* * * * *
_Dimanche 26 janvier_.--Tissot nous contait ce soir, chez Daudet, qu'il
avait été au moment d'acheter 7 000 francs, une petite montagne près de
Jérusalem, et d'y bâtir un atelier, où il aurait imprimé et gravé son
livre: un atelier, qui, disait-il, serait devenu un atelier d'art
religieux, en même temps qu'une colonie française, faisant revivre
l'influence de notre pays dans les lieux saints.
Là-dessus Tissot déplore un grand charme de Jérusalem, en train de se
perdre. La ville était bâtie en pierre rose, qui la faisait paraître
couleur de chair, et cette pierre est remplacée, à l'heure présente, par
de la brique et de la tuile de Marseille d'une horrible couleur rouge de
Saturne, rouge vilainement orangé.
Et l'on parle du costume des peuples antiques, du drapement de leurs corps
dans des morceaux d'étoffes carrés, sans coupe appropriée à la forme des
membres, et pour ainsi dire, sans attaches: l'apparition du bouton n'ayant
eu lieu que dans des vêtements non drapés, dans les vestes des Perses
et des Mèdes. À ce sujet, il raconte qu'à Port-Saïd, il a vu, caché, la
toilette d'une colonie de femmes indiennes, embarquée pour je ne sais
où, et dont l'adhésion des vêtements au corps, obtenue comme au moyen
d'épingles, était faite absolument par l'art du drapement, et cet art
de fermeture sans épingles, sans boutons, sans noeuds de cordon s'étend
jusqu'aux pantalons des hommes, ces pantalons simplement drapés, que le
prince Louis retrouvait encore ces temps-ci au Japon.
Un moment il est question de la personnalité du talent, et de la répulsion
que cette personnalité rencontre chez les imbéciles. À ce propos Daudet
raconte ceci: Belot lui parlait d'un certain dîner Dentu, dont faisaient
partie, Boisgobey, Élie Berthet, etc., lui disant qu'il entendrait là
des choses qui pourraient lui servir, et le poussait vivement à en faire
partie. À quelque temps de là, rencontrant Belot, et le souvenir du dîner
Dentu se réveillant chez lui, Belot à sa demande s'il en était, lui
répondait: «Tu as été _retoqué_, on t'a trouvé un talent trop personnel!»
* * * * *
_Mardi 28 janvier_.--Aujourd'hui, Burty vient pour ce déjeuner qu'il m'a
demandé, et il arrive de bonne heure, comme à un rendez-vous désiré, et
depuis longtemps attendu. Il va mieux, merveilleusement mieux, mais au
fond, il a une pauvre figure ruinée, avec dessus des rougeurs et des
pâleurs d'un sang bien appauvri. À ma demande, s'il travaille, il hésite
d'abord, puis me dit que oui, qu'il travaille au lit, les longues heures
qu'il ne dort pas, ajoutant bientôt que malheureusement, le matin,
les _mots à couleur_, les _sonorités_ qu'il a trouvées,--ce sont ses
expressions,--c'est délavé, éteint.
La conversation va au Japon, aux impressions, aux images obscènes qu'il
m'affirme ne plus venir en Europe, parce que, au moment où le pays a été
ouvert aux étrangers, ils ont acheté ces images avec des moqueries et des
mépris publics pour la salauderie des Japonais, et que le gouvernement a
été blessé, a fait rechercher ces images, et les a fait brûler. Maintenant
ces images ne seraient pas, comme on l'a cru jusqu'ici, des images à
l'usage des maisons de prostitution, elles seraient destinées à faire
l'éducation des sens des jeunes mariés; et dans un volume, illustré par
la fille d'Hokousaï, racontant le mariage et ses épisodes, on voit roulée
prés du lit des jeunes époux, une série de _makimono_ qui doivent être une
collection de ces images. Il y a quelques années Nieuwerkerke me parlait
d'une série de tableaux érotiques, qui avaient eu pour but d'allumer,
lors de son mariage, les sens du roi Louis XV, tableaux que j'avais déjà
trouvés signalés dans Soulavie.
Je l'emmène voir mon buste de Lenoir, et en revenant, il remonte chez moi,
et je sens qu'il a toutes les peines à s'en aller, pris d'un bonheur
presque enfantin à causer avec moi. Et je dois le dire, j'éprouve un
espèce de _revenez-y_ d'amitié pour l'homme redevenu affectueux, comme
aux premiers jours de notre liaison. Enfin il se lève avec effort de son
fauteuil, et passant la porte me jette d'une voix caline: «Vous
m'inviterez une autre fois encore, hein?»
* * * * *
_Jeudi 30 janvier_.--Daudet me dit à un moment de la soirée, où je suis
assis à côté de lui: «Je crois décidément avoir trouvé la formule: le
livre c'est pour l'individu, le théâtre c'est pour la foule... et à la
suite de cette formule, vous voyez d'ici les déductions.»
Il y avait à dîner les Lafontaine, et la voix de Victoria Lafontaine,
demeurée très jeunette, restée la voix fraîchement musicale de la fillette
honnête, me donne une singulière hallucination. Ne prêtant pas d'attention
au sens de ses paroles, j'ai deux ou trois fois, la sensation de
l'entendre rejouer HENRIETTE MARÉCHAL.
* * * * *
_Vendredi 31 janvier_.--Je m'amuse, je crois l'avoir déjà écrit, à faire
une collection de menus objets d'art de la vie privée du XVIIIe siècle, et
d'objets spécialement à l'usage de la femme. Parmi ceux-ci, les montres,
ces petits chefs-d'oeuvre de l'art industriel avec les délicates
imaginations de leur riche décor, sont parmi les bibelots que j'aime le
mieux. Et les regardant aujourd'hui, et les voyant: l'une arrêtée à 6
heures et quart; une autre à 9 heures; une autre à midi et demie: ces
heures m'intriguent; je me demande, si ces heures sont des heures
tragiques dans la vie de celles qui les ont possédées, et si elles
racontent un peu de la malheureuse histoire intime de ces femmes.
* * * * *
_Samedi 1er février_.--Une après-midi, passée avec les Daudet, chez Tissot.
À notre entrée le bruit terrestrement céleste d'un orgue-mélodium, dont
joue l'artiste, et pendant qu'il vient à notre rencontre, les regards
soudainement attirés par un trou illuminé, devant lequel est une aquarelle
commencée; un trou fait dans l'ouverture d'une étoffe jouant la toile
levée d'un théâtre d'enfant, et dans lequel se voit figurée par de petites
maquettes, une scène de la Passion, éclairée par une lumière semblable aux
lueurs rougeoyantes éclairant un Saint-Sépulcre, le soir du Vendredi Saint.
Puis aussitôt commence le défilé des cent vingt-cinq gouaches, dont Tissot
fait le boniment à voix basse, comme on parle dans une église, avec
parfois, détonnant dans sa parole religieuse, des mots d'argot parisiens,
disant d'une étude de la Madeleine encore pécheresse: «Vous voyez, elle
est un peu _vannée!_»
Des dessins très exacts, très rigoureux, donnant le cailloutage de ce pays
de montagne, le piétinement des terrains par les troupeaux de moutons, la
verdure émeraudée de l'herbe au printemps, le desséchement violacé des
fonds de torrents, les silhouettes de candélabres des grands oliviers. Il
y a de jolies colorations d'intérieurs aux grandes baies de verre, aux
petits châssis de plomb, entre autres un intérieur d'Hérode avec sa femme.
Un dessin d'un grand caractère est l'interprétation de la parole: «_Vous
suivrez un homme qui porte une Cruche_,»--un homme à la robe jaune,
gravissant au jour tombant, la montée qui contourne le rempart, et qu'en
bas du dessin, un apôtre désigne à un autre.
Il est des dessins d'apparitions dans de curieuses _gloires_ fantastiques,
dans des gloires qui ne pouvaient être entrevues, que par un spirite
faisant de la peinture.
Mais les beaux, les touchants, les remuants dessins, ce sont les dessins
du crucifiement, dessins très nombreux donnant presque, heure par heure,
l'agonie du crucifié en haut du Golgotha, et les affaissements des saintes
femmes, et l'étreinte amoureuse des bras de la Madeleine autour du bois de
la croix.
