Enfin il se lève pour prendre congé, me disant qu'il aimerait bien à

se retrouver avec moi, là-haut, que ce serait surtout agréable de se

rencontrer dans _Sirius_, la planète à la blancheur incandescente.

* * * * *

_Samedi 13 juin_.--À un japonais comme moi, c'était vraiment dû. Il semble

à Pélagie apercevoir la chatte, passer comme un éclair dans l'escalier; au

bout de quelques instants, elle va voir, où elle peut être cachée, et elle

la retrouve sur son séant, avec un ronronnement d'orgue, en contemplation

devant une vitrine de poteries japonaises.

Chez l'animal, il est un bonheur, un bonheur fait de ceci, c'est que

jamais le «_Linquenda tellus_» d'Horace, ne lui traverse la cervelle, et

que la mort le frappe, sans qu'il sache qu'elle existe, tandis que, ce

soir, accoudé à la barre d'une fenêtre, au-dessus de l'odeur des roses de

mon jardin, je pensais à cette obligation.

* * * * *

_Lundi 15 juin_.--J'ai eu aujourd'hui en pleine rue, le compliment qu'un

vieux, comme moi, peut avoir d'une femme. Je passais en voiture découverte

sur le boulevard Saint-Michel. En ce moment traversaient la chaussée,

trois ouvrières, dont l'une, ma foi, qui était très gentille, dit à ses

camarades, en me touchant presque de la main: «Voilà l'entreteneur que je

rêverais!» Je me rendais au Jardin des Plantes, pour le dîner que fait à

quatre heures et demie, tous les deux mois, le boa.

Je suis exact, et j'ai devant moi le monstre de dix mètres, en son

immobilité morte, avec ses écailles ternes, ses yeux en verre décoloré,

une tache blanchâtre de moisissure sur la tête, comme il en vient aux

serpents empaillés au plafond des vieux musées de province.

Et l'on jette dans la cage de verre, un petit agneau blanc, au poil frisé,

qui dans son innocence va flairer le serpent, tout prêt à jouer avec

lui. Soudain le serpent mort, le serpent empaillé, se détendant comme un

ressort d'acier, saisit la joueuse petite bête par une patte, et en une

seconde, sans que l'on puisse bien se rendre compte de ce qui s'est passé,

tant la chose est rapide, l'agneau qui n'a eu que le temps de jeter deux

ou trois bêlements, est culbuté, enroulé, immergé, disparu, n'ayant plus

au-dessus de lui qu'une pauvre patte agitée par de mortels gigotements qui

vont en diminuant, jusqu'à ce qu'elle vienne raide immobile, dans le

resserrement des anneaux énormes du serpent.

Et pendant ce travail de compression et d'étouffement, une vie de flamme

est venue aux yeux du serpent, le terne de sa peau a disparu sous un

vernissage comme produit par une petite suée, qui fait les squames de

son dos pareilles à de l'écaille blonde, semée çà et là, de ronds noirs

semblables à des armoiries de shoguns japonais, tandis que les squames

jaunâtres du ventre se nuancent du beau jaune impérial d'un émail chinois.

Alors la gueule du monstre s'ouvre, et la patte par laquelle l'agneau a

été saisi, va rejoindre en l'air, tout ensanglantée, l'autre patte; et le

serpent resté un moment immobile dans son enroulement, de sa gueule qui

a le rose pâle de l'ouïe d'un poisson, fait jaillir le dardement de sa

petite langue fourchue, au scintillement noir, du noir d'une sangsue.

Puis, alors commence la recherche de la tête de l'agneau, que dans sa

stupidité de reptile, le serpent ne sait plus être sous lui, une recherche

qui n'en finit pas, et coupée par des repos, des endormements, où il n'y a

d'éveillé en lui, que le petit scintillement noir de sa langue fourchue:

cela au milieu du resserrement de ses anneaux, laminant le petit corps,

qui ne semble plus qu'une toison fripée, sans rien dedans.

Enfin un grand déroulement du serpent, fait dans une lente exploration

de sa cage, laisse voir la petite tête comme allongée, comme amaigrie de

l'agneau... et l'on croit que le serpent va l'engloutir, cette fois, mais

il passe à côté, et se coule, rampant à droite à gauche, par moments se

dressant droit à une hauteur de trois ou quatre pieds, tout rigide, et

surmonté de cette tête carrée, aux terribles protubérances des mâchoires,

lui donnant, à contre-jour, l'apparence d'un formidable serpent d'airain.

Mais il est six heures. Voilà une heure et demie, que le boa cherche la

tête de l'agneau, distrait, dit l'homme Jardin des Plantes, par le monde

qui l'entoure. Ça peut être encore long, ma foi, je m'en vais.

* * * * *

_Mardi 16 juin_.--Toutes les fois que j'ai été au Jardin des Plantes, j'ai

été frappé de la rencontre, qu'on y fait de femmes, bizarres, originales,

excentriques, exotiques, inclassables, et que le contact avec l'animalité

de l'endroit semble disposer aux aventures de l'amour physique.

Aujourd'hui a paru Outamaro, le peintre des MAISONS VERTES.

* * * * *

_Samedi 20 juin_.--C'est étonnant comme la même situation, en des temps

divers, donne lieu aux mêmes paroles. Le marquis de Varennes racontait, ce

soir, chez Gavarni, que son grand-père ou son grand-oncle, emporté tout

enfant dans les bois, à un moment de la Terreur, avait dit timidement:

«Puis-je parler ici?» C'est la même parole que celle de Léon Daudet, lors

de l'invasion de la maison de Champrosay disant: «Puis-je me réveiller

maintenant?»

Le marquis de Varennes disait aussi que l'expression populaire: «Ne crie

donc pas comme ça, tu vas nous faire prendre!», était une expression

venant de la Terreur.

* * * * *

_Dimanche 21 juin_.--Hermant qui arrive de Moscou, disait assez

spirituellement, et peut-être assez justement des Russes: «Oui, ils sont

charmants, mais un peu étonnés de la grandissime sympathie qu'ils trouvent

chez nous pour eux, sans l'éprouver pour nous!»

* * * * *

_Jeudi 25 juin_.--Quelqu'un de bien renseigné, me parlant des fonds

secrets, m'apprenait qu'il n'y avait pas seulement le _mandat jaune_ qui

exigeait une signature, et où la signature certifiait la somme donnée,

mais qu'il y avait l'argent d'un certain tiroir du ministère, donné de

la main à la main, et qu'il croyait être l'argent avec lequel vivaient

deux ou trois hommes politiques: argent dont le ministre ne spécifie la

destination que sur une feuille de papier, qu'il met sous les yeux du

Président de la République, lorsqu'il quitte le ministère. Et le papier

est déchiré ou brûlé dans la visite.

* * * * *

_Mardi 30 juin_.--C'est curieux ces moments d'enragement, tout pleins

en leurs ardeurs batailleuses d'une heure, de plans, de projets, de

combinaisons agressives, puis l'heure passée, ces fièvres cérébrales sont

mortes, éteintes, et c'est en vous une aspiration à la bonasserie d'une

vie littéraire, n'apportant aucun embêtement.

Il y a en bas de mon perron, un Amour en bronze, sur un piédestal en

marbre du Languedoc. Et c'est un amusant spectacle, par ces temps de

chaleur, de voir la petite chatte y chercher le frais, le ventre étalé sur

le marbre aux pieds de l'Amour. Puis, après une longue sieste, et force

bâillements et force étirements, reprise au réveil de sa folie de jouer:

la voilà s'adressant à l'enfant de bronze, lui faisant toutes les agaceries

possibles, et se remettant un moment le ventre au frais, et revenant

encore une fois à l'Amour, et cette fois, dépitée, découragée,

l'abandonnant pour tout de bon, en passant entre ses jambes, avec un

gros dos courroucé.

* * * * *

_Jeudi 2 juillet_.--Dans la vie littéraire, il y a une chose délicate,

c'est le contact avec les critiques éreinteurs: leur faire grise mine, ce

n'est pas distingué, être aimable avec eux, ça a quelque chose de plat.

Aussi je veux donner de mon journal, dans les volumes qui paraîtront

encore, donner sur Sarcey et les autres, des extraits tels, que nous

puissions nous donner entre gens similairement éreintés, des poignées

de main, d'égaux à égaux.

* * * * *

_Vendredi 3 juillet_.--En littérature, je crois qu'il est possible à un

homme, non doué littérairement, d'acquérir un certain tact de la matière.

