[Illustration:
L’Architecture
Gothique
PAR
ED. CORROYER
]
[Illustration:
L’ARCHITECTURE
GOTHIQUE
PAR
ÉD. CORROYER
PARIS
A. PICARD & KAAN, ÉDITEURS
]
COLLECTION PLACÉE SOUS LE HAUT PATRONAGE
DE
L’ADMINISTRATION DES BEAUX-ARTS
COURONNÉE PAR L’ACADÉMIE FRANÇAISE
(Prix Montyon)
ET
PAR L’ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS
(Prix Bordin)
Droits de traduction et de reproduction réservés.
Cet ouvrage a été régulièrement déposé au Ministère de l’Intérieur.
BIBLIOTHÈQUE DE L’ENSEIGNEMENT DES BEAUX-ARTS
PUBLIÉE
SOUS LA DIRECTION DE M. JULES COMTE
L’ARCHITECTURE
GOTHIQUE
PAR
ÉDOUARD CORROYER
MEMBRE DE L’INSTITUT
ARCHITECTE DU GOUVERNEMENT
INSPECTEUR GÉNÉRAL DES ÉDIFICES DIOCÉSAINS
NOUVELLE ÉDITION
[Illustration]
PARIS
Librairie d’Éducation nationale
ALCIDE PICARD & KAAN, ÉDITEURS
11, RUE SOUFFLOT, 11
SOMMAIRE
INTRODUCTION.
Iʳᵉ PARTIE.--Architecture religieuse.
IIᵉ PARTIE.--Architecture monastique.
IIIᵉ PARTIE.--Architecture militaire.
IVᵉ PARTIE.--Architecture civile.
TABLES.
INTRODUCTION
La dénomination _gothique_, désignant la période architectonique qui
s’étend du milieu du XIIᵉ siècle à la fin du XVᵉ, est purement
conventionnelle.
Cette expression ne peut s’appliquer à l’architecture des _Goths_ ou des
_Visigoths_, puisque ces peuples, vaincus par Clovis au VIᵉ siècle, ne
laissèrent aucune trace monumentale de leur passage sur notre sol et,
par conséquent, n’eurent aucune influence sur l’art. Elle est
radicalement fausse au double point de vue de l’histoire et de
l’archéologie, car elle ne repose que sur une erreur contre laquelle il
faut protester en essayant de faire cesser une équivoque qui a duré trop
longtemps. Singulière fortune de ce mot _gothique_, qui n’était au
siècle dernier qu’un qualificatif ironique, synonyme de barbarie, et qui
est devenu, malgré son origine germanique, le vocable adopté depuis
soixante ans pour désigner l’époque la plus civilisée du moyen âge et
précisément l’une de celles dont l’_Art national_ peut être le plus
légitimement fier.
L’architecture romane, ou plus exactement l’architecture qualifiée
_romane_, en vertu de la convention archéologique de 1825[1], a emprunté
aux Romains et aux Byzantins des éléments constitutifs que les
architectes du temps se sont assimilés et qu’ils ont perfectionnés dans
l’Europe occidentale; mais la période architecturale du XIIᵉ siècle à la
fin du XVᵉ, et qu’on a baptisée injustement du nom étranger de
_gothique_, est absolument française, puisqu’elle est née dans les
provinces qui ont formé la France moderne. C’est dans l’Aquitaine,
l’Anjou, le Maine qu’elle a ses origines incontestables; c’est dans le
domaine royal, et principalement dans l’Ile-de-France, qu’elle a
accompli ses transformations les plus étonnantes, et c’est du cœur même
de la France qu’elle a si brillamment rayonné sur l’Europe.
Nous aurions voulu intituler ce volume: l’_Architecture du moyen âge_,
si la tyrannie de l’usage ne nous obligeait à conserver la dénomination
d’_Architecture gothique_.
Cette dernière dénomination est d’ailleurs absolument arbitraire, tout
autant que celle d’_Architecture ogivale_, acceptée par des auteurs qui
admettent que l’arc-brisé, improprement appelé _ogive_, est le caractère
particulier de l’architecture dite gothique.
Il existe encore sur ce point une erreur à propos de laquelle il
convient de s’expliquer, car on s’est mépris sur le mot en lui donnant
une signification qu’il n’a jamais eue.
L’ogive, ou plus exactement: l’_augive_, suivant l’orthographe ancienne,
est l’arc diagonal ou l’arc ogif, employé dans l’architecture dite
_gothique_; il est le plus souvent en plein-cintre et ne doit pas être
confondu avec l’_arc-brisé_ improprement nommé: ogive.
L’_arc-brisé_, qui se compose de deux courbes opposées se coupant sur un
angle plus ou moins aigu, était connu bien longtemps avant son
application systématique: au Caire, dès le IXᵉ siècle de notre ère,
auparavant en Arménie et, encore plus anciennement, en Perse où les
constructeurs n’ont pas employé d’autres cintres depuis les derniers
Sassanides. C’est un expédient, un moyen de donner plus de résistance à
l’arc en diminuant ses poussées latérales; mais les architectes des XIIᵉ
et XIIIᵉ siècles ne se sont pas servis de l’expression: _ogive_ pour
désigner la _forme_ de l’arc-brisé, forme qui varie à l’infini, qui
n’est plus déterminée par les proportions classiques, les _canons_ pour
ainsi dire, de l’arc plein cintre, et ne connaît pas d’autre loi que la
nécessité. On voit en effet l’arc-brisé se rapprocher du plein cintre au
XIIᵉ siècle, puis s’en éloigner, _s’aiguiser_ de plus en plus à la fin
du XIIIᵉ siècle et pendant tout le XIVᵉ, alors que les édifices prennent
une élévation plus considérable par des dispositions d’une hardiesse
inquiétante et souvent aux dépens d’une parfaite solidité.
Au surplus, il importe peu que l’architecture du XIIᵉ au XVIᵉ siècle
soit qualifiée _gothique_ ou _ogivale_: nous savons que ces deux
qualificatifs ne sont pas plus exacts l’un que l’autre; le point capital
auquel nous devons nous attacher, c’est de démontrer que la filiation
que nous avons établie et prouvée par l’_Architecture_ dite _romane_
s’est continuée lentement, mais sûrement, en suivant les progrès de la
civilisation dont l’art de l’architecture est une des manifestations les
plus évidentes.
