Un ami de l'homme--et quelquefois, un ennemi de sa pensée.
* * * * *
_Jeudi 16 octobre_.--En corrigeant les épreuves d'Outamaro, je pensais à
la tendance de mon esprit de n'aimer à travailler que _d'après du neuf_,
d'après des matériaux non déflorés par d'autres. D'abord des recherches
dans les autographes et les documents inédits du XVIIIe siècle, puis après,
et avant tout le monde, le roman naturaliste,--aujourd'hui des travaux
sur ces artistes du Japon, ces artistes qui n'ont pas encore, à l'heure
présente, de biographies imprimées.
Chez Charpentier, je tombe sur Zola, qui vient d'apporter le commencement
de la copie de son volume sur l'Argent.
«Son livre se compose de douze chapitres. Il en a fait huit, il ne lui en
reste plus que quatre... Il n'est pas tout à fait content de son livre,
mais il ne faut pas le dire trop haut... ça pourrait nuire... et il
y a d'autres livres dont il n'était pas content, et qui ont marché
cependant... et puis, il n'est pas possible que tous les livres, quand
on en produit un certain nombre, aient la même valeur... Enfin l'Argent,
c'est bon comme mobile d'une action... mais dans l'Argent pris comme
étude, il y a trop d'argent.»
* * * * *
_Samedi 18 octobre_.--C'est superbe, les journalistes m'accusent de
n'avoir ni patriotisme ni coeur, ils nient même mon affection fraternelle.
Pourquoi? simplement parce que mes souffrances patriotiques et mes
deuils de coeur: c'est écrit. Si cela ne l'était pas, j'aurais--et à en
revendre--tout ce qu'on dit me manquer.
* * * * *
_Mercredi 22 octobre_.--Margueritte vient me faire sa visite d'adieu,
avant son départ. Il ne va pas cet hiver en Algérie, trouvant que
l'humidité chaude de là-bas, le rend cérébralement paresseux. Il va en
Corse, où il espère une atmosphère moins déprimante, et où il s'imagine
trouver quelque chose à faire de neuf: la Corse n'ayant point été explorée
depuis Mérimée.
Lavoix me disait, ce soir, s'être trouvé à Jérusalem, avec un placeur de
vin, très voltairien, qu'un jour il rencontre dans la rue, tout bouleversé,
tout extraordinaire, et qui interrogé par lui sur ce qu'il avait, lui
répondit: «Je viens du tombeau du Christ, où je ne sais pas ce qui m'est
arrivé, j'ai voulu dire une prière... je les avais oubliées... et je
rentre à l'hôtel pour en apprendre une.»
* * * * *
_Lundi 27 octobre_.--J'ai passé aujourd'hui toute la journée chez Lenoir,
à chercher et à retrouver la ressemblance de mon frère, sur l'ébauche du
médaillon, qu'il fait en découpure pour sa tombe. Je suis parvenu, en
guidant l'ébauchoir du sculpteur, à affiner la grosse et large matérialité
qu'il avait donnée à sa figure, à resserrer le bas du visage, où il y
avait une si jolie et si petite touche, ce bas du visage que tous les
dessinateurs ont allongé au détriment du haut de la tête; je suis parvenu
à lui refaire la ligne du nez tout à fait juste. Et c'est une petite joie
intérieure, en interrogeant les menteuses photographies et les incomplets
dessins étalés sur un divan, de faire revenir dans ce morceau de terre,
petit à petit, et autant que le souvenir le permet, de faire revenir le
profil aimé...
* * * * *
_Mardi 28 octobre_.--C'est étonnant, comme toute ma vie, j'ai travaillé
à une littérature spéciale: la littérature qui produit des embêtements.
Ç'a été d'abord les romans naturistes que j'ai écrits, puis les pièces
révolutionnaires que j'ai fait représenter, enfin en dernier lieu le
JOURNAL. Il y a tant de gens auxquels la littérature ne fait que rapporter
des caresses pour leurs nerfs.