Mais en musique et en peinture, le non doué musicalement ou picturalement

est condamné à n'avoir jamais le sentiment intelligemment raffiné de la

musique ou de la peinture. Ce sont des choses si subtiles, qu'un son,

qu'un ton. Et quant à la peinture, c'est de la blague: le sentiment,

l'esprit, l'ingénuité, l'honnêteté, toutes ces qualités inventées par

les Thiers, les Guizot, les Taine, tous ces professeurs de peinture qui

n'auraient pas été foutus de reconnaître la plus ignoble copie d'un

original. Il n'y a en peinture que la tonalité et la beauté de la pâte.

* * * * *

_Samedi 4 juillet_.--Dans une coupe à saké, en laque rouge, je trouve une

petite Japonaise, d'après l'idéal de beauté rêvé par ce peuple: la femme

ayant les cheveux noirs, du noir de la laque dont ils sont faits, et le

visage ciselé dans un morceau de nacre, apparaissant en une blancheur

transparente.

* * * * *

_Lundi 6 Juillet_.--Au Musée Guimet. Tout en me montrant la malle de

voyage de je ne sais quel antique shogun, contenant les armoiries des

grands feudataires du Japon, et le nombre de sacs de riz que produit

chacune de leurs provinces: malle qui était pour lui un mémento pour

l'établissement de l'impôt, le fondateur du Musée me conte ceci: Il avait

fait venir un bonze de Ceylan, qui du moment qu'il n'a plus porté le

vêtement de prêtre, ne s'est plus senti un pratiquant, n'a plus prié,

et dans le vide de l'occupation de ses prières, a été pris d'un ennui

formidable, si formidable, qu'un jour voyant passer une procession,

et étant témoin de la vénération, dont était entouré le porteur du

Saint-Sacrement, il avait été repris du désir des pratiques religieuses,

du désir de prier, si bien qu'il s'était fait catholique, et s'il vous

plaît, un catholique exalté, passant toute sa vie dans les églises, en

sorte que M. Guimet avait été obligé de le renvoyer, parce qu'il ne lui

était d'aucune utilité pour les recherches sur les religions de l'Orient,

et qu'il n'était au fond qu'un sacristain.

* * * * *

_Mardi 7 juillet_.--Visite à Robert de Montesquiou.

Un rez-de-chaussée de la rue Franklin, percé de hautes fenêtres, aux

petits carreaux du XVIIe siècle, donnant à la maison un aspect ancien.

Un logis tout plein d'un méli-mélo d'objets disparates, de vieux portraits

de famille, de meubles Empire, de kakemonos japonais, d'eaux-fortes de

Whistler.

Une pièce originale: le cabinet de toilette, au tub fait d'un immense

plateau persan, ayant à côté de lui la plus gigantesque bouilloire en

cuivre martelé et repoussé de l'Orient: le tout enfermé dans des portières

en bâtonnets de verre de couleur. Une pièce où l'hortensia, sans doute

un souvenir pieux de la famille pour la reine Hortense, l'hortensia est

représenté en toutes les matières, et sous tous les modes de la peinture

et du dessin, et au milieu de ce cabinet de toilette, une petite vitrine

en glace, laissant apercevoir les nuances tendres d'une centaine de

cravates, au-dessous d'une photographie de Larochefoucauld, le gymnaste du

cirque Mollier, représenté sous un maillot, faisant valoir ses élégantes

formes éphébiques.

Comme j'étais en arrêt devant une eau-forte de Whistler, Montesquiou me

dit que Whistler est en train de faire deux portraits de lui: l'un en

habit noir avec une fourrure sous le bras, l'autre en grand manteau gris,

au col relevé, avec au cou un liséré de cravate, d'une nuance, d'une

nuance qu'il ne dit pas, mais dont son oeil exprime la couleur idéale.

Et Montesquiou est très intéressant à entendre développer la façon de

peindre de Whistler, auquel il a donné dix-sept séances, pendant un mois

de séjour à Londres. L'esquisse, ce serait chez Whistler, une _ruée sur

la toile_: une ou deux heures de fièvre folle, dont sortirait toute

construite dans son enveloppe, la chose... Puis alors des séances, des

longues séances, où la plupart du temps, le pinceau approche de la toile,

le peintre ne posait pas la touche au bout de son pinceau, et le jetait

ce pinceau, et en prenait un autre--et quelquefois en trois heures posait

une cinquantaine de touches sur la toile--«chaque touche, selon son

expression, enlevant un voile à la couverte de l'esquisse». Oh! des

séances, où il semblait à Montesquiou, que Whistler, avec la fixité de

son attention, lui prenait sa vie, lui _pompait_ quelque chose de son

individualité, et à la fin, il se sentait tellement _aspiré_, qu'il

éprouvait comme une contracture de tout son être, et qu'heureusement

il avait découvert un certain vin de _coca_, qui le remettait de ces

terribles séances.

Là-dessus, entre la comtesse Greffulhe, et la conversation va à la femme

du temps passé, et Montesquiou en parle avec le tact et la grâce d'un

descendant d'une vraie vieille famille, rappelant les bandeaux de cheveux

bravement gris de sa grand'mère, où des fleurs de sureau s'arrangeaient si

bien avec sa vieillesse. Et il conte cette anecdote sur cette grand'mère.

Lors d'un mariage d'une de ses belles-filles, elle demande à une autre

belle-fille de lui prêter un manteau, avouant, que si près de mourir,

elle regardait à cette dépense. Puis, trouvant le manteau à son gré, elle

le gardait, disant à la propriétaire du manteau, que pour la dédommager

du prêt, elle prît la petite table qui était là, et que sa belle-fille

trouvait jolie. Or, cette petite table serait le plus merveilleux meuble,

comme bronze ciselé du XVIIIe siècle, et appartiendrait aujourd'hui à la

comtesse de Beaumont.

Montesquiou, disons-le bien haut, n'est point du tout, le des Esseintes

de Huysmans, s'il y a chez lui un coin de _toquage_, le monsieur n'est

jamais caricatural, et s'en sauve toujours par la distinction. Quant à sa

conversation, sauf un peu de maniérisme dans l'expression, elle est pleine

d'observations aiguës, de remarques délicates, d'aperçus originaux, de

trouvailles de jolies phrases, et que souvent il termine, il achève par

des sourires de l'oeil, par des gestes nerveux du bout des doigts.

--Qu'est-ce que vous dites, monsieur de Goncourt, de la surprise qui

m'arrive? me jette la comtesse Greffulhe.

Et elle nous raconte ceci. À propos d'un bal, où elle devait aller en

Diane, on lui a parlé d'un buste de Diane de Houdon, que possédait un de

ses voisins de campagne, où elle trouverait sa coiffure. Elle va voir

ledit buste, placé au milieu d'une chambre remplie de fleurs: une vraie

chapelle ayant pour desservants, un vieux ménage soigné dans sa vieillesse,

comme la comtesse n'en a jamais vu. Des rapports s'établissent entre la

comtesse et le vieux ménage. La vieille femme meurt. La comtesse écrit une

lettre de condoléances attendries au mari, et elle apprend qu'il a passé

la nuit à se promener, sa lettre à la main. Des années se passent. Le

vieux bonhomme meurt ces temps-ci. Et la comtesse apprend que, comme

remerciement de sa lettre, il lui lègue dans son testament le fameux buste,

dont il avait refusé cent mille francs.

Et l'on va faire le tour du petit jardin, du jardin comme au haut d'une

fortification, du jardin dominant le Paris de la rive gauche, et terminé

par une serre-bibliothèque des livres préférés par Montesquiou, en même

temps qu'un petit musée des portraits de leurs auteurs, parmi lesquels mon

frère et moi, nous figurons entre Swinburne et Baudelaire: un petit jardin

fantastique qui a pour arbres une douzaine de ces chênes et de ces thuyas

en pot, que Montesquiou a achetés à l'exposition japonaise, arbres nains

qui ont cent cinquante ans, et qui sont de la taille d'un chou-fleur, et

sur la cime desquels, on est tenté de passer la caresse de la main, comme

sur le dos d'un chat, d'un chien.

* * * * *

Lundi 13 juillet.--Très malheureux les nerveux en leurs amitiés. Dans la

préoccupation d'un ami, dans sa mélancolie ils se figurent une baisse de

son affection, un refroidissement; et ce sont à ce sujet, d'absurdes

circumvagations de la cervelle, et d'imbéciles imaginations.