L’_architecture_ dite _gothique_ n’est pas le produit d’une génération
spontanée; elle est la continuation ininterrompue, régulière, logique de
l’architecture romane, de même que celle-ci n’a fait que suivre à son
origine les traditions antiques pour les transformer successivement
selon les besoins et les usages du temps. C’est ainsi que la coupole,
d’origine orientale, traduite en pierre par nos ancêtres aquitains, vers
la fin du XIᵉ siècle, a donné naissance à la voûte sur _arcs-ogifs_ ou
_croisée d’ogives_ dont nous avons vu l’embryon dans les pendentifs des
coupoles de Saint-Front.
Les grandes églises qui s’élevèrent, vers le milieu du XIIᵉ siècle, dans
les riches provinces de l’Ouest, voisines de l’Aquitaine, étaient déjà
voûtées sur croisée d’ogives, non pas à l’état d’essais timides ou
rudimentaires, mais avec toute la sûreté acquise par des architectes
expérimentés, en possession de puissants moyens d’exécution, et, dès la
seconde moitié du XIIᵉ siècle, le nouveau système avait remplacé dans
l’Europe occidentale tout autre mode pour la construction des voûtes.
Les architectes du domaine royal, et surtout ceux de l’Ile-de-France,
avaient adopté les premiers la croisée d’ogives et, vers la fin du XIIᵉ
siècle, familiarisés avec le nouveau système, guidés par leur esprit
ingénieux et leur hardiesse professionnelle, ils inventèrent
l’_arc-boutant_.
La _croisée d’ogives_ succédant à la coupole, dont elle procède, fut la
conséquence directe des traditions antiques; le parti adopté était une
des étapes de la marche des idées, un perfectionnement logique,
accompli sans s’écarter de la voie que les Romains, tout aussi hardis,
mais plus prudents constructeurs, avaient sûrement tracée. La _croisée
d’ogives_ n’est donc elle-même qu’une suite des principes romains,
perpétués et perfectionnés par l’expérience, tandis que l’_arc-boutant_,
ou plutôt le système de construction dont l’arc-boutant est le caractère
très particulier, accomplit à son tour une révolution radicale dans
l’art de bâtir au XIIᵉ siècle. La _stabilité_, assurée dans les
anciennes constructions à l’aide des masses formant les culées des arcs
et des voûtes, était remplacée par l’_équilibre_ des charges, système
d’une hardiesse surprenante, dont les architectes ont tiré des effets
merveilleux; mais en même temps innovation dangereuse parce qu’elle a
pour conséquence de reporter _au dehors_ les organes principaux,
essentiels, vitaux que les anciens avaient toujours préservés en les
établissant sagement _au dedans_.
Aussi faut-il constater que, si la voûte sur _croisée d’ogives_ s’était
généralisée en moins de cinquante ans dans toute l’Europe occidentale et
même en Orient, le succès de l’_arc-boutant_ fut beaucoup moins rapide
dans sa propagation et plus restreint dans son application. Alors que
dans le Nord, pendant le XIIIᵉ siècle et une partie du XIVᵉ, on
édifiait, ou même on réédifiait en grand nombre les monuments religieux
selon les formules de l’art nouveau, on élevait en même temps, dans le
Midi, de grandes églises suivant les principes antiques.
Au Nord, les constructeurs hardis avaient adopté avec enthousiasme les
nouvelles dispositions des églises à plusieurs nefs, toutes voûtées sur
_croisée d’ogives_ et dans lesquelles les voûtes surélevées de la nef
principale étaient contrebutées par des arcs-boutants extérieurs.
Au Midi, soit par résistance à l’entraînement ou réaction contre le
mouvement novateur, soit encore par fidélité aux traditions anciennes,
les architectes prudents donnaient à leurs édifices une nef unique,
large et haute, dont les voûtes, également sur _croisée d’ogives_,
étaient maintenues par des contreforts puissants construits en dedans du
vaisseau et dont on utilisait les saillies intérieures en disposant des
chapelles dans les intervalles.
Ce dernier système de construction, d’une grande sagesse, parce qu’il
est d’une solidité parfaite, rappelle ceux de la basilique de Constantin
ou du _Tepidarium_ des thermes romains de Caracalla; il assure la
constante stabilité de l’édifice par la résistance de la masse des
culées, et il semble être une protestation contre les miracles
d’équilibre si fort en faveur alors dans les pays du Nord.
Du reste, le nouveau système des voûtes _arc-boutées_, qui n’apparaît
dans le Midi qu’exceptionnellement et comme une importation, ne s’était
pas établi, même dans son berceau originel, sans de grandes difficultés,
car de graves mécomptes avaient signalé son avènement. En l’absence des
sciences mathématiques qui ont apporté de si puissants leviers aux
architectes modernes, il fallait aux constructeurs du XIIIᵉ siècle une
habileté et une expérience étonnantes pour construire des voûtes
intérieures et surtout neutraliser l’énergie de leurs poussées par des
arcs-boutants réduits à leurs véritables fonctions d’étais permanents,
les poussées de ces voûtes et les forces de ces arcs-boutants étant
essentiellement variables suivant leurs portées et la résistance des
matériaux. Il fallut de longs tâtonnements pour transformer en règles à
peu près fixes les formules nécessairement empiriques des constructeurs
novices, et ce n’est que vers la fin du XIIIᵉ siècle, et surtout dès les
premières années du XIVᵉ, qu’on voit se résoudre ce difficile problème
de construction. Et encore la solution n’en fut-elle pas acceptée
partout, car ce qui était relativement facile dans les contrées où la
pierre abonde devenait difficile, sinon impossible, dans celles où la
brique, par exemple, était l’unique ressource des constructeurs.
