ANNÉE 1891

_Jeudi 1er janvier 1891_.--Toute la journée à la correction des épreuves.

Et dans les moments de repos, une longue contemplation du profil en bronze

de mon frère, posé sur la table de travail, de mon frère si ressemblant,

par moment, sous des coups de jour cherchés par moi, et qui me le font

revoir dans la vie de son joli et spirituel visage.

Je vais en faire fondre une seconde épreuve, par laquelle je remplacerai

le Louis XV de mon balcon, et signerai de son effigie dans l'avenir, la

maison où il est mort.

Ce soir, dîner chez Daudet, où sont réunies les deux familles des fiancés.

Daudet qui a eu ce matin une affreuse crise d'estomac, et a lutté toute la

journée, est obligé de se coucher, au moment où l'on se met à table.

* * * * *

_Dimanche 4 janvier_.--Huysmans donne aujourd'hui des détails sur les

voleurs, les receleurs du Château-Rouge, et sur la fameuse maîtresse de

Gamahut.

C'est curieux tout de même, cette maison de Gabrielle d'Estrées, devenue

cet immonde garni, et où la chambre même de la maîtresse de Henri IV

serait devenue la _chambre des morts_: la chambre où l'on superpose

plusieurs couches d'ivrognes ivres-morts, les uns sur les autres, jusqu'à

l'heure où on les balaye au ruisseau de la rue. Garni qui a pour patron,

un hercule dans un tricot couleur sang de boeuf, ayant toujours à la

portée de sa main deux nerfs de boeuf, et une _semaine_ de revolvers.

Et dans ce garni, d'étranges déclassés de tous les sexes: une vieille

femme de la société, une _absintheuse_, se _mettant sous la peau_, dans

un jour vingt-deux absinthes, de cette terrible absinthe, colorée avec du

sulfate de zinc, une sexagénaire que son fils, avocat à la cour d'appel,

n'a jamais pu faire sortir de là; et qui, d'après la légende du quartier,

se serait tué de désespoir et de honte.

Huysmans parle dans ce quartier Saint-Séverin d'un garni encore plus

effroyable, du garni de Mme Alexandre.

Jean Lorrain qui vient après Huysmans, et qui connaît le Château-Rouge et

ses habitués, rabaisse les scélérats de l'endroit, et affirme que ce sont

des cabotins, des criminels de parade, que font voir les agents de police

aux étrangers.

Daudet, ce soir, est repris de son idée de la fondation d'une revue qui

s'appellerait la «Revue de Champrosay» où il serait prêt à mettre cent

mille francs, et où il grouperait autour de lui notre monde, dont il

payerait la copie, comme aucun directeur ne l'a fait jusqu'ici. Il voit

dans des interview, des interview autres que ceux qui se font dans

les journaux, un moyen de propagation intellectuelle tout nouveau, un

moyen qu'il veut beaucoup employer, en ne le bornant pas seulement à

l'interrogation de l'homme de lettres.

Et cette revue, en la fin de son existence, serait un exutoire pour son

activité cérébrale.

L'idée est bonne, et avec le magasin d'idées que possède Daudet, il ferait

un excellent directeur de revue. «Mais pourquoi le titre de «Revue de

Champrosay»? lui dis-je. Je trouve la dénomination un peu petite, pour un

esprit de la grandeur du vôtre.» À quoi, il répond, en parlant de l'action

de Voltaire à Ferney, de l'action de Goethe à Weimar, et de l'indépendance

littéraire, qui fait en dehors des centres de population, dans les petits

coins.

* * * * *

_Lundi 5 janvier_.--Le jeune Philippe Sichel, auquel je demande qu'il

m'indique ce qui lui ferait plaisir pour ses étrennes, me dit: «Une main

de squelette.»

* * * * *

_Mercredi 7 janvier_.--Visite d'Heredia, qui me parle d'un volume qu'il

fait dans ce moment sur Ronsard, pour la maison Hachette, sur ce poète

qu'il dit avoir eu, en son temps, une popularité plus grande que Hugo n'en

a eu dans ce siècle, de ce révolutionnaire, de la poésie française, qui

avec lui n'est plus la poésie de Marot et de Mellin de Saint-Gelais.

Le curieux de cette révolution, me fait remarquer Heredia, c'est que le

retour à la nature de Ronsard, est amené par l'étude et l'emploi dans son

oeuvre de l'antiquité: retour qui a lieu plus tard chez André Chénier par

la même source et les mêmes procédés.

Puis Heredia me lit des vers de sa seconde fille, qu'il me peint avec

une petite tête; aux longs cheveux, un oeil parfois un peu en dedans,

l'ensemble d'une physionomie du Vinci: une fillette de quatorze ans qui

joue encore à la poupée, et qui s'amuse seulement, quand il pleut, à faire

ces vers tout à fait extraordinaires.

Et c'est l'occasion pour le père de s'étendre sur l'atavisme, de se

demander si le style ne vient pas d'un certain mécanisme du cerveau qui

se lègue, et dont sa fille a hérité, car elle a toutes ses qualités de

fabrication, jointes à «une essence poétique» qu'il confesse ne pas avoir,

et qui doit faire d'elle, si elle continue, un poète remarquable. Mais va

te faire fiche... dans le moment elle ne fait plus du tout de vers. Il a

eu la bêtise de lui acheter une guitare, et elle est toute à la guitare.

* * * * *

_Jeudi 8 janvier_.--À table je m'emballe, et me laisse aller à dire aux

jeunes qui sont là, qu'ils sont des lâches littéraires, que Daudet et moi,

nous nous battons toujours tout seuls, sans le secours du plus petit corps

d'armée, qu'un livre comme l'IMMORTEL, n'a pas trouvé l'appui d'une seule

plume amie, que la pièce de GERMINIE LACERTEUX a été défendue et soutenue

seulement par des inconnus.

* * * * *

_Samedi 10 janvier_.--Je donne ce soir à dîner à Ajalbert, à Antoine, et à

Janvier et à Mlle Nau, les deux premiers rôles de la FILLE ÉLISA.

Antoine arrive tout heureux. La réclamation de 8 000 de l'Assistance

publique, sur la menace qu'il allait fermer son théâtre, et que la

centaine de jeunes gens dont il avait reçu des pièces, allait prendre à

partie dans tous les journaux l'institution dévoratrice, a fait tomber

la réclamation de 8 000 francs à quelque chose comme 80 francs.

Janvier, lui, ce jeune acteur d'un si grand talent, gagne cent francs par

mois, dans une compagnie d'assurances, et comme on le pousse à quitter sa

compagnie, et qu'on lui prédit qu'il lui sera impossible de ne pas faire

sa carrière du théâtre, il s'y refuse doucement, disant qu'il ne veut

pas faire trop de peine à son père, qui peut très bien ne connaître rien

aux choses d'art, mais qui l'aime beaucoup, et qu'il veut le laisser

tranquillement _évoluer_, persuadé, qu'un jour, il le laissera jouer,

mais alors sans trop de répugnance.

* * * * *

_Lundi 12 janvier_.--Un détail qu'on me donnait sur le métier de couvreur,

et qui fait froid dans le dos. On me disait qu'on leur retenait par mois

50 centimes, pour la civière dans laquelle on les transporterait, le jour

où ils tomberaient d'un toit.

* * * * *

_Vendredi 16 janvier_.--Eugène Carrière, qui vient dîner à Auteuil, avec

Geffroy, m'apporte pour la collection de «Mes Modernes» un portrait dudit

Geffroy, sur le parchemin blanc de son bouquin: NOTES D'UN JOURNALISTE, un

portrait ayant une étroite parenté avec les belles choses enveloppées des

grands peintres italiens du passé.

Carrière et Geffroy me parlent du projet de faire ensemble un Paris, par

de petits morceaux amenés sous le coup de la vision, sans l'ambition de le

faire tout entier: un Paris fragmentaire, où se mêleraient les dessins du

peintre à la prose photographique de l'écrivain.

* * * * *

_Dimanche 18 janvier_.--La femme, l'idée du plaisir que cet être

énigmatique pour un enfant, pouvait apporter à un homme, m'a été suggérée

pour la première fois par mon père, disant à un compagnon d'armes devant

moi--je n'avais pas plus de dix ans,--disant qu'à la suite de je ne sais

quelle affaire en Autriche, il avait été fait prisonnier, et envoyé sur la

frontière de la Turquie, et que jamais il n'avait été plus heureux, que le

vin y était excellent, et qu'on avait, tant qu'on voulait, des femmes

charmantes.