* * * * *

_Mardi 14 juillet_.--Une femme faisait, devant moi, la remarque que les

ménages religieux ne procréaient jamais dans le carême, que leurs enfants

dataient presque toujours des grandes fêtes, et qu'il y avait, à l'instar

des oeufs de Pâques, beaucoup d'enfants de Pâques.

* * * * *

Mercredi 15 juillet.--Aujourd'hui, il y a chez les Daudet, un grand dîner,

où sont invités le ménage Zola, le ménage Charpentier, et Coppée.

Entre Zola. Ce n'est plus le dolent, le geignard d'autrefois. Aujourd'hui,

il apporte dans sa marche, dans son verbe, quelque chose d'énergique,

d'âpre, presque de batailleur. Et dans ses paroles revient, à tout moment,

le nom de Bourgeois, de Constans, auxquels il a écrit, qu'il a vus,

accusant chez lui un curieux envahissement de l'ambition politique.

Bientôt arrive Coppée, qui vient de Combs-la-Ville, d'un petit village de

l'autre côté de la forêt de Senart, où il a loué cette année. Dans la peau

tannée du poète, la clarté aiguë de sa prunelle à la couleur de l'eau de

mer, donne à ce Parisien la physionomie d'un vieux loup de mer.

On s'est assis sur la petite terrasse, et l'on cause de la mauvaiseté de

la jeune critique à notre égard. C'est l'occasion pour Zola de répéter sa

phrase: «Qu'est-ce que ça fait les éreintements? Qu'est-ce que ça fait?

Rien!» Et il déclare, que quant à lui, ça l'intéresse, et que c'est pour

lui une petite joie de savourer, le soir, un article féroce qu'il a

entrevu le matin. Et il se met à faire une profession d'amour à l'égard

de ses éreinteurs, prenant contre nous la défense des décadents, des

symbolistes, cherchant à leur trouver des mérites, et s'attirant par ses

généreux efforts, cette jolie blague de Coppée: «Comment, maintenant,

vous Zola, vous vous occupez de la couleur des voyelles!»

On passe à table, avec de la nervosité montée dans les voix, et le souffle

de la contradiction dans les paroles.

Là, il est question du RÊVE, ce qui amène Coppée à demander à Zola, s'il

a vraiment joué de la clarinette. Et Zola de célébrer la clarinette,

et de proclamer, que c'est l'instrument qui représente l'amour sensuel,

tandis que la flûte représente tout au plus l'amour platonique. «Comme

le hautbois représente le _paysage ironique_,» jette un blagueur dans

l'esthétique musicale de Zola, qui se met à parler longuement de sa

toquade actuelle de faire un livret d'opéra en prose, et de la belle

et grande chose que pourrait en ceci produire l'union de la littérature

et de l'art musical. Ce qui fait Daudet s'écrier, que pour les gens qui

aiment vraiment la musique, la musique est un art qui n'a pas besoin de

l'accommodage d'un autre art, bien au contraire.

Là-dessus, à la suite de son père, le jeune Daudet déclare sans respect

pour les théories de Zola, que la symphonie est la seule forme haute de

la musique, et professe très éloquemment, que la musique ne doit avoir

qu'une _action auditive_, et donner un plaisir des sens, s'étend sur

Beethoven, et en parle un long temps en passionné, un long temps, pendant

lequel Zola garde le silence... au bout de quoi, après un profond soupir,

et avec la voix presque plaintive d'un enfant, il laisse tomber: «Pourquoi

voulez-vous contrarier mon projet d'opéra?»

En sortant de table, la discussion va de la musique à la guerre de 1870, à

la guerre de son prochain volume. Sur ce qu'il n'y a pas de _cochoncetés_

dans son roman, dit Zola, Magnard aurait été tenté de publier son roman

dans le _Figaro_, mais il a eu peur de cette publicité! Il a craint

l'effet de certains chapitres qui ne paraîtraient pas assez patriotiques,

il a craint l'ennui d'une description de bataille ayant deux cents pages,

il a craint la diminution de la vente du volume par la publicité du

feuilleton, et il a traité avec la _Vie populaire_.

Puis le romancier, amené à parler de ses visites aux académiciens,

nous fait un tableau gentiment drolatique de ses entrevues avec les

académiciens hostiles à sa candidature.

* * * * *

_Jeudi 16 juillet_.--La vie chez les civilisés. Le collège jusqu'à

dix-huit ans, puis une carrière d'examens jusqu'à vingt-cinq ans. La

moyenne de la vie est de quarante ans. C'est vraiment trop d'humanités

dans la vie de l'humanité, et un jour elle retournera à la vie sauvage,

à la vie agricole et chasseresse, à la vie des temps, où l'homme vivait

réellement les années qu'il passait sur cette planète.

Halperine Kaminsky, le Russe traducteur de ses compatriotes, nous apprend

que Dostoïevsky était épileptique, épileptique comme Flaubert. Et comme je

lui parle de la religion des Russes pour leurs auteurs, il nous conte qu'à

l'enterrement de Dostoïevsky devant l'affluence et le recueillement du

monde, un moujik avait demandé: «Est-ce un apôtre?»

* * * * *

_Vendredi 17 juillet_.--Dans la promenade de ce matin, Daudet me demandait,

si mon frère avait été tourmenté par _l'au-delà de la vie_. Je lui

répondais que non, et que pendant sa maladie, il n'avait pas une seule

fois fait allusion à cet au-delà, dans ses conversations.

Alors Daudet me demandait quelles étaient mes convictions à ce sujet, et

je lui répondais que malgré tout mon désir de retrouver mon frère, je

croyais après la mort à l'anéantissement complet de l'individu, que nous

étions des êtres de rien du tout, des éphémères de quelques journées de

plus que ceux d'une seule journée, et que s'il y a un Dieu, c'était lui

imposer une comptabilité trop énorme, que celle occasionnée par une

seconde existence de chacun de nous. Et Daudet me disait qu'il pensait

tout comme moi, et qu'il y avait dans ses notes, un rêve, où il traversait

un champ de genêts, aux petits sons crépitants des cosses qui crevaient,

et il comparait ces éclatements à nos vies.

* * * * *

_Samedi 18 juillet_.--Au moment de se coucher, pendant que Daudet

soutenait que le talent n'était rien qu'une _intensité de vie_, un

mélancolique cri de crapaud le faisait revenir à la fabrique de son père,

où les ouvriers s'amusaient à mettre un crapaud sur une planche basculante,

et avec un coup de bûche sur la planche, on le lançait dans l'air, et,

disait Daudet, la pauvre bestiole poussait un cri dans les étoiles, et

retombait _escrabouillée_ sur le sol.

* * * * *

_Mardi 21 juillet_.--Une histoire du grand empereur, il faudrait qu'elle

fût faite par un historien, qui aurait à la fois un cerveau à la Michelet

et à la Carlyle.

* * * * *

_Jeudi 23 juillet_.--Après la lecture de la bataille d'Eylau, dans Marbot,

et ce que le général raconte du mépris de la mort et du dévouement à

l'Empereur, nous constations, Daudet et moi, qu'il y a dans le monde bien

autrement du dévouement pour un homme que pour une idée.

En nous promenant avant dîner, Rodin me parle de son admiration pour les

danseuses javanaises, et des croquis qu'il a faits d'elles, croquis

rapides, pas assez pénétrés de leur exotisme, et qui ont quelque chose

d'antique. Il cause aussi d'études semblables sur un village japonais,

transplanté à Londres, où se voyaient également des danseuses japonaises.

Il trouve nos danses trop sautillantes, trop brisées, tandis que dans ces

danses, c'est une succession de mouvements engendrant et produisant un

serpentement, une ondulation.

Nous recausons après dîner avec Rodin, et je lui dis que l'oeil de

l'Europe ancienne et moderne était et est resté plus sensible à la ligne

qu'à la couleur, et je lui donnai cet exemple des vases étrusques dont

toute la beauté vient de la silhouette des figurines, tandis que dans la

céramique de la Chine et du Japon, c'est avant tout la tache colorée qui

en fait la beauté.

* * * * *

_Samedi 1er août_.--Demain c'est la fête de Daudet, mais on la lui

souhaite aujourd'hui, où le jeune ménage est venu dîner.

Et à peine sorti de table, dans cette maison à l'atmosphère littéraire, on

cause poésie ancienne et grâce à la mémoire admirable de Léon, ç'a été la

curieuse pièce de Villon:

Comme je suis povrette et ancienne,

Ni rien ne sais....