Aujourd'hui, sur ma demande, on m'envoie de l'_Écho de Paris_ un reviewer,
que je charge de répondre à l'attaque de Renan, en lui remettant le
canevas de la réponse.
Voici le petit morceau de prose qu'il a dû mettre en dialogue, sans y
changer, sans y ajouter rien:
--Vous avez lu l'interview de la _France_ à propos de votre Journal sur le
siège de Paris et la Commune?
--Oui je l'ai lu avec un certain étonnement, car voici le portrait que je
faisais de Renan, dans l'avant-dernier volume paru: «L'homme toujours plus
charmant et plus affectueusement poli, à mesure qu'on le connaît et qu'on
l'approche. C'est le type dans la disgrâce physique de la grâce morale;
il y a chez cet apôtre du doute, la haute et intelligente amabilité d'un
prêtre de la science.»
Oui, je suis, ou du moins j'étais l'ami de l'homme, mais parfois l'ennemi
de sa pensée, ainsi que je l'écrivais dans la dédicace de l'exemplaire à
lui adressé.
En effet, tout le monde sait que M. Renan appartient à la famille des
grands penseurs, des contempteurs de beaucoup de convictions humaines,
que des esprits plus humbles, des gens comme moi, vénèrent encore un peu,
_estomaqués,_ quand ils entendent un penseur de la même famille proclamer
que la religion de la patrie, à l'heure présente, est une religion aussi
vieille que la religion du Roi sous l'ancienne monarchie.
Ici, je ne veux pas entrer dans la discussion, à propos des conversations
rapportées dans le dernier volume, que du reste M. Renan déclare n'avoir
pas plus lu que les autres, mais j'affirme sur l'honneur,--et les gens qui
me connaissent, pourraient attester qu'ils ne m'ont jamais entendu
mentir,--j'affirme que les conversations données par moi dans les quatre
volumes, sont, pour ainsi dire, des sténographies, reproduisant non
seulement les idées des causeurs, mais le plus souvent leurs expressions,
et j'ai la foi, que tout lecteur désintéressé et clairvoyant, en me lisant,
reconnaîtra que mon désir, mon ambition a été de faire _vrais_, les hommes
que je portraiturais, et que pour rien au monde, je n'aurais voulu leur
prêter des paroles qu'ils n'auraient pas dites.
M. Renan me traite de «monsieur indiscret». J'accepte le reproche et je
n'en ai nulle honte,--d'autant plus que mes indiscrétions ne sont pas des
divulgations de la vie privée, mais tout bonnement, des divulgations de la
pensée et des idées de mes contemporains;--des documents pour l'histoire
intellectuelle du siècle. Oui, je le répète, je n'en ai nulle honte, car
depuis que le monde existe, les mémoires un peu intéressants n'ont été
faits que par des indiscrets, et tout mon crime est d'être encore vivant,
au bout de vingt ans qu'ils ont été écrits--ce dont humainement je ne puis
avoir de remords.
* * * * *
_Jeudi 30 octobre_.--Lefebvre de Behaine vient déjeuner, et me remercie
d'avoir accepté d'être le témoin du mariage de son fils.
Et l'on cause de la cherté du mariage à la Nonciature apostolique et
ailleurs, et il me raconte qu'à son mariage, sa belle-mère se plaignant
de cette cherté à l'abbé, avec lequel elle réglait la cérémonie, l'abbé
lui avait répondu: «Oh! madame, ce serait encore plus cher, si au lieu de
marier votre fille, vous la faisiez enterrer!»
* * * * *
_Dimanche 9 novembre_.--Cette vénération des jeunes littérateurs pour la
littérature, prenant des personnages et des décors dans le passé, cette
vénération qui leur fait préférer SALAMMBÔ à MADAME BOVARY, a pour moi
quelque chose de l'admiration respectueuse des gens des secondes galeries,
pour les pièces de théâtre ayant pris les personnages et les décors de
notre ancienne monarchie.
* * * * *
_Dimanche 23 novembre_.--Par un temps à ne pas mettre un chien dehors, me
voici à cinq heures en bas de mon lit, et bientôt dans le chemin de fer de
Rouen, avec Zola, Maupassant, etc., etc.
