L’indécision sur la date de leur construction doit provenir de ce que la

date de fondation d’un édifice est souvent prise pour celle de sa

consécration; généralement il a été construit, puis simplement modifié

plutôt que complètement réédifié sur le même emplacement consacré.

La cause principale de la destruction partielle ou totale de ces

édifices religieux était la foudre. Tombant sur le clocher, sur la tour

ou sur la toiture, elle incendiait la charpente de la nef centrale, ce

qui n’était qu’un accident réparable; mais la charpente s’écroulant, les

bois incandescents calcinaient les piles et entraînaient la ruine de

l’édifice; on le restaurait alors ou on le reconstruisait selon les

usages du temps. De sorte que, suivant que les notes historiques sont

plus ou moins authentiques ou que les faits sont traduits plus ou moins

fidèlement, il résulte souvent une confusion pour les monuments disparus

ou une contradiction entre les relations transmises et les édifices qui

existent encore.

[Illustration: Fig. 32.--Église de Laon.--Plan.]

Rajeunir les monuments ou le plus souvent les vieillir, suivant des

théories intéressées, est d’autant plus facile qu’on n’a pas à redouter

le démenti des auteurs; car, à part quelques exemples, il est souvent

difficile d’assigner une date exacte à la construction des grandes

églises abbatiales et des cathédrales, ou, si l’on peut fixer ces dates,

on ne connaît pas exactement les auteurs de ces magnifiques monuments.

Cet anonymat s’expliquerait peut-être par ce fait que les architectes

étaient des religieux et que l’honneur de leurs travaux s’attachait à la

corporation même, à l’_ordre_ tout entier plutôt qu’aux individus,

membres de l’ordre qui, presque toujours, avaient fait vœu d’humilité.

Les savants modernes, architectes et archéologues les plus autorisés,

n’ont pas encore fait la lumière totale sur cette question; ils

procèdent la plupart du temps par des hypothèses ingénieuses, par des

raisonnements savamment déduits, qui ne donnent pas cependant des dates

absolument sûres. Mais ce qui ne trompe pas, c’est l’étude

architectonique qu’il faut faire de l’édifice même, sans négliger, bien

entendu, les documents historiques; elle établit que l’art a suivi au

moyen âge, comme en tout temps, les lois immuables de la filiation et de

la transformation; elle montre le parti adopté par les constructeurs,

leurs recherches, leurs hésitations, leurs erreurs et leurs repentirs

même.

C’est sur ces documents _certains_ qu’il convient d’étudier l’origine

d’un édifice et ses transformations successives, ce qui a eu lieu plus

souvent qu’une reconstruction totale; car ce n’est qu’à partir du

commencement du XIIIᵉ siècle que l’on construisit de toutes pièces ces

grandes églises, ces immenses cathédrales qui existent encore en grand

nombre[13].

Les grandes églises abbatiales élevées dans le domaine royal pendant les

dernières années du XIIᵉ siècle, continuées et achevées dans les

premières années du XIIIᵉ, conservent des traditions plus anciennes.

[Illustration: Fig. 33.--Église de Laon. Vue intérieure de la nef.]

A Laon, qui procède de Noyon et du transsept sud de Soissons, l’église

se compose d’une nef, avec transsepts, et de bas côtés à deux étages,

voûtés sur croisée d’ogives, au-dessus desquels s’élèvent des

arcs-boutants--comme à Soissons--qui maintiennent les voûtes supérieures

du vaisseau central.

Cette disposition des bas côtés prouve la continuité

[Illustration: Fig. 34.--Église de Laon. Façade principale.]

des formules normandes, de même que le mode de

[Illustration: Fig. 35.--Église de Laon.--Façade de l’abside.]

construction des voûtes principales démontre l’influence persistante de

la coupole[14].

[Illustration: Fig. 36.--Église de Laon. Coupe sur la nef.]