* * * * *

_Lundi 19 janvier_.--C'est typique, ces femmes scandinaves, ces femmes

d'Ibsen, c'est un mélange de naïveté de nature, de sophistique de l'esprit,

et de perversité du coeur.

J'étais en train d'écrire, que je craignais la réponse de la censure,

quand on m'apporte une dépêche d'Ajalbert, m'annonçant que la FILLE ÉLISA

était interdite: «Vraiment dans la vie, je ne suis pas l'homme des choses

qui réussissent!»

* * * * *

_Mardi 20 janvier_.--Ajalbert m'arrive, la mine consternée. Il me

représente la première, s'annonçant comme un succès, il me parle de 140

fauteuils d'orchestre déjà loués hier, puis il me peint la désolation

des femmes jouant dans la pièce, la désolation de cette pauvre Nau, qui

n'était pas venue à la première répétition, et à laquelle on annonçait

dans le décor de la FILLE ÉLISA, que c'était la MORT DU DUC D'ENGHIEN

qu'on allait y répéter.

Ah! le théâtre, c'est vraiment trop une boite à émotions, et une

succession de courants d'espérance et de désespérance par trop homicide.

Voici, après dîner, mon deuil fait de l'interdiction, une dépêche

d'Antoine m'annonçant qu'il m'apportera une grande nouvelle dans la soirée.

Au fond, je crois que la nouvelle ne viendra pas, et que je veille pour

rien.

* * * * *

_Jeudi 22 janvier_.--Après les hauts et les bas d'espérance et de

désespérance de ces jours-ci, je reçois une lettre d'Ajalbert, m'écrivant

que Bourgeois, le ministre de l'Intérieur, oppose un refus formel à la

levée de l'interdiction, et que Millerand doit l'interpeller samedi.

Et dans son interpellation, il doit lire le passage du livre sur la

prostitution de Yves Guyot, faisant l'éloge de la FILLE ÉLISA,--et cet

Yves Guyot, est ministre de quelque chose dans le ministère actuel.

* * * * *

_Vendredi 23 janvier_.--Ici, je retrouve Sarcey tout entier: après avoir

fait un assez bénin compte rendu de la FILLE ÉLISA, le voilà rédigeant

l'article le plus éreinteur de la pièce, pour noblement fournir au

ministre et à la censure, des armes pour l'interdiction. Ah la belle âme!

Aujourd'hui, où je sais un interviewer à la cantonade, je jette rapidement

sur le papier les idées que je veux développer.

L'INTERVIEWER.--Ça vous a étonné cette interdiction?

Moi.--Non... et cependant, tenez... sous un régime monarchique c'était

logique, mais sous un gouvernement républicain, l'ironie de la chose

est vraiment amusante pour un sceptique... Mais examinons de haut la

question... Nous avons comme président, un président qui peut être un

parfait honnête homme, mais qui est la personnification du néant, et qui

n'a dû sa nomination qu'à la constatation par tous de ce néant, et par

là-dessus c'est un président très pudibard... Maintenant nous avons

une Chambre qui est la représentation de la médiocratie intellectuelle

de la province... car à l'heure qu'il est, Paris est sous le joug de

l'obscurantisme des prétendus grands hommes de chefs-lieux... Autrefois,

du temps où il y avait plus de Parisiens à la Chambre, il y en avait

certes de médiocres dans le nombre, mais le Parisien médiocre ressemble un

peu à nos jeunes gens sans grande intelligence de la diplomatie, qui au

bout d'un certain nombre d'années, par la fréquentation de l'humanité

supérieure des grandes capitales ou ils passent, ont dépouillé quelque

chose de leur médiocrité.

Or, ce monsieur du pouvoir exécutif, et ces médiocrates de province, ont

le chauvinisme de la tragédie, du _personnage noble_. Mais comme l'intérêt

est passé des Empereurs, des Rois de l'antiquité, aux marquis des XVIIe et

XVIIIe siècles, puis des marquis aux gros bourgeois du XIXe siècle, ils

entendent qu'on s'arrête à ce personnage noble de l'heure présente, et

qu'on ne descende pas plus bas.

Ils ne se doutent pas, ces gens, qu'il y a cent cinquante ans, au moment

où Marivaux publiait le roman de MARIANNE, on lui disait que les aventures

de la noblesse pouvaient seules intéresser le public, et Marivaux était

obligé d'écrire une préface, où il proclamait l'intérêt qu'il trouvait,

dans ce que l'opinion publique dénommait l'_ignoble_ des aventures

bourgeoises, et affirmait que les gens qui étaient un peu philosophes et

non dupes des distinctions sociales ne seraient pas fâchés d'apprendre ce

qu'était la femme, chez une marchande de toile.

Eh bien, à cent cinquante années de là, il est peut-être permis, à un

esprit un peu philosophe, dans le genre de Marivaux, de descendre à une

bonne et à une basse prostituée. Et je le dis en dépit de l'interdiction

de la FILLE ÉLISA, et du mauvais vouloir du chef du gouvernement pour

GERMINIE LACERTEUX, ces deux pièces seront jouées avant vingt ans, tout

aussi bien que les pièces à Empereurs, à marquis, à gros bourgeois.

* * * * *

_Samedi 14 janvier_.--Dans quelle bataille je vis, pendant que Millerand

interpelle le ministre Bourgeois à propos de l'interdiction de la FILLE

ÉLISA, moi je travaille à ma préface à l'encontre de Renan.

Mais au fond de moi, j'ai un regret de n'avoir pas accepté l'invitation

d'Ajalbert, et de ne pas me trouver à la Chambre. La séance devait me

fournir une belle note.

À cinq heures, Ajalbert et Mlle Nau tombent chez moi, sortant de la

séance. Mlle Nau y était entrée, en faisant passer une carte à Millerand

portant: _la fille Élisa_. Cela s'est passé, comme ça devait se passer.

L'interpellation a été enterrée au milieu de l'effarouchement pudibond

de la Chambre, et après une réplique d'un assez bon goût du ministre

Bourgeois.

Je ne suis décidément pas aimé des hommes politiques, et je le mérite par

mon mépris pour eux. L'un d'un disait à Millerand, sur un ton qu'on ne

peut pas définir: «Vous êtes donc l'ami de ce de Goncourt?»

* * * * *

_Dimanche 25 janvier_.--Vraiment, m'avoir refusé aux Français la PATRIE

EN DANGER, cette pièce impartiale, où j'avais opposé au royalisme de mon

comte et de ma chanoinesse, le beau républicanisme du jeune général, où

j'avais fait de mon guillotineur, un espèce de fou humanitaire, le sauvant

de l'horreur de son rôle de sang, pour accepter cette pièce irritante de

THERMIDOR, pour accepter cette pièce écrite dans cette langue: «_Et le

colosse désarmé par un hoquet, vaincu par une phrase, étranglé par une

sonnette_.»

* * * * *

_Jeudi 29 janvier_.--Voici mes idées sur la réglementation et la police

des théâtres, que j'exposais ce soir, chez Daudet. Pas de censure et pas

d'interdiction préventive. Une pièce amenant des batailles, pas interdite

tout d'abord, mais suspendue. Au bout de huit jours, après une semaine

donnée aux passions, aux animosités, aux colères, pour se calmer, une

seconde représentation, ou si les batailles recommençaient, alors

seulement l'interdiction formelle.

* * * * *

_Samedi 31 janvier_.--La FILLE ÉLISA, le drame interdit par la censure,

a obtenu un succès considérable. Il a assourdi Paris, sous la criée des

camelots, pendant plusieurs jours, et un premier tirage de 300 000 épuisé,

la _Lanterne_ à dû le faire retirer.

* * * * *

_Mercredi 4 février_.--Aujourd'hui j'achète chez Hayashi une poche à tabac

de Gamboun, le _figurateur_ spécialiste de la fourmi au Japon: un objet de

la vie intime, au caractère d'un objet de sauvage, mais fabriqué par le

sauvage le plus artiste de la terre.

C'est extraordinaire la jouissance que procure à un amateur la possession

d'un objet parfait: c'est si rare le bibelot qui vous satisfait

complètement.