Et à mesure que le drame se déroule, Tissot s'animant, s'exaltant,
et toujours parlant avec une voix plus basse, plus profonde, plus
religieusement murmurante, prête aux choses représentées, des sentiments,
des idées, des exclamations qui feraient une glose curieuse à joindre aux
Évangiles apocryphes.
Incontestablement cette vie de Jésus en plus de cent tableaux, cette
représentation où se mêle à une habile retrouvaille de la réalité des
milieux, des localités, des races, des costumes, le mysticisme du peintre,
produit à la longue, par le nombre et la lente succession de ces études,
un grand apitoiement, et même fait monter en vous une tristesse, au
souvenir de ce juste, une tristesse attendrie qu'aucun livre ne vous
apporte.
Nous montons, un moment, dans le haut de l'atelier, joliment arrangé dans
le goût anglais. Et dans le crépuscule, avec une voix qui se fait tout à
fait mystérieuse, et des yeux vagues, il nous montre une boule en cristal
de roche, et un plateau d'émail qui servent à des évocations, et où l'on
entend, assure-t-il, des voix qui se disputent. Puis il tire d'une commode,
des cahiers, où il nous montre de nombreuses pages contenant l'historique
de ces évocations, et nous montre enfin un tableau, représentant une femme
aux mains lumineuses, qu'il dit être venue l'embrasser, et dont il a senti
sur sa joue, ses lèvres, des lèvres pareilles à des lèvres de feu.
* * * * *
_Lundi 3 février_.--Ce soir, une jeune fille confessait sa répulsion
et son dégoût pour les danseurs et les valseurs sentant la flanelle
échauffée: flanelle que tous les jeunes gens ont pris l'habitude de
porter en faisant leur service militaire.
* * * * *
_Jeudi 6 février_.--Ce matin, dans ma toilette du matin, tombe Réjane
toute tourbillonnante dans une pelisse rose. Quelle vitalité! quelle
alacrité, il y a chez cette femme! Je lui ai écrit à propos de la pièce
de MONSIEUR BETSY, de Paul Alexis, qu'elle se refuse à jouer, et au sujet
d'une très jolie étude de sa personne, commencée par Tissot, et qu'il
va remonter au grenier, si elle ne revient pas poser. C'est une parole
blagueuse, coupée de rires gamins, et de remuements qui ne peuvent tenir
en place sur sa chaise. Et elle me dit qu'elle trouve bonne la pièce
d'Alexis, mais son rôle détestable, puis qu'il est question de jouer une
seconde pièce de Meilhac après LE DÉCORÉ, qu'elle est une nature franche,
une femme de parole, qu'elle ne veut pas répéter une pièce, qu'après
cinq ou six représentations, on arrêtera, laissant les auteurs le _bec
dans l'eau_. Elle me parle ensuite de reprendre GERMINIE LACERTEUX, et
peut-être de la jouer en Angleterre, où elle me dit qu'elle a un public
à elle.
Descendant l'escalier: «Vous ne savez pas... figurez-vous qu'en venant
chez vous j'ai rencontré un auteur... Connaissez-vous Grenet-Dancourt?...
C'est lui... il m'a parlé d'une pièce pour moi... il l'avait sur lui... je
l'ai fait monter dans ma voiture... Bref, il m'a lu son premier acte en
chemin... il y a bien eu à travers la lecture, quelques cahots... Tenez,
le voilà qui m'attend pour me lire le second acte, en me reconduisant aux
Variétés.» Et elle disparaît en pouffant de rire.
* * * * *
_Dimanche 9 février_.--Aujourd'hui, j'ai donné à Ajalbert l'idée de faire
une pièce de la FILLE ÉLISA, dans ces conditions. Pas la plus petite scène
de la maison de prostitution. Un premier acte, qui est tout bonnement dans
le cimetière abandonné du Bois de Boulogne, l'assassinat du lignard par
la fille. Et le lignard doit être un Dumanet ingénu et mystique, pour la
composition duquel, je lui recommande de se remettre sous les yeux le jeu
et la physionomie de l'acteur Burguet, dans la LUTTE POUR LA VIE.
Le second acte, le clou de la pièce, et dont la connaissance qu'il a du
Palais, m'a fait adresser à lui, Ajalbert, à la fois un littérateur et un
avocat, commence au moment, où le Président dit: «Maître un tel, vous avez
la parole...» C'est donc dans une plaidoirie et une défense d'accusée,
qu'est toute l'exposition de la vie de la femme--et ceci est pour moi une
trouvaille originale--puis la condamnation à mort, comme elle l'est à peu
près dans mon livre.
Le troisième acte est à chercher dans la prison pénitentiaire, mais sans
la mort. Je le verrais volontiers avec cette fin. La femme montée sur un
tabouret, et atteignant le paquet des vêtements de sa vie libre, et lisant
les deux dates de son entrée et de sa sortie, de sa sortie qu'elle sent
être dans un lointain, où elle n'existera plus.
* * * * *
_Jeudi 20 février_.--Mme Gréville me contait, ce soir, que c'était elle,
qui habitant avec son père, le rez-de-chaussée de la maison de Gavarni, au
Point-du-Jour, avait relevé le petit Jean Gavarni, qui était tombé, en se
heurtant à une grosse pierre d'un ancien seuil de la maison, demeurée dans
une allée. Elle avait été assez heureuse pour arrêter son saignement de
nez, mais Mlle Aimée qui était très jalouse d'elle, lui avait repris
l'enfant d'entre les mains, n'avait pas su arrêter le saignement de nez,
quand il était revenu, et le pauvre enfant était mort d'anémie, à la suite
de la perte de tout son sang.
* * * * *
_Samedi 22 février_.--Ah! c'est un miracle que des pièces (LES FRÈRES
ZEMGANNO) si peu jouées dans le décor, si peu réglées, si peu sues,
puissent être représentées, même à la diable, à deux jours de là.
En sortant de la répétition, j'emmène Paul Alexis et Oscar Métenier
dîner chez Maire. Là, entre la poire et le fromage, Métenier me résume
au dessert, les quatre _toilettes de condamnés à mort_, auxquelles il a
assisté comme chien du commissaire de police.
Il décrit très bien le sentiment angoisseux, qu'on éprouve au moment de
l'entrée dans la cellule, et le mouvement qui vous fait instinctivement
porter la main à votre chapeau et vous découvrir, absolument comme devant
un corbillard qui passe, et il ajoute que lui qui était toujours en
jaquette, ce jour-là, sans qu'il s'en rendît compte, revêtait une
redingote.
Il faut dire que cette entrée, est précédée d'un petit quart d'heure, qui
met une grande émotion chez les assistants à l'exécution. L'exécution en
principe devrait être faite à midi: on triche, mais on veut que si ce
n'est pas en plein jour, ce soit au moins au petit jour. Et voici ce
qui se passe. L'heure de l'exécution fixée à ce moment, le directeur de
la Roquette dit aux six personnes, aux six assistants de fondation à
l'exécution, dit en montrant du doigt, la grande horloge de la cour:
«Messieurs, l'exécution est pour 4 heures et demie, il est 4 heures 10
minutes, la toilette est l'affaire de 12 minutes, nous entrerons à 4
heures 18 minutes. Et aussitôt les conversations cessent, l'échange des
idées s'arrête, et chacun redevenu silencieux, les yeux sur l'horloge,
n'a plus d'attention que pour la marche invisible de l'aiguille sur le
cadran, et son troublant rapprochement de la dix-huitième minute.
Il est aussi un effet terrible pour les assistants, c'est que le petit
jour levé dehors, n'éclaire point encore l'intérieur de la prison, et
quand on marche dans ces demi-ténèbres derrière le condamné, et qu'au
moment, où s'il avait les mains libres, il pourrait toucher la porte,
les battants s'ouvrent dans un coup de théâtre, et vous laissent voir
soudainement, dans la clarté froide du matin, les deux montants de la
guillotine, et les yeux grands ouverts de toutes ces têtes de regardeurs,
le spectacle a quelque chose d'inexprimable.
* * * * *
_Mardi 25 février_.--Arrivé de bonne heure aux Menus-Plaisirs, j'assiste
à la pose du premier décor, où machinistes et pompiers mêlés, s'amusent à
faire du trapèze, et à soulever les haltères des FRÈRES ZEMGANNO.