La voûte centrale, admirablement construite sur plan carré comprenant

deux travées, selon les méthodes angevines dérivant directement de la

coupole aquitaine, indique que, si les constructeurs de l’église de Laon

étaient en pleine possession de ces méthodes, ils éprouvaient encore

quelques inquiétudes sur les fonctions de l’arc-boutant. Celui-ci est

nécessaire au droit des piles recevant les retombées réunies des

arcs-doubleaux et des croisées d’ogives, mais il n’est pas rationnel que

la pile intermédiaire qui ne reçoit que l’arc-doubleau de secours,

secondaire par conséquent, soit contrebuté par un arc-boutant semblable

à celui des piles principales qui reçoivent en même temps les

arcs-doubleaux et les croisées d’ogives.

Cet illogisme, si frappant à Laon, ne s’est pas manifesté à Noyon où les

architectes--ceux de la construction primitive,--avaient accusé

extérieurement les fonctions des piles principales par des contreforts

plus saillants et plus puissants que ceux des piles secondaires.

[Illustration: Fig. 37.--Notre-Dame de Paris. Plan.]

Notre-Dame de Paris, commencée vers la fin du XIIᵉ siècle et achevée,

sauf les chapelles, dans la première moitié du XIIIᵉ, suit, comme à

Laon, les mêmes traditions normandes dans la disposition des galeries

hautes des bas côtés et subit encore l’influence de la coupole par le

parti des voûtes sur plan carré comprenant deux travées et contrebutées

aussi illogiquement qu’à Laon.

Cet immense édifice, composé d’une nef et de doubles bas côtés de

hauteur égale, contournant le chœur semi-circulaire, paraît être une des

premières cathédrales à cinq nefs; il marque par son plan grandiose,

par la hardiesse de ses combinaisons et la perfection de ses détails, de

sa construction, les progrès considérables réalisés par les architectes

de l’Ile-de-France.

[Illustration: Fig. 38.--Notre-Dame de Paris.--Coupe de la nef.]

Le parti de construction pour les galeries hautes intérieures, voûtées

sur croisée d’ogives, rampantes afin d’éclairer la galerie au-dessus de

la toiture des appentis couvrant le deuxième bas côté, ainsi que la

hardiesse des arcs-boutants à grande volée franchissant les deux bas

côtés contrebutant les grandes voûtes du vaisseau central, démontrent

que les constructeurs de Notre-Dame de Paris avaient adopté, même dans

leurs excès, les diverses méthodes en usage et qu’ils les employaient

avec une habileté et une adresse incomparables.

[Illustration: Fig. 39.--Notre-Dame de Paris. Arcs-boutants et tour

sud.]

Les traditions normandes qui s’étaient propagées dans l’Ile-de-France

s’éteignent dans les premières années du XIIIᵉ siècle. A

Châlons-sur-Marne, la nef de la cathédrale est encore accompagnée de bas

côtés à deux étages; mais la galerie haute, voûtée, rétrécie, montre la

fin de cette disposition traditionnelle.

L’influence de la coupole s’est maintenue plus longtemps par le parti

adopté pour la construction des voûtes. Langres le prouve par la forme

bombée de ses voûtes, qui, malgré leur plan rectangulaire, semblent être

une copie réduite des nefs angevines.

Les nefs de Sens et de Bourges sont encore voûtées

[Illustration: Fig. 40.--Cathédrale de Sens. Plan d’une travée.

Voûtes sur plan carré comprenant deux travées.]

sur plan carré reportant, par la croisée d’ogives, les charges des

voûtes de deux en deux piles, la pile intermédiaire ne soutenant que

l’arc-doubleau, _de secours_, dont nous avons déjà parlé. Cependant les

arcs-boutants extérieurs sont semblables, aussi forts pour les piles

principales que pour les piles intermédiaires, disposition plus prudente

que logique, qui prouve une fois de plus avec quelle défiance les

constructeurs employaient ce système de soutènement extérieur,

caractérisé par un arc libre exposé à tous les dangers des intempéries,

l’existence même de l’édifice étant subordonnée à la durée d’un _étai_

aussi fragile.

La cathédrale de Sens est un exemple d’une nouvelle transformation qui

s’opère par la suppression de la galerie haute des collatéraux. Les bas

côtés sont voûtés et couverts par une toiture en appentis; l’arc-boutant

à simple volée s’élève au-dessus et vient contrebuter les voûtes de la

nef centrale. L’édifice est solidement établi; sa structure est savante,

mais elle est aussi illogique qu’à Laon et à Paris, parce que les

arcs-boutants qui sont égaux extérieurement ne répondent pas à leurs

véritables fonctions, puisque les poussées intérieures ne sont pas

égales.