Je suis frappé, ce matin, de la mauvaise mine de Maupassant, du
décharnement de sa figure, de son teint briqueté, du caractère _marqué_,
ainsi qu'on dit au théâtre, qu'a pris sa personne, et même de la fixité
maladive de son regard. Il ne me semble pas destiné à faire de vieux os.
En passant sur la Seine, au moment d'arriver à Rouen, étendant la main
vers le fleuve couvert de brouillard, il s'écrie: «C'est mon canotage là
dedans, le matin, auquel je dois ce que j'ai aujourd'hui!»
Visite à Lapierre malade dans son lit, et de là déjeuner chez le maire.
Dehors, toujours de la bruine, de la pluie et du vent, le temps ordinaire
des inaugurations à Rouen, et là dedans, une population tout à fait
indifférente à la cérémonie qui se prépare, et prenant tous les chemins
qui n'y mènent pas. En tout une vingtaine de Parisiens dans les lettres
et le reportage, et une fête avec tente pour les autorités, et musique de
foire, comme pour les comices agricoles de MADAME BOVARY.
D'abord une promenade dans le musée, à travers des manuscrits de Flaubert,
sur lesquels est penchée une députation de collégiens, puis enfin
l'inauguration du monument pour de vrai.
Diable, moi qui ne peux lire, chez moi, une page de ma prose à deux ou
trois amis, sans un tremblement dans la voix, je l'avoue, je suis plein
d'émotion, et crains que mon discours ne s'étrangle dans mon larynx, à la
dixième phrase.
Messieurs,
Après notre grand Balzac, le père et le maître à nous tous, Flaubert a
été l'inventeur d'une réalité, peut-être aussi intense que celle de son
précurseur, et incontestablement d'une réalité plus _artiste_, d'une
réalité qu'on dirait obtenue comme par un objectif perfectionné, d'une
réalité qu'on pourrait définir du _d'après nature_ rigoureux, rendu par
la prose d'un poète.
Et pour les êtres, dont Flaubert a peuplé le monde de ses livres, ce monde
fictif à l'apparence réelle, l'auteur s'est trouvé posséder cette faculté
créatrice, donnée seulement à quelques-uns, la faculté de les créer, un
peu à l'instar de Dieu. Oui, de laisser après lui des hommes et des femmes
qui ne seront plus pour les vivants des siècles à venir, des personnages
de livres, mais bien véritablement des morts, dont on serait tenté de
rechercher une trace matérielle de leur passage sur la terre. Et il me
semble qu'un jour, en ce cimetière aux portes de la ville, où notre ami
repose, quelque lecteur, encore sous l'hallucination attendrie et pieuse
de sa lecture, cherchera distraitement aux alentours de la tombe de
l'illustre écrivain, la pierre de Madame Bovary.
Dans le roman Flaubert n'a pas été seulement un peintre de la
contemporanéité, il a été un résurrectionniste, à la façon de Carlyle et
de Michelet, des vieux mondes, des civilisations disparues, des humanités
mortes. Il nous a fait revivre Carthage et la fille d'Hamilcar, la
Thébaïde et son ermite, l'Europe moyenageuse et son Julien l'Hospitalier.
Il nous a montré, grâce à son talent descriptif, des localités, des
perspectives, des milieux que, sans son évocation magique, nous ne
connaîtrions pas.
Mais permettez-moi d'aimer surtout, avec tout le monde, le talent
de Flaubert dans MADAME BOVARY, dans cette monographie de génie de
l'_adultère bourgeois_, dans ce livre absolu, que l'auteur jusqu'à
la fin de la littérature, n'aura laissé à refaire à personne.
Je veux encore m'arrêter un moment, sur ce merveilleux récit, sur cette
étude apitoyée d'une humble âme de peuple qui a pour titre: UN COEUR
SIMPLE.