Un premier acte, où l'on n'entend pas un mot, dans l'ouverture des portes,
le remuement des petits bancs, le passage des abonnés,--tous des
cabotins,--venant à la façon des dîneurs qui veulent être remarqués,
venant en retard.
Un second acte très, très applaudi.
Un troisième plus froid, mais encore très applaudi avec de chaleureux
rappels des acteurs.
Moi qui suis resté dans ma baignoire, sans me mêler à la salle, je crois
à un succès. Arrivé dans les coulisses, je vois Métenier plus blême qu'à
l'ordinaire, et Paul Alexis, affalé sur une rampe d'escalier, l'oreille
tendue à la parole de sa femme, qui lui conte qu'un de ses confrères a
passé la soirée à crier, que c'est un _four_. Enfin mes compliments à
Antoine, et mes plaintes sur ce que je ne l'ai pas trouvé assez applaudi
au troisième acte, sont reçus par un: «Ça ne nous regarde pas, nous
faisons notre petite affaire, voilà tout!»
* * * * *
_Mercredi 26 février_.--Un éreintement général de toute la presse. Vitu
déclare que c'est une fumisterie... Revenons à la pièce que je trouve
aussi bien faite, que j'aurais pu la faire moi-même. Et dire que ce
sentiment fraternel qui la remplit, présenté d'une manière si délicate,
si émotionnante, dire que ce moyen d'action sur les coeurs, cette chose
absolument neuve au théâtre, et remplaçant le bête d'amour de toutes les
pièces, aucun critique n'en a signalé l'originalité.
* * * * *
_Jeudi 27 février_,--Comme je parlais hier à Detaille, du récit des
toilettes de condamnés à mort, que m'avait fait l'autre jour Métenier, il
me disait avoir assisté à deux exécutions, et voici quelles avaient été
ses observations. Le condamné, apparaissant au seuil de la porte de la
Roquette, comme une figure de cire, avec son apparence de vie figée, et
dans le silence qu'il appelait formidable, toujours un oiseau qui chante,
et dont le chant est dans ce silence, comme le bourdon de Notre-Dame, et
au loin, au loin, l'entre-claquement imperceptible de branches d'arbres.
* * * * *
_Vendredi 28 février_.--Dans la non-concordance de la critique théâtrale
avec le sentiment sincère du vrai public, il me venait l'idée, si je
tentais encore une fois une grande bataille au théâtre, de faire afficher
au-dessous du titre de la pièce, avec l'indication qu'elle est jouée tous
les soirs, des affiches couvrant les murs de Paris, et ainsi conçues:
«Je m'adresse à l'indépendance du public et lui demande, s'il trouve que
c'est justice, de venir casser comme il l'a fait pour GERMINIE LACERTEUX,
le jugement porté dans les journaux par la critique théâtrale.
«EDMOND DE GONCOURT.»
* * * * *
_Lundi 3 mars_.--Je suis, ce soir, à la première de MONSIEUR BETZY. La
pièce marche très bien. Elle a tout ce qu'il faut pour cela. Elle est
très amusante, et admirablement jouée. Mais il y a contre les auteurs les
mauvaises dispositions de la presse théâtrale, et j'entends au milieu
d'applaudissements frénétiques, un jugeur _chic_ s'écrier: «Ça ne peut pas
avoir de succès!--Pourquoi?» Une cravate blanche entre deux âges, faisant
bassement sa cour à Vitu, lui dit, pendant qu'on sort pour l'entr'acte,
parlant de la pièce: «C'est un monsieur qui marche contre un mur, et qui
met le pied dans tout ce qu'il trouve!» Oh! les propos de corridors, la
belle collection de haineuses imbécillités qu'il y aurait à ramasser.
* * * * *
_Mercredi 5 mars_.--Descaves, accompagné de sa femme, vient me voir
aujourd'hui. Il craint que les choses soient en train de mal tourner pour
lui. Il lui est revenu, que le parquet n'étant pas sûr d'obtenir une
condamnation sur les attaques à l'armée, va faire porter tout son effort
sur l'outrage aux bonnes moeurs. Et un de ses avocats lui demandant
combien il comptait avoir de prison, et comme il lui répondait: «Trois
mois,» l'avocat lui disait: «Triplez au moins, vous aurez un an!» Et il
est à la fois triste et irrité, déclarant que l'injustice l'exaspère, et
qu'il n'y a aucune raison pour le condamner, quand on ne poursuit ni un
tel, ni un tel.
* * * * *
_Mercredi 12 mars_.--«Qu'est-ce que vous faites dans ce moment-ci?» dis-je
à l'auteur de la BÊTE HUMAINE, qui vient s'asseoir dans la soirée, à côté
de moi:
--«Mais rien... je ne puis pas décidément m'y mettre... Puis l'Argent,
c'est tellement vaste, que je ne sais par quel bout le prendre... et les
documents de ce livre, pour les trouver, pour savoir où il faut frapper,
je suis embarrassé plus que jamais je ne l'ai été... Ah! je voudrais en
avoir fini de ces trois derniers livres... Après l'Argent, oui, viendra la
Guerre, mais ce ne sera pas un roman, ce sera la promenade d'un monsieur à
travers le Siège et la Commune... Au fond le livre qui me parle, qui a un
charme pour moi, c'est le dernier, où je mettrai en scène un savant...
Ce savant, je serais assez tenté de le faire d'après Claude Bernard, avec
la communication de ses papiers, de ses lettres... Ce sera amusant... je
ferai un savant marié avec une femme rétrograde, bigote, qui détruira ses
travaux, à mesure qu'il travaille.
--Et après, que ferez-vous?
--Après, il serait plus sage de ne plus faire de livres... de s'en aller
de la littérature... de passer à une autre vie, en regardant l'autre comme
finie...
--Mais l'on n'a jamais ce courage.
--C'est bien possible!»
* * * * *
_Vendredi 14 mars_.--Un gouvernement, auquel il y aurait à demander un peu
plus d'honnêtes gens dans le ministère et un peu plus de police dans la
rue: c'est le gouvernement d'aujourd'hui. Boisgobey, me parlant du gâtisme
d'un de nos confrères, le comparait à un ver de latrine particulier à
l'Afrique, et dont sa maîtresse, dans ce pays, ne pouvait prononcer le nom
arabe, sans cracher à terre.
* * * * *
_Samedi 15 mars_.--Ce soir, une dépêche de Descaves, où il y a ce seul
mot: _Acquitté_.
* * * * *
_Dimanche 16 mars_.--On est aujourd'hui, chez moi, tout à la joie et à
la surprise de l'acquittement de Descaves, car le jury était presque
uniquement composé de vieilles barbes grises, de gens qui avaient été
militaires, du temps qu'on se rachetait; heureusement que le ministère
public a été au-dessous de tout, et Tézenas très habile... Le pauvre
Geffroy était des applaudisseurs qui auraient pu avoir deux ans de prison.
Ah! les professions libérales! Descaves nous disait avoir été acquitté
par onze voix, des voix de quincailliers, de charcutiers, etc., mais
il y avait dans le jury un sculpteur, et le sculpteur a été pour la
condamnation.
* * * * *
_Dimanche 23 mars_.--Ce jeune souverain allemand, ce névrosé mystique, ce
passionné des drames _religioso-guerriers_ de Wagner, cet endosseur en
rêve de la blanche armure de Parsifal, avec ses nuits sans sommeil, son
activité maladive, la fièvre de son cerveau, m'apparaît comme un souverain
bien inquiétant dans l'avenir.
* * * * *
_Lundi 24 mars_.--Au fond, les financiers ne sont que des voleurs, mais
des voleurs qui ont acheté près du gouvernement le droit de voler.
* * * * *
_Vendredi 28 mars_.--Dîner des _Spartiates_. On parle des usuriers, qui
sont pour la plupart des valets de chambre de grandes maisons, et un
joueur de la société affirme qu'il n'y en a plus, que lui et ses amis les
ont ruinés, et qu'à l'heure qu'il est, un homme qui fait dans la nuit
une perte au jeu de dix mille francs, ne peut pas trouver à se les faire
prêter. Et c'est pour lui, l'occasion de parler de la partie du Cercle
impérial, du temps où on pouvait dire qu'une chaise, pendant une heure,
coûtait trente mille francs. Puis on cause de l'insurrection probable
que soulèvera en Algérie le droit de suffrage, donné par Crémieux aux
israélites de là-bas, et l'Afrique amène le comte Borelli à nous
entretenir de la Légion étrangère.