[Illustration: Fig. 41.--Cathédrale de Sens.--Coupe d’une travée de la

nef.]

La cathédrale de Bourges, qui paraît avoir été construite, si elle n’a

pas été achevée, dans la première moitié du XIIIᵉ siècle, montre une

autre disposition que celle de Sens. L’édifice comprend cinq nefs et

rappelle, en plan, Notre-Dame de Paris; mais le parti est très

sensiblement différent. Les bas côtés joignant la

[Illustration: Fig. 42.--Cathédrale de Sens. Vue intérieure des travées

latérales.]

nef centrale ne sont plus surmontés d’un étage, ni égaux en hauteur; les

deux nefs latérales s’étagent afin de ménager des jours éclairant

l’église (fig. 43). Le vaisseau central est encore voûté sur plan carré

comprenant deux travées; mais le même illogisme que nous avons constaté

plusieurs fois déjà, et sur lequel nous croyons devoir insister afin de

le mieux connaître après une étude approfondie, s’accuse encore plus à

Bourges que partout ailleurs, en raison de l’importance extrême des

arcs-boutants dont les doubles volées franchissent les collatéraux.

A Bourges, comme à Sens, la partie intérieure comprise entre le sommet

des archivoltes basses et la base des fenêtres hautes: frise, litre,--ou

triforium, selon la désignation moderne,--n’est plus qu’une décoration

traditionnelle composée d’arcatures formant galerie de passage et

occupant à l’intérieur la hauteur prise à l’extérieur par la toiture

adossée des bas côtés. A Sens, cette galerie est simple; à Bourges, elle

[Illustration: Fig. 43.--Cathédrale de Bourges.--Coupe sur la nef.]

est double par la disposition très particulière résultant de l’étagement

des bas côtés, qui paraît être une application des méthodes angevines et

poitevines, très habilement combinées avec celles de l’Ile-de-France.

CHAPITRE VII

CATHÉDRALES DU XIIIᵉ SIÈCLE.

La cathédrale de Reims, commencée dans les années qui suivirent la

destruction de l’église primitive par l’incendie de 1211, est la superbe

expression des inventions antérieures des constructeurs de l’Aquitaine

et de l’Anjou, réunies à celles des architectes de l’Ile-de-France. Elle

est la manifestation la plus complète de leurs efforts persévérants pour

établir un système de construction, qui a comme principe de maintenir en

équilibre un édifice dont les poussées des voûtes, sur _croisée

d’ogives_, sont contrebutées par des arcs-boutants extérieurs.

Les architectes du XIIIᵉ siècle en ont démontré la témérité, le danger

même; car, malgré des efforts et des tentatives admirables, ils ne sont

pas arrivés à fixer les règles scientifiques de leurs combinaisons,

l’équilibre des monuments qu’ils ont élevés étant subordonné à la

résistance variable des matériaux et suivant que ces matériaux de même

nature, formant l’ossature intérieure ou extérieure de l’édifice, sont

exposés ou soustraits à l’action du climat et de ses effets destructifs.

Les dangers de ce mode de construction apparaissent plus visiblement à

Reims que partout ailleurs, en raison des dimensions colossales de

l’édifice. Cependant, la disposition des arcs-boutants est plus logique

que dans les églises et les cathédrales de Laon, de Paris, de Sens et

de Bourges, parce que les travées étant sur

[Illustration: Fig. 44.--Cathédrale de Reims. Plan.]

un plan rectangulaire, la poussée des voûtes intérieures, sur croisée

d’ogives, répartie également sur les piles recevant le faisceau des

retombées des arcs, est contrebutée régulièrement par les arcs-boutants

extérieurs, de dimension et de force égales. Mais cette disposition,

logique en apparence par la structure rationnelle des arcs-boutants

placés aussi exactement que possible aux points des poussées, n’en est

pas moins précaire comme système de soutènement, son extrême fragilité

l’exposant à des accidents résultant de l’_usure_ constante de la pierre

sous un double effet: actif par ses fonctions d’arc et passif par suite

de sa désagrégation incessante causée par les intempéries. Et ce qui le

prouve ici, c’est la réfection en sous-œuvre qu’il a fallu faire, dans

ces dernières années, des arcs-boutants de la nef, pour assurer la

conservation de l’immense édifice, qui ne peut exister qu’à la

condition d’être arc-bouté par des étais permanents, sous forme

d’arcs-boutants.