Puis la mélancolique pièce de Ronsard sur la vieille maîtresse:

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle...

Assise au coin du feu, devisant et filant.

Puis la glorieuse pièce de Malherbe, où il se tresse des couronnes:

Mais trois ou quatre seulement

Au nombre desquels on me range,

Savent tresser une louange

Qui demeure éternellement.

Je crois qu'à l'heure présente, il y a peu de fêtes d'écrivain, où l'on

fête de si haute littérature, et c'était charmant, l'espèce de griserie

poétique qui nous avait tous pris, hommes et femmes.

* * * * *

_Jeudi 6 août_.--Oui, oeil énigmatique, oeil de sphinx que l'oeil du

chat, oeil qui n'est, pour ainsi dire, qu'une réverbération verte, ne

s'éclairant par aucune des tendresses humaines du regard d'un chien et

même des autres bêtes, oeil mystérieux, avec sa pupille en forme de lettre

magique, changeante à toutes les heures, oeil renfermant de l'inconnu,

oeil inquiétant, quand il vous observe et vous scrute.

* * * * *

_Mercredi 12 août_.--J'étais en train de travailler, quand Groult a fait

irruption chez moi, et malgré ma résistance, m'a emmené chez lui, pour

voir son Turner.

Eh bien, cette demi-journée perdue, je ne la regrette pas, car ce tableau

est un des dix tableaux qui ont donné à mes yeux la grande joie, car ce

Turner, c'est de l'or en fusion, avec dans cet or une dissolution de

pourpre. Un tableau devant lequel est tombé en extase le peintre Moreau,

qui ne connaissait pas même Turner de nom. Ah! cette _Salute_, ce palais

des Doges, cette mer, ce ciel aux transparences roses d'une amalgatolithe:

tout cela comme vu dans une apothéose de pierres précieuses; et de la

couleur, par larmes, par coulées, par congélations, telles qu'on en voit

sur les flancs des poteries de l'extrême Orient. Pour moi c'est un tableau

qui a l'air peint par un Rembrandt, né dans l'Inde.

Et la beauté de ce tableau est faite de ce qui n'est prêché dans aucun

bouquin théorique: elle est faite de l'emportement, du _tartouillage_, de

l'outrance de la cuisine, de cette cuisine, je le répète, qui est toute la

peinture des grands peintres qui se nomment Rembrandt, Rubens, Velasquez,

le Tintoret.

* * * * *

_Jeudi 13 août_.--Il faisait, ce jour d'août, une chaleur écoeurante, où

la fadeur du ruisseau montait dans l'air sans souffle. Me trouvant sur la

place Saint-Germain-l'Auxerrois, je songeais tout à coup à la fraîcheur de

la salle du rez-de-chaussée du Louvre, en face de moi, à ces catacombes de

la vieille Égypte pharaonique.

Et me voilà devant le colossal sphinx de granit rose de l'entrée, devant

cette puissante image de la royauté, soudant une tête d'homme à un corps

de lion, dont les pattes reposent sur un anneau: symbole d'une longue

succession de siècles.

C'est un Ramsès, le fils de celui dont le _nom a fait le tour du monde par

les exploits de son bras_, dont les victoires sculptées ornent les murs

d'Ibsamboul, de Louqsor, du Ramasseum, et pendant que mon esprit est à sa

glorieuse campagne contre les peuples de l'Asie occidentale, où, séparé de

son armée, et attaqué par un corps de 2 500 chars, il n'échappe à la mort

que par des prodiges de valeur, une voix de ventriloque, une voix comique

de Bridoux, parlant avec un gardien de la permutation d'un camarade dans

une brigade du Nord, me tire de ma rêvasserie, presque colère, et me

chasse plus loin.

Et je m'enfonce au milieu de ces effigies d'une humanité antérieure à

Jésus-Christ de 2 500 ans, je m'enfonce parmi ces femmes jaunes, à la

taille menue, aux hanches peu développées, aux cuisses charnues, à la

chevelure pareille à celle de la fille de Seti II, dont le _noir des

cheveux était le noir de la nuit_, vêtues d'une robe-chemise ouverte en

triangle au milieu de la poitrine, les bras ornés de bracelets composés

de douze anneaux, et qui, coquetterie bizarre, ont le dessous des yeux

maquillés d'une bande de couleur verte. Je m'enfonce parmi ces hommes, aux

cheveux tuyautés tout droits, aux larges épaules, à l'étroit bassin, à la

peau briquetée, vêtus du pagne plissé, appelé _schenti_, et tenant entre

le pouce et l'index de la main gauche un petit sceptre, et de l'autre un

bâton d'honneur; vêtus d'une peau de panthère, quand ils sont des prêtres.

Et, en ces matières impérissables du basalte, du granit, semble revivre

autour de moi toute l'Égypte pharaonique, tout le monde des fonctionnaires

et des courtisans des 26 dynasties, dans l'emphase lapidaire de leurs

titres et de leurs charges.

C'est le chef des voiles du roi:--c'est le chef de la maison de lumière,

le chef de l'équipement des jeunes soldats;--c'est le chef des conseils du

roi et le commandant des portes;--c'est le «chef du secret pour proférer

les paroles du roi»;--c'est «les yeux du roi dans toutes les demeures»

(sans doute le ministre de la police);--c'est «le chef des mystères du

ciel, de la terre et des enfers, l'écrivain de la vérité dans la demeure

de la justice»;--c'est l'intendant des constructions du roi;--c'est le

chef de la grande écurie;--c'est le basilicogrammate de la table du roi

(le sommelier);--c'est le chef du gynécée royal;--c'est «le scribe de

l'oreille du roi»;--c'est le flabellifère à la gauche du roi;--c'est le

porte-chasse-mouche à la droite du roi;--c'est «le favorisé du roi et le

cher à son coeur»;--c'est le compagnon des jambes royales du seigneur des

deux Pays.

Et je m'arrêtais à de plus humbles représentations, à celle de «l'écrivain

de la maison des chanteuses» et aussi à celle de cet humble fonctionnaire

de l'intérieur, Se-Kherta, qui dit: «_J'ai donné de l'eau à celui qui

avait soif et des vêtements à celui qui était nu. Je n'ai fait aucun mal

aux hommes_.»

Et pendant que j'appartenais tout à la lecture de ces biographies de

pierre, et qu'il se faisait cérébralement en moi le transport qui se fait,

à la lecture d'un livre, parmi les personnages et les milieux de ce livre,

je n'étais plus de mon temps, je n'étais plus à Paris. Il me semblait,

d'après la belle imagination de Carlyle, avoir été jeté de par l'espace et

le temps, dans une de ces étoiles lointaines, lointaines, lointaines, où

arrivait seulement aujourd'hui la lumière qui éclairait le passage de la

mer Rouge sous Ramsès II, et sa vision en retard de milliers d'années.

Mais la grande clarté de midi avait envahi la salle du rez-de-chaussée,

me faisant trop matériellement visible, ce que je me plaisais à voir dans

le vague, l'indéterminé, la pénombre d'une espèce d'hallucination. Alors,

au milieu du grand escalier montant au fond de la salle devant moi, il y

avait un pan d'ombre attirant pour ma rêverie. J'y allai, me retournant à

la moitié des marches, pour jeter d'en haut un coup d'oeil sur la salle

d'en bas, où toutes les figurations de vivants sont représentées par l'art

de ce temps, déjà dans la raideur et l'ankylose de la mort, de cette mort

aimée, choyée, parée, momifiée, sauvée si élégamment de la pourriture

et du ver,--et que dans cette salle, surmontent à droite et à gauche,

dans leur étrangeté mystérieuse, les têtes de ces grandes déesses

léontocéphales.

Et je continuai mon ascension, le regard attiré sur les murs, par de

petites bandes rousses, effrangées comme de la charpie dans des cadres,

par des morceaux de papyrus brûlés par le naphte de l'embaumement, qui me

rappelaient à la fois des scories de manuscrits de Pompéi, conservées dans

les armoires du Musée de Naples, et les folioles noirâtres de l'état civil

de Paris, me pleuvant sur la tête, le 24 mai 1871, lors de ma rentrée dans

ma maison d'Auteuil.

Et m'approchant de plus près, je lisais au-dessous la traduction de l'un

d'eux: RÉCOMPENSE PROMISE POUR UN ESCLAVE FUGITIF.

_L'an XXV, le XVI d'Epiphi_.