Cependant la fortune de l’architecture dite gothique fut considérable,
si grande même que des symptômes de déchéance, nés du succès trop
rapide, se manifestèrent dès le XIVᵉ siècle. L’abus de l’équilibre, la
diminution excessive des points d’appui, aggravée souvent par
l’insuffisance des fondations et l’exagération de hauteur des édifices,
la mauvaise qualité des matériaux, jointe à leur appareil défectueux par
suite de l’empirisme des méthodes, la rapidité de l’exécution excitée
par une émulation mal entendue, la pénurie des ressources, conséquence
des convulsions sociales et politiques compliquées par les malheurs des
guerres, sont autant de causes qui pourraient expliquer la ruine d’un
art qui a brillé d’un si vif éclat, et l’on pourrait surtout en trouver
la cause initiale dans l’abandon des traditions antiques. Suivies sans
interruption pendant toute la période dite romane, ces traditions
avaient préparé l’avènement d’un art séduisant sous sa forme nouvelle,
s’affranchissant du passé suivant les idées du temps, mais dont le
déclin fut aussi rapide que son ascension, car, à son aurore sous Louis
le Gros et parvenu à son apogée sous le règne de saint Louis, il
semblait être en décadence profonde avant la fin du XVᵉ siècle.
* * * * *
Le cadre restreint qui nous est assigné ne permet pas de faire la
monographie des principaux monuments ni même de citer les plus célèbres;
nous devons borner notre ambition, en suivant la filiation ininterrompue
que nous avons prouvée dans l’_Architecture romane_, à essayer de faire
la synthèse de la période architectonique qui, succédant à l’époque dite
_romane_, commence au XIIᵉ siècle et paraît s’éteindre au XVᵉ.
La _croisée d’ogives_ étant le caractère essentiel de l’_architecture_
dite _gothique_ et l’_arc-boutant_ l’une de ses manifestations les plus
intéressantes, nous étudierons leurs origines, leurs transformations et
leurs principales applications dans l’architecture _religieuse_,
_monastique_, _militaire_ et _civile_. Nous nous arrêterons
particulièrement sur l’architecture _religieuse_, parce qu’elle marque
plus visiblement et plus grandement les progrès de l’art, non seulement
par ses admirables édifices, mais aussi par les chefs-d’œuvre de
sculpture et de peinture qu’elle a créés dans notre pays.
L’ARCHITECTURE GOTHIQUE
PREMIÈRE PARTIE
L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE
CHAPITRE PREMIER
INFLUENCE DE LA COUPOLE SUR L’ARCHITECTURE DITE GOTHIQUE.
_La coupole, sous sa forme symbolique, est l’œuf d’où est sorti un
système architectonique qui a causé une révolution des plus fécondes
dans le domaine de l’art[2]._
L’architecture dite _gothique_ ne s’est pas manifestée spontanément et
par une sorte de miracle. Comme toute œuvre humaine, elle a eu une fin
qu’il est possible de constater; mais il est moins facile de fixer son
commencement, même par une date approximative. Son origine se confond
avec une période architecturale antérieure qui a préparé son avènement
par une évolution et une transformation ininterrompues.
Les coupoles de Saint-Front ne sont pas une imitation de celles de
Saint-Marc à Venise, car elles procèdent toutes de l’église bâtie par
Justinien à Constantinople et dédiée aux saints Apôtres[3]. Ce qui est
d’abord une importation en Aquitaine, par la forme, devient ensuite une
œuvre originale par les particularités de la construction. Les
architectes résolurent alors un merveilleux problème en établissant cet
admirable principe architectonique qui consiste à reporter les charges
des voûtes sur quatre points d’appui solidarisés par des pendentifs.
La construction des coupoles de Saint-Front, en pierre appareillée, fut
à cette époque un événement considérable dans une contrée réputée comme
le pays même de l’architecture et dans lequel les principes
gallo-romains s’étaient le mieux conservés[4]. Aussi, dès la fin du XIᵉ
siècle, de grandes églises abbatiales s’élevèrent-elles dans les
provinces voisines, à l’exemple de celle de Saint-Front.
Cependant, tout en acceptant les principes nouveaux, les architectes du
temps s’ingénièrent à les perfectionner; leurs efforts sont visibles et
il est possible de constater le succès dans les premières années du XIIᵉ
siècle. L’église d’Angoulême et celle de Fontevrault, entre autres, en
donnent la preuve évidente. «On sent la préoccupation constante des
constructeurs romans cherchant à diminuer les énormes masses des églises
à coupoles primitives par une répartition plus pondérée et mieux
entendue des poussées et des résistances, et en accusant ces points
principaux par des contreforts qui commencent à saillir sur les faces
extérieures de l’édifice[5].»
Le nouveau système de construction se propagea rapidement en s’affinant,
en se perfectionnant, surtout en Anjou et dans le Maine. Les architectes
des richissimes abbayes de ces provinces, puissantes par elles-mêmes et
par leurs relations avec le monde religieux si fortement organisé en ce
temps, perfectionnèrent encore les méthodes de l’école aquitaine. Ils
transformèrent les pendentifs des coupoles en arcs indépendants ayant
exactement les mêmes fonctions, découvrant logiquement un principe
architectonique d’une simplicité étonnante, dont le succès fut si rapide
que, dès le milieu du XIIᵉ siècle, il était appliqué systématiquement
pour la construction des grandes églises à Angers, à Laval et à
Poitiers.
Les travaux des architectes angevins furent nécessairement connus de
leurs confrères du Nord, qui cherchaient, comme tous les constructeurs à
cette époque, la solution parfaite de la grande question des voûtes. Les
architectes de l’Ile-de-France, avec leur adresse professionnelle si
particulièrement ingénieuse, s’approprièrent rapidement le système
angevin et l’appliquèrent à la construction de leurs églises, grandes et
petites, toutes bâties suivant les traditions basilicales, c’est-à-dire
à trois et même à cinq nefs.
La coupole aquitaine _en pierre appareillée_ a donc exercé une
influence absolument directe sur l’_architecture_ dite _gothique_,
puisqu’elle a donné naissance à la _croisée d’ogives_, qui en est le
principal caractère. Cette influence s’est manifestée d’abord dans la
disposition générale des édifices à une seule nef, procédant directement
de la coupole et voûtée sur des _croisées d’ogives_, puis dans les
grandes églises, abbatiales ou cathédrales, bâties suivant les
traditions basilicales et toutes voûtées de même.
Angers et Laval donnent des exemples _originels_ des églises dont les
travées sur _plan carré_ sont voûtées sur des _croisées d’ogives_, qui
remplacent désormais les _pendentifs_ des coupoles.