Mais ce qu’il faut admirer sans réserve à Reims, c’est la conception

grandiose de l’œuvre et sa puissante exécution, c’est la magnifique

ordonnance de sa façade occidentale et la parfaite convenance de

l’ornementation, étudiée et appliquée avec autant de sobriété que de

justesse, qui fait de la statuaire[15], des chapiteaux, des frises, des

crochets et des fleurons autant d’exemples de l’art décoratif du moyen

âge.

La cathédrale d’Amiens, commencée vers 1220, l’une des plus grandes

cathédrales de l’époque dite gothique, et celle qui passe pour en être

le chef-d’œuvre, procède directement de Reims. Le plan présente le même

parti, avec cette particularité que le chœur a pris à Amiens une

importance très considérable par rapport à la nef et que les piles et

les points d’appui sont plus faibles et d’une hauteur beaucoup plus

grande.

Les architectes de Reims, préoccupés des problèmes d’équilibre posés par

leur système de construction, avaient cherché à réduire au minimum ses

dangers, qu’ils semblaient redouter comme leurs prédécesseurs, en

évitant sagement tout _porte-à-faux_. Il est facile de voir, par la

comparaison des deux coupes (fig. 45 et 48), que les architectes

d’Amiens n’ont pas eu les mêmes inquiétudes, ou qu’ils étaient beaucoup

plus hardis, sinon plus savants; car ils n’ont pas craint

d’_échafauder_ les colonnes isolées supportant les clefs des

arcs-boutants, sur des encorbellements latéraux qui portent _à faux_,

ainsi que l’indique la ligne ponctuée X, sur les piles; la hardiesse ou

plutôt l’imprudence de cette combinaison est évidente, car l’écrasement

d’une assise ou l’affaissement d’une partie de la pile, sur laquelle

sont basés ces encorbellements, entraînerait inévitablement la rupture

des arcs-boutants, qui sont les _étais_ suprêmes des voûtes intérieures

et, comme conséquence logique, le _déséquilibrement_,

[Illustration: Fig. 45.--Cathédrale de Reims. Coupe sur la nef.]

pour ainsi dire, de tout l’ouvrage et

[Illustration: Fig. 46.--Cathédrale de Reims.--Arcs-boutants du chœur.]

fatalement la ruine totale de l’édifice. Les dangers de ces

[Illustration: Fig. 47.--Cathédrale d’Amiens. Plan.]

combinaisons ou, plus exactement, de ces _tours de force_ d’équilibre se

sont manifestés et prouvés à Beauvais. Les architectes qui

construisirent, vers 1225, le chœur de la cathédrale, tout en

s’inspirant de celle d’Amiens, avaient marqué l’intention d’élever un

monument dépassant en plan et en élévation toutes les grandes églises en

construction à cette époque. Ils augmentèrent la largeur du chœur et des

travées qui le composent en élevant, sur les clefs des archivoltes

inférieures, des piles intermédiaires, afin de diviser, au-dessus, les

travées et de soulager la voûte par des arcs-doubleaux

[Illustration: Fig. 48.--Cathédrale d’Amiens. Coupe sur la

nef.--Arcs-boutants.]

de secours. Ils donnèrent une hauteur exagérée aux archivoltes et aux

grandes fenêtres en diminuant leurs épaisseurs, afin d’obtenir plus de

légèreté, et la voûte de la nef centrale s’éleva à plus de cinquante

mètres au-dessus du sol. Cette hauteur énorme et dont l’exagération, par

rapport à la largeur du vaisseau, est évidente, nécessita un système

compliqué d’arcs-boutants, dépassant en hardiesse tout ce qui avait été

fait jusqu’alors. La coupe (fig. 51) peut donner une idée exacte de ce

qu’on a appelé, justement, une folie, et ce qui doit étonner, c’est que

cette construction ait duré, étant donnée la disposition des piles

intermédiaires portant à faux, indiquée par la ligne ponctuée X (fig.