Il est intéressant sur l'anonymat des enrôlés de cette légion dont
la patrie, le nom, les antécédents sont indécis, vagues, et laissés
volontairement vagues. Il peint l'enrôlement, où on demande à l'enrôlé
d'où il est, et où on écrit son lieu de naissance, sans y croire, où on
lui demande son nom, et où il donne dix fois sur cent, le nom de Weber ou
de Meyer, et où on lui dit: «Non, il y en a trop, tu t'appelleras Martin
ou Lafeuille»: enrôlement où l'on n'écoute pas ce que l'enrôlé raconte de
sa vie antérieure.
Pauvres diables au passé louche, qui font marché avec la dure existence,
la _ficelle_, la mort, mercenaires aux grands yeux bleus, qui n'ayant
plus d'intérêt dans l'existence, se prennent de tendresse comme pour
une maîtresse, se prennent de tendresse pour leur élégant capitaine,
caracolant sur son petit cheval, une rose à la bouche.
* * * * *
_Samedi 5 avril_.--Dîner chez Hennique. Un petit intérieur gentiment
arrangé, avec de la japonaiserie amusante, et où sont accrochées aux
murs quelques esquisses de Chéret, de Forain. Une jolie petite fille,
et une charmante belle-soeur, qui a la voix et le rire de sa soeur à
s'y méprendre.
* * * * *
_Jeudi 10 avril_.--Autrefois il y avait un effort chez les pastellistes
pour représenter le charme, l'esprit, le sourire d'une figure de femme;
à présent on dirait que nos pastellistes en faveur, avec leurs roses
d'engelures et leurs violets plombés, ne veulent exprimer que
l'éreintement, l'ahurissement, le barbouillage de coeur, enfin tous
les malaises physiques et moraux d'une physionomie de femme.
* * * * *
_Mercredi 16 avril_.--Hier, j'ai été prié de présider le banquet, donné
à Chéret par ses sympathiques, à l'occasion de sa décoration. Ils sont
vraiment des enfants gâtés ces peintres, ces sculpteurs. Pour boire à la
gloire du décoré, il y avait cent vingt littérateurs presque illustres.
Et j'ai fait mon premier discours qui n'a pas été long:
«Je bois au premier peintre du mur parisien, à l'inventeur de l'art dans
l'affiche.»
L'homme, il faut le dire, est tout à fait charmant. Il a dans l'amabilité,
une espèce de bonne amitié calme, tout à fait séduisante.
* * * * *
_Jeudi 17 avril_.--Sans un constant feuilletage des impressions japonaises,
on ne peut vraiment se faire à l'idée, que dans ce pays d'art naturiste,
le portrait n'existe pas, et que jamais la ressemblance de la figure n'est
reproduite dans sa vérité, et qu'à moins d'être comique ou théâtralement
dramatique, la représentation d'un visage d'homme ou de femme est toujours
hiératisée, et faite de ces deux petites fentes pour les yeux, de ce trait
aquilin pour le nez, de ces deux espèces de pétales de fleurs pour la
bouche.
* * * * *
_Vendredi 18 avril_.--En ce temps tout pratique, un groupe de Français
intelligents devrait afficher ce programme aux prochaines élections:
«Nous nous foutons de la Légitimité, de l'Orléanisme, de l'Impérialisme,
de la République opportuniste, radicale, socialiste;--ce que nous
demandons, c'est un gouvernement de n'importe quelle couleur au rabais:
le gouvernement qui s'engagerait dans une soumission cachetée, à gouverner
la France au plus bas prix.»
* * * * *
_Dimanche 20 avril_.--Montegut, le peintre passionné de musique, est allé,
avec une bande de _dilettantes_, exécuter du Wagner dans la forêt de
Fontainebleau, la nuit, sur des partitions éclairées par des bougies,
tenues par les jeunes et jolies filles de Risler, et c'est un plaisir
de l'entendre parler du _velours_ de la musique, en plein air, sous des
sapins.
* * * * *
_Mercredi 23 avril_.--Ce matin, mon marchand de vin parlant de la qualité
inférieure des vins de cette année, m'affirme qu'indépendamment de toutes
les maladies spéciales, particulières à la vigne en ce siècle, la vigne
non malade, qu'elle soit ancienne ou replantée, est attaquée d'anémie,
ainsi que toute la végétation. La terre de notre vieux globe, serait
décidément fatiguée, usée, brûlée.
Défiez-vous de vos yeux, quand ils sont artistes. Ils commencent par avoir
la religion d'un ton, par exemple _feuille de rose dans du lait_ (Boucher);
_peau de lièvre_ (Chardin); _lie de vin_ (Delacroix). Puis, c'est la
religion encore plus bêtement fanatique d'une coloration _sang de boeuf_
ou _foie de mulet_, dans une poterie, et l'on arrive à aimer cela, mieux
qu'une forte pensée, qu'une belle phrase.
* * * * *
_Dimanche 27 février_.--Aujourd'hui Rodenbach parle ingénieusement de
la page imprimée du livre, qui, avec les combinaisons des interlignes,
des à la ligne, des capitales, des italiques, etc., etc., est arrivée
à l'arrangement artistique et, comme il le dit, à l'_orchestration_ de
l'affiche.
La manifestation du premier mai fait causer du mouvement nihilo-socialiste
actuel, où il n'y a aucun plan de reconstitution d'une nouvelle société,
mais où il n'y a que la volonté de faire table rase de la vieille, et
laisser la nouvelle se faire toute seule. À ce propos quelqu'un cite la
phrase que j'ai écrite dans IDÉES ET SENSATIONS, sur le remplacement,
comme agents de destruction dans les sociétés modernes, des Barbares par
les ouvriers.
À dîner, Léon Daudet qui vient de quitter Drumont, nous dit qu'il se croit
empoisonné par les juifs, et que depuis trois jours, où il a bu un verre
d'eau dans une réunion électorale, il a été pris de vomissements et que le
marquis de Morès est dans le même cas que lui.
* * * * *
_Mercredi 30 avril_.--On ne croit pas qu'il y aura quelque chose demain,
mais il faut toujours tenir compte de l'imprévu... Ce qu'il y a de positif,
c'est que le commissaire de police est venu prévenir la princesse de ne
pas sortir.
Dans la rue deux blagueurs dont l'un dit à l'autre: «Tu sais, tous ceux
qu'on ramassera demain... on leur coupera le prépuce... et on les
relâchera!»
* * * * *
_Jeudi 1er mai_.--Une journée, où dans le silence plus grand que celui des
autres jours, on tend l'oreille à des bruits de fusillade... on n'entend
rien... alors la pensée va à Vienne, à Berlin, à Saint-Pétersbourg, à
toutes les capitales de l'Europe, où se fait la promenade hostile à la
pièce de cent sous.
Du bateau que j'ai pris pour aller à Paris, je vois battre outrageusement,
par des sergents de ville, de pauvres diables d'inoffensifs, et leurs
chapeaux voler du quai sur la berge de la Seine.
Rien, passé la Place de la Concorde, rien à l'Hôtel de Ville, seulement
rue de Rivoli, des figures de révolution que chargent, de temps en temps,
les sergents de ville, les poursuivant dans les petites rues autour des
Halles.
Au fond, une grande déception devant le néant de la manifestation et la
placidité des battus.
* * * * *
_Samedi 3 mai_.--Je ne connais rien de bête, comme ces reconstitutions
d'un monument historique dans un lieu autre, que celui où il a été élevé
jadis, et cette Tour du Temple, refaite au bas de Passy, pour la grande
Exposition de l'année dernière, jette un complet désarroi dans ma cervelle
d'historien de la Révolution, quand un peu somnolent, je l'aperçois à
travers la buée de la vitre du fiacre qui me ramène, le soir, chez moi.