_Un esclave d'Aristogène, fils de Chrysippe d'Alabanda, député, s'est

échappé_.

_Il se nomme Hermon, et est aussi appelé Nilos; Syrien de naissance,

de la ville de Bambyce; environ dix-huit ans, taille moyenne, sans

barbe, creux au menton, signe près de la narine gauche, cicatrice

au-dessous du coin gauche de la bouche, le poignet droit marqué de

lettres barbares ponctuées_.

_Il avait (quand il s'est enfui) une ceinture contenant en or monnayé

trois pièces de la valeur d'une mine, dix perles, un anneau sur lequel

sont un lecythus et des strigilles. Son corps était couvert d'une

chlamyde et d'un perizôma_.

_Celui qui le ramènera recevra 2 talents de cuivre, et 3 000 drachmes;

celui qui indiquera seulement le lieu de sa retraite, si c'est dans

un lieu sacré, 1 talent et 2 000 drachmes, si c'est chez un homme

solvable et passible de la peine, 3 talents et 5 000 drachmes.

Si l'on veut en faire la déclaration, on s'adressera aux employés du

stratège_.

Oui, c'est tout le long de cet escalier, exposée sur ces fragments de

papyrus, toute la vie civile du peuple du rez-de-chaussée, ce sont ses

contrats de vente (_ses écrits d'oui_), ses donations avec la formule:

_Tu as donné et mon coeur est satisfait_, ses partages, ses prêts, ses

inventaires, ses réclamations, etc., etc.

Et je lisais encore cette PLAINTE EN VIOLATION DE SÉPULTURE:

_À Denis, hipparque des hommes, et archiphylacite du Péri-Thèbes, de

la part d'Osoroéris, fils d'Horus.

Je porte à ta connaissance que l'an XXXIV du double règne de Philométor

et d'Evergète II, lorsque Lochus est venu à Diospolis-la-Grande,

certaines personnes ont envahi l'un des tombeaux qui m'appartiennent

dans le Péri-Thèbes; l'ayant ouvert, ils ont dépouillé quelques-uns des

corps qui y étaient ensevelis, et en même temps ont emporté tous les

effets, que j'y avais mis, montant à la somme de dix talents de cuivre_.

_Il est arrivé aussi que, comme la porte fut laissée toute grande

ouverte, des corps en bon état ont beaucoup souffert de la part des

loups, qui les ont en partie dévorés_.

_Puisque j'intente action contre Poëris et Phtônis son frère, je demande

qu'ils soient cités devant toi, et qu'après mûr examen, on rende la

décision convenable_.

_Sois heureux_.

Et je lisais encore ce CONTRAT DE MARIAGE que je copiai:

_L'an XXXIII, du roi Ptolémée, fils de Ptolémée le Dieu; étant Aetus,

fils d'Apollonius, prêtre d'Alexandre et des deux frères, étant

Démétria, fille de Dyonissos, canéphore devant Arsinoé Philadelphe_.

_Le pasthophore d'Ammon Api, de la partie occidentale de Thèbes. Pana

fils de Pchelcons, dont la mère est Tahet, dit à femme Taketem, fille de

Relon, dont la mère est Tanetem:_ Je t'ai acceptée pour femme. _Je t'ai

donné 1 argenteus en tout pour ton don de femme. Que je te donne 6

vingtièmes d'artabes par jour, 3 hins d'huile par mois, ce qui fait par

an 36 hins d'huile, 1 argentues et 2 dixièmes pour ta toilette d'une

année, 1 dixième d'argenteus en sekels, pour ton argent de poche par

mois, ce qui fait un argenteus et 2 dixièmes pour ton argent de poche

d'une année. Ton argent de poche d'une année est en dehors de ton argent

de toilette. Que je te le donne chaque année; à toi il appartient

d'exiger le payement de ton argent de toilette et de ton argent de

poche qui doivent être à ma charge. Ton fils aîné; mon fils aîné sera

l'héritier de tous mes biens présents et à venir_. Je t'établirai comme

femme. _Que je te méprise, que je prenne une autre femme que toi, je te

donnerai 20 argenteus. La totalité des biens quelconques qui sont à moi,

et que je posséderai, sont en garantie de toutes les paroles ci-dessus,

jusqu'à ce que je les accomplisse. Les écrits que m'a faits la femme

Tahet, fille de Théos, ma mère, sur moitié de la totalité des biens qui

appartiennent à Pchelcons, fils de Pana, t'appartiennent ainsi.

Fils, fille, provenant de moi qui voudrait t'inquiéter, te donnera 20

argenteus_.

_A écrit le scribe des hommes de Thèbes, prêtre d'Ammon Horpueter, fils

de Smin_.

Et copiant ce papyrus, j'avais comme le sentiment de m'être endormi dans

l'escalier, de m'être assoupi dans un endroit public, et de faire un rêve,

où la galopade de deux gamins en gros souliers, descendant les marches à

cloche-pied, ou la bruyance simiesque d'une jeune négresse en joie, ou la

dissertation, pleine de consonnes, d'archéologues tudesques, ou le regard

par-dessus mon épaule d'un Égyptien d'aujourd'hui, coiffé du fez classique,

ou l'opoponax odorant d'une cocotte, me frôlant de l'envolée du voile de

son chapeau, ou enfin les bruits, les parfums, le contact des gens: toutes

les émanations modernes de la vie vivante traversaient légèrement mon rêve

dans le vieux passé, sans interrompre mon ensommeillement.

* * * * *

_Samedi 15 août_.--Aujourd'hui, chez les Zeller, le vieux docteur Blanche

parlait curieusement du culte de la Vierge, chez l'ouvrière. Il disait

être monté, rue du Bac, chez une ouvrière contrefaite, ayant une maladie

du coeur, très avancée, et autour du lit, où elle était couchée, une

vieille folle, qui était sa mère, dansait. La misérable créature avait sur

sa commode, une vierge, près de laquelle une veilleuse brûlait. Voyant un

moment les yeux du docteur se tourner vers le petit plâtre, d'un geste

allant de sa mère à sa triste personne, elle disait: «C'est cela seul qui

peut me faire supporter la vie, la vie telle que je l'ai!»

Il trouva une autre fois, une ouvrière, également contrefaite, également

malade du coeur, dont la petite vierge était tout entourée de fleurs, et

qui lui disait avec passion: «Oui, c'est mon aide, mon secours en ce bas

monde!»

Oh! les cochons, que ces gouvernants qui travaillent à tuer la foi chez

ces pauvres diablesses, auxquelles ils n'assurent pas le paradis sur la

terre, et dont ils se fichent pas mal avec leur _fraternité_, écrite en

grosses lettres, sur la pierre de leurs ministères.

* * * * *

_Dimanche 16 août_.--Départ pour Jean d'Heurs.

À Saint-Dizier. Un chauffeur d'un train qui passe à un chauffeur d'un

train arrêté: «Pas le temps d'arroser seulement sa casquette!»

Causant avec Marin, des canailleries financières de l'heure présente, il

me dit: «Je rencontre, un jour de ces dernières années, quelqu'un que je

ne te nommerai pas. Lui, l'homme calme je le trouve tout à fait en colère.

Je lui demande ce qu'il a. Et voici ses paroles textuelles: «Je sors, avec

deux collègues, d'examiner les comptes de l'isthme de Panama... écoutez...

quatorze cents millions ont été dépensés... eh bien, quatre cents millions

ont été dépensés dans l'isthme... il y a un milliard qu'on ne retrouve

pas... il est impossible qu'on ne poursuive pas Lesseps.»

Puis causant des clubs d'une manière générale, Marin me disait, que pour

y entrer tout de _go_, il fallait s'y présenter très jeune, parce qu'un

homme, qui jouit à Paris d'une certaine notoriété, s'est fait nombre

d'ennemis à quarante ans, et est presque assuré de plus de boules noires

qu'il n'en faut pour être refusé.

* * * * *

_Jeudi 27 août_.--Les arbres, tels que je les vois avec mon oeil de myope,

à travers mon lorgnon n° 12, ne ressemblent en rien aux arbres peints,

dans les tableaux anciens et modernes. Car, les arbres que je vois,

sont plutôt avec le fourmillement de la feuillée, les arbres de la

photographie, ou encore les arbres des petites eaux-fortes de Fragonard,

où ce fourmillement de la feuillée est rendu par le _grignotis_ du travail.