51), de moitié de leur épaisseur sur les

[Illustration: Fig. 49.--Cathédrale de Beauvais.--Abside.]

piles inférieures qui se sont déformées sous la charge, qui ont dû être

étrésillonnées et qui devront être

[Illustration: Fig. 50.--Cathédrale de Beauvais. Façade nord.]

consolidées.

Cependant, le chœur fut achevé vers 1270 et se maintint pendant quelques

années; mais des désordres se produisirent dans ces constructions, si

légèrement établies qu’elles semblaient être un échafaudage de pierres,

et les voûtes s’écroulèrent le 29 novembre 1284, entraînant dans leur

chute une partie des arcs-boutants, disloquant et ébranlant le reste de

l’édifice. Il fallut alors, en reconstruisant les voûtes, doubler les

points d’appui dans les travées du chœur et des bas côtés et relier les

arcs-boutants par des chaînages en fer.

Pendant le XIIIᵉ siècle, un grand nombre de cathédrales s’élevèrent dans

toute l’Europe, à l’exemple des grands édifices du nord de la France et

particulièrement d’Amiens, qui paraît avoir excité, vers le milieu du

XIIIᵉ siècle, un grand enthousiasme, mais sur des dimensions plus

modestes; ils ne présentent pas d’ailleurs les dimensions exagérées, ni

les hardiesses de construction de leur modèle. Ces églises et ces

cathédrales, dont la reconstruction suivant les nouvelles méthodes

[Illustration: Fig. 51.--Cathédrale de Beauvais. Coupe transversale.]

commençait généralement par le chœur, qui venait se joindre à une nef

plus ancienne, étaient loin d’être terminées; les plus favorisées

s’achevèrent dans le courant du XIVᵉ siècle,

[Illustration: Fig. 52.--Cathédrale de Chartres.--Rose du transsept

nord.]

mais, pour la plupart, les travaux furent continués péniblement et ne

prirent fin que deux siècles plus tard. Dans un grand nombre

d’édifices, les travaux de reconstruction furent interrompus par suite

des guerres ou des convulsions sociales, diminuant ou supprimant les

ressources des constructeurs, évêques et architectes, circonstances

favorables aux études archéologiques modernes, parce qu’elles permettent

de constater les transformations qui se sont accomplies sans

interruption

[Illustration: Fig. 53.--Cathédrale du Mans.--Plan.]

de l’époque dite romane jusqu’à celle dite gothique.

Ces grands édifices, qui portent les traces des diverses fortunes qu’ils

ont suivies, se ressemblent et ne

[Illustration: Fig. 54.--Cathédrale du Mans.--Arcs-boutants de

l’abside.]

présentent que des particularités de détails variant selon l’habileté

des constructeurs.

Indépendamment de sa remarquable statuaire[16], Chartres doit retenir

l’attention par des arrangements ingénieux, comme ceux de la rose du

transsept nord et surtout par l’appareil des arcs-boutants; ils sont

composés de deux arcs superposés, étrésillonnés par des rayons figurés

par des colonnettes surmontées d’arcatures appareillées et clavées

normalement à la courbe. Au Mans, le chœur présente

[Illustration: Fig. 55.--Cathédrale du Mans.--Coupe sur le chœur.]

une disposition d’autant plus remarquable qu’elle est plus

rare--peut-être unique en son genre. Les arcs-boutants affectent en plan

la forme d’un Y, afin de pouvoir ménager dans l’enceinte extérieure des

fenêtres éclairant, en A, le vaste déambulatoire circulaire prenant au

Mans une importance considérable, parce qu’il entoure le chœur d’un

double bas côté.

Les arcs-boutants qui s’élèvent au-dessus des arcs-doubleaux, bifurqués

en B, sont d’une section trop réduite; très élevés, trop faibles et

menaçant de se _voiler_, il a fallu les relier par des tirants et des

chaînages en fer. Ces expédients semblent être la critique permanente du

système ingénieux, mais trop fragile adopté par les architectes du chœur

de la cathédrale du Mans.

L’influence de l’Ile-de-France s’est fait sentir en Normandie, dans les

cathédrales du XIIIᵉ siècle, par les dispositions

[Illustration: Fig. 56.--Cathédrale de Coutances.