* * * * *
_Dimanche 4 mai_.--Daudet dit aujourd'hui très justement que la
littérature, après avoir subi l'influence de la peinture pendant ces
dernières années, est aujourd'hui en train de subir l'influence de la
musique, et de devenir cette chose à la fois sonore et vague, et non
articulée qu'est la musique. Et Heredia qui est là, parlant des poètes de
la dernière heure, établit que leurs poésies ne sont que des modulations,
sans un sens bien déterminé, et qu'eux-mêmes baptisent du mot de
_monstres_, leurs vers à l'état d'ébauche et de premier jet, et où les
trous sont bouchés avant la reprise et le parfait achèvement du travail,
par des mots sans signification.
* * * * *
_Lundi 5 mai_.--Un interne d'hôpital disait, que la plus grande partie des
femmes du faubourg Saint-Germain étaient des alcoolisées, non par leur
fait, mais par le fait de leurs ascendants, et que Potain leur ordonnait
de la chicorée: ordonnance dont elles ne comprenaient pas la raison, mais
qui avait pour but de leur faire boire de l'eau, beaucoup d'eau.
* * * * *
_Jeudi 8 mai_.--Un jeune médecin parlait, ce soir, du mal, mal dont on ne
se doute pas, que faisaient les corps comme l'Académie, comme l'Institut,
ces aristocraties qui, Dieu merci, n'existent pas en Allemagne.
Il disait à propos de l'Institut, où la médecine n'est guère représentée
que par Charcot ou par Bouchard, qu'aucun professeur, devant la vague
promesse de l'un ou de l'autre, de l'aider à entrer à l'Institut, n'avait
le courage, dans les examens, de préférer un élève à lui, à un élève de
Charcot ou de Bouchard. Et il énumérait toutes les bassesses, que chacun
était prêt à commettre, pour attraper cette timbale, avec des exemples à
l'appui inimaginables.
* * * * *
_Vendredi 9 mai_.--Plus j'existe, plus j'acquiers la certitude que les
hommes nerveux sont autrement délicats, autrement sensitifs, autrement
frissonnants, au contact des choses et des êtres de qualité inférieure,
que les femmes qui au fond n'ont que la pose de la délicatesse.
* * * * *
_Dimanche 11 mai_.--Un numéro de journal des modes de ce temps-ci, éditait
un costume de femme chic, un costume qui n'a plus rien de féminin, où la
robe est un carrick de cocher de _coucou_, où la femme n'a plus l'air
d'être habillée du flottement d'une étoffe autour d'elle, mais de la
tombée droite d'un gros drap anglais: un costume qui fait ressembler une
femme à un jeune mâle d'écurie.
* * * * *
_Mardi 13 mai_.--Je parlais à une femme de la société, de la correction de
la mise, de la simplicité élégante de la toilette des grandes cocotes...
«Oui, oui, me répondait-elle, il y a du vrai dans ce que vous dites...
Tenez, moi, quand je me suis mariée, je connaissais très peu, même par les
livres, le monde interlope... Eh bien, quand mon mari me menait au
théâtre,--nous prenions en général des places de balcon,--bientôt je le
voyais jeter un regard sur ces femmes dans les loges... Et comme j'ai
toujours eu le sentiment de l'élégance, ces femmes je les trouvais mieux
mises que moi... Car vous savez, il n'y a pas seulement la question
d'argent, il y a une éducation pour la toilette... et en me comparant à
elles je me trouvais une petite provinciale... Puis le regard de mon mari,
après être resté là, un certain temps, revenait des loges à moi, un rien
méprisant, et avec quelque chose de grognon sur la figure... et ça se
passait en général aux pièces de Dumas, qui étaient la glorification de ces
femmes... Alors aux parties dramatiques de la pièce... je pleurais... je
m'en donnais de pleurer... si bien que mon mari, qui après le spectacle,
aimait à entrer chez Riche ou chez Tortoni, me jetait de très mauvaise
humeur: «Avec des yeux comme vous en avez, c'est vraiment pas possible de
s'asseoir dans un café.»
* * * * *
_Mercredi 14 mai_.--Me voici au vernissage, où je n'ai pu refuser le
déjeuner immangeable, auquel se condamnent, tous les ans, les peintres,
par leur domesticité d'esprit pour les choses chic.
Thaulow, le pastelliste danois, le peintre de l'eau à la suite de la fonte
des neiges, de l'eau qui est comme de la décomposition d'un prisme lunaire.
La femme du vernissage par son air de toqué, par sa tenue excentrique, par
le _coup de pistolet_ de sa toilette une créature tout à fait inclassable,
et si énigmatique, qu'on ne sait pas si elle est honnête ou malhonnête, si
elle est Parisienne ou étrangère.
* * * * *
_Vendredi 16 mai_.--Dîner des Spartiates. Philippe Gille, à propos du
tombeau qu'on va élever à Métra, au compositeur de valses, parle de
l'homme, du pochard, du récidiviste de la boisson, qui avait pris une
telle habitude d'être ramassé, et de coucher dans un certain poste, près
de Clignancourt, qu'il avait demandé qu'on changeât le papier, parce qu'il
prétendait que le vert de ce papier l'empoisonnait.
Et de ce pochard, il saute à cet autre pochard de Callias, qu'il dit lui
avoir fourni les plus charmants _échos_ sur les pochards, de même qu'un
cocu lui a fourni les plus instructifs échos sur le cocuage. Callias,
il nous le montre sale, dégoûtant, comme si on l'avait ramassé dans le
ruisseau, ivre à tomber, et cependant se tenant par la force de la volonté,
en équilibre sur le bord du trottoir, sans jamais dévaler sur la chaussée,
et toujours occupé à attacher à sa boutonnière une fleur fanée, un brin
de verdure, un légume ramassé dans les ordures.
Et il nous conte cette anecdote typique. Gille est un simple fumeur de
cigarettes, un jour qu'il s'était laissé aller à fumer un gros cigare,
il rencontre Callias boulevard de Clichy, et comme Callias lui demande
comment ça va: «Ma foi, lui répond Gille, avec un commencement de mal de
coeur!--Ah! venez vite, je connais justement un bon endroit derrière le
cirque Fernando!»
Et vraiment Gille est un charmant conteur de ces épisodes parisiens, par
la bonhomie du _racontar_, les sous-entendus, les phrases inachevées,
complétées par de petits rires gouailleurs, et les interrogations comiques,
les: «Vous comprenez bien!» de son bout de nez et de son oeil rond.
Et l'on faisait la remarque, qu'à l'heure présente, il pouvait y avoir
encore des ivrognes, mais pas excentriques comme ceux-là: conversation
pendant laquelle, on entend la voix de Drumont répéter à de longs
intervalles: «Oui, oui, des marguilliers de paroisses qui sont pour les
Rothschild!»
* * * * *
_Lundi 19 mai_.--Ce soir, le docteur Martin soutenait que la division
du travail avait détruit l'ambition du bien faire, et à l'appui de sa
thèse, la maîtresse de maison disait: «Comment voulez-vous qu'il existe
l'amour-propre d'une robe chez un couturier ou une couturière, où les
manches, le corsage, la jupe sont faits par trois ouvrières différentes?
Et l'on faisait la remarque que cette division du travail était peut-être
bonne, utile, chez un peuple où l'ouvrier n'est pas artiste, comme en
Allemagne, mais que cette division tue l'ouvrage bien fait chez un peuple
artiste comme dans notre pays.
Puis il était question du fameux corset de soie noire, que fait porter
Bourget à sa femme _chic_, et qu'elle n'a jamais porté, et l'on parlait
d'un corset idéal, d'un corset coûtant 80 francs, et durant huit jours,
d'un corset fabriqué de deux morceaux de batiste, avec des baleines de
la grosseur des arêtes du hareng.
* * * * *
_Mardi 20 mai_.--Je pense à l'injustice du sort heureux ou malheureux des
chevaux, des chiens, des chats, et je trouve que c'est la même chose chez
les bêtes que chez les hommes.
* * * * *
_Dimanche 25 mai_.--Visite de Margueritte de retour d'Alger, qui me parle
de son état nerveux, asthmatique et de la difficulté de son travail dans
cet état maladif.
Puis il se plaint que l'Afrique ne donne rien pour le roman, mais
seulement un paysage ou une silhouette de bonhomme, pour une étude à la
Fromentin.
