé les dernières traces du vieil art national
et si, longtemps encore, la construction des édifices religieux, les
dispositions des églises françaises du XIIIᵉ siècle furent suivies, le
génie qui avait présidé à leur construction était éteint, dédaigné[21].»
L’église de Saint-Ouen, à Rouen, est un exemple des rares édifices
religieux du Nord construits pendant le XIVᵉ siècle, à l’exception des
tours de l’ouest et de la façade qui sont modernes. Les dispositions de
ces églises varient parce qu’elles suivent le mode de construction
adopté par les architectes du Nord, au XIIIᵉ siècle, avec cette
particularité que les piles s’affinent ou plutôt s’effilent, moins par
la réduction réelle des points d’appui que par l’affectation d’en
diminuer l’apparence, en multipliant les lignes verticales du faisceau
qui forme les piles, dont la gracilité est encore augmentée par
l’extrême profusion des moulures et la complication des profils évidés à
l’excès. Ces profils et ces moulures montent de la base au sommet en
marquant encore, au XIVᵉ siècle, la naissance des arcs par des bagues
sculptées surmontées d’un rudiment de tailloir, lignes et détails
caractéristiques, derniers vestiges des traditions qui disparaissent au
XVᵉ siècle; les lignes architectoniques des arcs croisés de la voûte et
des arcs longitudinaux et latéraux, s’effilant encore et n’indiquant
leurs naissances qu’à la base des piles qui présentent un réseau
inextricable de moulures croisées, entre-croisées et imbriquées,
démontrent surtout l’habileté de main du tailleur de pierre.
[Illustration: Fig. 70.--Cathédrale d’Albi.--Plan.]
Il semble que la préoccupation des architectes de ce temps ait été de
faire disparaître les _pleins_ pour ne laisser apparentes que les piles
et les voûtes amincies; il n’existe plus de murs que dans la partie
basse des fenêtres dont les claires-voies occupent tout l’espace compris
entre les piliers. Les voûtes ne laissent plus voir leurs triangles qui
disparaissent sous un réseau serré de croisées d’ogives supplémentaires
et, par conséquent, inutiles ou simplement décoratives. Il est juste de
noter que les claires-voies de ces immenses fenêtres furent ornées de
verrières qui ont donné l’essor à l’art de la peinture sur verre, art
admirable, d’une merveilleuse souplesse, qui s’était manifesté dès le
XIIᵉ et le XIIIᵉ siècle et qui a produit, depuis cette époque jusqu’à la
Renaissance, de véritables chefs-d’œuvre[22].
Cependant il faut remarquer que le grand mouvement de construction et
même de reconstruction qui s’était manifesté, dans toute l’Europe
occidentale et particulièrement dans les provinces françaises du Nord,
par de grands édifices voûtés et arc-boutés, avec les modifications
successives que nous venons d’indiquer, ne s’était pas généralisé dans
le Midi, à part quelques exceptions: à Bazas, à Bayonne, à Auch, à
Toulouse et à Narbonne, pour ne parler que des édifices importants. Les
architectes du Midi, ainsi que nous l’avons déjà dit, soit par réaction,
résistance ou défiance, avaient conservé les traditions antiques, ce qui
s’explique simplement dans un pays où tout ce qui touchait à la
construction était resté gallo-romain. Les constructeurs des XIIIᵉ et
XIVᵉ siècles avaient bien accepté, sans déroger à leurs principes
conservateurs, la voûte sur croisée d’ogives inventée par les Angevins
et d’un emploi si facile dans son admirable simplicité; mais ils
conservèrent dans les dispositions générales de leurs édifices religieux
les usages et les exemples romains dont les plus connus sont la
basilique de Constantin et le Tépidarium des Thermes d’Antonin Caracalla
à Rome[23].
On construisit dans le Midi, à la fin du XIIIᵉ siècle et pendant le
XIVᵉ, un grand nombre d’églises composées d’une seule nef, large et
haute, dont les voûtes, sur croisée d’ogives, sont maintenues par des
contreforts accusés faiblement à l’extérieur, mais fortement à
l’intérieur; des chapelles au-dessus desquelles étaient ménagées des
tribunes ou une galerie de passage occupant la grande saillie des
contreforts intérieurs. A Toulouse, dans la seconde moitié du XIIIᵉ
siècle, on bâtit, en briques du pays, les deux vastes églises des
Cordeliers et des Jacobins; celle-ci possède deux nefs selon les usages
dominicains du temps, mais ses dispositions extérieures sont semblables
à celles des églises à nef unique. Les églises de Saint-Bertrand de
Comminges, de Lodève, de Perpignan, de Condom, de Carcassonne, de
Gaillac, de Montpezat, de Moissac, etc., etc., furent élevées aux XIVᵉ
et XVᵉ siècles sur le plan des églises à une seule nef. Celle de
Perpignan présente cette particularité que les voûtes sur croisée
d’ogives sont cependant construites selon les procédés romains,
conservés aussi bien comme forme donnée aux matériaux en terre cuite,
que dans le mode de les mettre en œuvre; les reins de la voûte--qui ne
mesure pas moins de seize mètres de largeur--sont garnis par des jarres
en terre cuite hourdées en excellent mortier de chaux d’une grande
dureté. La toiture proprement dite est portée, sans aucune charpente en
bois, sur des voûtains en briques romaines reliées par une aire en terre
cuite recevant les tuiles, également de forme romaine antique, et
rejetant au dehors les eaux d’infiltration par suite de rupture des
tuiles, précaution nécessaire pour protéger les voûtes en les gardant
complètement étanches, condition essentielle de leur conservation.