L’église abbatiale de Noyon montre l’application de ce principe, nouveau
au XIIᵉ siècle, aux églises à plusieurs nefs construites par les
architectes du Nord. Les voûtes--primitives[6]--de Noyon étaient
disposées sur _plan carré_; les arcs-ogifs, ou _croisées d’ogives_,
reliaient diagonalement les piliers principaux et l’effort de ces
arcs-ogifs était soulagé par un arc-doubleau, de secours pour ainsi
dire, reposant sur des piles secondaires accusées à l’extérieur par des
contreforts moins saillants que ceux des piliers principaux, et à
l’intérieur par une colonne recevant les archivoltes latérales unissant
les piles principales.
Ce système de construction, dont le principe a été appliqué,
logiquement à Noyon par exemple, n’existe plus qu’à l’état traditionnel
dans les grandes églises de Laon, les cathédrales de Paris, de Sens et
de Bourges, pour ne citer que les principales et sans parler des
innombrables églises édifiées suivant ces principes dans toute l’Europe
occidentale. Dans ces grandes cathédrales les voûtes sont encore sur
plan carré, jusqu’à l’adoption par les architectes, dans la première
moitié du XIIIᵉ siècle, des travées égales voûtées sur plan
rectangulaire et marquées, extérieurement et intérieurement, par des
saillies et des piles égales, comme à Amiens, à Reims et dans un grand
nombre d’édifices élevés depuis cette époque.
L’influence de la coupole sur l’architecture dite _gothique_ est donc
certaine. La vérité même se manifeste par les monuments qui existent
encore et dont l’étude fournit les documents _lapidaires_ les plus
incontestables[7]. Il faut faire connaître cette vérité, non seulement
pour obtenir une satisfaction archéologique, mais surtout pour démontrer
de nouveau que la filiation existant depuis l’antiquité jusqu’à la
période dite _romane_ se continue certainement entre celle-ci et
l’architecture dite _gothique_. Elle s’établit directement dans cette
dernière période par la coupole de l’Aquitaine dont procèdent celles de
l’Angoumois, qui donnent naissance en Anjou à la _croisée d’ogives_,
précédant l’invention ou l’application de l’_arc-boutant_, qui est à son
tour le point de départ d’une évolution nouvelle.
CHAPITRE II
ORIGINE DE LA CROISÉE D’OGIVES.
Dès le XIᵉ siècle on construisait des églises à une ou à plusieurs nefs
et, la plupart du temps, pour ces dernières, les bas côtés seuls étaient
voûtés d’arêtes, la nef principale étant couverte par une charpente.
Puis on voûta les trois nefs, celles des bas côtés en voûtes d’arêtes ou
en demi-berceaux continus destinés à contrebuter la nef centrale voûtée
en berceau plein cintre, renforcée par des doubleaux saillants, et elles
furent abritées par un comble s’étendant sur les trois vaisseaux. Ces
édifices, timidement et lourdement construits, n’étaient qu’une
imitation des basiliques romaines; ils avaient l’inconvénient d’être
étroits, pour plus de sûreté, et sombres, parce qu’ils n’étaient plus
éclairés dans la partie supérieure. Les architectes du moyen âge
connaissaient donc, bien avant l’apparition de la coupole, la voûte en
berceau et la voûte d’arêtes; cette dernière formée, suivant la
tradition, par la pénétration de deux demi-berceaux. Ils avaient même
essayé d’en perfectionner la construction en renforçant par une nervure
saillante la courbe de pénétration, qui donne une ellipse ou un arc
surbaissé. Mais ce nerf était simplement décoratif, car, dans la voûte
romaine, l’arêtier en pierre, nervé ou non, est solidaire des
maçonneries de remplissage au milieu desquelles il est noyé et dont il
suit passivement les mouvements.
Par conséquent, il n’est pas possible, comme on l’a dit, de trouver dans
la voûte d’arêtes romaine le _germe_ de l’arc-ogif ou _croisée d’ogives_
dont les fonctions sont essentiellement _actives_.
C’est dans la coupole de Saint-Front, construite en pierre appareillée,
vers le milieu du XIᵉ siècle, et c’est principalement dans les
pendentifs de la coupole, construits comme elle en pierre appareillée,
qu’il faut chercher et trouver l’origine de l’arc-ogif ou _croisée
d’ogives_.
[Illustration: Fig. 1.--Plan d’une des coupoles de l’église abbatiale de
Saint-Front, à Périgueux.]
La figure 1 donne le plan d’une des coupoles de Saint-Front; elle se
compose de quatre arcs-doubleaux puissants retombant sur quatre piliers
reliés par des pendentifs (fig. 2 et 3), passant des angles rentrants du
plan carré de la naissance des arcs au plan circulaire solidement
établi, chacune des assises concentriques formant claveau qui réunit les
clefs des arcs-doubleaux et reçoit la voûte en coupole qui les couronne;
ce système ayant pour effet de reporter la charge des voûtes sur les
quatre piles.
La figure 3 est la coupe faite sur un des quatre pendentifs d’une des
coupoles de Saint-Front et suivant la ligne A B; elle indique la
structure du pendentif dont les cinq ou six premières assises, disposées
horizontalement
[Illustration: Fig. 2.--Pendentif (en A) d’une des coupoles de l’église
abbatiale de Saint-Front.]
et, suivant l’expression technique, en _tas de charge_, sont taillées
suivant les courbes sphériques, le reste des claveaux des pendentifs
étant appareillés normalement à ces courbes.
Le _voûtement_ des édifices religieux ayant été la préoccupation
constante des architectes du moyen âge et le but de leurs études
incessantes, la construction des coupoles de Saint-Front dut être un
événement dont le retentissement fut considérable, car, dès la fin du
XIᵉ siècle, on éleva un grand nombre d’églises à coupoles qui sont des
imitations de l’église mère de Périgueux.
[Illustration: Fig. 3.--Coupe d’un pendentif sur la diagonale A B du
plan figure 1.]
La construction des églises d’Angoulême et de Fontevrault[8], dans les
premières années du XIIᵉ siècle, indique que les architectes cherchaient
à couvrir des espaces de plus en plus vastes suivant les méthodes
aquitaines, mais en allégeant les voûtes et, par conséquent, en
réduisant les points d’appui et de soutènement.
[Illustration: Fig. 4.--Plan d’une des coupoles d’Angoulême ou de
Fontevrault.]