* * * * *
_Lundi 26 mai_.--Jeune fille disant à propos d'un prétendant, atteint
d'une légère calvitie: «Il est bien, mais il manque de mouron sur sa
cage!» Renée Mauperin, on le voit, a fait son chemin chez les jeunes
filles du monde.
* * * * *
_Mercredi 8 mai_.--Une lettre d'Alidor Delzant, m'annonce que Burty est
mourant chez lui.
* * * * *
_Lundi 2 juin_.--Gavarret, le mari de la soeur de Saint-Victor, un sourd
qui n'entend pas ce que vous lui dites, mais un anecdotier à la mémoire
toute fraîche et abondamment remplie, qu'il faut laisser parler, sans
l'interrompre. Et vraiment il est très intéressant cet octogénaire
spectral, par la verve méridionale de ses récits, dans le bruit un peu
nerveux du tapement continu d'un doigt sur l'étui vide de ses lunettes, et,
de temps en temps, en le graillonnement d'un épais crachat qu'il envoie
sur le tapis.
Il nous entretient de Royer-Collard, l'ex-secrétaire de la Commune, de ses
relations avec Danton, de la phrase de ce dernier: «Tu sais, tu es hors la
loi, mais il y a une maison, où je t'offre l'hospitalité, et où tu seras
en sûreté: c'est le Ministère de la Justice!»
Royer-Collard préféra se retirer dans sa maison de famille, une façon de
ferme près de Vitry-le-François, exploitée par sa mère, et là il passa
tout le temps de la Terreur. Sa mère, une janséniste, était tellement
respectée, que pendant la Terreur, tous les dimanches, elle faisait
ouvrir la grande pièce de réception de la maison, où il y avait un christ
accroché au mur, et un livre de messe à la main, elle lisait tout haut la
messe aux paysans agenouillés. Vingt fois Royer-Collard fut décrété de
prise de corps, et toutes les fois, elle fut avertie de l'arrestation qui
devait se faire de son fils.
Gavarret parle d'un discours sur Voltaire, que devait prononcer
Royer-Collard à l'Académie, et que lui seul et M. de Barante ont entendu:
Royer-Collard étant souffrant et ne pouvant se rendre à l'Académie. On
saura que ses discours à la Chambre, Royer-Collard les lisait tout écrits
d'avance, mais pour ses discours à l'Académie, il jetait sur une feuille
de papier quelques notes, et improvisait dessus une causerie plutôt qu'un
discours. Il dit donc à Gavarret: «Donnez-moi la feuille de papier qui
est dans ce tiroir?» et pour ses deux auditeurs il parla son discours à
l'Académie, finissant par dire qu'il comprenait qu'on commandât une étude
sur Voltaire, mais qu'un éloge dudit, dans un pays, où la majorité est si
immensément catholique, ça lui paraissait manquer un peu de tact. Puis
tout en célébrant les qualités de l'écrivain, il lui reprochait de manquer
de grandeur.
Et comme, le discours fini, de Barante lui demandait d'en transmettre la
teneur à l'Académie, après qu'il était sorti, se tournant vers Gavarret,
il jetait sur la note la plus hautainement méprisante: «Ne croit-il pas,
celui-là, qu'il est permis à tout le monde de tout dire!»
Decazes était aux petits soins pour lui, faisait couper les branches des
arbres du jardin du Luxembourg qui donnaient de l'ombre à sa chambre,
à son cabinet de travail, et lui rendant souvent visite, l'amusait des
_potins_ de la politique. Un jour qu'il s'était rencontré avec Gavarret,
et qu'il s'était montré très causant, très charmant, quand il fut sorti,
après un long silence, Royer-Collard s'écriait: «Un homme fatal cependant,
l'homme qui sort d'ici, le premier ministre qui a acheté un député
français à beaux deniers comptants!»
Ce froid doctrinaire, ce diseur de mots féroces, ce _dur à cuire_ semblant
fermé à toute tendresse, aurait été pris sur ses quatre-vingts ans,
d'une sorte de passion amoureuse pour la duchesse de Dino, à laquelle
il écrivait tous les jours; passion dont la duchesse aurait chauffé
l'innocente flamme, flattée de la grande importance politique de
l'amoureux.
* * * * *
_Mercredi 4 juin_.--Lavisse répétait devant moi, ce soir, une phrase à peu
près dite ainsi par Bismarck à quelqu'un de sa connaissance: «J'ai cru
que j'en étais arrivé à l'âge, où l'existence de gentilhomme campagnard
remplit notre vie... Non, non, je m'aperçois que j'ai encore des idées,
que je voudrais émettre... je ne ferai pas d'opposition... seulement si on
m'attaque, je me défendrai... parce que lorsque l'on me bat, il me faut
battre ceux qui me battent... ou sans ça, je ne peux pas dormir, et j'ai
besoin de dormir.»
* * * * *
_Jeudi 5 juin_.--Déjeuner chez le père La Thuile qu'a choisi Antoine,
pour la lecture de la FILLE ÉLISA, pièce faite entièrement par Ajalbert,
d'après mon roman. Ah! quel vieux cabaret, avec ses garçons fossiles, et
ses déjeuneurs qui ont l'air des comparses des repas de théâtre. Ah! c'est
bien le cabaret figurant dans la gravure de l'attaque de la barrière
Clichy, en 1814, et qu'on voit encadrée dans le vestibule.
Après la lecture de la pièce, Ajalbert m'entraîne chez Carrière qui habite
tout près, à la _villa des Arts_. Une composition très originale, la
grande toile esquissée pour Gallimard, et représentant le paradis du
théâtre de Belleville: cette grande toile faisant le fond de l'atelier,
et où les personnages s'arrangent admirablement dans le croisement des
courbes hémicyclaires de la salle.
Mais ce qu'il est vraiment ce Carrière, il est le peintre de
l'Allaitement. Et c'est vraiment curieux de l'étudier en sa tendre
spécialité, dans quelques toiles qu'il n'a pas encore vendues, et dans
un nombre immense de dessins qu'il dit être la représentation de _gestes
intimes_, et qui sont d'admirables études de mains enveloppantes de mères,
et de têtes de _téteurs_, où dans ces visages vaguement mamelonnés, il n'y
a que les méplats du bout du nez, des lèvres, et la valeur de la prunelle,
et où, sans apparence de linéature, c'est le dessin photographique du
momaque, et la configuration cabossée de son crâne.
* * * * *
_Samedi 7 juin_.--C'est particulier, comme la mort fait le ressouvenir
pardonnant à l'égard des gens qu'on enterre. Malgré tout ce que je me
rappelle de pas gentil à mon égard, j'ai passé une partie de la nuit à
penser affectueusement à Burty.
C'est maintenant abominable ce cimetière Montmartre, avec sa route au
tablier de fer sur les têtes. Ce n'est plus un cimetière. On se serait
cru dans une gare de chemin de fer, où un roulement des trains, éteignait
toutes les cinq minutes, la célébration du talent, du caractère, de la
bonté de mon ami, par Larroumet, Hamel, Spuller.
* * * * *
_Jeudi 12 juin_.--Quand on aime quelqu'un, comme j'ai aimé mon frère, on
le réenterre toujours un peu dans les enterrements auxquels on assiste, et
tout le temps revient en vous cette désespérante interrogation: «Est-ce
vraiment la séparation éternelle, éternelle, éternelle?»
* * * * *
_Dimanche 6 juillet_.--Ils donnent vraiment à réfléchir, ces nihilistes
russes, ces artisans désintéressés du néant, se vouant à toute une vie de
misère, de privations, de persécutions pour leur oeuvre de mort,--et cela
sans l'espoir d'une récompense, ni ici-bas, ni là-haut, mais seulement
comme par un instinct et un amour de bête pour la destruction!
* * * * *
_Mardi 8 juillet_.--Champrosay. Toute la soirée s'est passée dans le
_racontage_, et tour à tour par le père et la mère, du mariage de Léon,
follement amoureux de Jeanne Hugo, depuis des années.
* * * * *
_Mercredi 9 juillet_.--On cause sur la terrasse. Il est question de Hugo,
et Mme Lockroy donne des détails sur sa vie à Guernesey.