[Illustration: Fig. 71.--Cathédrale d’Albi.
Coupe sur la nef.]
La cathédrale de Sainte-Cécile à Albi est le monument type des grandes
églises à une seule nef. Son immense vaisseau unique, qui n’a pas moins
de dix-huit mètres de largeur, construit entièrement en briques, sauf
les meneaux des fenêtres, la clôture du chœur et le porche sud, en fait
l’un des plus vastes édifices parmi ceux qui ont été construits dans le
[Illustration: Fig. 72.--Cathédrale d’Albi.--Abside.]
Midi suivant les principes traditionnels de l’antiquité romaine. Ces
principes ou ces systèmes, aussi simples que sages, présentent toutes
les conditions nécessaires pour assurer la stabilité d’un ouvrage; les
points d’appui et de soutènement des voûtes sur croisée d’ogives, se
trouvant à l’intérieur, sont par conséquent protégés contre les
intempéries ou toute autre cause extérieure de destruction et lui
assurent une durée indéfinie.
Commencée en 1282 sur les ruines de l’ancienne église de Sainte-Croix,
la cathédrale, dédiée à sainte Cécile, fut achevée vers la fin du XIVᵉ
siècle et complétée, telle qu’elle est aujourd’hui, vers la fin du XVᵉ
siècle et les premières années du XVIᵉ, par la construction du
_baldaquin_ qui précède la porte sud, l’entrée principale; par celle du
jubé et de la clôture du chœur, en pierre, avec ses stalles en bois
sculpté, ainsi que par la peinture totale de l’église. Ces travaux sont
des plus instructifs pour l’histoire de l’art décoratif en France, avec
ses transformations successives, qui sont marquées à Albi par des
monuments de premier ordre, inspirés ou créés sous l’action de diverses
influences. L’architecture est française, du Midi, en ce qui touche
l’église proprement dite; elle l’est également par le splendide porche
dit le Baldaquin, le jubé et la clôture du chœur, mais inspirés de
l’architecture française du Nord à la fin du XVᵉ siècle et au
commencement du XVIᵉ; la statuaire et les ornements sculptés en pierre
ou en bois sont flamands et les peintures, par l’exagération des
couleurs et la vulgarité des motifs, sont évidemment italiennes.
La cathédrale d’Albi est d’autant plus intéressante à étudier qu’elle
est un des exemples les plus curieux de l’architecture dite _gothique_
du Midi au XIVᵉ siècle. Elle présente de plus cette particularité
qu’elle fut tout à la fois une église--ce qu’elle est encore--et une
forteresse, particularité qui s’explique facilement en se reportant aux
temps qui suivirent la terrible guerre
[Illustration: Fig. 73.--Cathédrale d’Albi.--Clocher-donjon et face
sud.]
d’extermination dite des Albigeois, et aux circonstances politiques et
sociales qui en furent la conséquence.
Église à l’intérieur et l’une des plus belles de son temps par ses
dimensions grandioses, la perfection de sa construction et la splendeur
de ses décorations architectoniques.
Forteresse à l’extérieur par la forme des contreforts qui s’élèvent
au-dessus du glacis de la base, comme des tours flanquantes, par la
disposition des travées ou plutôt des courtines reliant les tours
couronnées de mâchicoulis et d’un crénelage, par le caractère grandiose
de son architecture militaire dont l’aspect formidable est encore
augmenté par le clocher occidental, véritable donjon complétant le
système défensif de l’édifice, se rattachant d’ailleurs aux ouvrages
fortifiés de l’archevêché, qui se relie lui-même aux remparts élevés sur
les escarpements bordant le Tarn, au nord de la place[24].
Il existe encore quelques églises fortifiées comme celle des
Saintes-Maries (Bouches-du-Rhône), qui date du XIIIᵉ siècle.
Indépendamment de la cathédrale d’Albi, les églises de Béziers, de
Narbonne et un grand nombre d’autres églises paroissiales élevées aux
XIIIᵉ et XIVᵉ siècles s’étaient entourées de défenses que les guerres de
religion rendaient nécessaires; ces églises, transformées en forteresses
par les malheurs des temps, servaient d’ailleurs d’abri temporaire aux
populations poursuivies.
Un exemple des plus intéressants nous est donné par l’église d’Esnandes,
non loin de la Rochelle, au fond de l’anse de l’Aiguillon, église qui
date du XIIᵉ siècle et qui fut fortifiée au commencement du XVᵉ siècle
pour préserver le pays des incursions des Anglais.
Ainsi que nous l’avons dit, d’après un auteur autorisé, les édifices
construits au XVᵉ siècle sont plus rares que ceux du siècle précédent.
On se borna à compléter
[Illustration: Fig. 74.--Église d’Esnandes (Charente-Inférieure). Église
fortifiée (XIVᵉ siècle).]
les églises selon les idées du temps où on essaya de les reconstruire,
mais sur des plans qui ne purent être
[Illustration: Fig. 75.--Abbaye du Mont-Saint-Michel. Arcs-boutants du
chœur (fin du XVᵉ siècle).
(D’après les dessins d’Éd. Corroyer.)]
suivis et dont on n’exécuta qu’une partie; nous prenons pour exemple un
monument célèbre, le Mont-Saint-Michel. Le chœur de l’église, de
l’époque dite romane, s’était écroulé en 1421, pendant la guerre de
[Illustration: Fig. 76.--Abbaye du Mont-Saint-Michel. Plan du chœur
au-dessus des chapelles basses.]