* * * * *

_Lundi 9 février_.--Ce soir, M. Villard soutenait que la qualité du

Français et sa supériorité sur tous les autres Européens, étant l'ordre,

la méthode, l'économie, on ne savait pourquoi, dans tout l'univers, sa

grande réputation était sa légèreté.

* * * * *

_Mardi 10 février_.--Les Daudet ont signé, ce matin, le contrat de mariage

de leur fils Léon avec Jeanne Hugo.

* * * * *

_Jeudi 12 février_.--À cinq heures et demie, les Montégut et Nicolle

viennent me chercher dans le landau officiel des noces, et me mènent

avenue Victor-Hugo.

Le cortège est organisé. On monte en voiture. Malgré une petite pluie

fine, une population grouillante autour de la mairie de Passy, comme un

jour d'émeute... C'est effrayant le monde dans la salle, c'est tout le

monde politique, tout le monde littéraire, tout le monde élégant, enfin

tous les mondes de Paris. Un moment de houle dans cette foule pressée,

tassée, devant un bouquet monstre aux rubans tricolores, qu'une députation

pénétrant de force dans la salle, veut porter à la mariée. Mais ce n'est

qu'une minute de tumulte. Bientôt tout se tait, tout s'apaise et commence

la cérémonie du mariage civil, suivi d'un discours de Marmottan.

Après Marmottan, Jules Simon adresse à la mariée une allocution charmante,

la vraie allocution d'un mariage civil.

Le défilé, un défilé d'une heure.

Enfin sur le coup de huit heures, les gens qui dînent chez les Lockroy

sont de retour, avenue Victor-Hugo. Et là, est revenu avec nous le docteur

Potain, le second témoin de Léon, qui malgré les sollicitations de tout le

monde, se refuse à dîner et s'en va, ayant pour principe, que si une fois

il dînait en ville, il serait obligé d'y dîner d'autres fois, et que son

travail du soir serait complètement perdu.

Les dîneurs sont Schoelcher, le ménage Jules Simon, les Ernest Daudet, les

deux frères Montégut, Nicolle, etc., etc.

Schoelcher, une tête de casse-noisette, non le casse-noisette méchant,

mais le bon. Une chaîne d'or qui dépasse son gilet, lui fait demander ce

que c'est. Il se défend un moment de le dire, se plaignant d'avoir un

gilet qui l'a laissée à découvert, puis il avoue que c'est une chaîne d'or,

au bout de laquelle, il y a un médaillon contenant des cheveux de son

père, et je l'entends à la fin du dîner discuter avec Daudet, et soutenir

que l'homme de maintenant vaut mieux que l'homme d'il y a deux cents ans.

Sur le coup de onze heures, on s'embrasse et on se quitte, et Montégut et

Nicolle me font la conduite, Nicolle, un garçon du plus grand talent, mais

incontestablement le plus grand bavard scientifique, que je connaisse, me

parlant dans le roulement de la voiture, sans relâche et sans miséricorde,

de l'adaptation de l'oeil de l'aigle et de l'oeil du sauvage pour la

vision des grands espaces, et de la myopie produite par la civilisation,

me parlant des microbes du tétanos qu'on trouve en quantité dans la terre

des Hébrides, où les sauvages n'ont qu'à enfoncer leurs flèches pour

qu'elles soient empoisonnées, me parlant de je ne sais quoi encore, quand

la voiture s'est arrêtée devant ma porte.

* * * * *

_Mardi 17 février_.--J'ai envoyé ce matin ma préface à Magnard, en réponse

à Renan, et j'attends sa réponse pour savoir, si elle passera dans le

_Figaro_. Et je ne suis en train de rien faire, et ayant besoin d'être

absent de chez moi, et un peu de moi-même, je m'en vais au Musée du Louvre,

remiser mon esprit dans du vieux passé.

Ah! cette vieille Grèce vert-de-grisée! Ah! ces miroirs de Corinthe! Ah!

toutes ces choses de la vie usuelle, rongées par la rouille des siècles,

et où survit et se détache dans un fragment de métal pourri, la fière

ronde bosse et le puissant relief d'un corps de femme emporté sur la

croupe d'un animal, galopant dans l'espace... De la Grèce, et sa sculpture

dans la tête, en ma promenade hallucinée, presque aussitôt tomber sur les

portraits à la mine de plomb de M. Ingres, sur ces crayonnages, peinés,

pinochés d'un pauvre dessinateur, qui expose dans un cadre, rue de la

Paix... Alors, fuyant ces choses, se trouver soudainement devant les

pylônes du _Palais d'Artaxerxès Mnémon_, soutenus par ces hiératiques

lions rosâtres sur la vétusté pâle des murs, se trouver devant la _Frise

des archers de la salle du trône de Darius_, avec ces troublantes

silhouettes de noirs guerriers de profil, aux yeux de face, à la barbe

verte!

En rentrant, je trouve la réponse de Magnard qui me dit qu'il accepte,

et quoique je l'aie désiré, je me trouve maintenant avoir un peu peur de

cette publicité.

* * * * *

_Mercredi 18 février_.--C'est bien tout à fait, ce roman de Huysmans de

l'_Écho de Paris_. C'est de la prose qu'on ne trouve pas d'ordinaire au

bas d'un journal, et qui vous fait plaisir à lire, au réveil. Oui, c'est

de la plantureuse écriture, avec derrière de la pensée _outrancière_.

* * * * *

_Jeudi 19 février_.--Carrière, qui dînait chez Daudet, après dîner,

est venu s'asseoir à côté de moi, et dans une longue, vague et diffuse

conversation, ressemblant à sa peinture, et avec sa voix étoupée, m'a

entretenu longtemps de son mépris pour le _chatoyant_ en peinture, et

de ses efforts et de son ambition pour attraper les _fugitivités_ de

l'expression d'une figure, de son travail enfin, acharné et sans cesse

recommençant, pour tâcher de fixer un peu du moral d'un être sur une toile.

Puis il nous entretient de ses longs mois de captivité à Dresde, et est

amusant dans la peinture de ses camarades, qu'il nous représente en leur

blouse bleue et leurs sabots, tout semblables à des facteurs ruraux

l'été--et cela pendant qu'il gelait à pierre fendre. Il nous renseigne

aussi sur la médiocre nourriture qu'on leur donnait dans les premiers

temps, qui était de la soupe au millet. Il a dans le récit un comique

froid, particulier et assez désarçonnant pour les interrogations ingénues,

et comme il déclarait qu'au fond les prisonniers n'avaient pas eu à se

plaindre des Allemands, et qu'une dame, qui se trouvait là, lui disait:

«--Alors on a été très aimable avec vous?--Oh! Madame, on n'est pas

aimable avec 25 000 hommes!»

* * * * *

_Mardi 24 février_.--Ce matin, à propos du patriotisme de Renan, je reçois

une carte postale signée: «_Un patriote français vainqueur à Coulmiers (9

novembre 1870_) me disant: «L'article du 15 septembre 1870 de la _Revue

des Deux Mondes_, signé Renan, connu plus tôt, eût, peut-être empêché son

élection à l'Académie française, car cet article antifrançais, n'était pas

fait pour encourager les soldats de l'armée de la Loire, qui, comme moi

l'ont lu à Orléans, avant de marcher à l'ennemi.»

* * * * *

_Mercredi 25 février_.--À midi, enfin arrive une dépêche de la comtesse

Greffulhe, qui m'annonce d'une manière positive, que l'Impératrice de

Prusse ne viendra pas décidément chez moi, ce qui me comble de joie, vu

que dans l'état des esprits et le mouvement d'éreintement de ma personne,

cette visite aurait fait demander ma tête.

* * * * *

_Samedi 28 février_.--Au milieu de l'embêtement de ces jours-ci, une

petite satisfaction, je lis dans un journal d'art, qu'à Londres, dans

la galerie de _Burlington Fine Arts club_, est exposée une collection

d'eaux-fortes françaises, où parmi les oeuvres des aqua-fortistes les

plus illustres, figurent les eaux-fortes de mon frère, et où se trouve

le «Taureau» de Fragonard.

* * * * *

_Dimanche 1er mars_.--Dire dans ce moment, que parmi ces directeurs du

boulevard, au bord d'une faillite, je n'en ai pas trouvé un qui ait eu

l'idée de jouer sa dernière carte sur la PATRIE EN DANGER, et tenté

l'aventure d'opposer une pièce à THERMIDOR.