Hugo se levait au jour, à trois heures du matin, l'été, et travaillait
jusqu'à midi. Passé midi, plus rien: la lecture des journaux, sa
correspondance qu'il faisait lui-même, n'ayant jamais eu de
secrétaire,--et des promenades. Un détail à noter, une régularité
extraordinaire dans cette vie: ainsi, tous les jours, une promenade
de deux heures, mais toujours par le même chemin, afin de n'avoir pas
une minute de retard, et Hugo disant à Mme Lockroy excédée de traverser
toujours le même paysage: «Si nous prenions une autre route, on ne sait
pas ce qui peut arriver qui nous mettrait en retard!» Et tout le monde
couché au coup de canon de neuf heures et demie: le maître voulant que
tout le monde soit au lit, et agacé de savoir que Mme Lockroy restait
levée dans sa chambre.
Un corps de fer, ainsi qu'on le sait, et ayant toutes ses dents à sa mort,
et de ses vieilles dents cassant encore un noyau d'abricot, six mois avant
qu'elle n'arrivât. Et des yeux! il travaillait à Guernesey, dans une cage
de verre, sans stores, avec là dedans, une réverbération à vous rendre
aveugle, et à vous faire fondre la cervelle dans le crâne.
* * * * *
_Jeudi 10 juillet_.--Mlle Riesener racontait sur Théodore Rousseau cette
anecdote, qu'elle tenait de Chenavard.
Corot va voir Dupré, et lui fait les compliments les plus louangeurs sur
les tableaux, exposés sur les quatre murs de son atelier. Éloge que Dupré
coupe au milieu, par cette phrase: «Je dois vous déclarer que les trois
tableaux que vous avez le plus loués, ne sont pas de moi... ils sont d'un
jeune homme chez lequel il faut que je vous mène.» Le jeune homme était
Rousseau, et Corot sortant du pauvre atelier de Rousseau, disait à Dupré:
«Derrière cette petite porte, il y a notre maître à tous les deux!»
* * * * *
_Mardi 22 juillet_.--Il y a un côté imaginatif chez ma filleule Edmée,
tout à fait extraordinaire. On peut commencer n'importe quelle histoire,
elle vous donnera immédiatement la réplique. Ainsi qu'on lui dise: «Nous
partons, n'est-ce pas, pour la campagne?--Oui, et je mets dans mon petit
panier...» Et elle nommera toutes les choses qui composent un déjeuner.
Et chaque jour, sa petite cervelle trouve des choses charmantes. Elle a
trouvé de _petits baisers flûtés_, où elle vous fait sur la joue, en vous
embrassant, l'imitation d'un chant de petit oiseau. Et tout à l'heure, de
sa voix gazouillante, elle se livrait à une improvisation sur le paradis,
où elle disait, que les messieurs et les dames du paradis avaient une
bouche qui sentait l'eau de Cologne.
* * * * *
_Jeudi 24 juillet_.--Après une longue conversation, la tête penchée sur
ses pieds dans leurs bottines de feutre, Daudet laisse échapper: «Dire que
toutes les nuits, je rêve que je marche... que je marche sur des plages,
où les gens me disent: «Comme vous marchez bien sur les cailloux...» Et le
réveil... Ah! le réveil, c'est horrible!»
* * * * *
_Vendredi 25 juillet_.--Ce soir Daudet parle avec une exaltation un peu
fiévreuse, et comme d'un souvenir passionnant, d'un voyage de trois
semaines en mer, qu'il avait fait autour de la Corse, dans une goëlette de
la douane. Il avait dîné la veille chez Pozzo di Borgo. On s'était grisé,
on avait lutté, et dans la lutte, il s'était foulé un pied, mais il se
faisait porter en bateau par deux marins, et quittait tout heureux, un
soir de mardi-gras, la plage pleine de lumière et de cris de carnaval,
pour aller à une mauvaise mer, au danger, à l'inconnu. Et dans ce bâtiment,
où il avait pour coucher avec le capitaine, un espace grand comme le
canapé où nous sommes assis, il parle de son bien-être moral, tout le
temps que dura la traversée. Il parle de siestes au grand soleil sur les
écueils, où tout le monde se séchait à plat, comme des cloportes sous un
pot de fleur. Il parle de bouillabaisses mangées sur des côtes sauvages,
où le feu fait avec des lentisques et des branches de genévrier donnait
un goût inoubliable au poisson. Et dans l'évocation de ce voyage, il se
soulève de son abattement, ses yeux brillent: c'est le Daudet du bon temps
qui a la parole.
* * * * *
_Dimanche 27 juillet_.--Mme Dardoize, qui est ici en villégiature pour
quelques jours, nous lit des fragments de lettres de sa fille, mariée au
consul français en Birmanie: fragments nous initiant à la vie élégante de
la colonie européenne de ce pays. On sent dans ces lettres, qu'en ce pays
de chaleur torride sans air, en ce pays d'anémie et d'épidémie, en ce pays
au mois d'octobre meurtrier, en ce pays, où un Européen ne peut guère
vivre que trois ans, et encore avec des séjours dans la montagne; on sent
que contre le voisinage de cette mort, c'est au moyen du champagne, du bal,
du flirtage, d'une vie mondaine enragée, que ces hommes et ces femmes en
chassent la pensée.
* * * * *
_Lundi 28 juillet_.--Ce soir, Mme Dardoize racontait qu'à un dîner chez la
duchesse de Reggio, malgré les signes de son mari, la duchesse demandait à
un officier de marine, pourquoi il n'avait mangé ni du veau ni du poulet
qu'on lui avait servi. Il se trouvait que cet officier pris avec sa femme
par des anthropophages, avait mangé sans le savoir d'un pâté fait avec la
chair de son épouse, et depuis ne pouvait plus manger de viande blanche.
Pourquoi l'horreur à un certain degré dans les histoires, au lieu
d'apitoyer, pousse-t-elle à rire?
Un curieux mot de Léon enfant, le lendemain de la prise de possession de
Champrosay par les Prussiens: «Papa, puis-je me réveiller?»
* * * * *
_Jeudi 31 juillet_.--Geffroy me disait à propos de quelques mots, dits par
moi à dîner: «Je me suis tordu... ce qu'il y a d'amusant chez vous, un
pessimiste... c'est que vous avez des mots d'une gaieté féroce!»
* * * * *
_Vendredi 1er août_.--J'ai, de temps en temps, une fatigue à continuer ce
journal, mais les jours lâches, où cette fatigue se produit, je me dis:
«Il faut avoir l'énergie de ceux qui écrivent mourants dans les glaces ou
sous les tropiques, car cette histoire de la vie littéraire de la fin du
XIXe siècle, sera vraiment curieuse pour les autres siècles.»
* * * * *
_Lundi 4 août_.--En pensant aux choses magiques trouvées par ce siècle
comme le phonographe, etc., etc., je me demande si les autres siècles ne
trouveront pas encore des choses plus surnaturelles, et si à propos des
livres perdus de l'antiquité, on ne trouvera pas le moyen, par une cuisine
scientifique dans une boîte cranienne d'une momie d'Égypte ou d'un autre
mort antique, de faire revivre la mémoire des livres lus par le possesseur
de cette boîte cranienne.
* * * * *
_Jeudi 21 août_.--Evans le dentiste racontait à une de mes parentes,
que les femmes, dans l'émotion de leur visite chez lui, oubliaient les
choses les plus invraisemblables, quelquefois des lettres
compromettantes,--compromettantes comme tout--tombées de leurs poches.
* * * * *
_Dimanche 24 août_.--Une femme demandait ce printemps à un gardien du bois
de Boulogne, s'il n'allait pas pleuvoir. Le gardien regardait en l'air:
«Oh! vous pouvez continuer à vous promener, il y a encore de quoi faire
une _culotte de suisse!_» Il faisait allusion au bleu qui était dans le
ciel.
* * * * *
_Mercredi 3 septembre_.--Dans les parfums, l'Anglais introduit toujours
du musc, et il en fait des parfums de sauvages, des parfums de Saxons.
Ces odeurs canailles et migraineuses, qu'on les compare avec ce qu'était
la senteur d'une chemise de femme autrefois: l'odeur suave à peine
perceptible du véritable iris de Florence, sans addition et immixtion
d'autre chose puant bon.