Tour nord du portail principal.]

du chœur et des chapelles absidales. La cathédrale de Coutances, élevée

au XIᵉ siècle, fut reconstruite dans les premières années du XIIIᵉ

siècle, sous l’impulsion du mouvement donné par le Nord à cette époque.

Le chœur de Coutances, par les doubles colonnes qui forment la partie

semi-circulaire et les arrangements ingénieux des voûtes du collatéral

enveloppant le chœur, se rattache au système architectonique du nord;

mais la façade est normande aussi bien par l’ensemble que par les

détails de la composition, qu’on retrouve en Angleterre.

La cathédrale de Dol, en Bretagne, qui peut passer pour une des grandes

cathédrales du XIIIᵉ siècle, semble n’avoir pas suivi le mouvement

novateur venu du Nord. Par son plan, son abside carrée largement

éclairée par de grandes fenêtres, par les détails de l’architecture et

de son ornementation, elle paraît se rattacher aux grandes églises qui

s’élevaient en ce temps des deux côtés de la Manche, en Normandie et en

Angleterre. Selon toutes les probabilités, elle fut construite par les

mêmes architectes, ou par leurs disciples, suivant les traditions plus

anciennes des écoles normandes établies par Lanfranc, vers la fin du XIᵉ

siècle, à Cantorbery, et sur les mêmes modèles de celles qu’il avait

fondées en France dans la célèbre abbaye du Bec.

CHAPITRE VIII

CATHÉDRALES ET ÉGLISES DES XIIIᵉ ET XIVᵉ SIÈCLES.

Les cathédrales de Reims, d’Amiens et de Beauvais excitèrent de leur

temps un enthousiasme extraordinaire, qui s’est manifesté dans les

provinces formant la France et même chez les nations voisines, et

surtout en Angleterre, en Belgique, en Allemagne, en Suède, en Espagne

et en Italie.

Dans les provinces éloignées du domaine royal, l’entraînement fut plus

restreint; cependant, dès la première moitié du XIIᵉ siècle, il s’éleva

quelques édifices remarquables suivant les formules nouvelles.

«En 1233 fut commencée la cathédrale de Bazas dont le gros œuvre, par

exception, fut terminé en peu de temps.

«La cathédrale de Bayonne, en construction à la même époque, eut le sort

des cathédrales de Meaux, de Troyes et d’Auxerre, c’est-à-dire ne fut

terminée qu’au XVIᵉ siècle, avec une seule tour. En 1248 sont jetés les

fondements de la cathédrale de Clermont, qui devait avoir six ou sept

tours, mais dont le chœur fut seul achevé au XIIIᵉ siècle; le transsept

et quatre tours avec une partie de la nef furent exécutés au siècle

suivant et les travaux furent abandonnés jusqu’au règne de Napoléon III

qui les fit reprendre. La cathédrale de Limoges, commencée en 1273 sous

l’inspiration directe de Notre-Dame d’Amiens, a dû se contenter

également, jusqu’à nos jours, d’un chœur, d’un transsept et des

[Illustration: Fig. 57.--Cathédrale de Rodez.--Façade ouest.]

amorces d’une nef (qui vient d’être achevée). A Rodez, on fut plus

persévérant, et les travaux se poursuivirent avec calme de 1277 à la

Renaissance, qui toutefois laissa inachevées les deux tours

occidentales, après les avoir comparées, dans une description par trop

gasconne, aux pyramides d’Égypte et aux plus célèbres merveilles de

l’univers.

«Toulouse et Narbonne engagèrent simultanément, dès 1272, la lutte avec

la cathédrale d’Amiens, se proposant de l’égaler au moins dans les

dimensions comme elles l’imitaient dans son plan. Ces deux entreprises

ne furent pas heureuses. L’archevêque Maurice, de Narbonne, mourut

l’année même où il avait fait commencer les travaux; ses successeurs

agirent assez mollement. En 1320, la mer se retira, laissant à sec le

port qui faisait la principale richesse des habitants; heureusement, le

chœur était alors

[Illustration: Fig. 58.--Cathédrale de Bordeaux. Chœur et portail nord.]

L'Architecture Gothique · 第 2 / 15 段