* * * * *

_Mardi 3 mars_.--Dîner d'hommes politiques chez Charpentier.

Constans raconte sur son séjour en Chine, des choses assez curieuses.

Je me rappelle cette anecdote. Son cocher ayant insulté le marquis Tseng,

eut le choix entre une amende ridicule et cinquante coups de bambou. En sa

qualité d'humain exotique, dénué de système nerveux, il préféra les coups

de bambou.

La pensée de Constans est que la Cochinchine, bien administrée,

rapporterait dans quelques années cent millions; mais il nous donne

connaissance de mesures extraordinaires, d'ordres imbéciles venus de Paris,

et imposés par des tout-puissants du ministère, ne se doutant pas ce que

c'est un pays de là-bas.

Constans méridional, Floquet méridional, Daudet méridional, le musicien

Chabrier, qui dînait, méridional... Ah! ce pauvre Nord est-il battu en ce

moment par le Midi!

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_Dimanche 8 mars_.--Daudet me confiait qu'il avait cherché ces jours-ci à

retrouver dans sa mémoire son enfance, et que la légende qui faisait de

lui, à cette époque, un catholique fervent, était une légende. C'était,

disait-il, le coquet surplis avec lequel il servait la messe, l'élégante

calotte qu'il avait sur ses cheveux bouclés, les compliments sur sa

charmante petite personne, les louanges sur sa jolie voix de _ténorino_,

qui lui donnaient l'air d'un enfant confit en dévotion.

* * * * *

_Mardi 10 mars_.--Hayashi m'apporte aujourd'hui une traduction des

passages importants des MAISONS VERTES d'Outamaro.

Je lui parle des biographies, avec lesquelles je voudrais faire mon art

japonais du XVIIIe siècle, lui citant les noms de Ritzouo et de Gakutei.

De Ritzouo, il me raconte ceci. Il a débuté en vendant, sur le pont de

Riôgoku (le Pont Neuf de la Soumida à Yedo) des bouts de bois ornementés,

mais d'une ornementation très économique, parce qu'il manquait absolument

d'argent. Et en même temps il faisait des dessins en plein air. Un jour

qu'il avait sa petite exposition devant lui, passait le prince de Tsugarou,

qui regardait l'étalage, et lui disait d'envoyer chez lui tous ses

morceaux de bois. Et il travaillait un temps pour le prince, ornant alors

ses travaux de bois, de belles et riches matières, et en faisant de

somptueux objets d'art que collectionnait le prince, et dont il faisait

cadeau aux _daïmio_, ses amis. Et le prince le prenait en telle affection,

qu'il voulait en faire son _ronin_. Mais arrêté dans son désir par le

caractère de ses oeuvres, qui étaient les oeuvres d'un artisan, et non

d'un poète ou d'un savant, il lui demandait une fois, s'il n'avait pas un

autre talent que celui d'ornemaniste. Ritzouo, à la demande du prince,

répondait qu'il était un savant militaire, un tacticien. Le prince le

faisait alors interroger par le tacticien attaché à sa maison, qui venait

trouver le prince, tout stupéfait de la science militaire de Ritzouo, et

lui demandait de le prendre comme tacticien en titre, heureux d'être son

second.

De Gakutei, de l'artiste des _sourimono_, du dessinateur de la femme

sacerdotale, Hayashi me raconte cela. C'était un littérateur, un

littérateur donnant ses inspirations à Hokousai, et qui à la fin fut si

charmé, si séduit par son talent, qu'il devint peintre et se fit son

élève.

* * * * *

_Jeudi 12 mars_--En rentrant chez moi, enfin une lettre qui m'apporte une

bonne nouvelle, une lettre de l'Odéon me demandant des brochures, pour

commencer les répétitions de la reprise de GERMINIE LACERTEUX.

* * * * *

_Vendredi 13 mars_--Je lis ce soir, dans un journal, la mort de ce vieux

camarade de lettres, de Banville. Diable, diable, les gens de mon âge s'en

vont autour de moi. Il faut cette année pousser les préparatifs de sa

sortie de scène. Au fond, malgré du froid arrivé entre nous, je lui suis

resté et lui reste toujours reconnaissant de son article sur mon frère.

* * * * *

_Samedi 14 mars_.--Ce matin, chez Bing, été voir l'exposition Burty. Le

feu a l'air d'être à la vente. Voici, je crois, le japonisme lancé, et qui

va partir pour les gros prix, comme j'ai vu partir l'estampe et le dessin

français du XVIIIe siècle.

Aujourd'hui se vend ma collection de livres dans la vente Burty. J'avoue

que j'aurais aimé assister à la vacation, mais c'est vraiment gênant de

se voir vendre. Et cependant je me demande, avec une certaine anxiété, ce

qu'a pu se vendre le manuscrit de MADAME GERVAISAIS que j'avais donné à

Burty, le seul manuscrit qui existe des romans des deux frères: les autres

ayant été brûlés par nous. Je sais que Gallimard a donné une commission de

3000 fr. à Conquet.

* * * * *

_Dimanche 15 mars_.--Une nuit d'insomnie. Ce matin, un moment

d'endormement trouble, dans lequel j'ai rêvé ceci. Je me trouvais avoir

couché dans une localité inconnue de la banlieue, et j'avais besoin

le matin d'assister à un enterrement à Paris,--c'était sans doute la

préoccupation de l'enterrement de Banville.--En descendant l'escalier,

pendant que je me demandais, où je pourrais trouver une voiture, je me

rappelais qu'il me semblait avoir vu le bas de la maison occupé par un

loueur. Et, en effet, comme si je l'avais demandé, au moment où je posais

le pied sur la dernière marche, un vieux landau s'engageait à reculons

devant moi, dans l'allée resserrée entre de hauts murs, et si étroite que

je ne pouvais voir l'attelage,--et l'allée, longue, longue, ne finissait

pas. Enfin, à la sortie de l'allée, alors que le landau tournait dans la

rue, et que la portière m'était ouverte, je m'apercevais que le landau

était attelé de huit cochons noirs, qu'avec de grandes guides, et un peu

à la façon de la voiture des chèvres des Champs-Élysées, menaient deux

hommes ayant, moitié l'aspect de postillons de Longjumeau, moitié l'aspect

de toréadors. Et j'avais une terrible dispute avec ces hommes qui

soutenaient que j'avais pris la voiture, tandis que moi, avec un peu de

la lâcheté qu'on a dans les rêves, je m'excusais en disant, que j'avais

cru que la voiture était attelée avec des chevaux, et que ce serait trop

ridicule d'arriver à un enterrement devant la porte de l'église, avec un

attelage comme le leur.

Au _Grenier_, on cause de Huysmans qui se dit malade, inquiété par des

espèces d'attouchements frigides le long de son visage, presque alarmé par

l'appréhension de se sentir entouré par quelque chose d'invisible. Est-ce

qu'il serait par hasard victime du succubat qu'il est en train de décrire

dans son roman? Puis une terreur secrète est en lui, de ce que son chat

qui couchait sur son lit, ne veut plus y monter, et semble fuir son maître.

Le chanoine de Lyon qui lui a donné des renseignements sur la _messe

noire_, dit-il, lui a écrit que ces choses devaient lui arriver, et

chaque jour, il lui mande ce qui suivra le lendemain, avec accompagnement

d'ordonnances anti-sataniques pour s'en défendre.

* * * * *

_Lundi 16 mars_.--Un article de Mirbeau dans l'_Écho de Paris_, prenant

ma défense contre M. de Bonnières, un article du tact le plus délicat et

de la méchanceté la plus distinguée. C'est à l'heure qu'il est, le seul

valeureux dans les lettres, le seul prêt à compromettre un peu de la

tranquillité de son esprit, le seul prêt à se donner un coup de torchon.

Ç'a été mon seul défenseur, mon seul champion, quant aux habitués de mon

_Grenier_, pas un n'a dépensé pour moi une _plumée_ d'encre.

* * * * *

_Vendredi 20 mars_.--Dernière répétition de GERMINIE LACERTEUX. Très grand

caractère, le nouveau décor du cimetière Montmartre, exécuté d'après

l'aquarelle de mon frère. Je ne sais décidément pas si la pièce est bonne

ou mauvaise, mais pour moi, c'est un fort emmagasinement d'émotions

dramatiques.