La figure 4 donne le plan d’une des coupoles de l’église d’Angoulême, ou
de celle de Fontevrault, qui furent bâties sur un plan identique, sauf
le nombre des travées de la nef.
[Illustration: Fig. 5.--Coupe d’une travée des coupoles d’Angoulême.]
La figure 5 indique la coupe d’une travée de ces églises et elle marque
la différence considérable qui existe déjà entre la coupole mère de
Saint-Front et celles qu’elle avait engendrées. La voûte en coupole sur
pendentifs s’affine alors, et on peut bientôt constater un progrès
nouveau qui prouve la préoccupation persistante des architectes
d’alléger les voûtes.
L’église de Saint-Avit-Senieur, de même que celle de Montagne (Gironde),
nous en fournit un exemple des plus utiles à étudier.
La coupole de cet édifice est renforcée par des _nervures_ qui la
raidissent; elle devient une voûte annulaire, formée d’assises à peu
près horizontales disposées en claveaux, soutenue comme elle le serait à
l’aide de cintres permanents en pierre figurés par des _nerfs_
transversaux et diagonaux.
L’église de Saint-Pierre, à Saumur, marque encore un progrès dans la
construction des voûtes dérivant de la coupole[9].
[Illustration: Fig. 6.--Coupe d’une travée de l’église de
Saint-Avit-Senieur.]
Enfin, les architectes de l’Anjou et du Maine réalisent un
perfectionnement décisif. Les pendentifs se transforment en ne
conservant que leurs parties utilement actives, qui se manifestent par
des arcs-diagonaux, c’est-à-dire par des arcs-ogifs ou _croisée
d’ogives_, saillants et indépendants, qui sont appareillés exactement
comme les pendentifs de la coupole (fig. 3) et dont les fonctions sont
identiques (fig. 8).
La voûte proprement dite n’est plus formée d’assises concentriques comme
dans la _coupole mère_. Elle est désormais construite en claveaux
appareillés normalement à la courbe et remplissant les triangles A B C D
(fig. 7) déterminés par les _arcs-formerets_--latéraux, les
_arcs-doubleaux_--transversaux et les _arcs-ogifs_--diagonaux ou
_croisée d’ogives_; ces arcs formant une charpente de pierre, une
ossature--tout aussi solide, mais plus légère que les pendentifs des
coupoles--destinée à soutenir les voûtes en reportant leurs charges sur
les quatre points d’appui.
[Illustration: Fig. 7.--Plan d’une voûte sur arcs-ogifs ou croisée
d’ogives.]
Les remplissages triangulaires n’emprisonnent plus l’arêtier--plus
exactement les arcs-ogifs ou _croisée d’ogives_--et ne neutralisent plus
ses fonctions actives. Au contraire, ces remplissages sont indépendants
comme la _croisée d’ogives_ elle-même et ils contribuent à assurer
l’élasticité des divers organes de la voûte, condition essentielle de sa
solidité. La disposition particulière des _arcs-ogifs_ de la nef
d’Angers fournit une preuve incontestable de la filiation directe de cet
édifice avec la coupole aquitaine; les claveaux des arcs-ogifs ont comme
section une largeur à peu près égale à celle des arcs-doubleaux, et
comme hauteur l’épaisseur des voûtes de remplissage, augmentée de la
saillie intérieure accusant la fonction de ces arcs diagonaux, qui
semblent avoir été _tranchés_ dans les pendentifs d’une coupole--en A de
la figure 8--il faut remarquer que les triangles des voûtes de
remplissage dont les claveaux sont perpendiculaires aux arcs-doubleaux
et formerets ne _reposent pas encore_ sur l’extrados des arcs-ogifs.--en
B de la figure 8 selon le mode de construction adopté dans
l’Ile-de-France et ailleurs quelques années plus tard.
[Illustration: Fig. 8.--Coupe d’un arc-ogif ou _croisée d’ogives_.]
L’identité des fonctions architectoniques du pendentif et de la croisée
d’ogives, construits l’un et l’autre en pierre, appareillés normalement
à leurs courbes, démontre la communauté de leur origine et que, comme
conséquence d’une filiation certaine, c’est la coupole aquitaine qui a
engendré la _croisée d’ogives_.
CHAPITRE III
PREMIÈRES VOUTES SUR CROISÉE D’OGIVES.
Les premières applications du système de construction des voûtes sur
croisée d’ogives apparaissent dans les grandes églises d’Angers et de
Laval.
[Illustration: Fig. 9.--Plan d’une travée de l’église d’Angers
(Saint-Maurice).]
Il est probable que les nouvelles méthodes, propagées par les
architectes religieux de l’Aquitaine ou des provinces voisines, avaient
excité l’émulation des architectes du Nord et, particulièrement, ceux de
l’Ile-de-France; quelques parties secondaires des édifices élevés par
ceux-ci, comme des bas côtés ou des chapelles absidales, pourraient en
fournir les preuves par des dispositions timides qui rappellent plutôt
les voûtes romaines dont les arêtes seraient accusées par des nervures,
qu’elles n’indiquent une révolution dans le mode de voûtement des
églises.
Mais nulle part, au XIIᵉ siècle, le nouveau système des voûtes sur
croisée d’ogives ne s’est manifesté avec plus de puissance qu’à Angers,
dont les nefs ont plus de seize mètres de largeur, si ce n’est à Laval.
L’ampleur
[Illustration: Fig. 10.--Coupe transversale de la nef de l’église
d’Angers (Saint-Maurice).]
de la composition architecturale, aussi bien que les détails techniques
d’une admirable exécution, démontrent l’expérience consommée que les
architectes de ces magnifiques édifices avaient acquise dès le milieu
du XIIᵉ siècle.
Les plans de ces églises ressemblent à ceux d’Angoulême et de
Fontevrault, et nullement aux édifices du Nord.
[Illustration: Fig. 11.--Plan d’une travée de la nef de Laval (la
Trinité).]
Les nefs uniques, comme celles des églises à coupoles, sont formées de
travées sur plan carré, mais la construction des voûtes s’est
perfectionnée par l’emploi raisonné de l’arc-ogif ou croisée d’ogives
remplaçant les pendentifs de la coupole, les constructeurs du temps
ayant réalisé dès lors les progrès considérables que nous avons
constatés et expliqués dans le chapitre précédent.