* * * * *

_Mercredi 2 septembre_.--Le banquier M***, auquel on demandait pourquoi

les banquiers ne faisaient plus d'emprunts, répondait, «parce que les

bénéfices que les banquiers pouvaient faire dans un emprunt, étaient

maintenant mangés par l'arrosage de la presse.»

L'intérêt de l'argent prêté par un banquier avec l'agio, la commission,

revient à 12 p. 100. Voici une de ces choses qu'il serait pour tout le

monde de la plus grande utilité de savoir, et que personne ne dit ou

n'imprime, et que très peu de personnes savent.

* * * * *

_Lundi 7 septembre_.--Sait-on que dans les couvents, il est permis aux

religieuses d'avoir des chats, mais qu'il leur est défendu d'avoir des

chattes. Les amours des chats étant extérieurs ne leur tombent pas sous la

vue, tandis qu'on craint que la grossesse, la mise bas, la maternité des

chattes, puissent éveiller la curiosité de l'amour chez ces femmes. C'est

ce que m'affirme une jeune fille, qui a passé deux ans, dans un couvent de

Rouen.

* * * * *

_Mercredi 9 septembre_.--Ces nuits-ci, ou dans la journée, je pêche

beaucoup à la ligne, quand je ferme les yeux avant de m'endormir, j'ai

dans ma rétine, le bouchon de ma ligne avec le blanc de la plume, le rouge

du liège, et les transparences de la rivière coulant sur les herbes, et

la ride de l'eau quand ça commence à piquer, et la fuite et le plongement

et la disparition du bouchon dans les profondeurs sous-marines. C'est

extraordinaire, mon oeil a été transformé en un cliché de photographie

coloriée, et aucun spectacle de ce monde ne laisse en moi une image

pareille. Pourquoi une figure aimée, souvent regardée, ne revient pas,

précisée, arrêtée, lignée, dans votre oeil, comme ce bouchon de liège.

* * * * *

_Vendredi 11 septembre_.--Dans la bataille littéraire du moment, on n'a

pas dit--ce que j'ai affirmé à propos de Flaubert--que le grand talent en

littérature était de créer, sur le papier, des êtres qui prenaient place

dans la mémoire du monde, comme des êtres créés par Dieu, et comme ayant

eu une vraie vie sur la terre. C'est cette création qui fait l'immortalité

du livre ancien ou moderne. Or les décadents, les symbolistes et les

autres jeunes, peuvent avoir mis des sonorités dans leurs plaquettes, mais

jamais, au grand jamais, n'ont déposé là dedans, l'être dont je parle--et

même un être de second, de troisième plan.

* * * * *

_Lundi 14 septembre_.--Toute la soirée d'hier, toute la matinée

d'aujourd'hui, dans des recherches à l'appui de ma journée du 13 août dans

le Musée Égyptien, je rencontre le dogme de l'immortalité de l'âme et de

la résurrection, affirmé par tout le granit et le basalte sculptés de

l'Égypte. Seulement les Égyptiens croyaient, professaient, que ce qu'il

y avait d'immortellement vivant, dans le corps d'une femme ou d'un homme

décédé, entrait dans un être naissant, et que lorsqu'il avait parcouru

tous les animaux de la terre, de la mer, de l'air--ce qui durait 3 000

ans,--ce germe immortel rentrait dans un corps humain.

* * * * *

_Vendredi 18 septembre_.--Jeanne, la jeune mariée, a eu une crise nerveuse,

cette nuit, et Daudet qui a passé une partie de la nuit sur pied, a été

poursuivi dans son insomnie par l'idée d'une pièce qu'il me conte, ce

matin.

Un jeune homme fatigué, lassé de la vie, revient dans son pays, dans

la Camargue, avec ses fièvres et ses eaux. Il y retrouve comme garde

de marais, un garçon qui a été élevé avec lui, un garçon resté simple

paysan, et marié à une femme de sa condition, mais d'une nature délicate,

distinguée. Le jeune homme, sans aucun amour pour elle, sans occupation

dans sa vie, a l'idée, avec l'assentiment du mari, d'en faire quelque

chose, de lui apprendre à lire, de lui donner quelque instruction, et là

dans l'éclaircie de son intelligence, il songe à placer la phrase qu'il a

entendu dire à la mère de Mistral, après une lecture de son fils: «Je n'ai

pas tout compris, mais _j'y ai vu une étoile_.»

Là-dessus arrive passer une semaine chez lui, une ancienne maîtresse, une

actrice de _boui-boui_ qui fait éclater la jalousie de la femme du garde

de marais, qui aime inconsciemment, et un jour se refuse à préparer les

plats du Nord que veut manger l'autre. C'est alors que le mari, d'abord

tout heureux et tout fier de l'éducation spirituelle de sa femme, vient

trouver le jeune homme, et lui embrassant les mains lui dit: «Monsieur

Henry, il faut partir, ma femme ne m'aime plus.»

Et le jeune homme s'en irait.

Daudet, là dedans, voudrait montrer l'intelligence apportant le malheur

dans un intérieur tout aimant, tout heureux.

Il aurait aussi l'ambition de faire cette petite pièce très nature, de

montrer son monde au milieu d'anguilles d'argent frétillantes, et tout

grelottant de fièvre, comme la famille qui lui sert de modèle dans son

souvenir.

* * * * *

_Dimanche 20 septembre_. Dans notre promenade en landau, il est amusant

le regard de Daudet, fouillant pour sa «Caravane» toutes les maisons de

paysans et de petits bourgeois, et cherchant à percer les existences qui

sont derrière ces murs: «Oui, je les habite!» s'écrie-t-il. Là-dessus je

lui dis: «Pensez-vous que dans le siècle prochain, il y aura peut-être des

appareils pour voir tout ce qui se passe derrière ces murs, et y entendre

tout ce qui s'y dit.» Et en effet ce sera peut-être... Le miracle de

l'instantané est un miracle tout aussi étonnant que pourraient être

ceux-ci.

* * * * *

_Mercredi 23 septembre_.--À la suite d'une pêche où j'ai reçu sur le dos,

en pleine Seine, un tel orage de pluie et de grêle, qu'il a fallu mettre

les mains dans mes poches, pour qu'elles ne soient pas mises en sang par

les grêlons, j'ai eu ce matin une crise hépatique, douloureuse en diable.

* * * * *

_Jeudi 24 septembre_.--Parlant à Daudet de l'optimisme de sa femme, je lui

dis: «Oui, nous deux, hélas! nous voyons les choses, le jour, comme les

autres les voient, la nuit, dans une insomnie, après un cauchemar.»

* * * * *

_Vendredi 25 septembre_.--Ce soir, Valentin Simond racontait la dernière

soirée de Delescluze, où il se faisait accompagner par lui au Comité de

Salut public, disant qu'il avait besoin de causer avec un ami, et lui

confiant dans le trajet, qu'engagé dans une cause qu'il n'avait pas

choisie, il ne laisserait pas une mémoire déshonorée, et qu'il ne lui

restait plus qu'à mourir, ajoutant que la République était décidément

fondée, et qu'il restait assez de Jules Simon pour la défendre. Et Bauër

racontait son départ le lendemain, et sa marche aux coups de fusil, après

avoir pris un bol de bouillon, que lui avait donné une fille du quartier,

ayant une réputation dans le genre de la _Goulue_.

* * * * *

_Samedi 26 septembre_.--Ce soir, le jeune Hugo qui vient de passer son

examen de fourrier, et qui a une permission de quatre jours, tombe à dîner

chez Daudet. Je lui fais raconter son horrible vie, cette vie, où il

existe encore des peines corporelles d'un code du temps des galères, comme

la _double boucle_.

* * * * *

_Mardi 6 octobre_.--Trois jours avec une affreuse douleur dans le côté. Je

fais venir aujourd'hui Malhené qui me dit, ce que je pressentais, que j'ai

un _zona_, auquel se mêle toujours un douloureux rhumatisme intercostal.

* * * * *

_Dimanche 11 octobre_.--Une cousine des Daudet qui vient d'être opérée

d'une tumeur intérieure, chez les Bénédictines de la rue de la Santé (le

Saint-Jean-de-Dieu pour les femmes), exprimait, la veille de l'opération,

à Mme Daudet, l'horreur qu'elle éprouvait pour tous les meubles de cette

chambre, bien certainement plusieurs fois habitée par la mort, et la

répugnance qu'elle avait à toucher à cette sonnette du fond du lit,

pénétrée pour elle de la sueur des mains d'agonisantes qui l'avaient

secouée.