En votre Normandie, Messieurs, au fond de ces antiques armoires, qui sont
la resserre du linge, et de ce qu'a de précieux le pauvre monde de chez
vous, quelquefois vos pêcheurs, vos paysans, sur les panneaux intérieurs
de ces armoires, d'une maladroite écriture tracée par des doigts gourds,
mentionnent un naufrage, une grêle, une mort d'enfant, enfin une vingtaine
de grands et de petits événements: l'histoire de toute une misérable
existence. Cet envers écrit de leurs armoires, c'est l'ingénu _Livre de
raison_ de ces pauvres hères. Or, Messieurs, en lisant UN COEUR SIMPLE,
j'ai comme la sensation de lire une histoire qui a pris à ces tablettes
de vieux chêne, la naïveté et la touchante simplesse, de ce qu'ont écrit
dessus, votre paysan et votre pêcheur.
Maintenant qu'il est mort, mon pauvre grand Flaubert, on est en train
de lui accorder du génie, autant que sa mémoire peut en vouloir... Mais
sait-on, à l'heure présente, que de son vivant la critique mettait une
certaine résistance à lui accorder même du talent. Que dis-je «résistance
à l'éloge»!... Cette vie remplie de chefs-d'oeuvre, lui mérita, quoi? la
négation, l'insulte, le crucifiement moral. Ah! il y aurait un beau livre
vengeur à faire de toutes les erreurs et de toutes les injustices de la
critique, depuis Balzac jusqu'à Flaubert. Je me rappelle un article d'un
journaliste politique, affirmant que la prose de Flaubert déshonorait
le règne de Napoléon III, je me rappelle encore un article d'un journal
littéraire, où on lui reprochait un _style épileptique_,--vous savez
maintenant, ce que cette épithète contenait d'empoisonnement pour l'homme
auquel elle était adressée.
Eh bien, sous ces attaques, et plus tard dans le silence un peu voulu qui
a suivi, renfonçant en lui l'amertume de sa carrière, et n'en faisant
rejaillir rien sur les autres, Flaubert est resté bon, sans fiel contre
les heureux de la littérature, ayant gardé son gros rire affectueux
d'enfant, et cherchant toujours chez les confrères ce qui était à louer,
et apportant à nos heures de découragement littéraire, la parole qui
remonte, qui soulève, qui relève, cette parole d'une intelligence amie
dont nous avons si souvent besoin, dans les hauts et les bas de notre
métier. N'est-ce pas, Daudet? N'est-ce pas, Zola? N'est-ce pas,
Maupassant? qu'il était bien ainsi, notre ami?--et que vous ne lui
avez guère connu de mauvais sentiments que contre la trop grosse bêtise?
Oui, il était foncièrement bon, Flaubert, et il pratiqua, je dirais,
toutes les vertus bourgeoises, si je ne craignais de chagriner son ombre
avec ce mot, sacrifiant un jour sa fortune et son bien-être à des intérêts
et à des affections de famille, avec une simplicité et une distinction,
dont il y a peu d'exemples.
Enfin, Messieurs, en ce temps où l'argent menace d'_industrialiser_ l'art
et la littérature, toujours, toujours, et même en la perte de sa fortune,
Flaubert résista aux tentations, aux sollicitations de cet argent; et il
est peut-être un des derniers de cette vieille génération de désintéressés
travailleurs, ne consentant à fabriquer que des livres d'un puissant
labeur et d'une grande dépense cérébrale, des livres satisfaisant
absolument leur goût d'art, des livres d'une mauvaise vente payés par
un peu de gloire posthume.
Messieurs,
Cette gloire, afin de la consacrer, de la propager, de la répandre, de lui
donner en quelque sorte une matérialité, qui la fasse perceptible pour le
dernier de ses concitoyens, des amis de l'homme, des admirateurs de son
talent, ont chargé M. Chapu, le sculpteur de tant de statues et de bustes
célèbres, du bas-relief en marbre que vous avez sous les yeux, ce monument
où le statuaire, dans la sculpture de l'énergique tête du romancier, et
dans l'élégante allégorie de la Vérité prête à écrire le nom de Gustave
Flaubert sur le livre d'Immortalité, a apporté toute son habileté, tout
son talent. Ce monument d'art, le comité de souscription l'offre par mon
intermédiaire à la ville de Rouen, et le remet entre les mains de son
maire.