Ces immenses nefs, voûtées sur croisée d’ogives, ressemblent aux
coupoles; elles rappellent leurs formes générales, mais les dispositions
des voûtes sont différentes. Les croisées d’ogives ne sont plus de
simples nervures décoratives, mais bien des arcs possédant des fonctions
aussi actives que les doubleaux et les formerets; leur réunion composant
une ossature élastique dont le poids est reporté sur les quatre points
d’appui, recevant les retombées des arcs qui composent, pour ainsi dire,
la charpente en pierres appareillées.
Les coupes comparées (fig. 13 et 14) des églises d’Angoulême et
d’Angers déterminent nettement la filiation certaine qui existe entre
ces édifices élevés: l’un dans les premières années du XIIᵉ siècle et
l’autre trente ou quarante ans plus tard; elles marquent en
[Illustration: Fig. 12.--Coupe longitudinale de deux travées de la nef
(Sainte-Trinité, à Laval).]
même temps les progrès réalisés par les architectes angevins dans la
construction des voûtes sur croisée d’ogives remplaçant les coupoles sur
pendentifs, d’où elles dérivent, par l’application plus raisonnée et
plus perfectionnée des mêmes principes architectoniques.
L’église de Laval, élevée en même temps que celle
[Illustration: Fig. 13 et 14.--Coupes comparées des églises d’Angoulême
et d’Angers.]
d’Angers ou peu d’années après, montre de nouveaux
[Illustration: Fig. 15.--Vue perspective des voûtes de la nef
(Saint-Maurice d’Angers).]
perfectionnements, très sensibles, non seulement au point de vue de la
forme, mais encore par les combinaisons plus savantes ou plus
ingénieuses et par la sûreté méthodique de l’exécution.
[Illustration: Fig. 16.--Plan du sommier des voûtes de la nef
(Sainte-Trinité, à Laval).]
Les arcs formant l’ossature des voûtes sont, dès leur naissance
au-dessus des tailloirs des chapiteaux, indépendants comme à Angers, ce
qui est le caractère essentiel du système, nouveau dans la première
moitié du XIIᵉ siècle. Les points d’appui latéraux se composent des
piles proprement dites et de colonnes engagées, couronnées de chapiteaux
encorbellés, accusant en les prolongeant les arcs-formerets, doubleaux
et ogifs qui retombent sur les tailloirs des chapiteaux. Il est facile
de voir dans ces dispositions l’origine des faisceaux de colonnes
engagées, combinées pour dissimuler autant que possible les points
d’appui dont l’usage devint général--et même excessif--aux XIIIᵉ et XIVᵉ
siècles.
[Illustration: Fig. 17.--Plan d’un des piliers de la nef (Sainte-Trinité
de Laval).]
La coupe (fig. 12) et les détails qui précèdent, montrant le mode de
construction des voûtes, affirment à Laval, au moins autant qu’à Angers,
la filiation certaine existante entre les coupoles sur pendentifs et les
voûtes sur croisée d’ogives.
CHAPITRE IV
ÉDIFICES VOÛTÉS SUR CROISÉE D’OGIVES.
Le nouveau système de voûtes sur croisée d’ogives, dérivant de la
coupole sur pendentifs, qui s’était si brillamment manifesté dans
l’Anjou et le Maine, dès la première moitié du XIIᵉ siècle, avait été
dès lors adopté par les architectes religieux. L’admirable simplicité de
la méthode nouvelle, applicable aux grandes églises abbatiales aussi
bien qu’à des édifices plus modestes, explique sa propagation rapide
dans toute l’Europe occidentale, où les corporations religieuses avaient
fondé d’innombrables abbayes, grandes et petites, de règles et d’ordres
différents, mais toutes reliées par une organisation puissante.
A l’exemple des édifices angevins un grand nombre d’églises s’élevèrent
aussi bien dans les provinces voisines--Sainte-Radegonde à Poitiers,
Notre-Dame de la Coulture et la nef de Saint-Julien au Mans--que dans
les plus éloignées, vers le midi. La charmante église de Thor, dédiée à
Sainte-Marie-du-Lac, entre Avignon et la fontaine de Vaucluse; celle du
Saint-Sauveur à Saint-Macaire près de Bordeaux; la nef de Saint-André à
Bordeaux, commencée en 1252 suivant le plan d’une église à coupoles,
modifiée et enfin couronnée par des voûtes sur croisée d’ogives;
Saint-Caprais, à
[Illustration: Fig. 18.--Plan de la nef de l’église de Saint-Maurice, à
Angers.]
Agen, qui montre les mêmes modifications et l’immense nef--de 19 mètres
de largeur--de Saint-Étienne à Toulouse, construite toute en briques,
sont autant de preuves, pour ne citer que les plus importantes, de la
progression des principes nouveaux dans la seconde moitié du XIIᵉ
siècle.
Vers le Nord la marche est tout aussi générale. Les édifices démontrent
le parti que les constructeurs du temps tirèrent de la croisée d’ogives
permettant, sous tous les climats, l’emploi judicieux des matériaux les
plus divers. Mais il était donné à Angers, son berceau, de perfectionner
encore cet ingénieux système.
L’église de la Sainte-Trinité, sur la rive droite de la Maine,
construite par les fils ou les disciples des architectes qui avaient
bâti Saint-Maurice sur la colline dominant la rive opposée, marque
encore un nouveau progrès dans la construction de ces voûtes. La nef,
unique comme à Saint-Maurice, est divisée en trois travées, carrées ou à
très peu de chose près. Le système des voûtes, dérivant de la coupole
sur pendentifs, s’affine en divisant et, par conséquent, en diminuant
les
[Illustration: Fig. 19.--Plan de l’église de la Sainte-Trinité, à
Angers.]
charges réparties sur les quatre points d’appui principaux par la
croisée d’ogives, qui elle-même se trouve
[Illustration: Fig. 20.--Coupe longitudinale d’une travée de l’église de
la Sainte-Trinité, à Angers.]
soulagée par un arc-doubleau soutenant les arcs-ogifs à leur point de
croisement, c’est-à-dire à la clef.
[Illustration: Fig. 21.--Coupe transversale d’une travée de l’église de
la Sainte-Trinité, à Angers.]
La figure 19 donne le plan de ces voûtes dont l’exemple fut bientôt
suivi par les architectes du Nord, car la grande église abbatiale de
Noyon paraît avoir été une des premières copies de la nouvelle
transformation des voûtes angevines.
De grandes églises abbatiales et d’immenses cathédrales élevées de la
seconde moitié du XIIᵉ siècle jusqu’au milieu du XIIIᵉ prouvent, par la
disposition de leurs voûtes sur plan carré, l’importance du
perfectionnement réalisé à la Sainte-Trinité d’Angers; car il faut en
constater l’application dans les églises ou cathédrales de Noyon, de
Laon, de Notre-Dame de Paris, de Sens et de Bourges, pour ne parler que
de celles qui passent pour les chefs-d’œuvre de l’architecture dite
gothique.
[Illustration: Fig. 22.--Coupe d’une église à nef unique voûtée sur
croisée d’ogives et maintenue par des contreforts.]
L’influence de la coupole, que nous avons établie au chapitre premier,
s’est exercée directement et consécutivement. Elle est directe sur les
églises à une seule nef voûtées sur croisée d’ogives, et consécutive
dans les églises de l’époque dite romane, qui furent complétées ou
modifiées par le voûtement sur croisée d’ogives en pierre appareillée de
la nef centrale, remplaçant la charpente. Un grand nombre d’édifices, en
Angleterre, en Normandie, en Allemagne, dans l’Italie du Nord, en
Suisse, dans les provinces rhénanes et celles du nord de la France,
fournissent des documents des plus intéressants sur les transformations
qu’ils ont subies après l’invention de la voûte sur croisée d’ogives et
son application générale.
[Illustration: Fig. 23.--Coupe d’une église à trois nefs voûtée sur
croisée d’ogives et maintenue par des arcs-boutants.]
Les architectes, instruits aux grandes écoles des abbayes, fortifiés
par les travaux de leurs devanciers et par leur propre expérience,
construisirent de toutes parts d’immenses cathédrales dans lesquelles
tous les perfectionnements connus furent appliqués avec une hardiesse
incomparable. De progrès en progrès, ils abandonnèrent les traditions
antiques et, changeant les conditions statiques qui ont assuré la durée
des édifices anciens, ils inventèrent un système de construction qui
n’est qu’une charpente de pierre, pour ainsi dire; son expression, c’est
l’étai permanent en pierre,--l’_arc-boutant_;--sa loi, c’est
l’équilibre, qui n’est assuré qu’à l’aide de stratagèmes
architectoniques des plus ingénieux, mais aussi des plus précaires (fig.
22 et 23). Son existence ou sa durée dépend le plus souvent de la
qualité des matériaux et de leur degré de résistance, l’organe
essentiel, c’est-à-dire la partie _portante_, l’étai permanent, le
soutien suprême dont l’écroulement entraînerait la ruine totale de
l’édifice étant à l’extérieur et, par conséquent, plus exposé à toutes
les causes de destruction que la partie _portée_, c’est-à-dire les
voûtes, mieux protégées, puisqu’elles se trouvent à l’intérieur de
l’édifice.
Les grands édifices construits par ces nouveaux procédés
architectoniques comprenaient une nef centrale accompagnée de deux et
même de quatre bas côtés. Il fallait éclairer ces immenses vaisseaux,
d’abord par des fenêtres basses pour les collatéraux, puis par des
fenêtres hautes. Par conséquent, il était nécessaire de surélever la
voûte de la nef centrale, et surtout de la contrebuter par des arcs
libres, en forme de quart de cercle, c’est-à-dire des _arcs-boutants_.
Ces arcs, surmontés de rampants obliques, faisant fonction d’_étais
permanents_, butent leurs sommets ou clefs sur les flancs des piles
recevant le faisceau des retombées des arcs, _formerets_, _doubleaux_ et
_croisées d’ogives_, aux points de leurs poussées; les bases, ou
sommiers de ces arcs libres, reposent sur des contreforts qui, fortement
chargés pour neutraliser les effets de renversement des voûtes et des
arcs, maintiennent en _équilibre_ toutes les parties actives de
l’ossature intérieure de l’édifice.
CHAPITRE V
ORIGINE DE L’ARC-BOUTANT.
Le mode primitif de voûtement adopté dans les provinces du centre de la
France pour la construction des églises à trois nefs, dont la principale
était voûtée en berceau plein cintre, maintenue par des demi-berceaux,
nécessitait des formes basses et lourdes; l’édifice éclairé seulement
par les fenêtres des bas côtés, la nef principale était par conséquent
fort sombre. Les architectes normands, en Normandie d’abord et en
Angleterre après la conquête, avaient tourné la difficulté en ne voûtant
que les bas côtés à un ou à deux étages, et en élevant librement les
murs latéraux de la nef centrale, qui était couverte par une charpente
apparente et permettait d’éclairer la nef principale par des fenêtres
ménagées au-dessus des toitures en appentis couvrant les bas côtés.
La galerie disposée latéralement au premier étage des collatéraux, dans
les églises normandes de forme basilicale, n’est qu’une suite des
traditions antiques[10]; elle est désignée sous le nom moderne de
_triforium_, parce que chaque travée de cette galerie intérieure, entre
les piles principales, était originellement--dit-on--divisée en trois
parties par des pilastres supportant des plates-bandes, ou par des
colonnettes recevant de petites arcades.
Vers la fin du XIᵉ siècle, les constructeurs normands élevaient des deux
côtés du détroit d’immenses églises dont les bas côtés, voûtés d’arêtes,
étaient surmontés d’une galerie couverte--comme les basiliques
primitives--par une charpente apparente, de même que la nef centrale.
Les travées étaient marquées, dans cette nef et dans les bas côtés des
galeries supérieures latérales, par des arcs-doubleaux servant de
soutènements à ceux du vaisseau principal. Mais, après l’adoption
générale, vers le milieu du XIIᵉ siècle, des méthodes angevines pour le
voûtement des édifices religieux, le rôle des murs et des arcs de
soutènement latéraux devint plus actif, parce que ces murs et arcs
devaient contrebuter l’arc-doubleau, ainsi que les arcs-ogifs ou
croisées d’ogives retombant sur les piles, et qui augmentaient encore
l’énergie des poussées de ces arcs réunis.
C’est alors que les murs transversaux des bas côtés ou les
arcs-doubleaux se modifient et deviennent des arcs de soutènement cachés
sous la toiture des collatéraux.
Nous avons vu cette modification à l’Abbaye-aux-Dames de Caen[11]; la
figure 24 nous en donne un exemple, et on peut, en Angleterre, la suivre
dans un grand nombre d’autres églises, en Italie à Pavie, en
[Illustration: Fig. 24.--Église de Durham (Angleterre).--Coupe
transversale.]
Suisse à Zurich, sur les bords du Rhin à Bâle, pour ne citer que
quelques-unes des églises dans lesquelles la modification des voûtes
s’est opérée longtemps après la construction de l’édifice même.
En France, Noyon présente un sujet d’études des plus intéressantes,
parce qu’il paraît être un des premiers grands édifices résumant, à
l’époque de sa construction,
[Illustration: Fig. 25.--Église de Noyon.--Plan.]
vers le dernier quart du XIIᵉ siècle, les progrès réalisés par les
architectes de l’Ile-de-France. On trouve réunies, dans ce curieux
édifice, les traditions antiques suivies par les Normands pour les
triforiums; les méthodes angevines qui se manifestent par les voûtes sur
croisée d’ogives dérivant de la coupole, et perfectionnées par celles de
la Sainte-Trinité d’Angers, c’est-à-dire par les voûtes sur croisée
d’ogives, mais disposées sur plan carré, reportant les charges sur les
piles principales et soulagées par un arc-doubleau intermédiaire. On
voit apparaître l’arc de soutènement intérieur sous la toiture du
collatéral, et qui se confond à sa naissance avec l’arc-doubleau
latéral, afin de maintenir les poussées des arcs-doubleaux et croisées
d’ogives formant les voûtes du vaisseau principal.
On a dit que Noyon procède de Tournai, sans doute parce qu’on n’en
considère que l’aspect; mais là s’arrête la ressemblance, car le mode de
construction n’est pas semblable. A Tournai, les transsepts
semi-circulaires nord et sud sont voûtés par des arcs-doubleaux très
puissants, réunis au centre par une clef en couronne appareillée, et au
pourtour par des voûtains en pénétration reliant les arcs-doubleaux,
disposition très ingénieuse qui rappelle la voûte de la salle des
Capitaines au-dessus du porche de l’église du Moustier, à Moissac.
[Illustration: Fig. 26.--Église abbatiale de Noyon.--Coupe
transversale.]
La combinaison de ces arcs-doubleaux, fortement établis à l’intérieur et
solidement maintenus par les murs très épais du circuit formant culée,
est très particulière, car elle ne nécessite aucun arc de soutènement ni
même de contrefort. Tournai n’a donc pas engendré Noyon, car, dans ce
dernier édifice, les voûtes, construites sur croisée d’ogives, devaient
être contrebutées par des contreforts ou des arcs apparents ou cachés,
pour soutenir les poussées de ces voûtes au-dessus des arcs-doubleaux
latéraux.
[Illustration: Fig. 27.--Église de Tournai (Belgique).--Vue extérieure
du transsept nord vers l’Escaut.]
Mais ces dispositions ingénieuses n’avaient pas modifié le mode de
soutènement suivi par les constructeurs du XIIᵉ siècle, même après
l’adoption des voûtes sur croisée d’ogives, et qui consistaient en des
contreforts, des murs ou des arcs dissimulés sous les toitures des
collatéraux.
C’est à Soissons que nous voyons les premières applications d’un système
architectonique, dont le caractère particulier est l’_arc-boutant_.
[Illustration: Fig. 28.--Église du Moustier, à Moissac. Voûte de la
salle, dite des Capitaines, au-dessus du porche.]
Le transsept sud de la cathédrale de Soissons procède évidemment de
Noyon comme parti de construction déterminé par les bas côtés à deux
étages et la
[Illustration: Fig. 29.--Église de Tournai (Belgique). Vue intérieure du
transsept nord.]
forme semi-circulaire; mais le voûtement sur croisée d’ogives dans les
deux églises s’est affiné à Soissons. Réduites à leur plus simple
expression de force par la délicatesse _nerveuse_ de l’appareil, les
voûtes n’en exercent pas moins fortement leurs poussées dans la partie
qui se dégage au-dessus de la galerie haute.
[Illustration: Fig. 30.--Cathédrale de Soissons. Transsept sud. Coupe de
l’arc-boutant.]
L’architecte de Soissons ne s’est pas contenté, comme à Noyon, de
maintenir latéralement la voûte par des arcs intérieurs combinés avec
les arcs-doubleaux du triforium, butant sur un contrefort qui vient
épauler le flanc de la nef centrale, il a construit à l’extérieur des
arcs libres, naissant au-dessus des combles du triforium, des
contreforts, et divisant chacune des travées, c’est-à-dire des
_arcs-boutants_, accusant franchement leur destination effective et
leurs fonctions spéciales, qui sont de contrebuter les arcs et les
voûtes intérieures aux points de leurs poussées.
L’arc-boutant, combiné avec la croisée d’ogives, en donnant l’essor à un
système qui a créé d’immenses édifices qu’il faut admirer, étudier
surtout, mais non refaire, prouve la merveilleuse habileté des
architectes des XIIᵉ et XIIIᵉ siècles et en même temps les dangers d’un
rationalisme--plus apparent que réel,--qu’ils ont poussé à son extrême
limite en s’affranchissant de tout principe traditionnel
[Illustration: Fig. 31.--Vue perspective du transsept sud (cathédrale de
Soissons)[12].]
et, par conséquent, de toute autorité. Il semble que les constructeurs
de ce temps, depuis Noyon, Soissons, Laon, Paris, Sens et Bourges,
s’enhardissant à Reims, à Amiens, au Mans, jusqu’à la suprême folie
architectonique de Beauvais, se soient ingéniés, en renchérissant les
uns sur les autres, à créer des monuments aussi étonnants par leurs
dimensions que par les problèmes d’équilibre qu’ils ont posés, sinon
résolus.
CHAPITRE VI
ÉGLISES ET CATHÉDRALES DES XIIᵉ ET XIIIᵉ SIÈCLES.
L’étude des grands édifices du moyen âge est des plus attachantes, mais
il faut convenir qu’elle est en même temps des plus difficiles.
L’obscurité qui couvre l’origine de ces monuments est profonde et
souvent impénétrable.