Ce soir, au dîner des Spartiates, on soutenait que l'homme de l'Occident,

était une individualité plus entière, plus détachée, plus en relief sur

la nature, moins mangée par l'ambiance des milieux, par cela même une

individualité plus déteneuse d'une volonté propre que l'homme de l'Orient,

dont l'individualité est comme perdue, fondue, noyée, dans le grand Tout,

en son exubérance de végétalité et d'animalité, et faisant de l'homme de

là-bas la proie du nirwanisme, de cette lâche et souriante veulerie d'une

volonté, qui semble avoir donné sa démission, devant le rien qu'est

l'humanité en ces contrées exotiques.

Et un dîneur disait à ce sujet une chose curieuse. Il déclarait que lui,

resté un fervent catholique, sur cette terre, il sentait un peu mourir

chez lui l'idée religieuse, ne croyant plus que Dieu pût s'intéresser

à la prière de l'animalcule qu'il lui semblait être, en cette poussée

incessante et ce fourmillement de création!

* * * * *

_Samedi 21 mars_.--À huit heures et demie, nous partons avec les Daudet,

pour assister à la reprise de GERMINIE LACERTEUX. J'avoue que j'ai

une petite émotion, et un peu peur que la bataille de la première ne

recommence. Non, les tableaux défilent, et pas un oh! pas un mouvement de

répulsion, pas un timide chuchotement, pas un sifflet. Des trois rappels à

chaque acte. Il n'y a de désapprobateur dans la salle, que la grosse tête

de Sarcey jouant l'ennui.

Du reste, sauf le tableau du bal, qui manque de cohésion, jamais GERMINIE

LACERTEUX n'a été jouée comme cela. Dumény est tout à fait entré dans la

peau et la canaillerie de Jupillon. Mme Crosnier qui ne laisse plus tomber

les pénultièmes de ses mots a apporté dans son rôle, une énergie, une

verdeur, une puissance qu'elle n'avait pas encore déployées. Réjane a été

admirable: elle a dit la scène de l'apport de l'argent comme la plus

grande artiste dramatique, ainsi que l'aurait pu dire Rachel.

* * * * *

_Lundi 23 mars_.--Le raccrochage sur les quais l'hiver.

Une femme noire, immobilisée par le froid, sous un ciel, où la lune met un

rayonnement blême dans le moutonnement des nuages couleur de suie, près de

cette eau morne aux lueurs saumonées, trémolente sur la fluctuation lente

du fleuve,--près de cette eau de suicide, qui semble appeler à elle.

* * * * *

_Mardi 24 mars_.--C'est un épanouissement, une gaîté, une joie à l'Odéon,

qui descend de l'auteur aux machinistes. Ah! le succès au théâtre, quelle

atmosphère, ça fait, quelle griserie, ça apporte à tout le monde. Puis

cette salle autrefois si rétractile, si éplucheuse des mots elle applaudit,

à tout rompre. Crosnier qui a joué médiocrement ce soir, me disait, avant

le tableau du concierge: «Ah! il y a des jours, où on joue comme on ne

joue qu'une fois... samedi, aux applaudissements de la salle, j'ai eu le

sentiment que je jouais, comme je n'avais jamais joué... Quand je suis

rentrée dans ma loge, j'avais les yeux tout brillants, et ma fille m'a

dit: «Ah! tu sais, maman, il ne faut pas te donner toute, ainsi que tu

l'as fait ce soir...» Eh bien! aujourd'hui, non, c'est vrai, je ne suis

pas la femme de samedi!»

* * * * *

_Jeudi 26 mars_.--Au cimetière, où je vois poser la dalle de granit sur la

tombe de mon frère.

Ce soir, Rosny qui vient de lire, chez Antoine, NELL HORN, faite en

collaboration avec son frère, nous parle de ce frère. Il nous le peint

comme un esprit de la même famille que le sien, comme un mystique, mais

avec une touche mélancolieuse, venant d'une santé plus frêle, d'une nature

plus délicate. Il a pris un moment une autre carrière que la littérature,

mais cette carrière ne lui allait pas, et il est revenu à la littérature,

mais il n'a voulu collaborer avec Rosny, que lorsqu'il s'en est trouvé

digne. Rosny ajoute que les deux frères ne pouvaient se faire la guerre,

c'est-à-dire travailler, chacun de leur côté, et que cela l'a décidé à lui

donner l'hospitalité dans son talent.

* * * * *

_Vendredi 27 mars_.--Ah! qu'on est malheureux, d'être comme je suis,

d'avoir des nerfs qui me font tout percevoir du dedans des gens qui

m'entourent, ainsi qu'un corps souffreteux reçoit inconsciemment

l'impression des températures ambiantes, en leurs moindres variations.

Ainsi je sens parfaitement, au son de la voix de mes amis, les choses

dites pour m'annoncer de vraies et positives bonnes nouvelles, et les

choses dites pour m'être agréable, pour panser des blessures, les choses

de gentille amabilité qui sont des compliments à côté de la vérité.

* * * * *

_Jeudi 2 avril_.--Après un morceau sur les érotiques japonais, ainsi

qu'après tous les morceaux que je travaille un peu, il me semble ressentir

comme une déperdition cérébrale, comme un vide laissé dans ma tête par

quelque chose qui en serait sorti, et aurait été pompé par le papier de

la copie.

Dîner chez Zola, dîner qu'il donne pour l'anniversaire de sa naissance.

Il a aujourd'hui 51 ans.

Un moment, Daudet a été joliment verveux. Il a dit le remarquable

_marchand de bonheur_ qu'il ferait; assurant qu'il savait très bien le

bonheur qu'il fallait à chaque homme, après l'avoir interrogé sur son

tempérament, ses goûts, son milieu.

* * * * *

_Samedi 4 avril_.--Je crois vraiment, que lorsqu'on sait regarder,

découvrir tout ce qu'il y a dans une image, on n'a pas besoin d'aller dans

les pays à images. Ainsi aujourd'hui, ayant sous les yeux une image de

Toyokouni, représentant le bureau d'une _Maison Verte_, d'une maison de

prostitution, et me faisant donner une explication japonaise de tous les

objets, grands ou petits, garnissant ce bureau, j'avais la conviction que

j'apporterais au lecteur, avec ma description, une sensation du rendu de

l'endroit, tout aussi photographique, que la donnerait une description

d'après nature de Loti.

* * * * *

_Dimanche 5 avril_--C'est curieux, pendant que vous êtes à travailler dans

votre cabinet, en le silence de cette banlieue endormie, le rappel qui se

fait soudain, dans votre cervelle occupée ailleurs, qu'on joue GERMINIE

LACERTEUX à l'Odéon, avec ce sentiment complexe, où se mêle à la fois du

regret et de la satisfaction de n'y être pas.

* * * * *

_Mardi 7 avril_.--Oui, elle persiste même chez les vieux, l'allégresse

intérieure, éprouvée en se couchant, après une bonne journée de travail.

* * * * *

_Vendredi 10 avril_.--Dans ce moment, une vie absolument en dehors de la

vie réelle, et toute remplie par la contemplation de l'objet et de l'image

d'art, produisant une espèce d'onanisme de la rétine et de la cervelle, un

état physique d'absence et de griserie, où l'on échappe aux embêtements

moraux et aux malaises physiques.

* * * * *

_Samedi 11 avril_.--La liberté et le bon marché de la vie, c'est ce que

devrait nous payer un gouvernement républicain.

Or, le gouvernement républicain de l'heure actuelle en fait de liberté, a

adopté les mesures liberticides des anciens gouvernements. Je ne citerai

que la censure théâtrale... Quant au bon marché de la vie, l'existence à

Paris, et même en province, a presque décuplé depuis Louis-Philippe, en

grande partie par la grande prépondérance donnée par le gouvernement à la

société juive, et cela parallèlement à la diminution de la rente, à la

baisse des fermages: les deux capitaux et les deux revenus des Français,

qui ne sont pas juifs, qui ne sont pas tripoteurs d'argent.