* * * * *
Eh bien, non, ça s'est passé mieux que je ne croyais, et ma voix s'est
fait entendre jusqu'au bout, dans une bourrasque impétueuse qui me collait
au corps ma fourrure, et me cassait sous le nez les pages de mon
discours,--car l'orateur ici est un harangueur de plein air;--mais mon
émotion, au lieu de se faire aujourd'hui dans la gorge, m'était descendue
dans les jambes, et j'ai éprouvé un _trémolo_ qui m'a fait craindre de
tomber, et m'a forcé à tout moment de changer de pied, comme appui.
Puis après moi, un discours plein de tact du maire, et après le maire, un
discours d'un académicien de l'Académie de Rouen, à peu près vingt-cinq
fois plus long que le mien, et contenant tous les clichés, tous les
lieux communs, toutes les expressions démodées, toutes les _homaiseries_
imaginables: un discours qui le fera battre par Flaubert, le jour de la
résurrection.
Maintenant, pour être franc, le monument de Chapu est un joli bas-relief
en sucre, où la Vérité a l'air de faire ses besoins dans un puits.
À la fin du déjeuner chez le maire, Zola m'avait tâté pour une
réconciliation avec Céard, et je lui avais répondu, songeant combien cette
brouille gênait les Daudet père et fils, et même combien c'était embêtant
pour nous deux, de nous faire, dans des milieux amis, des têtes de chiens
de faïence; je lui avais répondu que j'étais tout prêt à me réconcilier,
et la cérémonie terminée, quand Céard est venu me complimenter, nous nous
sommes embrassés devant le médaillon de Flaubert, rapprochés l'un de
l'autre, comme par l'entremise de son ombre.
Or, la cérémonie finie, il est trois heures et demie, et la pluie redouble
et le vent devient une trombe. D'un lunch, dont Maupassant nous a fait
luire l'offre, tout le trajet du chemin de fer de ce matin, il n'est plus
question, avec la disparition de l'auteur normand chez un parent. Il faut
s'enfermer avec Mirbeau et Bauër, et prendre un grog, qui dure les deux
heures que nous avons à attendre le dîner.
Enfin, Dieu merci, six heures sont sonnées, et nous voilà attablés chez
Mennechet, autour d'un dîner, ni bon ni mauvais, dont le plat officiel,
est toujours le fameux canard rouennais: plat pour lequel je n'ai qu'une
assez médiocre estime.
Mais c'est un dîner amusant par le vagabondage de la conversation, qui va
de l'envahissement futur du monde par la race chinoise, à la guérison de
la phtisie par le docteur Koch; qui va du voyageur Bonvalot, au vidangeur
de la pièce pornographique de Maupassant: FEUILLE DE ROSE, jouée dans
l'atelier Becker; qui va de l'étouffement des canards, à l'écriture des
asthmatiques, reconnaissable aux petits points dont elle est semée, et
faits par les tombées de la plume, pendant les étouffements de l'écrivain:
causerie à bâtons rompus, dont les causeurs verveux sont, le jeune
rédacteur du _Nouvelliste_, l'auteur d'UN MÉNAGE D'ARTISTE, joué au
Théâtre-Libre, et le notaire penseur, l'auteur du TESTAMENT D'UN MODERNE.
* * * * *
_Samedi 29 novembre_.--Ce soir, à dix heures, lecture chez Antoine de la
FILLE ÉLISA, qu'Ajalbert lit très bien, et qui met vraiment une grande
émotion au coeur du monde, qui se trouve là. C'est Antoine qui fait
l'avocat, Janvier, ce jeune acteur plein de talent qui fait le pioupiou
mystique, et une Hongroise tombée à Paris, et qui n'a joué que du
Shakespeare, qui fait la fille Élisa.