* * * * *

_Jeudi 15 octobre_.--Une jeune Roumaine frappe à ma porte, demandant à me

voir. Sur la réponse que je suis sorti, des pleurs lui montent aux yeux,

dans l'impossibilité qu'elle a de repasser mercredi. Elle revient quelques

minutes après, et dit à Pélagie: «Est-ce que vous ne pourriez pas me

donner quelque chose, venant de M. de Goncourt?» Et Pélagie qui ne veut

pas me déranger, lui donne le crayon, avec lequel elle fait ses comptes de

cuisine.

* * * * *

_Samedi 31 octobre_.--Un mois, un mois entier, où la brûlure de mon

rhumatisme intercostal me prive de sommeil, toutes les nuits.

Alors je me trouve dans la journée si fatigué, si las, que je suis obligé

de me coucher, ne dormant guère plus le jour que la nuit, mais trouvant un

repos dans l'horizontalité. Et toute ma distraction est dans ma chambre

aux volets fermés, et où les tapisseries sont comme serrées dans l'ombre,

d'étudier la lumière sur le seul panneau où filtre un peu de jour. C'est

un médaillon, où une bergère, en ce costume espagnolisé, mis à la mode par

Vanloo, verse d'une fiasque un verre de vin à un berger à la culotte jaune

soufre d'une rose trémière, dans un paysage aux arbres bleuâtres, aux

lointains couleur crème. Et la scène se voit dans son étroit coup de jour,

comme éclairée par une aube lactée, un ensoleillement doucement féerique,

un rayonnement de midi ayant quelque chose de fantastique.

* * * * *

_Dimanche 1er novembre_.--Daudet parlait de l'intérêt d'un livre, qui

raconterait l'enfance et la jeunesse des hommes qui ont _émergé_. Et il

disait son étonnement de la ressemblance de sa _tumultueuse_ enfance avec

celle de Byron, quand il l'avait lue dans Taine. Et là-dessus il exprime

le regret d'avoir écrit le PETIT CHOSE, quand il l'a écrit, en un temps

où il ne _savait pas voir_. Alors je lui donnai le conseil de refaire

le livre, comme si l'autre n'existait absolument pas, et vraiment la

comparaison serait curieuse entre ces deux livres: l'un au moment où

l'observation n'existait pas encore chez l'écrivain; l'autre au moment

où cette observation est arrivée à la perspicacité aiguë.

* * * * *

_Mardi 3 novembre_.--Toujours des nuits sans sommeil, toujours un côté,

dont la peau semble à vif, avec dedans, de temps en temps, un élancement

qui ressemble à la piqûre simultanée de deux ou trois sangsues.

* * * * *

_Samedi 7 novembre_.--Avant les tentatives de l'impressionnisme, toutes

les écoles de peinture de l'Europe sont noires, sauf la peinture française

au XVIIIe siècle, et je suis persuadé que cette peinture doit sa couleur

à la tapisserie, aux exigences du coloris que demande cet art industriel,

par l'habitude qu'avaient nos peintres de ce temps, de travailler, plus de

la moitié de leur temps, pour les manufactures de Beauvais et des Gobelins.

* * * * *

_Dimanche 8 novembre_.--Quel laboratoire de mensonge que les journaux. Je

ne sais quel journal cite parmi les tombes délaissées, la tombe de mon

frère, juste au moment, où je viens de faire polir une dalle de granit, et

sceller dessus le médaillon du cher enfant, exécuté en bronze, cet été,

par le sculpteur Lenoir.

* * * * *

_Lundi 9 novembre_.--Une femme du peuple se plaignant de son fils, près de

la buraliste du chemin de fer: «Ah! on peut dire qu'il m'a coûté de la

graisse!»

* * * * *

_Jeudi 12 novembre_.--Sully Prudhomme dîne ce soir chez Daudet. Une

tête, où court sur la tempe une mèche grise, semblable à une aile

d'oiseau repliée, une conversation intelligente, substantielle, savante,

aimant le mot abstrait, une conversation qu'on pourrait qualifier de

mystico-philosophique, servie par une petite voix flûtée, qui a parfois

les sons mystérieusement enroués d'une voix d'adolescent entrain de muer.

* * * * *

_Samedi 14 novembre_.--J'ai repris mon travail sur la Guimard, et j'y

travaille autant que me le permet mon état maladif. C'est amusant, ces

reconstitutions d'êtres du passé, faits de toutes pièces et de toutes

choses, ainsi que je le fais. Hier, j'étais à la Bibliothèque de l'Opéra,

demain, j'irai chez un notaire, successeur du notaire de la Guimard,

copier le contrat de mariage de la danseuse, un autre jour, j'irai prendre,

chez Groult, la description de son portrait en Terpsichore, peint par

Fragonard dans son hôtel de la Chaussée-d'Antin, un autre jour j'irai, à

Pantin, retrouver ce qu'il peut rester de son érotique théâtre, un autre

jour encore, j'irai chez Prieur de Blainville, s'il existe encore, étudier

la gouache de la rare estampe du CONCERT À TROIS.

* * * * *

_Dimanche 15 novembre_.--On me conte ceci, ce soir. Un jeune homme était

allé, un de ces jours-ci, causer affaires, avec un banquier israélite,

un des grands banquiers parisiens. Ce jeune homme qui est un exubérant,

dans la chaleur de son exposition, posait la main sur le couvercle d'un

sucrier, faisant partie d'un verre d'eau posé sur le bureau du banquier,

et emporté par un mouvement oratoire, il l'enlevait en l'air, au bout de

sa main. En cet instant, il vit un tel bouleversement sur les traits du

banquier, que rappelé au sang-froid, il lui dit: «Oh! pardon!» et remit

le couvercle sur le sucrier. «Mais la mouche n'y est plus,» lui jeta le

banquier, et devant l'incompréhension du jeune homme: «Oui, la mouche que

j'y mets, pour que le domestique ne vole pas mon sucre!» Tout démonté

qu'il était, le jeune homme continuait à exposer son affaire dans

l'inattention du banquier, dont il voyait les regards se porter rapides,

à droite, à gauche, quand tout à coup, dans un ramassement de main, il

attrapa une mouche, qui rentra dans le sucrier. Et alors seulement le

jeune homme se vit absolument écouté.

* * * * *

_Mardi 17 novembre_.--Je reçois un singulier article, paru dans la _Revue

de l'Évolution_: un article où M. Dubreuilh comptant les mille premiers

mots de MANETTE SALOMON, répartis en sept groupes: _Êtres et Choses_

(substantifs et prénoms), _Qualités_ (adjectifs qualificatifs),

_Déterminations, Actions, Modifications, Relations, Connexions,

Interjections_, et les rapprochant des premiers mille mots du DISCOURS DE

LA MÉTHODE, de Descartes, des premiers mille mots de l'ESPRIT DES LOIS, de

Montesquieu, des premiers mille mots de TÉLÉMAQUE, de Fénelon, etc., etc.,

me trouve beaucoup plus riche en _Déterminations_ (adjectifs et articles)

qu'en _Connexions_ (les mots qui servent à lier les êtres et les choses)

et déclarant que je suis l'écrivain qui s'éloigne le plus de Descartes,

il me classe, en la haute et respectable compagnie de Bossuet et de

Chateaubriand.

* * * * *

_Dimanche 22 novembre_.--Daudet parlait ce soir passionnément de la mer,

et disait qu'à cause de sa myopie, l'enchantement de la mer ne lui venait

pas par les côtés de couleur qui empoignent les peintres, qu'il était pris,

lui, qui a l'oreille si extraordinairement fine, par les côtés, pour

ainsi dire, musicaux, par sa grande lamentation lointaine, son brisement

contre les rochers, le bruit de remuement de draps mouillés de son bord,

et il en imitait le bruit.

* * * * *

_Samedi 28 novembre_.--J'avais juré, après cette troisième gelée de mon

jardin, en vingt ans, de ne plus le refaire, mais ces serments ressemblent

à des serments d'ivrognes qui jurent de ne plus boire. Ces jours-ci, un des

premiers jours de vaillance de ma convalescence, j'ai été à Versailles,

chez Moser, et j'ai acheté de merveilleux arbustes, qui vraiment d'un coin

du jardin font un tableau de coloriste. C'est un _tuya elegantissima_,

cette pyramide pourpre, placée entre deux fusains si panachés, qu'il

semblent des arbustes feuillés de blanc; c'est un _juniperus elegans_, qui

a le ton de vieil or des chrysanthèmes; c'est un _tuya canadiensis aurea_,

dont le branchage semble d'or, quand le soleil joue dedans; enfin c'est la

petite merveille un _retinospora obtusa gracilis_, un petit arbuste à la

forme écrasée des arbres centenaires en pot de l'Extrême-Orient, et qui a

quelque chose d'une agglomération de choux de Bruxelles en velours.

* * * * *

_Samedi 5 décembre_.--Un viveur du grand monde parisien déclarait devant

moi, qu'il n'aimait que les filles, et il les exaltait en disant, que ces

créatures sorties du _trou aux vaches_, arrivent à être les maîtresses du

goût et de la mode de Paris, et cela par une admirable diplomatie et la

plus savante conduite de la vie, sachant qu'elles perdent leur position,

rencontrées un maquereau au bras, ou une robe canaille sur le dos. Et

leur comparant les femmes du monde, qui entrent dans la vie avec tant

d'avantages, il constate que celles qui sont un peu _retentissantes_,

n'arrivent qu'à se déclasser.

Et il fait la remarque que, tous les ans, il se fait à peu près 80 000

filles, et que sur ces 80 000, il en surnage à peu près une quarantaine

parmi les _régnantes_ à Paris, et qui ne sont pas des femmes de Paris,

parce qu'il existe toujours chez ces dernières, un côté gavroche, un côté

blagueur qui embête le _miché_, en général un être officiel: «Oui, fait

mon causeur, oui, ces régnantes sont seulement des femmes, nées en

province, apportant un côté domestique, et toutes prêtes à dire: «Monsieur

le Comte» à l'homme avec lequel elles couchent.»

Ce soir dîner pour la pendaison de la crémaillère, chez le jeune ménage

Daudet.

Parmi les dîneurs, M. Hanotaux des Affaires étrangères, qui vient causer

avec moi des tapis persans du XVIe siècle. Et il m'entretient de la

colonie persane de Constantinople faisant le commerce des tapis, qu'il a

beaucoup fréquentée, de ces gens si polis, aux gestes d'un calme dessin,

apportant quelque chose de mystérieux à leur commerce. Il me parle d'un

certain tapis vert acheté par l'un d'eux, qu'on ne pouvait pas voir, tapis

auquel, si on faisait allusion, le Persan levait les mains à la hauteur de

la tête, avec un _chut_ de la bouche, réclamant une discrétion facile à

garder.

Du reste, le marchand oriental a toujours été un peu cachottier de ses

choses à vendre, et peu désireux de les laisser voir, sachant que les

choses vues par trop de monde, perdent une partie de leur valeur. Il

existe, à ce qu'il paraît, des documents anciens qui établissent le

mystère, dont entouraient les marchandises d'art, les marchands des

premiers temps. Et aujourd'hui encore chez le Japonais Hayashi, la vente

se fait aux clients, dans une chambre à la porte fermée, et on ne peut

absolument aborder Hayashi, qu'après ambassade. Et vraiment on serait

tenté de lui dire: «Est-ce que vous fabriquez de la fausse monnaie?»

* * * * *

_Dimanche 6 décembre_.--On parlait du besoin de mensonge qu'a l'homme, et

non pas seulement dans le livre qu'il lit, mais même chez quelques-uns,

dans l'exercice de la vie. À ce sujet Daudet racontait, que Morny ne

voulait jamais recevoir, un malheureux, une femme vieille ou laide,

faisant tout, dans sa fuite de la réalité, pour n'être pas ramené à cette

réalité. C'était Morny qui disait au frère de Daudet, quand il faisait

jouer l'IDOLE, pièce se passant entre des vieux: «C'est bien triste!»

Rosny disait aujourd'hui, au _Grenier_, que d'après un travail assez

sérieux, l'assassinat en moyenne ne rapportait guère que quinze francs, et

que les scélérats anglais qui sont des gens pratiques, avaient absolument

abandonné l'assassinat, pour le vol.

* * * * *

_Mercredi 9 décembre_.--Maupassant serait attaqué de la folie des

grandeurs, il croirait qu'il a été nommé comte, et exigerait qu'on

l'appelât: «Monsieur le comte.»

Popelin, prévenu qu'il y avait un commencement de bégayement chez

Maupassant, ne remarquait pas, cet été, ce bégayement chez le romancier, à

Saint-Gratien, mais était frappé du grossissement invraisemblable de ses

récits. En effet, Maupassant parlait d'une visite faite par lui à l'amiral

Duperré, sur l'escadre de la Méditerranée, et d'un nombre de coups de

canon à la mélinite, tirés en son nom et pour son plaisir, coups de canon

allant à des centaines de mille francs, si bien que Popelin ne pouvait

s'empêcher de lui faire remarquer l'énormité de la somme. L'extraordinaire

de ce récit, c'est que Duperré à quelque temps de là, disait à Popelin

qu'il n'avait pas vu Maupassant.

* * * * *

_Jeudi 10 décembre_.--Dîner chez les Daudet, avec Barrès. L'homme a une

élégance fluette, élancée, et des yeux d'une douceur charmante.

Il me parle de Nancy, de la maison où je suis né, puis il saute aux

journaux de Mlle Bashkintseff, publiés incomplètement, et dont la

collection innombrable de petits cahiers lui monterait--par un geste

qu'il fait de la main--lui monterait jusqu'à la ceinture: gigantesque

confession, où il y aurait en tête une moquerie de la manie de poser de

Stendhal, avec toutefois l'aveu que, la chose est tentante.

À Barrès succède près de moi, le jeune Rosny, qui me dit être content du

livre écrit, dans le moment, en collaboration avec son frère, que le livre

est passionné, renfermant de la belle passion pas dramatique. Il m'avoue,

qu'ils sont en train de vivre en plein populaire, proclamant que ces gens,

sont très supérieurs dans le dévouement et le sacrifice, aux gens éclairés,

peut-être par une espèce d'inscience.

* * * * *

_Dimanche 13 décembre_.--On exaltait Veuillot, et Hennique disait ses

douloureuses dernières années. Il était encore maître de ses pensées, et

pouvait les formuler par la parole, mais il ne pouvait plus sur le papier,

leur donner la forme écrite. On se figure l'enragement chez le merveilleux

pamphlétaire, de ne pouvoir plus continuer à être un journaliste.

* * * * *

_Mercredi 16 décembre_.--Duo avec Bracquemond. «Corot: un enveloppeur

d'aube et de crépuscule.--Théodore Rousseau: un sublime découpeur.--Turner:

une pierre précieuse en liquéfaction.»

* * * * *

_Jeudi 17 décembre_.--Ce matin, pas bien, mais pas bien du tout. Demande

à Daudet de m'avoir une consultation de Potain, et de venir un peu causer

affaires sérieuses.

Dans la fièvre de cette nuit, un cauchemar cocasse. Une demoiselle, à

laquelle j'ai fait la cour, dans les temps passés, arrivant dans un grand

manteau de deuil, de la traîne duquel sortait soudain, un petit prêtre,

pareil à ces diablotins jaillissant d'une boîte, qui, un papier à la main,

l'étendait sur mon lit, et me faisait signer un mariage _in extremis_.

* * * * *

_Samedi 19 décembre_.--Ce matin tombe chez moi, envoyé par Daudet, Barié

le bras droit de Potain. Auscultation des plus complètes, où il me dit

qu'il y a dans le dos, bien des petites choses à droite, bien des petites

choses à gauche, pas tout à fait satisfaisantes, mais que les poumons sont

en bon état, et qu'il n'y a pas à craindre une fluxion de poitrine.

* * * * *

_Lundi 21 décembre_.--Jamais, je crois, je n'ai eu de faiblesses de tête

et de corps, ressemblant plus aux faiblesses qui précèdent la mort.

Cependant aujourd'hui, il y a un peu de mieux, et avec ce mieux, la

rentrée dans ma cervelle de projets, de choses en avant, que je n'avais

plus du tout, ces jours-ci.

* * * * *

_Lundi 28 décembre_.--Voilà, tout près d'un mois, que je n'ai mis le pied

dehors, et je commence à avoir une envie de la marche dans les rues de

Paris, du badaudage devant les étalages, de la poussée de certaines portes

de marchands.

Et ce soir, je me suis mis à _reregarder_ des impressions japonaises et

des porcelaines de Saxe.

Journal des Goncourt (Troisième série, deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 11 / 26 题