* * * * *

_Dimanche 12 avril_.--Ce soir, à dîner, la conversation est allée, je ne

sais comment, au NEVEU DE RAMEAU, et témoignant mon admiration pour cette

merveilleuse improvisation dans cette langue grisée, avec ces changements

de lieux, ces brisements de récits, ces interruptions brusques et

soudaines de l'intérêt, je comparais ce livre, au livre de Pétrone, au

festin de Trimalcion, avec ses trous, ses lacunes, ses pertes de texte.

Je trouvais Daudet triste, très triste, et il me disait que tant qu'il a

eu des jambes, tant qu'il pouvait aller, marcher, quoi qu'il pût craindre,

il y avait chez lui une tranquillité d'esprit, parce qu'il tenait si peu

à sa peau... mais que maintenant, il se sentait mal à l'aise moralement,

inquiet, tourmenté par l'idée de ne plus se sentir le défenseur de sa

maison, le protecteur des siens.

* * * * *

_Mercredi 15 avril_.--Paul Alexis, de retour de sa province, vient

m'apporter un exemplaire sur papier de Hollande de MADAME MEURIOT. Le

pauvre garçon n'a pas hérité. Le peu qui lui est échu de son père, il l'a

laissé à sa mère, et le voilà condamné, le paresseux et lambin plumitif,

à gagner sa vie ainsi qu'auparavant.

Il m'entretient de ses projets littéraires. Il veut d'abord sous le titre

du COUSIN TINTIN, faire une nouvelle, puis une pièce pour Baron, de

l'histoire d'un faux testament fabriqué par la soeur d'un défunt. Il roule

encore dans son esprit le roman d'une jeune fille, élevée au Sacré-Coeur,

un Sacré-Coeur de province, un roman documenté par les conversations de sa

mère et de sa soeur, et dont le premier chapitre lui aurait été inspiré

par la morphinomane, assassinée ces jours-ci. Oui, il montrerait la mère

amenant l'enfant au couvent, et abrégeant les adieux par la hâte qu'elle a

de se morphiner... Alors viendrait l'étude de l'élevage de la jeune fille,

puis sa sortie, le jour où sa mère serait assassinée, puis sa rentrée au

couvent: une existence qui n'aurait qu'un jour de la vie du monde.

* * * * *

_Dimanche 19 avril_.--À propos de son livre sur la Bonté, qu'annonce Rosny,

Daudet me parle ce soir, de la privation grande qu'il éprouve maintenant

à ne plus faire la charité, depuis qu'il ne marche plus: «Oui, dit-il,

en répondant à sa femme qui lui rappelle les bonnes oeuvres qu'ils font

ensemble, oui, c'est vrai, mais ce n'est plus cela, dans ces bonnes

oeuvres, je ne joue plus le rôle de la Providence, de l'être surnaturel,

si tu le veux, apparaissant au miséreux, au routier que je rencontre sur

mon chemin.»

Et il raconte alors, de la manière la plus charmante, avec de l'esprit

donné par le coeur, l'affalement, la nuit tombée, du routier éreinté

devant la fontaine faisant face à la maison de son beau-père, à Champrosay,

et son incertitude angoisseuse en tête des deux chemins du carrefour,

interrogeant du regard, l'un et l'autre, et se demandant celui au

bout duquel il y avait l'espérance de manger et de coucher, puis, son

_aventurement_ dans l'un, puis dans l'autre, et son retour découragé au

bout de quelques pas... Alors, dans ce moment, Daudet penché derrière les

persiennes fermées, mettait une pièce de cent sous dans du papier, et la

jetait. Vous voyez la stupéfaction du malheureux devant la grosse pièce

d'argent trouvée dans le papier, et son interrogation de la maison noire

et silencieuse, et les coups de casquette saluant au hasard les fenêtres,

et son décampement, sa subite disparition dans le premier chemin venu, de

peur qu'on ne se soit trompé et qu'on ne le rappelle.

* * * * *

_Lundi 20 avril_.--Les Japonais même intelligents très intelligents,

n'ont pas le sentiment de la construction, de la composition d'un livre

historique. Ainsi pour mon travail sur Outamaro, quand j'ai demandé

pour la première fois à Hayashi: «Est-ce qu'il existe un portrait

d'Outamaro?--Non,» m'a-t-il répondu tout d'abord. Ce n'est que lorsque je

suis revenu à ma demande, qu'une fois il m'a dit: «Mais je crois en avoir

vu chez vous, dans un recueil que vous avez.» Et c'est comme cela, que

j'arrivais à faire connaître ce fameux portrait de l'artiste, authentiqué

par son nom sur sa robe, et par l'inscription du poteau auquel il est

adossé et qui porte: _Sur une demande, Outamaro a peint lui-même son

élégant visage_. Dans le livre des MAISONS VERTES, je voyais une planche

représentant des femmes du Yoshiwara, en contemplation devant la lune, par

une belle nuit d'été, et l'écrivain du livre affirmait que ces femmes

avaient un très remarquable sentiment poétique. Cette affirmation

m'amenait à demander à Hayashi, si par hasard il n'existerait pas quelque

part des poésies imprimées de ces femmes: à quoi il me répondait que si,

qu'il y avait un gros recueil très connu, et sur ma demande m'en

traduisait quatre ou cinq caractéristiques,--ce qu'il n'aurait jamais

songé à faire, si c'était lui qui avait fait le travail que j'ai fait, et

ainsi de tout.

* * * * *

_Mardi 21 avril_.--Le baron Larrey me parlait de la connaissance qu'il

avait faite de Dumas père, pour l'avoir présenté à son père, auquel il

avait demandé la permission de le mettre en scène, dans une pièce sur

Bonaparte.

À quelque temps de là, à une représentation du Théâtre-Français, il

tombait, dans un coin, sur la bonne tête et la grosse lippe de Dumas, qui

s'offrait à lui montrer les coulisses. Et il était présenté à Rachel, qui

après lui avoir donnée une poignée de main, prenait son rôle, et c'étaient

des _heu, heu,_ à la fin de quoi elle s'écriait: «Ça y est... ça y est!»

absolument comme une petite fille expédie son catéchisme. C'était pour lui

une désillusion sur la grande artiste, et en sortant, il jetait à Dumas:

«Je ne vous remercie pas!»

Il a été témoin de ce fait. Un jour que Dumas l'avait fait appeler, se

croyant souffrant, et qu'il était au lit, on introduisait un pauvre

journaliste nécessiteux de Marseille, qui venait lui demander des

recommandations pour des journaux de Paris. Il lui promettait quand il

serait levé, ajoutant: «Mais en attendant que ça réussisse, il faut vivre,

n'est-ce pas, Monsieur? Eh bien, il y a trente francs sur la cheminée,

prenez-en quinze.»

* * * * *

_Jeudi 23 avril_.--J'ai dans mon bassin, un petit poisson malade, que tous

les autres viennent, à deux ou trois, faire chavirer sur le côté, et

enfoncent férocement au fond de l'eau, lui faisant une agonie abominable.

Je l'ai retiré pour qu'il mourût en paix dans un bain de pied. La mise à

mort du malade, ce n'est donc pas seulement chez les poules, c'est chez

tous les animaux, et encore chez le sauvage, et un peu chez le paysan.

Ce soir, je causais avec Carrière, et comme il me parlait de l'importance

de l'enveloppe des contours d'une figure, à ce propos je lui disais la

place donnée à la beauté des joues dans les descriptions de l'antiquité,

et dans le modelage de caresse de la sculpture grecque, puis du rien, pour

lequel elle est comptée aujourd'hui dans nos deux arts. Trouverait-on, à

l'heure qu'il est, dans une description de figure de femme de n'importe

quel roman, la mention de la délicatesse, de l'élégance d'une joue?

* * * * *

_Vendredi 24 avril_.--Le sculpteur Lenoir, me parlait aujourd'hui de

l'état de délaissement, où était tombée la pauvre Joséphine, en ses vieux

jours, et me contait que son père, déjeunant avec son grand-père à la

Malmaison, le sel manquant sur la table, la ci-devant Impératrice avait

été obligée de dire à son père, encore jeunet: «Mon petit, lève-toi, et

dis à Jean d'apporter le sel.»

* * * * *

_Samedi 25 avril_.--Hier, visite à la comtesse Greffulhe. On m'a fait

monter dans un grand salon aux boiseries dorées, égayé par un admirable

meuble de Beauvais, aux bouquets de fleurs les plus papillotantes sur un

fond crème, un meuble au nombre incroyable de fauteuils, de chaises, de

grands canapés, de délicieux petits canapés pour tête-à-tête. Dans la

pièce éclairée _à giorno_, la comtesse arrive bientôt décolletée, dans une

robe noire, aux espèces d'ailes volantes derrière elle, et coiffée les

cheveux très relevés sur la tête, et surmontés d'un haut peigne en écaille

blonde, dont la couronne de boules fait comme un peigne héraldique. Là

dedans, au milieu de ce mobilier d'un autre siècle, l'ovale délicat de son

pâle visage, ses yeux noirs doux et profonds, la sveltesse de sa personne

longuette, lui donnent quelque chose d'une apparition, d'un séduisant et

souriant fantôme; caractère que je retrouve dans son portrait pastellé par

Helleu.

Elle est très au courant de ce qui s'imprime, et de ce qui s'imprime de

très littéraire, et elle en parle avec simplicité, sans le moindre étalage

de bas-bleu. Elle veut bien me dire le plaisir qu'elle éprouve à me lire,

et son étonnement de la résistance à l'admiration pour mes livres, dans

sa société. Elle est émerveillée de la connaissance que j'ai de la femme,

et me cite le passage, où je décris le côté ankylosé que prenait le côté

droit ou le côté gauche de la Faustin, quand ce côté se trouvait près d'un

_embêtant_, déclarant qu'elle sent en elle, comme une dilatation de son

être près d'une personne sympathique. Elle ajoute, que je devrais bien

faire dans un roman une femme de la société, une femme de la grande

société, la femme qui n'a encore été faite par personne, ni par Feuillet,

ni par Maupassant, ni par qui que ce soit, et que moi seul--c'est la

comtesse qui parle--je pourrais faire, et que je n'ai pas faite dans

CHÉRIE; parce que Chérie est une jeune fille de la société de l'Empire,

une jeune fille de cette société bourgeoise, aux femmes, _les coudes

ramassés contre le corps_... et la comtesse me fait joliment la caricature

du geste non naturel et contraint, avec lequel les femmes croient faire de

la dignité, disant que lorsqu'elle voit faire ce geste à une femme, elle

sait d'avance ce qu'elle pense, ce qu'elle va dire.

Tout cela est dit, avec une parole légère sans appuiement, des mouvements

d'un dessin élégant, et dans la pose et l'attitude doucement dédaigneuse,

qu'elle me donne à peindre.

Puis la comtesse, prenant une lampe à la main, me fait voir les

tapisseries de Boucher de la salle à manger, le portrait de Mme de

Champcenetz peint par Greuze, un groupe d'Amours en marbre provenant du

château de Ménars, qu'a possédé son beau-père,--et qui aurait échangé le

mobilier de la chambre de Mme de Pompadour contre un mobilier d'acajou.

Je prenais congé de la gracieuse femme, au moment où elle me disait

qu'elle me porterait un jour un volume d'histoires, racontées par sa

petite fille à l'âge de cinq ans, pendant qu'elle était à sa toilette:

histoires d'un caractère très original, inventées par l'enfant, au moment

où elle ne savait ni lire ni écrire et qu'elle a fait copier dans un

volume par un homme de ce temps, qui a l'écriture de Jarry.

* * * * *

_Lundi 27 avril_.--J'ai reçu, ce mois, un envoi touchant: j'ai reçu dans

une grande enveloppe des feuilles qui ont l'air de feuilles argentées

et dorées, des feuilles cueillies dans les forêts de l'Amazone, par un

enthousiaste littéraire du Brésil, qui me les adresse pour les déposer sur

la tombe de mon frère.

C'est amusant ce travail japonais d'Outamaro, ce transport de votre

cervelle, au milieu d'êtres, aux habitudes d'esprit, aux histoires, aux

légendes d'une autre planète: du travail ressemblant un peu à un travail

fait dans l'hallucination d'un breuvage opiacé.

Ce soir, au Théâtre-Libre, le CANARD SAUVAGE d'Ibsen... Vraiment, les

étrangers, la distance les sert trop... Ah! il fait bon être Scandinave...

Si la pièce était d'un Parisien... Oui, oui, c'est entendu, du dramatique

bourgeois qui n'est pas mal... mais de l'esprit à l'instar de l'esprit

français, fabriqué sous le pôle arctique... et un langage parlé, quand il

s'élève un peu, toujours fait avec des mots livresques.

De petites filles passent sur le boulevard, de petites filles de sept à

huit ans, qui déjà, inconsciemment, font l'oeil aux messieurs attablés

à la porte des cafés, et je vois une mère obligée de ramener à elle

l'attention de sa fifille, en l'enveloppant de la caresse de sa main.

* * * * *

_Jeudi 30 avril_.--Daudet soutenait, ce soir, que tout ce que Bourget et

les autres ont écrit sur Baudelaire, étaient d'absolues contre-vérités.

Il affirmait que Baudelaire était un _sublimé_ de Musset, mais faisant mal

les vers, n'ayant pas l'outil du poète; il ajoutait qu'en prose, il était

un prosateur difficile, laborieux, sans ampleur, sans flots, que l'auteur

impeccable n'avait pas la plus petite chose de l'auteur impeccable,--mais

ce qu'il possédait, ce Baudelaire, au plus haut degré, et ce qui le

faisait digne de la place qu'il occupait: c'était la richesse des idées.

* * * * *

_Vendredi 1er mai_.--Dîner chez Jean Lorrain avec Huysmans, Bauër.

Huysmans porte sur lui le bonheur du succès de son roman: LA-BAS; et ce

bonheur chez l'auteur d'ordinaire contracté nerveusement sur lui-même, se

traduit par le gonflement dilaté d'un dos de chat, quand il ronronne.

Au milieu du dîner Bauër confesse le journaliste, dans cette phrase:

«Quand j'ai un article, où je ne sais que dire, j'écris mes deux cents

lignes... mais, quand j'ai un article que je sens, que _j'ai dans les

nerfs_, je n'accouche jamais de plus de cent lignes.»

* * * * *

_Lundi 4 mai_.--Exposition de Carrière chez Boussod et Valadon.

Une première impression un peu cauchemaresque: l'impression d'entrer dans

une chambre pleine de portraits fantomatiques aux grandes mains pâles,

aux chairs morbides, aux couleurs évanouies sous un rayon de lune. Puis

les yeux s'habituent à la nuit de ces figures de crypte, de cave, sur

lesquelles, au bout de quelque temps, un peu du rose des roses-thé, semble

monter sous la grisaille de la peau.

Et au milieu de tous ces visages, vous êtes attiré par des visages

d'enfants, aux tempes lumineuses, au bossuage du front, à la linéature

indécise des paupières autour du noir souriant de vives prunelles, aux

petits trous d'ombre des narines, au vague rouge d'une molle bouche

entr'ouverte, à la fluidité des chairs lactées qui n'ont point encore

l'arrêt d'un contour,--des figures d'enfants regardées en des penchements

amoureux, qui sont comme des enveloppements de caresse, par des visages

de femmes aux cernées profondes, aux creux anxieux, aux grandes lignes

sévères du dessin de l'_Inquiétude maternelle_.

* * * * *

_Mardi 5 mai_.--Il fait de l'orage. J'ai contre ma poitrine ma petite

chatte, dont le corps est agité par des secousses, comme données par le

contact d'une pile électrique, et sur moi, ce n'est plus le regard

distrait de la petite bête de tout à l'heure, c'est le regard profond,

mystérieux, énigmatique d'une réduction de sphinx.

* * * * *

_Jeudi 7 mai_.--Grosclaude parlait, ce soir, curieusement de la

transformation du jeu, en la mort du noctambulisme. Il disait qu'il n'y

avait plus de passionnés, d'_emballés,_ qu'on jouait maintenant dans

les cercles avant dîner, de cinq à sept heures, et après le spectacle,

de minuit à deux heures, pas plus tard. Il ajoute que les joueurs

d'aujourd'hui veulent avoir leur sang-froid, et à ces parties, il oppose

la partie de jeu d'un de ses jeunes amis d'autrefois, qui avait joué,

d'une seule haleine, quarante-six heures de suite.

Je m'élevais, avec une espèce de colère, contre ce mangement de l'esprit

français, à l'heure actuelle, par l'esprit étranger, contre l'ironie

présente du livre qui n'est plus de l'ironie à la Chamfort, mais de

l'ironie à la Swift, contre cette critique devenue helvetienne, allemande,

écossaise, contre cette religion des romans russes, des pièces danoises,

déclarant qu'autrefois, si Corneille avait emprunté à l'Espagne, il a

imposé le cachet français à ses emprunts, tandis qu'aujourd'hui les

emprunts que nous faisons dans notre servile admiration: c'est une vraie

dénaturalisation de notre littérature.

* * * * *

_Jeudi 14 mai_.--Daudet nous entretient du plaisir que lui procurait la

perspective du danger, et de l'émotion bienheureuse qu'il avait eue,

un jour, en tournant la clef d'un hangar de son beau-père, où s'était

introduit un voleur de jardin. Il attribue cette disposition de son esprit

à la persistance des lectures romanesques de son enfance.

Cette conversation amène Rosny à parler de ses promenades de nuit, de

son noctambulisme, dans les endroits réputés les plus dangereux des

fortifications, dans les quartiers mal famés de Londres. Il dit que jamais

rien ne lui est arrivé qu'une boxe dans le quartier, où il y a la plus

grande agglomération de coquins londonniens. Il parlait encore assez mal

l'anglais et un de ces hommes lui enfonçait d'un coup de poing son chapeau

sur les yeux. Il se mettait à boxer, et il avait heureusement affaire à un

Anglais, ne sachant pas boxer, ne sachant pas porter un coup droit. Il le

jetait cinq fois par terre, et à la cinquième le boxeur ne pouvait se

relever, et restait assis dans un rentrant de porte. Et la bataille se

passait au milieu d'un cercle de ses pareils, observant une parfaite

neutralité, et se reculant et se rangeant pour laisser le champ aux coups

de poing.

* * * * *

_Mardi 19 mai_.--Chez un individu qui a le goût de l'art, ce goût n'est

pas limité seulement aux tableaux; il a le goût d'une porcelaine, d'une

reliure, d'une ciselure, de n'importe quoi, qui est de l'art; j'irai même

jusqu'à dire qu'il a le goût de la nuance d'un pantalon, et le monsieur

qui se proclame uniquement amateur de tableaux et _jouisseur d'art_

seulement en peinture, est un blagueur qui n'a pas le goût d'art en lui,

mais s'est donné par _chic_ un goût factice.

* * * * *

_Mercredi 27 mai_.--La Slave, la Russe, c'est à la fois la sauvagesse des

sociétés qui commencent, et la névrosée des sociétés qui finissent.

Une femme me disait ce soir, qu'elle croyait qu'un grand chagrin pouvait

mourir dans la paix, le calme, l'isolement de la campagne, mais qu'à Paris,

l'enfiévrement de la vie ambiante autour de ce chagrin, ne pouvait que

l'exaspérer.

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_Samedi 30 mai_.--C'est horrible à l'Exposition: le crétinisme que

prennent les têtes bourgeoises dans le marbre blanc.

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_Dimanche 31 mai_--Au _Grenier_, la conversation revient encore

aujourd'hui, sur la conquête de la littérature française par la

littérature étrangère. On constate la tendance de la jeunesse actuelle à

n'aimer que le nuageux, le nébuleux, l'abscons, à mépriser la clarté. Et

à propos de la révolution opérée dans les esprits, Daudet cite ce fait

curieux, c'est qu'autrefois la classe _chic_ des humanités françaises

était la classe de rhétorique, la classe des professeurs en vue et des

élèves destinés à un grand avenir, tandis que depuis la guerre avec

l'Allemagne, c'est la classe de philosophie qui possède les intelligences

du moment, et les professeurs faisant du bruit, comme Burdeau.

À l'humiliation que Daudet et moi, éprouvons à voir notre littérature,

allemanisée, russifiée, américanisée, Rodenbach oppose la théorie, qu'au

fond les emprunts sont bons, que c'est de la nutrition avec laquelle

s'alimente une littérature, et qu'au bout de quelque temps, quand la

digestion sera faite, les éléments étrangers qui auront grandi notre

pensée, disparaîtront dans une fusion générale.

Et ces emprunts nous amènent à parler de la roublardise de la jeunesse

actuelle, qui dans l'_âge de l'imitation_, n'emprunte point comme ses

innocents devanciers à ses vieux concitoyens, mais maintenant détrousse

sournoisement les poètes hollandais, américains, inconnus, inexplorés; et

fait accepter ses plagiats comme des créations neuves, en l'absence de

toute critique, savante, érudite, liseuse.

Avant le dîner, pendant que je suis en tête à tête avec Daudet, il laisse

échapper son étonnement admiratif des trois dialogues philosophiques, que

va publier son fils, y trouvant, ainsi qu'il le dit, les _extériorités_ de

son père, et les _intuitions_ de sa mère. Et c'est vrai, il y a chez Léon,

un amalgame du Nord et du Midi, et le garçon est curieux aussi, parce que

c'est un enfant dans la conduite de la vie, et qu'il se trouve avoir une

cervelle de l'homme mûr dans les choses de l'intellect. Daudet est surtout

très frappé de la quantité et du bouillonnement des idées, dans le livre

de son fils.

Arrive Ajalbert, invité à dîner avant son départ pour l'Auvergne, où il va

fabriquer le bouquin commandé par la maison Dentu, et tâcher de faire une

pièce. Comme on lui reproche de ne pas assez travailler, il nous dit qu'il

est le jumeau d'un frère mort, et qu'il se sent seulement une moitié de

vie, et qu'il lui faut un effort énorme pour s'entraîner.

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_Lundi 1er juin_.--J'ai eu du plaisir à retrouver dans une interview

d'Hervieu, une idée de mon JOURNAL sur l'avenir du roman, à la date du 6

juillet 1856 et qui dit: «... Enfin le roman de l'avenir est appelé à

faire plus l'histoire des choses qui se passent dans la cervelle que des

choses qui se passent dans le coeur.» Il me semble que c'est là, où va

décidément le roman dans ce moment.

Au fond j'aurais pu dire dans mon interview d'Huret: J'ai donné la formule

complète du naturalisme dans GERMINIE LACERTEUX, et les livres qui sont

venus après, ont été faits absolument d'après la méthode enseignée par ce

livre. Maintenant du naturalisme, j'ai été le premier à en sortir, et non

par l'incitation d'un succès dans un autre genre à côté de moi, mais par

ce goût du neuf en littérature qui est en moi. Et le _psychisme_, le

_symbolisme_, le _satanisme_ cérébral, ce avec quoi les jeunes veulent

le remplacer, avant qu'aucun d'eux n'y songeât, n'ai-je pas cherché à

introduire ces agents de dématérialisation dans MADAME GERVAISAIS, LES

FRÈRES ZEMGANNO, LA FAUSTIN?

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_Mardi 2 juin_.--Si j'étais plus jeune, je voudrais faire un journal qui

s'appellerait: _Deux sous de vérités_.

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_Lundi 8 juin_.--«Oui, l'année prochaine, je serai prêt à recommencer,

comme si de rien n'était... mais en ce moment, je suis heureux d'arriver à

la fin.» Antoine dit cela, à la fois découragé et exaspéré, en arpentant

le théâtre, et donnant les ordres pour la plantation d'un décor, et

défendant qu'on le mette en rapport avec je ne sais qui, parce qu'il est

dans son état nerveux.

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_Mercredi 10 juin_.--Visite de Poictevin, la cervelle cette fois hantée

par les Acadiens, les Touraniens, la race à la fois blanche et cuivrée qui

aurait précédé les Ariens et les Sémites, et dont les Bretons seraient une

filiation directe. Et c'est une succession de phrases transcendantales

«que le péché n'est pas, comme on l'a dit bêtement, la copulation, mais la

distraction de l'individu de l'harmonie universelle... que le moi, le moi

est tout à fait méprisable, vu que c'est une victime de la subjectivité

de l'être, en un monde illusoire... qu'il craint d'être empoigné, comme

par une pieuvre, par la subtilité des causes occultes... qu'il s'est fait

un changement en lui, que les formes littéraires ne sont rien, qu'il

donnerait tout ce qu'il a écrit pour une page de Normand...»

Journal des Goncourt (Troisième série, deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 10 / 26 题