* * * * *
_Vendredi 5 décembre_.--Pélagie me parlait ce matin d'une pauvre famille
bourgeoise d'ici, de la famille d'un inspecteur des eaux, dont la fille
aînée mourante, après avoir vu mourir de la poitrine trois de ses frères
et soeurs, disait à sa mère, lui parlant du jour de sa mort: «Tu seras
aussi morte que moi, ce jour-là... oui, tu ne sauras, où donner de la
tête!» Et elle se mettait à lui préparer les lettres de faire part,
qu'elle aurait à envoyer,
Pélagie ajoutait que la mère, à force d'avoir pleuré dans sa vie, avait
les yeux d'un violet particulier, d'un violet ressemblant à certaines
petites figues du Midi.
* * * * *
_Lundi 8 décembre_.--Grand étonnement ce matin. Je disais hier à Daudet:
«Je ferais appel aux souvenirs de tous les dîneurs de Magny, que j'ai la
conviction que tous, en se disant entre eux à voix basse: ce que Goncourt
rapporte des propos de Renan, est de la pure sténographie,--déclareraient
tout haut que Renan n'a pas dit un mot de ce que j'ai imprimé!» Et voici
que, ce matin, d'un interview avec Berthelot, l'ami intime de Renan, il
résulte pour les gens qui savent lire entre les lignes, que je n'ai pas
menti tant que cela. Et je lis dans le _Figaro_, un article de Magnard,
qui, en blâmant indulgemment mes indiscrétions, déclare que mon Journal
_sue l'authenticité_.
Dans ces luttes intellectuelles qui vous retirent de la tranquillité de
la vie bourgeoise, qui vous tiennent dans un état d'activité cérébrale
combative, il doit y avoir quelque chose de la griserie dans une vraie
bataille.
* * * * *
_Jeudi 11 décembre_.--Le patinage sur le lac du Bois de Boulogne, au
crépuscule.
Un ciel comme teinté du rose d'un incendie lointain, des arbres
ressemblant à d'immenses feuilles de polypiers violets, une glace mate,
de couleur neutre, sans brillant. Là-dessus, élégamment _déverticalisés_
dans des penchements sur le côté, les silhouettes des noirs patineurs.
Un peintre a rendu merveilleusement ce ciel, ces arbres, cette glace, ces
patineurs: c'est Jonckind.
* * * * *
_Jeudi 18 décembre_.
Chambre étrange: on eût dit qu'elle avait un secret
D'une chose très triste et dont elle était lasse,
D'avoir vu le mystère en fuite dans la glace.
Ces trois vers de Rodenbach, me font parler de la terreur, qu'a des
glaces Francis Poictevin, terreur que Daudet veut qu'il ait empruntée à
Baudelaire, qui l'aurait empruntée à Poë. Là-dessus Rodenbach rappelle
une tradition populaire, qui veut que le diable y fasse parfois voir son
visage. L'un de nous se demande rêveusement, si les morts n'y laissent
pas de leur image, revenant à de certaines heures. Et Daudet compare la
vie vivante de cette chose silencieuse, au silence vivant des étoiles de
Pascal.
* * * * *
_Vendredi 19 décembre_.--J'ai lu ces jours-ci, que l'_Écho de Paris_
est interdit en Allemagne. Cette interdiction m'a tout l'air d'avoir été
amenée par des passages de mon JOURNAL, pendant mon séjour à Munich chez
Lefebvre de Behaine... Est-ce que j'appelle la guerre? Peut-être! Je
suis bêtement chauvin, je l'avoue, et demeure humilié et blessé de
la douloureuse guerre de 1870. Puis pour moi, la France commençant à
Avricourt, n'est plus la France, n'est plus une nation dans des conditions
ethnographiques qui lui permettent de se défendre contre une invasion
étrangère, et j'ai la conviction que fatalement, et malgré tout, il y aura
un dernier duel entre les deux nations: duel qui décidera si la France
redeviendra la France, ou si elle sera mangée par l'Allemagne.
* * * * *
_Samedi 20 décembre_.--Dîner donné par Gallimard, pour l'apparition de
l'édition de GERMINIE LACERTEUX, tirée à trois exemplaires.
Causerie avec le peintre Carrière, qui me tire de sa poche, un petit
calepin, où il me montre une liste de motifs parisiens qu'il veut peindre,
et parmi lesquels, il y a une marche de la foule parisienne, cette
ambulation particulière, que j'ai si souvent étudiée d'une chaise d'un
café du boulevard, et dont il veut rendre les anneaux, semblables pour
lui aux anneaux d'une chaîne.
* * * * *
_Dimanche 21 décembre_.--Duret contait aujourd'hui au _Grenier_, qu'il
avait assisté au Japon à une représentation des FIDÈLES RONINS, où les
quarante-cinq ronins, tout couverts de sang, traversaient la salle dans
toute sa longueur, sur un petit praticable établi au-dessus des Japonais
assis à terre, et que le passage à travers la salle de ces guerriers
ensanglantés, était d'un effet terrible.
* * * * *
_Mardi 23 décembre_.--Oui, une seule fois dans le décor, la répétition de
l'acte du Tribunal de la FILLE ÉLISA, et encore avec un tas de choses qui
manquent, et sans les bancs, qui doivent être faits, et peints, et séchés
à la lampe, demain matin. C'est effrayant, la confiance d'Antoine dans la
réussite des choses théâtrales, ainsi improvisées.
* * * * *
_Vendredi 26 décembre_.--Première de la FILLE ÉLISA. L'enfant donné
aux cochons, du _Conte de Noël_ qui précède la pièce d'Ajalbert, et
plus encore la sempiternelle répétition d'un chant sur les cloches et
clochettes de la nuit adoratrice, mettent la salle dans une exaspération
telle, qu'Antoine rentre deux ou trois fois dans sa loge, nous disant:
«Je n'ai jamais vu une salle pareille!»
Bon! après la réussite de la répétition générale, après cette assurance
d'un succès, nous voici menacés d'un _four_. Et nous allons, Ajalbert et
moi, très nerveux prendre un verre de chartreuse, au café voisin, où je
dis à l'auteur de la pièce: «Avec ce public, n'en doutez pas un moment,
le premier acte va être _emboîté_, et la seule chance que nous puissions
avoir, c'est qu'Antoine relève la pièce au second acte.»
Au lever de la toile, je suis au fond d'une baignoire, où j'ai devant moi,
des jeunes gens qui commencent à pousser des oh! et des ah! aux vivacités
de la première scène. Mais aussitôt, ils se taisent, ils se calment, et je
les vois bientôt applaudir comme des sourds.
Nau est l'actrice qu'on pouvait rêver pour ce rôle. Elle est bien
_filliasse_ au premier acte, et bellement et modernement tragique au
troisième. Janvier est le vrai séminariste en pantalon garance. Et la
petite Fleury est toute pleine de gaîté et d'entrain, dans son rôle de
Marie _Coup de Sabre_. Antoine se montre un acteur tout à fait supérieur.
C'est de lui, dont Rodenbach traversant hier le boulevard, avait entendu
un monsieur qui avait assisté à la répétition, disant à un autre: «À
l'heure actuelle, il n'y a pas au Palais, un avocat foutu de plaider une
cause, comme Antoine a plaidé hier.»
Dans le couloir, j'ai entendu une phrase typique: «Ce n'est pas du théâtre,
mais c'est très intéressant!» Non ce n'est plus du vieux théâtre, c'est
du théâtre nouveau! Au fond, j'ai vu rarement applaudir sur un théâtre un
acte, comme j'ai vu applaudir la Cour d'Assises. Incontestablement la
FILLE ÉLISA est un des gros-succès du Théatre-Libre.
* * * * *
_Samedi 27 décembre_.--Le soir, à l'OBSTACLE, Mirbeau me dit avec un
accent de sincérité, que jamais au spectacle, il n'a été touché, comme il
l'a été par la FILLE ÉLISA, que jamais il n'a perçu un sentiment de pitié,
descendre sur une salle, comme dans cette pièce.