* * * * *
_Lundi 8 septembre_.--Le soir, quand vous êtes assis à une table de café,
le défilé sur le boulevard, ce défilé incessant, continu au bout de
quelque temps d'attention, n'a plus l'air d'un défilé de vivants. Ça
ressemble au passage mécanique de personnages d'un écran, un passage de
silhouettes découpées qui n'ont pas d'épaisseur.
* * * * *
_Samedi 13 septembre_.--Du coin de mon cabinet de travail, pendant que
j'écris, j'ai devant moi, sur la porte de mon cabinet de toilette et
dans la pénombre, une courtisane d'Hokousaï sous une robe semée de grues
volantes, et par cette porte entr'ouverte, tout au fond de ma chambre à
coucher, un meuble en laque aux faucons argentés, et au-dessus un grand
vase céladon, aux reliefs blanc et or, se détachant d'une tapisserie crème,
représentant une bergerie du XVIIIe siècle: un trou lumineux tout plein
de couleurs et de clartés charmeresses.
* * * * *
_Dimanche 14 septembre_.--Saint-Gratien. Le jeune Benedetti qui a passé
deux ans au Brésil, comme attaché à la légation, vient s'asseoir à côté de
moi, et se met à causer de la fièvre jaune, de cette épouvantable maladie,
qui lors même qu'elle n'est plus épidémique, ne continue pas moins
d'enlever à Buenos-Ayres, tous les jours, au moins vingt-cinq personnes.
M'entretenant de la rapidité des décès, il me conte qu'un ingénieur
français, ayant fait là-bas son affaire, ayant gagné une petite fortune,
partait le lendemain par le paquebot pour l'Europe avec sa femme et ses
enfants. Le jeune Benedetti s'était trouvé en rapport avec le ménage,
et lui donnait à dîner la veille de leur départ. Le ménage le quittait
assez tard, tout le monde bien portant. À quatre heures du matin, on
venait lui annoncer que l'ingénieur était mort. Alors avait lieu une scène
terrible entre lui et la femme. La femme voulait retarder son départ pour
l'enterrement de son mari. Il lui objectait qu'il n'y avait pas à rester
parce que, à six heures, son mari serait enterré; la décomposition des
corps étant si rapide, que l'enterrement a lieu deux heures après. Et dans
la crainte qu'il se déclarât un cas chez la femme et les enfants, avec
l'aide de la police, il embarquait de force la veuve et sa petite famille,
au milieu des injures de la femme... qui, arrivée en Europe, lui adressait
une lettre de remerciement.
Un détail particulier des enterrements de ce pays. Là-bas, pas de
croque-morts, ce sont les parents qui portent la bière, quelquefois un
flacon sous le nez tenu de la main libre et bien souvent un des porteurs
rentre chez lui, atteint de la fièvre jaune.
* * * * *
_Mercredi 17 septembre_.--Lavoix, revenant de Savoie, nous apprend que
les Charmettes avaient été achetées par les cochers de Chambéry et d'Aix,
craignant que la propriété ne tombât aux mains d'un propriétaire peu
respectueux, qui y apportât des changements, lui enlevât son caractère
historique, tandis qu'eux la laissent inhabitée, et telle qu'elle pouvait
être au temps des amours de Jean-Jacques.
C'est un précédent. Bientôt dans toute petite localité, la pierre ou
le moellon historique qu'on vient voir, sera acheté par un syndicat de
cochers conservateurs.
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_Vendredi 19 septembre_.--À propos de l'historique des jetons de
l'Académie, et de je ne sais quel académicien qui les toucha tous, le jour
de l'exécution de Louis XVI, quelqu'un raconte qu'aux journées de Juin,
Villemain qui habitait l'Institut, dans la persuasion d'être tout seul
à toucher, avait ouvert et clos la séance, quand Cousin qui venait de
traverser les barricades et d'affronter la mort, apparut dans la salle,
en s'écriant: «Part à deux!»
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_Mercredi 24 septembre_.--En regardant dans le petit parc de Saint-Gratien,
un cèdre _déodora_, ses étages de branches déchiquetées, allant en
diminuant jusqu'à son sommet, j'ai comme une révélation que la pagode,
la construction chinoise, a été inspirée par l'architecture de cet arbre,
ainsi, que l'ogive, dit-on, le fut aussi par le rapprochement en haut
d'une allée de grands arbres.
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_Vendredi 26 septembre_.--Aujourd'hui le jeune Hayashi me dit:
«Voulez-vous me permettre de vous demander un renseignement?... Vous
avez le masculin et le féminin dans votre langue... je le comprends pour
l'homme et la femme... mais pour les choses inanimées.» Et il me montre
un bol: «Pourquoi ceci est-il masculin?» Et après il me montre une tasse:
«Pourquoi cela est-il féminin?» J'ai été embarrassé comme du pourquoi
troublant d'un enfant.
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_Mercredi, 1er octobre_.--Lockroy, qui est venu dîner, raconte ses prisons,
se plaint de l'enfermement de huit heures du soir, de ce qu'on appelle
_être bouclé_, et qui vous fait passer toute la nuit sans secours, si
on est malade, comme il l'a éprouvé, du temps où il avait de grandes
constrictions du coeur. Il dit que la prison est supportable trois mois,
mais que, passé ce terme, il se développe chez le prisonnier un besoin
de sortir qui s'accentue tous les jours, et il déclare que le travail
est impossible en prison: le travail ne pouvant s'obtenir que dans une
séquestration volontaire et non forcée.
Un amusant épisode d'un de ces séjours en prison. Pendant la Commune, il
prend un fiacre, et va faire une visite à un ami, aux environs de Paris.
Il est arrêté par les hussards du général Charlemagne, et envoyé dans son
fiacre à Versailles. Il est mis en prison, où il reste trois semaines,
et comme il n'avait pas sur lui de quoi payer le fiacre, tous les matins
le cocher se présentait à la prison, lui faisait dire qu'il était à ses
ordres, et en quittant la prison, il avait trois semaines de fiacre à
payer.
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_Jeudi 2 octobre_.--La falsification de tout ce qui se mange et se boit
à Paris, est-elle bien organisée! Il y avait ces années-ci, une laiterie,
dont je ne me rappelle plus le nom, qui avait pour faire la prison des
falsifications, un employé, auquel on donnait un traitement de 1800 francs.
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_Vendredi 3 octobre_.--Il y a eu chez Hugo, dans le règlement de sa vie
un méthodisme incroyable. Le jour tombé, il ne lisait pas, aux lumières,
une ligne d'un journal, une ligne même d'une lettre: il la mettait dans sa
poche, disant qu'il la lirait le lendemain. Et Mme Lockroy, nous racontait,
ce soir, qu'au commencement de la guerre, où tout le monde _haletait_
après les nouvelles, un jour de brouillard, où les journaux étaient
arrivés à la nuit, et où on se les arrachait, il n'avait touché à aucune
des feuilles éparses devant lui, demandant qu'on lui racontât ce qu'il y
avait dedans.
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_Samedi 4 octobre_.--Un conte fantastique à la Poë à faire avec ceci. On a
calculé qu'avec l'aurification des dents, générale chez tout le monde aux
États-Unis, il y avait 750 millions d'or dans les cimetières. Supposons au
bout de beaucoup d'années, où les millions seront changés en milliards,
une crise financière, et la recherche impie et macabre de cet or.
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_Mardi 7 octobre_.--Dîner avec un Russe, un chambellan de l'Empereur, qui
affirme que Tourguéneff n'était pas un Russe sincère, qu'il jouait à Paris
le nihiliste, tandis que là-bas, il se montrait un aristocrate renforcé.
L'opinion de ce Russe, c'est que Tourguéneff n'a de valeur qu'en ces
premiers ouvrages, dans les scènes retracées du temps de son adolescence,
où il a donné de véritables photographies de son pays. Et d'après les
paroles du dîneur, il me semble que Dostoïevsky, est dans ces années,
l'auteur le plus russe, l'auteur reproduisant le plus fidèlement l'âme
de ses compatriotes.
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_Mardi 14 octobre_.--Voici la dédicace que j'ai mise à l'exemplaire de
Renan: