_Mardi 4 juin_.--Dîner chez Edmond Rothschild qui reçoit, ce soir, la

princesse Mathilde.

L'hôtel le plus princier que j'aie encore vu à Paris. Un escalier du

Louvre, où sont étagés sur les paliers des légions de domestiques à la

livrée cardinalesque, et à l'aspect de respectables et pittoresques

larbins du passé.

Dîner avec la duchesse de Richelieu, la duchesse de Gramont, le prince de

Wagram, le jeune Pourtalès, etc., etc.

Une salle à manger ovale, aux boiseries blanches, avec une table, où

montent aux grands candélabres d'argent et s'enguirlandent autour des

surtouts, les plus belles orchidées de la terre. Une innovation charmante

pour donner de la fraîcheur à une pièce et qui vient, m'a-t-on dit, de

Russie: deux obélisques de glace sur des consoles, jouant des morceaux de

cristal de roche d'un format inconnu.

* * * * *

_Samedi 8 juin_.--Par ces chaleurs orageuses, devant moi une assiette de

fraises, à côté de l'assiette, dans un flacon de cristal de roche, un

bouton de rose Richardson, au jaune bordé de blanc,--en haut un verre

d'eau-de-vie de Martell qui m'attend, et mon lit ouvert dans ma chambre

enténébrée pour une sieste au léger et vague ensommeillement, et au fond

de moi un mépris indicible pour toute cette activité roulante au dehors

des fiacres, des omnibus, des tapissières, des tramways, des wagons,

menant des gens à l'Exposition.

* * * * *

_Dimanche 9 juin_.--Il serait intéressant qu'un littérateur intelligent

fît plusieurs livres d'imagination: l'un au régime du café, l'autre au

régime du thé, l'autre au régime du vin et de l'alcool, et qu'il étudiât

sur lui les influences de ces excitants sur sa littérature, et qu'il en

fît part au public.

Si j'étais un journaliste, voici l'article que je ferais:

Personne plus que moi, et avant tout le monde, n'a loué d'une manière plus

haute le talent de Millet (citations de MANETTE SALOMON et de mon JOURNAL).

Eh bien, devant l'espèce de religion qui est en train de se fonder en

Amérique, il est bon de dire la vérité. Millet est le _silhouetteur_,

et le silhouetteur de génie du paysan et de la paysanne, mais c'est un

pauvre peintre, un peintre au coloris tristement glaireux. Au fond, le

vrai talent de Millet est d'être un _fusiniste_, un dessinateur au crayon

noir avec des rehauts de pastel, le dessinateur styliste de la «Batteuse

de Beurre» et de tant d'autres dessins. Voici ce que les Français doivent

acheter;--quant aux tableaux, il faut les laisser aux Américains.

* * * * *

_Lundi 10 juin_.--Tout ce roulement précipité, tout cet enchevêtrement de

voitures sur la voie publique vers l'Exposition: ça me semble les galères

de l'activité.

Je passe au panorama de Stevens, qui m'a demandé à retoucher mon portrait,

et qui, me faisant remarquer qu'il m'a représenté, dominant le groupe

naturaliste, me dit: «Ça embête des gens, mais j'ai voulu vous mettre là,

comme le papa!»

À propos du portrait de Baudelaire, Stevens me raconte, qu'il l'avait vu à

sa première perte de mémoire, au retour de chez un marchand, chez lequel

il avait acheté quelque chose, et à qui, dans le premier moment, il

n'avait pu donner son nom, et il ajouta que la désolation du pauvre diable

faisait peine.

* * * * *

_Jeudi 13 juin_.--Ce soir, je retrouve Daudet, de retour de Lamalou, avec

du sang sous la peau. Il revient de là-bas avec une espèce de griserie

cérébrale, une furie de travail, aiguillonnée par la vue des originaux de

Lamalou, me disant qu'il a eu cette année, des bonnes fortunes en ce genre,

comme cela ne lui est jamais arrivé.

* * * * *

_Samedi 15 juin_.--Ce soir, je me rends au _Dîner de la Banlieue_, dont, à

ce qu'il paraît, je suis le président honoraire, et qui a lieu aujourd'hui

à l'Exposition. Octave Mirbeau, Geffroy, Frantz Jourdain, Gallimard,

Toudouze, Monnet, un silencieux aux yeux d'un noir parlant.

Octave Mirbeau, de retour de Menton, dîne à côté de moi. Un causeur

verveux, spirituel, doublé d'un _potinier_ amusant. Il parle curieusement

de la peur de la mort qui hante Maupassant, et qui est la cause de cette

vie de locomotion perpétuelle sur terre et sur mer, pour échapper à cette

pensée fixe. Et Mirbeau raconte que, dans une des descentes de Maupassant

à terre, à la Spezzia, si je me rappelle bien, il apprend qu'il y a un cas

de scarlatine, abandonne le déjeuner commandé à l'hôtel, et remonte dans

son bateau. Il raconte encore qu'un homme de lettres, blessé par un mot

écrit par Maupassant, et devant dîner avec lui, avait, pendant les jours

précédant ce dîner, mis le nez dans de forts bouquins de médecine, et au

dîner lui avait servi tous les cas de mort amenés par les maladies des

yeux: ce qui avait fait tomber littéralement le nez de Maupassant dans son

assiette.

* * * * *

_Dimanche 16 juin_.--Huysmans disait, ce matin, que l'aspect rigoleur

de la population de l'Exposition, n'annonçait rien de bon; à quoi je

répondais, que je ne serais pas étonné qu'il y eût un _coup de chien_

l'année prochaine. Et ce soir, Daudet parlant avec moi de la surexcitation

amenée dans l'humanité française par l'Exposition, se rencontre avec nous

dans le noir pressentiment de l'avenir.

* * * * *

_Lundi 17 juin_.--S'il est pour un collectionneur un certificat de goût

infect, c'est la collection des assiettes de la Révolution. Je crois que

dans la poterie de tous les peuples, depuis le commencement du monde, il

n'y a jamais eu un produit si laid, si bête, si démonstrateur de l'état

anti-artistique d'une société, réduite à manger dans ces assiettes la

cuisine de la CUISINIÈRE RÉPUBLICAINE, qui se réduit uniquement en 1793,

à l'_Art d'accommoder les pommes de terre_.

* * * * *

_Jeudi 20 juin_.--Aujourd'hui, le dix-neuvième anniversaire de la mort de

mon frère.

Je ne sais, mais il me semble que le culte des morts s'en va, au milieu de

la rigolade de l'Exposition. Montmartre, ce cimetière si fleuri, si plein

de la pensée non oublieuse des survivants, prend un peu l'aspect d'un

cimetière abandonné.

* * * * *

_Vendredi 21 juin_.--Déjeuner à Asnières, chez Raffaëlli, avec Geffroy,

avec le ménage Gallimard, à l'effet d'ordonner et de régler l'illustration

de l'édition de GERMINIE LACERTEUX, tirée à trois exemplaires.

Le logis de Raffaëlli, une petite maison bourgeoise de banlieue, sans rien

de la bibeloterie ou de la faïencerie ordinaire des ateliers, mais où est

posé sur un chevalet, ou accroché, çà et là, aux murs pour la vue, dans un

cadre joliment doré, un paysage d'Asnières ou de Jersey, le plus souvent

peint aux crayons de couleur à l'huile de Faber, un paysage qui a l'air

d'un pastel fixé.

Dans ce monde des bibliophiles, dans ce monde de domestiques du vieil

imprimé, c'est vraiment un révolutionnaire que ce Gallimard, qui va

dépenser 5 000 francs, pour se donner, à l'instar d'un fermier général,

pour se donner à lui seul, une édition de luxe moderne, et d'un livre tel

que GERMINIE LACERTEUX.

* * * * *

_Samedi 22 juin_.--Mon Dieu, peut-être deux ou trois années d'aveuglement

avant ma mort, ce ne serait pas mauvais cette séparation, ce divorce de

ma vision avec la matière colorée, qui a été pour moi une maîtresse si

captivante. Il me serait peut-être donné de composer un volume, ou plutôt

une série de notes, toutes spiritualistes, toutes philosophiques, et

écrites dans l'ombre de la pensée. Malheureusement, je crois déjà l'avoir

dit, je ne peux pas formuler quelque chose, sans que mon écriture soit une

façon de dessin, d'où sort mon talent d'écrivain.

--------Il y a chez moi un ennui produit par ceci: c'est que l'imagination,

l'invention littéraire n'a point baissé chez moi, mais que je n'ai plus

la puissance du long travail, la force physique avec laquelle on fait un

volume écrit.

* * * * *

_Dimanche 23 juin_.--Beaucoup de monde chez moi. Mme Pardo Bazan, plus

bien portante, plus sonore que jamais, m'apprend que décidément elle

a trouvé un éditeur pour sa traduction des FRÈRES ZEMGANNO, qui sera

illustrée par le plus célèbre dessinateur espagnol du moment.

* * * * *

_Mercredi 26 juin_.--Ce soir dîner chez les Charpentier, avec Cernuschi,

Robin, les Ménard-Dorian, le ménage Dayot.

Le docteur Robin, qui pendant ses vacances, s'amuse à créer dans une

grande propriété qu'il possède à Dijon, des fraises monstres et des melons

noirs, parle d'une vigne possédée par un de ses voisins, vigne appelée:

_Le clos du Chapitre_, et où l'on exploitait encore une mine de fer au

milieu du XVe siècle. Or, le raisin de cette vigne renferme naturellement

du fer, et le vin contient les qualités fortifiantes du vin où l'on en

introduit, mais sans les inconvénients de ce dernier, par l'assimilation

du fer dans une première vie végétative. Malheureusement ce fameux _clos

du Chapitre_ ne produit que quatre ou cinq pièces de vin.

Cernuschi, qui avait été aujourd'hui à l'exposition de Barye, me parle

avec un certain mépris des sculptures du grand sculpteur, surtout au point

de vue de la matière, comparée à la matière des bronzes chinois.

* * * * *

_Jeudi 27 juin_.--Ah! cette critique d'Hennequin, comme elle n'est

pas faite pour un cerveau français, et comme le mot de mon frère, sur

Feuillet: _Feuillet, le Musset des Familles_, m'en apprend plus sur le

talent du romancier de l'Impératrice, que quarante-cinq pages de critique

scientifico-littéraire.

* * * * *

_Samedi 29 juin_.--Aujourd'hui, un marchand m'écrit qu'il avait reçu des

livres et des objets japonais, et comme je regarde, de deux yeux ennuyés,

le très médiocre envoi de l'Empire du Lever du Soleil, le marchand me

dit: «Connaissez-vous ça?» et il ouvre avec une clef un tableau, dont le

panneau extérieur montre une église de village dans la neige, et dont le

panneau secret, peint par Courbet, pour Kalil-Bey, représente un ventre et

un bas-ventre de femme. Devant cette toile que je n'avais jamais vue, je

dois faire amende honorable à Courbet: ce ventre c'est beau comme la chair

d'un Corrège.

* * * * *

_Lundi 1er juillet_.--Je suis triste ce soir. J'avais un hérisson, qui

depuis deux ans avait fait son domicile de mon jardin, et qui, à la nuit

tombante, venait, tous les soirs, manger quelques restes qu'on lui mettait

devant le perron. C'était pour moi un plaisir d'entendre le bruissement de

sa marche dans les bordures de lierre, puis de voir son déboulement joyeux

et gaminant sur le sable des allées, sa promenade hésitante autour de

moi, puis son en allée à l'assiette d'os, qu'il suçait avec le bruit d'un

cure-dent dans les dents d'un gourmand asthmatique. Ces jours-ci on l'a

vu couché au soleil sur le côté, au fond du jardin, puis le soir il est

encore venu à la porte de la cuisine, a regardé Pélagie et sa fille, avec

son oeil éveillé de rat, a laissé au matin, la trace d'un petit lit, qu'il

s'était fait dans les feuilles près de la maison, puis à partir de cette

nuit, nous n'en avons plus eu de nouvelles.

* * * * *

_Mardi 2 juillet_.--Ce soir, dîner sur la plate-forme de la tour Eiffel,

avec les Charpentier, les Hermant, les Zola, les Dayot.

La montée en ascenseur: la sensation d'un bâtiment qui prend la mer; mais

rien de vertigineux. Là-haut, la perception bien au delà de sa pensée au

ras de terre, de la grandeur, de l'étendue, de l'immensité babylonienne de

Paris, et sous le soleil couchant, la ville ayant des coins de bâtisses

de la couleur de Rome, et parmi les grandes lignes planes de l'horizon,

le sursaut de l'échancrure pittoresque dans le ciel, de la colline de

Montmartre, prenant au crépuscule, l'aspect d'une grande ruine qu'on

aurait illuminée.

Un dîner un peu rêveur... puis l'impression toute particulière de la

descente à pied, et qui a quelque chose d'une tête qu'on piquerait dans

l'infini, l'impression de la descente sur ces échelons à jour dans la nuit,

avec des semblants de plongeons, çà et là, dans l'espace illimité, et où

il vous semble qu'on est une fourmi, descendant le long des cordages d'un

vaisseau de ligne, dont les cordages seraient de fer.

Et nous voilà dans la rue du Caire, où le soir, converge toute la

curiosité libertine de Paris, dans cette rue aux âniers obscènes, aux

grands Africains en leurs attitudes lascives, à cette population en

chaleur ayant quelque chose de chats pissant sur la braise,--la rue du

Caire, une rue qu'on pourrait appeler la rue du rut.

Alors la danse du ventre, une danse qui serait pour moi intéressante,

dansée par une femme nue, et me rendrait compte du déménagement des

organes féminins, du changement de quartier des choses de son ventre. Ici

une remarque, que me suggèrent mes coucheries avec les femmes moresques en

Afrique. C'est peu explicable cette danse, avec ce déchaînement furibond

du ventre et du reste chez des femmes, qui dans le coït, ont le remuement

le moins prononcé, un mouvement presque imperceptible de _roulis_, et que

si vous leur demandez d'assaisonner d'un peu du _tangage_ de la femme

européenne, vous répondent indignées, que vous leur demandez à faire

l'amour comme les chiens.

* * * * *

_Mercredi 3 juillet_.--Octave Mirbeau est venu me voir aujourd'hui. De

suite sa conversation va à Rodin. C'est un enthousiasme, une chaleur de

paroles, pour son exposition, pour ses deux vieilles femmes dans une

grotte, ses femmes aux mamelles desséchées, qui n'ont plus de sexe, et qui

s'appellent, je crois: «Sources taries.» À ce sujet, il me rappelle qu'il

est, un jour, tombé sur Rodin modelant une admirable chose, d'après une

femme de quatre-vingt-deux ans, une choses encore supérieure aux «Sources

taries», et quelques jours après, lui demandant où sa terre en était, le

sculpteur lui disait qu'il l'avait cassé; depuis il aurait eu comme un

remords de la destruction de l'oeuvre louée par Mirbeau, et avait fait les

deux vieilles femmes exposées.

Mirbeau a beaucoup pratiqué Rodin. Il l'a eu deux fois chez lui, pendant

des séjours d'une quinzaine de jours, d'un mois. Il me dit que cet homme

silencieux, devient en face de la nature, un parleur, un parleur plein

d'intérêt, et un connaisseur d'un tas de choses, qu'il s'est appris tout

seul, et qui vont des théogonies aux procédés de tous les métiers.

* * * * *

_Jeudi 4 juillet_.--Une lettre adressée à Pierre Gavarni, ces jours-ci:

Mon cher petit,

Une idée baroque m'a traversé la cervelle aujourd'hui. J'ai touché ces

temps-ci 12 000 francs, pour droits théâtraux de GERMINIE LACERTEUX, et je

me suis souvenu que l'oeuvre de ton père de Maherault, avait été acheté en

vente publique par Roederer, 12 000 francs. Je n'ai jamais placé d'argent,

et je suis embarrassé de mes 12 000 francs devant la pénurie de l'objet

d'art chinois ou japonais. Voudrais-tu me céder l'oeuvre lithographique,

eaux-fortes et procédés de ton père? La collection serait gardée, tu

n'en doutes pas, jusqu'à ma mort et après moi elle serait vendue d'après

un catalogue très bien fait. Tu as des enfants, tu n'es pas dans les

conditions égoïstes où je me trouve. Voilà, réfléchis...

Maintenant il est bien entendu que je ne cherche pas à faire une affaire,

et que cette proposition vient de la religion que j'ai pour le talent de

ton père, et que si tu avais envie de vendre, et que si tu trouvais 25

centimes au-dessus de mon prix, je me retirerais. Je n'ai pas besoin de te

dire que je ne voudrais pas que ma proposition exerçât la moindre pression

sur ta volonté.

* * * * *

_Vendredi 5 juillet_.--On l'a retrouvé, mon pauvre hérisson, à quelques

pas de l'endroit, où il était venu faire ses adieux à la maison. Au petit

jour, il avait voulu regagner son trou, et n'avait pu se traîner que

quelques pas. C'est étonnant comme il y a chez les animaux sauvages, quand

ils souffrent, une tendance à se rapprocher de l'homme.

* * * * *

_Lundi 8 juillet_.--Crise de foie. Dans la maladie, la cessation de la

marche de la pensée en avant, l'arrêt dans les projets, en même temps que

le désintéressement brusque, soudain, de ce qui était l'intérêt passionné

de votre vie: votre travail, vos livres, vos bibelots.

* * * * *

_Jeudi 11 juillet_.--Je dîne aujourd'hui à Levallois-Perret, en tête à

tête avec Mirbeau et sa gracieuse femme, dans une salle à manger aux murs

de laquelle est accrochée, d'un côté, une étude peinte du mari, et de

l'autre, une étude peinte de l'épouse.

Mirbeau a la gentillesse de me reconduire à Auteuil, et, en une expansion

amicale, me raconte dans le fiacre, des morceaux de sa vie, pendant qu'aux

lueurs passagères et fugitives, jetées par l'éclairage de la route dans

la voiture, je considère cet aimable _violent_, dont le cou et le bas du

visage ont le sang à la peau, d'un homme qui vient de se faire la barbe.

Au sortir de l'école des Jésuites de Vannes, vers ses dix-sept ans, il

tombe à Paris pour faire son droit, mais n'est occupé qu'à faire la noce.

Vers ce temps-là, Dugué de la Fauconnerie fonde l'_Ordre_, et l'appelle

au journal, et il a le souvenir--lui qui vient d'écrire la notice de

l'exposition de Monnet--que son premier article, fut un article lyrique

sur Manet, Monnet, Cézanne, avec force injures pour les académiques:

article qui lui fit retirer la critique picturale. Il passe à la critique

théâtrale, mais ses éreintements sont entremêlés de tant de demandes de

loges pour des femmes légères, qu'au bout de quelques mois, il avait fâché

le journal avec tous les directeurs de théâtre.

Là, quatre mois de vie étrange, quatre mois à fumer de l'opium. Il a

rencontré quelqu'un de retour de la Cochinchine, qui lui a dit que ce qu'a

écrit Baudelaire sur la fumerie de l'opium, c'est de la pure blague, que

ça procure au contraire un bien-être charmant, et l'embaucheur lui donne

une pipe et une robe cochinchinoise. Et le voilà pendant quatre mois, dans

sa robe à fleurs, à fumer des pipes, des pipes, des pipes, allant jusqu'à

cent quatre-vingts par jour, et ne mangeant plus, ou mangeant un oeuf à la

coque toutes les vingt-quatre heures. Enfin il arrive à un anéantissement

complet, confessant que l'opium donne une certaine hilarité au bout d'un

petit nombre de pipes, mais que passé cela, la fumerie amène un vide,

accompagné d'une tristesse, d'une tristesse impossible à concevoir.

C'est alors que son père, auquel il avait écrit qu'il était en Italie,

le découvre, le tire de sa robe et de son logement, et le promène, pas mal

crevard, pendant quelques mois en Espagne.

Arrive le 15 mai. Il était rétabli. Par la protection de Saint-Paul, il

est nommé sous-préfet dans l'Ariège, et il me dévoile les mensonges du

suffrage universel, me contant que dans une commune, où Saint-Paul avait

eu l'unanimité, quelques mois après, le candidat de Gambetta avait la même

unanimité.

Mais au mois d'octobre de cette année, le sous-préfet est sur le pavé, et

il se remet à faire du journalisme dans le _Gaulois_.

C'est alors l'époque de cette grande passion qui l'improvise boursier,

un boursier s'il vous plaît, gagnant douze mille francs par mois pour la

femme qu'il aime, puis bientôt la cruelle déception, qui lui fait acheter,

avec l'argent de sa dernière liquidation, un bateau de pêche en Bretagne,

sur lequel, il mène pendant dix-huit mois la vie d'un matelot, dans

l'horreur du contact avec les gens _chic_.

Enfin, le retour à la vie littéraire...

* * * * *

_Vendredi 12 juillet_.--Exposition centennale. Je ne sais, si ça tient à

ce jour fait pour des expositions de machines, et non pour des expositions

de tableaux, mais la peinture depuis David jusqu'à Delacroix, me paraît la

peinture du même peintre, une peinture bilieuse, dont le soleil est du

triste jaune, qu'il y a dans les majoliques italiennes. Oui, vraiment la

peinture contemporaine tient trop de place dans ce temps. Au fond il y

a eu une peinture primitive italienne et allemande; ensuite la vraie

peinture qui compte quatre noms: Rembrandt, Rubens, Velasquez, le Tintoret;

et à la suite de cette école de l'ingénuité et de cette école du grand et

vrai _faire_, encore de jolies et spirituelles palettes en France, et

surtout à Venise, et après plus rien que de pauvres _recommenceurs_,--sauf

les paysagistes du milieu de ce siècle.

* * * * *

_Vendredi 19 juillet_.--Daudet me dit, en nous promenant ce matin dans

le parc de Champrosay, que j'ai manqué hier une conversation bien

intéressante de Mistral: une sorte de biographie au courant de la parole.

Et joliment, Daudet s'étend sur ce paysan poétique, appartenant tout

entier à ses bouts de champs, à son _petit bien_, à sa maison, à ses

parents, à sa province, enfin à tout cela de rustique et d'ancienne France,

dont il a tiré sa poésie. Il m'entretient de l'enfant, qui s'est sauvé

quatre fois du collège, pour retourner à son clos, et qui, à douze ans,

fabriquait deux petites charrues minuscules, les deux uniques objets d'art

qui parent l'habitation de l'homme. Il me le montre, prenant goût aux

études, et pouvant seulement être gardé par le collège, alors qu'il a

connu les GÉORGIQUES de Virgile et les IDYLLES de Théocrite. Un type

particulier, ce paysan d'une race supérieure, d'une race aristocratique,

chez laquelle le travail des champs, sous le beau ciel du Midi, prend une

idéalité qu'il n'a jamais eue dans le Nord.

Dans cette biographie, tout émaillée d'expressions provençales, que le

raconteur de lui-même, jetait en marchant dans les allées du parc, il

était question de deux mariages; d'un mariage avec une Mistral, lui

apportant des millions, et qu'il avait rompu avec une grande tristesse

d'âme, en rentrant dans son domaine, sur le sentiment qu'il éprouvait de

la disproportion de son avoir et de celui de sa femme, et dans la crainte

que cette grande fortune ne lui fît perdre les éléments inspirateurs de sa

poésie.

Quant à l'histoire du mariage qui s'est réalisé, elle est vraiment

charmante. L'article de Lamartine sur MIREILLE avait amené une

correspondance de Mistral avec une dame de Dijon, et un jour qu'il passait

par la Bourgogne, il faisait une visite à sa correspondante. Des années,

beaucoup d'années se passaient, et tous les soirs, en mangeant avec sa

mère, c'étaient des phrases dans le genre de celle-ci: «Les hommes, c'est

fait pour se marier... pour avoir des enfants... toi, quelle sera ta vie,

quand je n'y serai plus... tu auras une bonne avec laquelle tu coucheras?»

Une nuit, après une de ces gronderies, Mistral se rappelant une toute

petite fille, qui le regardait avec de beaux grands yeux, lors de la

visite qu'il avait faite à la dame de Dijon, et qui était sa tante, il

se demandait quel âge elle pouvait bien avoir, calculait qu'elle avait

dix-neuf ans, partait pour Dijon, se rendait à la maison, où il avait fait

une visite, une dizaine d'années avant, demandait en mariage la jeune

fille, qui lui était accordée.

Et Daudet, se reconnaissant une certaine parenté avec Mistral, déclare

qu'il était venu au monde, avec le goût de la campagne, qu'il n'avait

point l'_appétence_ de Paris, qu'il n'avait point l'ambition de devenir

célèbre, qu'il avait été porté à Paris comme un _duvet_, et que l'ambition

de la célébrité, lui était venue du milieu, dans lequel il était tombé.

En promenade, devant l'épanouissement de Daudet, devant les champs de blé,

tout roux, tout dorés, tout brûlés.

--Daudet, lui dis-je, vous aimez la plaine, vous?

--Oui, me répond-il, la verdure ne me comble pas de joie... Nous les gens

du Midi, nous aimons les grillades de toutes sortes, et c'est pour nous

une stupeur, quand nous arrivons à tout ce vert qui est dans le Nord.

* * * * *

_Jeudi 25 juillet_.--Aujourd'hui avec les Ménard-Dorian, Mme Lockroy, le

jeune Hugo, dîne à Champrosay, M. Brachet qu'a rencontré Daudet à Lamalou,

et de la conversation duquel il est revenu tout à fait toqué.

C'est en effet un causeur supérieur, par la science profonde qu'il possède

de toutes les questions qu'il aborde, par le jugement original qu'il porte

sur elles, par l'indépendance de son esprit à l'endroit de toutes les

idées reçues, de tous les clichés acceptés, etc. Un petit homme aux yeux

noirs, à la barbe grêle, au teint marbré de plaques rougeaudes, au crâne à

la conformation assez semblable à celui de Drumont. Il se met à parler de

la situation politique, du désarroi du moment, de l'avènement futur de

Boulanger.

Il s'est trouvé avec lui à la Flèche, il a été de sa promotion, et dit que

ce qui le caractérise, c'est qu'il est un étranger, un Écossais par sa

mère, un homme qui ne connaît pas le ridicule, qui se promènerait dans une

voiture rouge d'_Old England_... qu'au fond il méprise les Français. Il

ajoute qu'il est menteur, menteur, qu'il a une très moyenne intelligence,

mais une volonté enragée, avec le talent, un talent tout particulier de

parler à la corde sensible des gens auxquels il s'adresse, et qu'il a

très souvent la bonne fortune des mots qui enlèvent, enfin qu'il est un

_allumeur de foules_.

On s'entretient ensuite de Freycinet, l'homme funeste, le ministre dont

Bismarck a dit un jour: «Il m'apparaît comme le ministre d'un grand

désastre.»

* * * * *

_Samedi 27 juillet_.--Un joli mot d'un petit garçon à une grande fillette,

affectionnée par lui: «_Je t'amoure_.»

* * * * *

_Dimanche 28 juillet_.--Il fait partie vraiment des belles actions, ce

sacrifice fait par une femme à la très petite fortune, Mme Dardoize, ce

sacrifice de 6 000 francs qu'elle avait de côté, pour la fondation d'une

ambulance au commencement de la guerre de 1870, ambulance, où, au bout

de trois jours, elle était abandonnée par les illustres infirmières qui

s'étaient fait inscrire, et où elle frottait le parquet, en faisant les

lits de trente-deux blessés, dont aucun n'est mort.

Et les intéressantes et humaines choses dont elle a été spectatrice. Un

petit Breton héroïque, inconscient de son héroïsme, blessé aux deux bras

avec un morceau d'obus dans la poitrine, ne connaissant pas un mot de

français, et qui, au crépuscule, se mettait à chantonner les vêpres en

latin bas-breton. Et à côté de lui un voltairien enragé, auquel cette

soeur de charité éclectique, un jour de Noël, mettait dans ses souliers

les Contes de Voltaire, tandis qu'elle mettait un chapelet dans les

souliers du Breton.

* * * * *

_Mardi 6 août_.--Déjeuner chez Drumont.

Une petite salle lumineuse, où la vue, une vue égayante, passant

par-dessus la torsion des vieux arbres fruitiers, et traversant la Seine,

va au coteau vert qui fait face. Là dedans de vieux bahuts, faits de

pièces rapportées, sous un trumeau de Boucher, acheté chez un tapissier

de Villeneuve-Saint-Georges.

À propos de la tournure conventuelle de la vieille bonne qui nous sert,

il est question des domestiques, et de la servitude de nous tous, à leur

égard. Et Daudet de conter, que Morny avait les entrailles assez faibles,

et qu'un tour de main, dans la confection des cataplasmes l'avait

assujetti à la femme de chambre d'une maîtresse, et qu'un domestique de

Morny pas bête avait épousé la femme, et que, de par elle et son tour de

main, il était devenu le maître absolu du Président du Conseil, obtenant

tout ce qu'il voulait, en le tenant toujours sous la menace de quitter

son service.

Une omelette, un gigot, des haricots se succèdent.

Une allusion fortuite au _Panthéon littéraire_, à Buchon qui se trouve

être l'oncle de Drumont, amène la conversation sur les croisades, la

prise de Constantinople, et les mépris d'Anne Comnène, cette Byzantine

littéraire et artiste, à l'endroit des gros barons septentrionaux. Et de

Constantinople et d'Anne Comnène et des croisades, nous sautons au Père

Dulac et aux missionnaires, dont Drumont parle avec un lyrisme religieux,

disant que ce sont des hommes, dont toute la virilité est passée dans

leur foi. Et il conte, comme un vrai croyant qu'il est, qu'un de ces

missionnaires étant mort à bord d'un petit bâtiment chinois, et son corps

ne se décomposant pas, les matelots avaient dit à son compagnon: «Mais il

était donc vierge!»

On apporte une salade de tomates très réussie pour des palais blasés,

quand Daudet, qui est muet depuis quelques instants, pris de douleurs

intolérables d'estomac, demande à aller se jeter, une minute, sur un divan

dans la chambre de Drumont.

Cette sortie jette un froid parmi nous deux, restés à table. Il y a un

silence, au bout duquel Drumont jette cette phrase inattendue:

--Pourquoi sommes-nous sur la terre?... Pourquoi sommes-nous réunis dans

ce moment?... Pourquoi en face de ce paysage, nous livrons-nous à des

conversations supérieures?

Et Drumont dit cela, en se donnant des coups de doigts révoltés, dans sa

noire crinière, où une mèche se déroule, tortillée sur son front à la

façon d'une mèche de Gorgone, tandis que ses yeux de scribe moyenageux,

encastrés dans leurs minces lunettes, sont abaissés sur les fleurs de son

assiette.

Daudet est rentré, et assis, à demi couché sur une petite table, pendant

qu'il prend à de lentes avalées, une tasse de café, interrompant soudain

nos doléances sur la société moderne et sa veulerie, il se met à parler

éloquemment sur la ressemblance de la génération actuelle avec Hamlet,

de cette génération chez laquelle, selon une expression de Baudelaire,

l'action ne correspond pas avec le rêve, prétendant que l'époque ne

comporte pas l'action.

* * * * *

_Lundi 12 août_.--Hayashi est venu chez moi, et a passé la journée à me

déchiffrer des noms d'artistes japonais sur mes bibelots.

Comme je m'étonnais de la longévité des artistes japonais, citant Hokousaï

et tant d'autres, et même le brodeur, dont il était en train de me lire

la signature, sur un foukousa représentant une carpe monumentale, et

que voici: «_Jou-ô, âgé de 73 ans_», Hayashi me disait qu'au Japon, la

mortalité de 1 à 10 ans était énorme, encore très grande de 10 à 20 ans,

encore grande de 20 à 30 ans, mais que l'homme qui avait atteint l'âge

de 30 ans, réunissait là-bas, toutes les chances pour attraper beaucoup

d'années. Toutefois comme sa réponse à ma question ne concernait pas

absolument les artistes japonais, Hayashi ajoutait que les artistes qui

font parler d'eux, le doivent à une vitalité supérieure à celle des autres

hommes, et quand ils ne sont pas _submergés_ par un accident, ils doivent

vivre très vieux.

Il y a vraiment de l'ironie française chez ce peuple japonais. Hayashi me

racontait qu'un compatriote, qu'il a connu à Paris, et qui est devenu un

grand monsieur dans le gouvernement japonais, lui avait écrit plusieurs

fois, sans qu'il répondît, lorsque à son dernier voyage au Japon, il lui

avait demandé à venir le voir, dans une lettre où il lui disait: «Oui,

je suis un fonctionnaire du gouvernement, mais je suis tout de même un

honnête homme, je ne vole pas mes appointements, et je _mérite_ une

visite.»

* * * * *

_Mercredi 14 août_.--Les journaux qui ont raconté la visite du Shah de

Perse à Saint-Gratien, n'ont point eu connaissance du message qui l'a

précédé, et qui demandait de lui faire préparer «un verre d'eau glacée,

des gâteaux, une chaise percée».

Un Russe bien informé me disait, que dans cette demande, il n'y avait

pas l'appréhension de mauvaises entrailles, mais une affectation de

dédain, de la part du «Roi des Rois» pour les familles royales et

princières de l'Europe. Et ce Russe me racontait, qu'au dîner donné

à Saint-Pétersbourg, et où le Shah donnait le bras à l'Impératrice

de Russie, en se levant de table, il avait, un moment, marché le

premier en tête, faisant semblant d'oublier la souveraine, pendant que

l'Impératrice le suivait assez embarrassée.

* * * * *

_Lundi 19 août_.--Aujourd'hui à l'Exposition, une évocation du passé bien

autrement intéressante pour moi, que le char d'Attila: ç'a été un petit

modèle de diligence jaune, portant sur la caisse: _Rue Notre-Dame-des

Victoires_. En le regardant, je retrouvais mes gais départs pour les

vacances en province, la sortie victorieuse de Paris à grandes guides par

les rues étroites, le sautillement des croupes blanches devant les vitres

du coupé, les relais retentissants du bruit de la ferraille, les villages

et leurs pâles vivants, traversés dans le crépuscule, au galop. Et la

petite diligence jaune, me rappelle encore une de mes plus profondes

émotions--c'était cette fois en rotonde,--je revenais tout seul, à douze

ans, de mes premières vacances passées à Bar-sur-Seine, et j'avais acheté

les livraisons à quatre sous du roman de Fenimore Cooper: LE DERNIER DES

MOHICANS. Postillon, conducteur, voisins de rotonde, endroits où l'on

s'arrêtait pour relayer, auberges où l'on mangea, je ne vis rien des

choses de la route. Non, jamais je ne fus aussi absent de la vie réelle,

pour appartenir si complètement à la fiction,--sauf cependant une autre

fois, la fois, où plus petit encore, j'avais lu, échoué dans une vieille

bergère de la chambre à four de Breuvannes, j'avais lu ROBINSON CRUSOÉ,

que mon père avait acheté pour moi, à un colporteur de la campagne.

* * * * *

_Jeudi 22 août_.--En montant à Bar-le-Duc, dans la _victoria_ de Rattier,

mes regards s'arrêtant par hasard sur mes mains reflétées sur le cuir

verni du siège du cocher, mon étonnement est grand de rencontrer dans le

reflet de mes mains, le trompe-l'oeil le plus extraordinaire d'un morceau

de peinture de Ribot, avec ses chairs aux ambres noirâtres, aux lumières

d'un rose violacé.

* * * * *

_Lundi 26 août_.--Mon Dieu, que le monde est loin d'être infini.

Aujourd'hui je prononce le nom d'Octave Mirbeau devant ma cousine, qui

me dit: «Mais Mirbeau... attendez, c'est le fils du médecin de Remalard,

de l'endroit où nous avons notre propriété... eh bien, je lui ai donné

deux ou trois fois des coups de fouet à travers la tête... Ah! le petit

affronteur que c'était, quand il était enfant... il avait par bravade, la

manie de se jeter sous les pieds des chevaux de mes voitures et de celles

des d'Andlau.»

* * * * *

_Mardi 3 septembre_.--Le général Obernitz, le général vurtembergeois qui,

après Reichshoffen avait établi son quartier général à Jeand'Heurs, et qui

se montra un vainqueur supportable, disait à Rattier, quand il quitta le

château: «Oh! priez Dieu pour vous, que nous rencontrions l'ennemi loin

d'ici, parce que le soldat qui s'est battu, devient une bête féroce

pendant trois jours... et moi-même je n'en suis pas le maître!»

* * * * *

_Samedi 7 septembre_.--Une fille du maréchal Oudinot, Mme de Vesins, je

crois, aimait tant Jeand'Heurs, que lors de la vente de la propriété, elle

en avait emporté des sachets de terre, comme on emporte des sachets de

Terre Sainte.

* * * * *

_Lundi 9 septembre_.--Des _rejets_ dans de petits sentiers à travers le

bois, au loin au loin: une perspective de raquettes de coudrier, aux

béquilles basculantes, s'offrant perfidement au sautillement voletant des

oiseaux. Je suis tombé dans la _tendue_.

Oh! que de souvenirs des bonnes journées de mon enfance, passées à

Neufchâteau. Le départ à cinq heures. Une heure de marche, au bout de

laquelle, on arrivait à un grand pré, qui avait presque toujours, çà et là,

des taches d'un vert plus vivace que le reste de l'herbe, des taches qui

étaient des places à _mousserons_, poussés la nuit, et qu'on cueillait

dans la rosée. Puis les provisions déballées dans la cabane, le feu allumé

et les pommes de terre dans un pot de fonte, on allait faire la première

tournée, et la tournée était longue, car il y avait 1500 rejets, et les

jours de passage, les allées étaient pleines, d'un bout à l'autre, de

pauvres rouges-gorges, de pauvres rouges-queues, pris par les pattes, et

battant désespérément des ailes. Je me rappelle une journée d'octobre, où

nous avons pris dix-huit douzaines de ces petits oiseaux, et entre autres

au moins une douzaine de rossignols à la petite croupe, qui est une vraie

pelote de graisse. Le retour avec une faim de tous les diables, et le

fricotage d'un morceau de viande dans les pommes de terre. Un long

déjeuner. Une seconde tournée à midi, suivie d'un repos, où le garde

qui était un vieux soldat de la garde impériale, un grand homme sec,

toujours grognonnant, mais le plus brave homme de la terre, me racontait

interminablement toujours, je ne sais quelle bataille, où l'action

terminée, n'ayant rien pour s'asseoir, ils avaient mangé assis sur des

cadavres d'ennemis.

Au milieu de ces récits, arrivait ordinairement, pour la troisième tournée,

mon oncle, l'ancien officier d'artillerie, qui, marchant le premier avec

son gros dos rond et son pas lourd, donnait la liberté aux oisillons qui

n'avaient pas les pattes cassées, silencieux, et sans donner la réplique

à la grondante mauvaise humeur de Chapier.

Chapier c'était le jardinier, le garde, l'organisateur de la tendue, le

domestique mâle à tout faire de la maison pour un gage de 300 francs. Il

était le mari de Marie-Jeanne, la cuisinière, celle dont mon grand-père

avait longtemps comprimé les ardeurs conjugales, en la faisant tremper

dans la pièce d'eau de Sommerecourt. Chapier est le père de _Mascaro_,

surnom donné dans la famille à son fils, qui tout en doublant son père eut

la permission d'établir à côté de la maison, un petit commerce de mercerie

et de vente d'almanachs, qui le fit riche à sa mort, de 800 000 fr., et il

est le grand-père du Chapier actuel, possesseur de plusieurs millions, et

brasseur de grandes affaires, entre autres de la concurrence aux eaux de

Contrexéville.

Mon cousin Marin a donné, ces jours-ci, l'hospitalité pour les grandes

manoeuvres, à un de ses amis, à M. O'Connor, lieutenant-colonel de

dragons: un militaire dont la conversation est pleine de faits. Il parlait

aujourd'hui de l'extraordinaire force physique des turcos, et de l'espèce

de joie orgueilleuse qu'ils éprouvaient, quand leur sac, leur écrasant sac

dépassait de beaucoup leur tête. Il les disait merveilleux pour un choc,

pour un coup de main, mais incapables d'un effort continu, accusant leur

insuffisance au tir, leur inaptitude à viser, entraînés qu'ils sont

toujours à la _fantasia_, et n'étant occupés qu'à _faire parler la poudre_,

et à se griser de son bruit. Il appuyait aussi sur la nature enfantine de

ces hommes, sur le besoin qu'ils ont tous les matins de venir faire des

plaintes fantastiques, et qui s'en vont bien contents, et disent: «Merci,

capitaine!» quand le capitaine leur a jeté à la tête: «Tu es un imbécile!»

* * * * *

_Mardi 10 septembre_.--Grandes manoeuvres dans ce joli pays boisé de

Mapelonne, de la ferme du Poirier, de Stainville. Ces manoeuvres, aperçues

d'un plateau un peu élevé, me font l'effet de rangées de petits soldats

de plomb, que je verrais comme d'un ballon captif... C'est amusant par

exemple, la vie, l'animation données par les manoeuvres dans les villages,

et les hommes et les femmes sur le pas des portes, et les enfants,

les yeux ardents... Au retour, les jolis croquis pour un peintre:

l'envahissement des cafés de village, les consommateurs, en l'effarement

des servantes, allant eux-mêmes chercher au cellier, le vin, la bière, et

l'encombrement de la rue par les voitures qui n'ont plus de place dans

les écuries, par des chevaux attachés à un volet, et au milieu de la

bousculade et du brouhaha, le défilé des soldats, des cavaliers couverts

de poussière. C'était à Stainville, le berceau de la famille des Choiseul,

dont, en quittant le village, j'aperçois le modeste petit château.

Ce matin, à déjeuner, M. O'Connor qui a passé, je crois, deux ans en

Cochinchine, nous entretenait de la vie de ce peuple, occupé à travailler

et à jouir de l'existence mieux et plus complètement, que nous autres.

Il nous disait les fréquentes culbutes de fortune, n'étonnant là-bas

ni le possesseur ni les autres, et le millionnaire ruiné se remettant

sereinement, le lendemain, à regagner une seconde fortune. Il nous

peignait les transactions du pays, au moyen d'une barre d'or qu'on porte

sur soi, avec une paire de petites balances; barre sans alliage, et qui se

coupe presque aussi facilement qu'un bâton de guimauve. Il nous affirmait

que dans l'Orient, le placement de l'argent était complètement inconnu, et

que toute la fortune du petit monde de là-bas consistait dans les bijoux

de la femme, qui portait sur elle tout le capital du ménage, et qu'il

y avait des mains et des bras de femme se tendant pour vous vendre un

centime de n'importe quoi, des mains, des bras où il y avait plus de cinq

à six mille francs d'or et de pierres précieuses.

* * * * *

_Mercredi 11 septembre_.--Quand on demande aux paysans, ce qu'ils pensent

du gouvernement actuel, ils répondent: «Nous sommes _ben_ las!--Alors vous

voulez un prince d'Orléans?... vous voulez un Napoléon?... vous voulez le

général Boulanger?» Ils font nenni de la tête, et répètent avec entêtement,

sans qu'on puisse en tirer rien de plus: «Nous sommes ben las!»

* * * * *

_Vendredi 13 septembre_.--Aujourd'hui, c'est le jour de la grande

bataille. L'ennemi nous débusquera, ce matin, du plateau de Chardogne

qui commande Bar-le-Duc, et nous devons reprendre le plateau dans

l'après-midi. Or, nous voilà, tout le monde de Jeand'Heurs en route, dès

neuf heures, pour être sur le terrain des manoeuvres à onze heures, où

nous arrivons aux premiers coups de canon.

Il y a eu du brouillard toute la matinée. Quelque chose de laiteux est

resté dans l'atmosphère, et dans l'excellente lorgnette de Rattier, la

guerre ne m'apparaît pas sévère, au contraire elle m'apparaît gaie, jolie,

_clairette_, comme dans une gouache de Blarenberg... Un spectacle vraiment

drôle, au moment où l'action est le plus vivement engagée, c'est la course

éperdue d'un lièvre affolé, auquel ici, un coup de canon, là, une charge

de cavalerie, là, la main d'un paysan qui s'est mis à sa poursuite et le

touche presque, fait faire les crochets les plus cabriolants. Le hasard

nous a servis au mieux, le petit mur d'un champ auquel nous nous sommes

adossés pour déjeuner, est occupé par une compagnie de lignards qui se

mettent à faire feu, agenouillés derrière le mur, et nous nous trouvons,

pour ainsi dire, dans les rangs de la troupe, et bientôt dans un nuage de

poudre... Ah! l'intéressante chasse à l'homme que doit être la guerre,

pour un monsieur qui n'est pas un couillon, et qui n'a ni la colique, ni

la migraine, ni le rhume, pour un monsieur bien portant... Et je pensais

au milieu du nuage grisant, et de la canonnade vous faisant bravement

battre le coeur, que la fumée qu'on est en train de détruire avec la

nouvelle poudre, sera bientôt suivie par une découverte quelconque qui

détruira le bruit excitant du canon, et qu'alors ce sera bien froid, et

qu'il faudra être bien enragé pour se tuer, non seulement sans se voir,

ce qui arrive aujourd'hui, mais encore sans s'entendre.

Ce soir, je plaignais les reins des artilleurs galopant sur les caissons,

devant M. de Fraville, officier d'artillerie. «Ce n'est pas sur les reins,

me dit-il, que se porte la fatigue du secouement sur les coffres, c'est

sur la mâchoire, et cela arrive quelquefois à empêcher les artilleurs de

manger le soir.»

* * * * *

_Samedi 14 septembre_.--Un dur parcours, que celui sur la ligne de l'Est

par cette Exposition universelle. Le compartiment de première est envahi

par des Allemands, qui se montrent mal élevés, autant que des Anglais en

voyage, avec une note de jovialité peut-être plus blessante. Il y a parmi

eux un gros banquier juif, qui ressemble étonnamment à Daikoku, au dieu

japonais de la richesse, et dont le ventre semble le sac de riz sur lequel

on l'assied--et qui pue des pieds. En face est son fils qui se mouche dans

un foulard rose, très semblable à une cravate de maquereau, et qui ronfle

ignoblement. Le vieux banquier est accompagné de sa fille, une assez jolie

fille, à l'air légèrement _cocote_, et qui est couchée de côté sur la

poitrine de son père, dont la large main l'enveloppe et lui caresse le

corps, auquel le mouvement de lacet du chemin de fer donne le mouvement

d'un corps de femme qui fait l'amour. Je n'ai jamais rien vu de ma vie

d'aussi impudique que ce témoignage public d'amour paternel. Il y a un

autre Allemand, genre étudiant, appuyé sur un sac de nuit, grand comme une

malle, vêtu d'un pardessus couleur chicorée à la crème, et buvant à même

au goulot d'une longue bouteille de vin du Rhin. Et d'autres encore aussi

insupportables et qui semblent se sentir déjà dans leur patrie.

* * * * *

_Lundi 16 septembre._--Ce soir, un spectacle assez drolatique, rue du

Caire. Un ecclésiastique que j'ai devant moi, à la danse du ventre, se met

à regarder de côté, toutes les fois, que le ventre de l'almée soubresaute

voluptueusement, devient trop suggestif. Du reste cette danseuse, une

danseuse tout à fait extraordinaire, et qui lorsqu'on l'applaudissait,

dans la parfaite immobilité de son corps, avait l'air de vous faire de

petits saluts avec son nombril.

* * * * *

_Jeudi 19 septembre_.--Je disais ce soir, après un morceau de Chopin: «Je

ne goûte absolument pas la musique, seulement elle produit chez moi un

état nerveux. Eh bien, il me semble que l'état nerveux qui m'est donné par

Beethoven, est d'une densité supérieure aux états nerveux, que me donnent

toutes les autres musiques.»

* * * * *

_Vendredi 20 septembre_.--Ce matin, causerie de Daudet sur sa pièce

LA LUTTE POUR LA VIE, et sur le théâtre en général: «Oh! le théâtre,

s'écrie-t-il, c'est une ardoise et un torchon, et une chose à la craie

qu'on efface à tout moment... ç'a été le procédé de Shakespeare et de

Molière.»

* * * * *

_Mardi 24 septembre_.--Une singulière forme de gouvernement, ce suffrage

universel, qui ne tient aucun compte des minorités, quelque nombreuses

qu'elles puissent être. C'est ainsi que, si les 36 millions de Français

hommes et femmes votaient, et qu'il y eût d'un côté 18 millions, moins une

voix, et de l'autre 18 millions, plus une voix, les 18 millions, moins une

voix, pourraient être absolument gouvernés à rebours de leurs sentiments

politiques, de leurs tempéraments de conservateurs ou de républicains.

* * * * *

_Vendredi 27 septembre_.--Deux femmes causaient, devant moi, des premières

années de leurs mariages, de la gêne qu'elles éprouvaient devant l'être

intimidant et inconnu, devenu leur seigneur et maître, de l'espèce

d'effarouchement douloureux de leurs susceptibilités d'êtres timides,

tendres, inexpérientes. L'une racontait qu'ayant acheté deux cravates, et

son mari ayant témoigné assez vivement, qu'il ne les trouvait pas jolies,

avait pleuré toute une nuit. L'autre avouait qu'elle était absolument

ignorante de la direction d'une maison, qu'elle ne savait pas commander

un dîner et qu'elle avait une mauvaise cuisinière: ce qui faisait que son

mari lui reprochait, en riant, de n'avoir pas plutôt appris la cuisine que

l'allemand et l'anglais.

* * * * *

_Vendredi 4 octobre_.--Songe-t-on qu'au jour d'aujourd'hui nous avons

soixante-huit préfets et sous-préfets juifs, et que cette prépotence dans

l'administration, n'est rien auprès de l'influence occulte des petits

conseils sémitiques, en permanence dans chaque cabinet de chacun de

nos ministres. Et dire que nous devons le bienfait de cette domination

judaïque au grand Français Gambetta, que sur le souvenir de son physique,

je continue à croire un juif.

Je relis aujourd'hui du Veuillot, et vraiment c'est le grand pamphlétaire

de ce siècle, avec les mépris de son ironie en sous-entendus, et avec le

mordant de sa blague hautaine, quand il risque un mot tintamarresque,

et qu'il dit que Vapereau est Français comme Jocrisse. Rochefort, tout

Rochefort qu'il est, n'a jamais trouvé une insulte de ce calibre

d'esprit-là.

* * * * *

_Samedi 5 octobre_.--Aujourd'hui, je m'amuse à relever à l'exposition du

ministère de la guerre, le coût des coups de canon. Les coups de canon de

rien du tout, ça va maintenant de 300 à 500 francs. Mais nous avons le

coup de canon de 1 350, et même de 1 572 francs. Tout a bien augmenté dans

la vie, et c'est devenu bien cher l'art de se tuer.

Que de choses toutefois intimement parlantes à l'historien de moeurs, dans

ce musée de la défroque militaire, et comme elle m'en dit plus cette

cravache, avec laquelle Murat chargeait à Eylau, que toutes les histoires

imprimées de la bataille.

* * * * *

_Jeudi 10 octobre_.--Ce soir, Rollinat qui se trouve à Paris, est

venu dîner chez Daudet. Il a une figure toute jeune, toute rose, toute

poupine, et le macabre de ses traits a disparu. Il parle, avec un espèce

d'enthousiasme lyrique, de ses chasses, de ses pêches: des pêches au

chevaine, où l'hiver il casse la glace, enfin de cette vie active et

en plein air qui a remplacé la vie factice, artificielle, enfermée, et

sans sommeil de sa jeunesse: vie, il n'en doute pas, qui l'aurait tué.

Maintenant il ne sait plus travailler à une table, et si on lui en apporte

une, il la brise, et en jette les morceaux au diable. Il lui faut les

chemins sauvages, sur les bords de la grande et de la petite Creuse, où il

parle tout haut ses vers, où, comme disent les paysans, il _plaide_.

Il s'étend sur son bonheur dans la solitude, sur sa maison éloignée de

toute habitation, où la nuit, au milieu de ses trois chiens couchant dans

trois pièces, il a un espèce de frisson peureux agréable, au grognement

trois fois répété, annonçant un passant sur la route. Étrange maison, où

se succèdent des peintres, où l'hospitalité est donnée à des montreurs

d'ours, où le préfet vient déjeuner, où les gens d'alentour se rendent à

la pharmacie: maison faisant l'étonnement des Berrichons de la localité.

Et sa compagnie, et son intimité, le croiriez-vous, c'est avec le curé!

oh! un curé de la cure de Rabelais et de Béranger, ayant la carrure d'un

frère Jean des Entommeures, et pouvant tenir une feuillette de vin. C'est

lui qui, à une messe de minuit de Noël, où les paysans qui s'étaient

grisés avant, faisaient du bruit, son surplis déjà à moitié sorti de la

tête, leur cria: «Eh! là-bas, si vous continuez, vous savez que je suis

capable de prendre l'un de vous par la moitié du corps, et avec lui,

de jeter les autres à la porte.» C'est lui encore qui, dans une chute,

s'étant à moitié fracassé la tête, et ayant à ses côtés un confrère

poussant des hélas: «Ah! je vois, vous voulez _m'extrême-onctionner_,

mais vous n'y entendez rien, mon cher, avec votre figure de _De profundis_,

moi, je fais cela _à la gaieté_.»

Puis l'échappé dans le fond du Berri du bureau des Pompes funèbres, et des

soirées aux Batignolles du ménage Callias, nous contait ceci:

Mme Callias était devenue folle à la fin de sa vie, et sa folie consistait

en ce qu'elle croyait qu'elle était morte. On lui demandait comment elle

allait une, deux, trois fois. Elle ne répondait d'abord pas, mais enfin

à la troisième, fondant en larmes, elle vous soupirait, dans un rire de

folle: «Mais je ne vais pas, puisque je suis morte.» Alors, il était

convenu qu'on lui disait: «Oui, oui, vous êtes bien morte... Mais

les morts ressuscitent, n'est-ce pas?--Elle faisait un signe de tête

affirmatif,--et peuvent jouer du piano?» Alors prenant le bras que vous

lui tendiez, elle allait s'asseoir au piano, où elle jouait d'une manière

tout à fait extraordinaire.

Et l'on se sépare, en disant qu'il faut faire vulgariser par Gibert dans

les salons, la musique de Rollinat, qui ne lui aurait encore rapporté que

cent soixante-quatorze francs.

* * * * *

_Vendredi 11 octobre_.--À l'Exposition, j'entre au Pavillon des forêts, à

une heure où la lumière commence à devenir un rien crépusculaire, et c'est

vraiment pour moi comme l'entrée dans un palais magique, bâti par les fées

de la Sylviculture, dans ce palais aux colonnes fabriquées par ces vieux

troncs d'arbres qui ont, pour ainsi dire, les couleurs obscurées des ailes

des papillons de la nuit. Et je ne pouvais détacher mes yeux du _bouleau

verruqueux_, avec ses taches blanchâtres sur ses rugosités vineuses, du

_cerisier merisier_, avec son enrubannement coupé de noeuds, qui ont

quelque chose du dessin contourné d'une armoirie de la Belle, du _fagus_,

du hêtre, comme tacheté, moucheté d'éclaboussures de chaux, sur son lisse

si joliment grisâtre, de l'_épicéa élevé_, avec son écorce qu'on dirait

sculptée sur toute sa surface de folioles rondes, du _populus canescens_,

au joli ton verdâtre, qu'avaient autrefois adopté comme fond, les

grisailles amoureuses du XVIIIe siècle.

Avant, j'étais entré dans la galerie des moulages. C'est d'un grand art

naturiste, cette statue tombale de Marino Soccino de Vecchietta. Et

l'admirable et dévote statuette de la Prière, que cette femme, la tête au

ciel, dans cette tombée toute droite de sa robe, avec l'ombre de sa coiffe

sur les yeux, et les mains jointes à la hauteur de sa bouche dans un

mouvement de supplication. Non, il n'y a décidément qu'un siècle où l'on

prie, qui puisse donner la figuration morale de la montée amoureuse d'une

pensée humaine au ciel.

* * * * *

_Lundi 14 octobre_.--Hier Léon Daudet, annonçant préparer une thèse sur

l'amour, qu'il qualifie de névrose, et disant: «Oh! c'est absolument

positif, ça commence par les lobes frontaux et ça va...--Arrête-toi, lui

dis-je, il y a des dames!»

En sortant de table, une curieuse conversation sur la ressemblance des

commencements de l'aventure de Boulanger avec les commencements de

l'aventure de Jules César, telle qu'on la lit dans Plutarque. Puis la

conversation monte à l'idée différente que se font du cerveau, le Français,

l'Anglais, l'Allemand, et à la description qu'en fabrique le Français

avec le concept logique de son esprit, l'Anglais avec ses qualités à la

fois de synthèse et d'observation du détail, l'Allemand avec l'abondante

diffusion et l'éparpillement de ses idées sur chaque circonvolution.

* * * * *

_Mardi 15 octobre_.--À l'Exposition. Antiquités cambodgiennes. Ces

monstres à bec d'oiseau, qui ont l'air d'appartenir à une période d'êtres

_plésiosauriques_, ces sphinx en forme de cynocéphales, ces éléphants

à l'aspect d'énormes colimaçons, ces griffons qui semblent les féroces

paraphes d'un calligraphe géant en délire! Et au milieu de l'ornementation

de queues de paon, d'yeux de plumage, ces attelées d'hommes à la pantomime

inquiétante, et ces danseuses, aux formes de foetus, coiffées de tiares,

au rire _héliogabalesque_. Oh! ce rire dans ces bouches bordées de lèvres,

comme on en voit dans les masques antiques, et encore ces têtes avec des

oreilles semblables à des ailes de chauve-souris, et avec l'ombre endormie

et heureuse qu'elles ont sous leurs paupières fermées, et avec l'épatement

sensuel, et avec la léthargie jouisseuse d'un sommeillant en une pollution

nocturne... Tout ce monde de pierre a quelque chose d'hallucinatoire qui

vous retire de votre temps et de votre humanité.

* * * * *

_Jeudi 17 octobre_.--Aujourd'hui un homme du peuple, au pied de la tour

Eiffel, lisait tout haut les noms de Lavoisier, Lalande, Cuvier, Laplace.

--Oui, ce sont ceux qui ont monté la tour! jeta un camarade.

Ce soir, Daudet disait, qu'au moment de s'en aller de terre, avant la

perte de la connaissance, on devrait avoir autour de soi la réunion des

esprits amis, et se livrer à de hautes conversations, que ça imposerait au

mourant une certaine tenue, et comme nécessairement venait sous sa parole,

le nom de Socrate, moi qui ne comprends guère la mort que _le nez dans

le mur_, je lui répondais que la conférence _in extremis_ de Socrate, me

semblait bien fabuleuse, qu'en général les poisons donnaient d'affreuses

coliques, vous disposant peu à fabriquer des mots et des syllogismes, et

qu'il y aurait vraiment à faire, avec les concours des spécialistes, une

enquête sur les effet de l'empoisonnement par la ciguë.

* * * * *

_Samedi 19 octobre_.--À l'Exposition. Parenté des étoffes japonaises avec

les tissus de la vieille Egypte, découverts dans la nécropole d'El Fayoun.

Promenade à travers la peinture étrangère.

ALLEMAGNE. Hefner, un paysagiste de premier ordre, avec les blondeurs

couleur de glaise de ses futaies, avec le roux brûlé de ses terrains, avec

le gris perle de ses eaux et de ses ciels. Il a une _Via Appia_, sous un

nocturne de ciel argenté, derrière de noirs cyprès, du plus grand effet et

du plus bel art.

AUTRICHE-HONGRIE. Des Charlemont qui font de la peinture historique, jolie

à la façon de la peinture historique, qui se commande sur les vases de

Sèvres.

ESPAGNE. Alvarez. _La chaise de Philippe II_. De ces beaux tons, qui ont

du gris fauve des tons de peaux de daims mégissées.

Rico est de tous les paysagistes de la terre, le paysagiste spirituel, et

dans ces terrasses toutes fleuries descendant à l'eau, avec derrière elles

les pins parasols et les cyprès, et dans les lointains violacés, où les

maisons des villes du Midi font des taches blanches parmi les jardins à la

chaude verdure, Rico se montre le seul artiste qui sache être un féerique

décorateur, dans de la vraie et sérieuse peinture.

ITALIE. Carcano a exposé des vues panoramiques de l'Italie, où se trouve

une merveilleuse entente de la configuration stratifiée des terrains.

Dans les dessins, des dessins au crayon noir de Macari, des dessins de la

Rome antique, de la Rome _togata_, où tous ces vieux Romains sont si bien

saisis dans les plis et la tombée de la toge, dans leurs attitudes sur

les sièges de pierre, dans leurs groupements debout, sont si bien saisis,

qu'on croirait à des photographies du temps.

ANGLETERRE. Un peintre à l'aquarellage clair de l'huile, à la petite

touche spirituelle, un Teniers laiteux, un continuateur de Wilkie, cet

Orchardson, ce peintre de la _Première Danse_.

J'ai enfin trouvé la vraie définition de Carrière: c'est un Velasquez

crépusculaire.

* * * * *

_Dimanche 20 octobre_.--Ce matin, visite du critique danois Brandès qui me

parle de ma popularité, dans son pays et en Russie. Il s'étonne un moment

avec moi du snobisme de quelques-uns de nos écrivains très célèbres.

* * * * *

_Jeudi 24 octobre_.--À l'Exposition. Oh! ces étranges plantes du Mexique,

ces plantes aux tons de vieilles pierres, ces plantes qui n'ont rien du

balancement de l'arbuste, qui ont l'immobilité, la solidité dense du

polypier, ces plantes toutes hérissées de piquants, de poils, et dont

quelques-unes présentent l'aspect d'une fourrure, et parmi ces plantes

fantasques, le _Pelocereus senilis_ qui a l'air d'une colonne d'un temple

en treillage du XVIIIe siècle, en sa couleur vert d'eau d'une vieille

sculpture de jardin, et qu'on dirait surmontée de la flamme en faïence

violette d'un poêle rocaille.

Pour l'art dramatique annamite, je ne trouve pas d'autre définition que

celle-ci: des miaulements de chats en chaleur au milieu d'une musique de

tocsin.

* * * * *

_Vendredi 25 octobre_.--Des cafés à l'Exposition qui commencent sourdement

à se démeubler, et à se démolir, et qui prennent l'aspect de ces hangars

à manger et à boire, qui s'improvisent aux premiers jours, dans les

Californies.

Ce soir Geffroy vient dîner. Il m'apporte la préface de GERMINIE

LACERTEUX, qu'il a faite pour l'édition à trois exemplaires de Gallimard.

Le véritable titre de cette préface devrait être: _la Femme dans l'oeuvre

des Goncourt_. C'est bravement admiratif avec une note de tendresse

qui m'émeut. Jamais il n'a été imprimé sur moi, quelque chose d'aussi

hautement pensé, et d'aussi artistement écrit.

* * * * *

_Samedi 26 octobre_.--De midi à six heures, à la répétition de la LUTTE

POUR LA VIE.

C'est du théâtre qui remue de la pensée autour de l'état moral de la

société actuelle, et ce n'est pas commun au théâtre. Daudet possède tout

à fait à un degré supérieur l'invention scénique, qu'ont bien moins que

le romancier de SAPHO, les faiseurs attitrés du théâtre. La scène du

barbotage de la toilette, montrant le boucher dans l'homme du monde,

avant qu'il ait endossé le plastron de soirée, c'est vraiment pas mal.

La tentative d'empoisonnement de la duchesse, au moment où on lit dans

le salon de l'hôtel l'étude sur Lebiez, c'est comme une coïncidence

dramatique, d'une ingéniosité plus forte, je crois, que les ingéniosités

d'un dramaturge quelconque. Mais ce que je trouve de tout à fait

remarquable dans l'ordre de l'imagination théâtrale, c'est la trouvaille

de la façon dont le poison vient naturellement dans la poche de Paul

Astier, et comme l'auteur fait d'une manière, pour ainsi dire explicable,

de ce flacon presque un agent provocateur.

* * * * *

_Jeudi 31 octobre_.--Loti est venu de Rochefort, pour assister à la LUTTE

POUR LA VIE, et s'il vous plaît, en grand uniforme. En dînant, on cause

des candidats pour le fauteuil d'Augier, et au milieu de cette causerie,

Daudet demande à Loti, pourquoi il ne se présente pas. Loti répond

naïvement qu'il se présenterait bien, mais qu'il ne sait pas trop comment

ça se fait. Alors l'idée un peu méphistophélique de jeter de l'imprévu,

dans les combinaisons arrêtées d'avance du corps savant, nous prend

d'improviser cette candidature, qui va produire le même effet qu'un pied

posé dans une fourmilière, et cela est aussi mêlé de la pensée ironique

du désarroi, que ça va mettre dans la hiérarchie maritime, cette anomalie

d'un lieutenant de vaisseau, académicien. Et tout chaud Daudet propose

à Loti de lui écrire le brouillon de sa lettre de présentation, pendant

qu'il va être enfermé dans le cabinet de Koning, où il passe toute la

soirée...

Sauf un peu de résistance à l'explosion de maternité de la duchesse

Padovani, après la tentative d'empoisonnement sur elle de son mari, la

pièce est acceptée sans protestation, et même très applaudie aux fins

d'actes.

Un débutant du nom de Burguet, remarquable par un jeu tout de nature, fait

de gaucherie de corps et de simplicité de la parole. J'ai le pressentiment

que ce Burguet deviendra un grand acteur du théâtre moderne.

En montant en voiture, Daudet remet à Loti, le brouillon de sa lettre de

présentation à l'Académie, qu'il a, en effet, écrite dans le cabinet de

Koning, pendant qu'on jouait sa pièce.

* * * * *

_Vendredi 1er novembre_.--Oh, ma décoration, j'ai bien envie de ne plus

la porter, aujourd'hui que dans la liste des chevaliers de la Légion

d'honneur, je lis Durand (_fruits confits_). Voyons, là, raisonnablement,

est-ce que la confection des fruits confits et des livres devrait avoir

la même récompense?

* * * * *

_Mercredi 6 novembre_.--Ce soir, grand dîner donné par l'_Écho de Paris_

à la presse parisienne. J'ai pour voisin Vacquerie. Nous nous entretenons

des oeuvres de Victor Hugo qui restent à publier, et qui ne peuvent

maintenant dépasser cinq ou six volumes. Il y a à peine assez de copie

pour faire un second volume des CHOSES VUES, mais il existe pas mal de

notules et de pensées, dont on pourra peut-être emplir tout un volume.

Comme je parle à Vacquerie de la toquade de mon frère pour TRAGALDABAS,

il me conte que c'est le succès du TRICORNE ENCHANTÉ de Théophile Gautier

aux Variétés, qui l'avait fait écrire sa pièce, primitivement en trois

actes, et qu'il voyait jouée par le comique Lepeintre jeune. Et donc, il

avait prié Hugo d'inviter Roqueplan à déjeuner, pour lui lire sa pièce,

mais Hugo n'ayant point de réponse au bout de huit jours, dans son

désir passionné d'être joué, Vacquerie avait fait inviter à déjeuner

Frédérick-Lemaître qui avait accepté le rôle. Là-dessus était arrivée une

lettre de Roqueplan, s'excusant de n'avoir pas répondu, parce qu'il était

en province et se mettant tout à la disposition de Hugo. Mais déjà le

traité était signé avec Cognard qui lui demandait d'allonger la pièce,

ce qui avait lieu à la diable, aux répétitions. Enfin, la première

avait lieu, une première où les figurants eux-mêmes sifflaient

Frédérick-Lemaître, qui, complètement ivre, avait la plus grande peine

à se tenir sur ses jambes, quand, sous une fantasque inspiration de la

soûlerie, sa tête d'âne lui ballottant sur la poitrine, il s'avançait

vers la rampe et s'écriait: «Messieurs et citoyens, je crois que c'est

le moment de crier: «Vive la République!» Et alors c'étaient des

applaudissements jusqu'à la fin.

* * * * *

_Dimanche 17 novembre_.--Il est question dans des _apartés,_ des livres

que chacun fait. Huysmans remet à plus tard son livre sur Hambourg. Rosny

me parle avec un certain mépris de son TERMITE paraissant dans la Revue de

Mme Adam, et me confesse qu'il travaille à un livre, qu'il met au-dessus

de tous ses précédents bouquins, et qui aura pour titre: LA BONTÉ, un

livre un peu en opposition avec le courant littéraire contemporain, se

plaisant à peindre les roueries du mal, et qui peindra, selon l'expression

de Rosny, les _ruses du bien_.

* * * * *

_Mardi 3 décembre_.--On ne saura qu'en posant pour son buste, devant

un sculpteur chercheur et consciencieux, ce qu'il y a dedans les plans

d'un visage, de petites protubérances, d'épaisseurs, de méplats,

d'amincissements qui s'aperçoivent à la _lumière frisante,_ et ce qu'il

faut de boulettes de terre glaise et de grattages d'ébauchoir, pour rendre

les insensibles creux et les imperceptibles saillies d'un plein ou d'un

tournant de la chair, qui paraît plane.

Et je causais avec Alfred Lenoir, de l'âge où il s'était pris de passion

pour la sculpture, et il me racontait qu'à l'âge de quatorze ans, ayant

eu une fièvre cérébrale, ses études avaient été interrompues, et qu'il

passait sa journée à vaguer dans l'École des Beaux-Arts, dont son père

venait d'être nommé le Directeur. Et dans ce vagabondage, en cette maison

d'art, il avait été pris du désir d'en faire autant, que les jeunes

sculpteurs qu'il voyait travailler. Or, il avait obtenu de se faire

inscrire parmi les concurrents pour l'admission à l'École, et à quinze

ans, il était admis le premier, sur l'éloge que Carpeaux faisait de son

morceau de sculpture. C'était une petite académie d'après un modèle

affectionné par Regnault, un modèle à l'anatomie nerveuse, à la tête

de mulâtre, et dont le corps _artistique_ lui donnait une espèce

d'enfiévrement dans le travail, un enfiévrement tel, me disait-il, qu'il

sortait tout en sueur de ces séances du soir, pendant lesquelles avait

lieu le concours.

Puis, à quelques années de là, Lenoir obtenait le second prix au concours

de Rome, était découragé, dégoûté du travail de l'École, allait passer à

ses frais huit mois en Italie, puis revenait à Paris, où il obtenait une

seconde, et enfin une première médaille aux Salons.

Finalement, Lenoir me conte que son père avait connu Houdon, dans les

dernières années de sa vie, où il habitait l'Institut, et pendant

lesquelles il était tombé en enfance, ramassant des culs de bouteille

qu'il donnait pour des pierres précieuses.

* * * * *

_Vendredi 13 décembre_.--Hier, au bas de je ne sais quel journal, acheté

pour tuer la demi-heure de chemin de fer d'Auteuil à Paris, j'avais lu

cette histoire, cette très vieille histoire, déchiffrée par Maspero sur

le papyrus d'une momie. Le roi Rhompsonitos possédait, caché dans un

souterrain, un trésor dont il croyait avoir seul le secret de l'ouverture.

Mais les deux fils de l'architecte du souterrain s'y introduisaient toutes

les nuits. Alors, le roi y faisait placer des pièges pour prendre les

voleurs, et l'un des deux frères était pris, et l'autre lui coupait la

tête, pour n'être pas reconnu et arrêté. Or, le roi qui avait une très

belle fille, lui ordonnait de se prostituer à tout passant, avec la

demande pour salaire, du récit du plus méchant tour qu'il avait commis

pendant sa vie. Le survivant des deux frères, sur le sein de la princesse,

lui confessait son vol et l'assassinat de son frère, mais au moment, où

elle donnait le signal pour l'arrêter, et le prenait par le bras, le

bras lui restait dans la main, c'était le bras d'un mort sous lequel se

dissimulait le sien... L'étrangeté de ce roman _pharaonique,_ le passé

lointainement reculé dont il venait, le mystère de sa trouvaille sous

l'ensevelissement des siècles, tout cela m'avait pris la cervelle, et je

marchais, à la nuit tombante, dans le brouillard de Paris, absent de Paris

et du temps présent, quand devant moi se mit à sauteler, à l'aide dans

les mains d'espèces de fers à repasser, un cul-de-jatte étrange, et qui

semblait traverser la chaussée, en passant sous les voitures, sans être

écrasé.

Et la nuit, je ne sais comment le roi Rhompsonitos et mon cul-de-jatte

devenaient contemporains, se mêlant, se brouillant dans un rêve, où je

voyais le roi, sa fille, et le voleur, tous de profil, et toujours de

profil, en toutes leurs actions, comme on les voit sur les obélisques,

avec des apparences de têtes d'épervier, et clopinant au milieu d'eux mon

cul-de-jatte, qui devenait à la fin un gigantesque scarabée de cette belle

matière _vert-de-grisée,_ qui arrête le regard dans les vitrines du Musée

égyptien du Louvre.

* * * * *

_Dimanche 15 décembre_.--On annonce contre Descaves des poursuites du

parquet, à la sollicitation du ministre de la guerre. Mais alors bientôt

sur un roman qui prendra à partie la corporation des huissiers, l'auteur

sera poursuivi sur la demande du ministre de la Justice; sur un roman qui

prendra à partie les attachés d'ambassade, l'auteur sera poursuivi à la

demande du ministère des Affaires Étrangères; sur un roman qui prendra

à partie les maîtres d'école, l'auteur sera poursuivi à la demande du

ministre de l'Instruction publique, etc., et ce sera ainsi pour tout roman,

mettant à nu les canailleries d'un corps, car tous les corps de l'État

appartiennent à un ministère.

* * * * *

_Lundi 16 décembre_.--Diderot, lui, pendant que Voltaire et les autres

sont encore à _rimailler,_ et demeurent des poètes à chevilles et sans

poésie, emploie uniquement la prose, comme la langue de sa pensée, de ses

imaginations, de ses colères, et contribue si puissamment à sa victoire,

à sa domination en ce siècle, qu'en dehors de Hugo et à peine de trois

autres, la poésie n'est plus que l'amusement des petits jeunes gens de

lettres à leur début, et pour ainsi dire, la perte de leur pucelage

intellectuel.

* * * * *

_Mercredi 18 décembre_.--Aujourd'hui Burty, que je n'ai pas vu depuis

des mois, m'apporte un catalogue qu'il vient de faire des peintures que

Dumoulin a rapportées du Japon, et qui doivent être exposées, après-demain,

chez Petit.

Il parle comme autrefois, et semble, par miracle, être revenu à la

lucidité de l'intelligence, à la clarté de la parole; toutefois de son

individu qui porte sur son front une grande fatigue, s'échappe une

profonde mélancolie.

Il n'a plus de relations avec personne, ni avec sa fille, ni avec son

gendre, ni même avec les Charcot, et il paraît vouloir me faire entendre,

que sa séparation date avec eux de la première de GERMINIE LACERTEUX.

Enfin il ne voit plus âme au monde, mange chez lui, se couche à neuf

heures, affirmant qu'il n'a pas de maîtresse.

Cet aveu est jeté dans une suite de paroles qui ont un rien d'illuminisme,

paroles accompagnées de petits gestes rétrécis: «Les relations sont

_fugaces,_ dit-il, et trop pleines de _heurts_ des tempéraments divers...

On n'est rien dans la durée du temps...» et comme il n'a ni l'ambition,

ni l'amour de l'argent, il ne veut plus dans la vie que les jouissances

rapides et _effleurantes_, données par la contemplation des objets d'art.

Et comme je lui demande, s'il ne travaille pas à une volumineuse chose sur

le Japon, il me coupe avec un: «Non, non!... une longue application m'est

défendue depuis ma maladie.» Et revenant aux jouissances qu'il éprouve

encore; il cite la conversation avec un être qui a l'intelligence des

choses qu'il aime, et il finit en me demandant d'une voix caressante, et

presque humble, de l'inviter à déjeuner.

Et malgré moi, je suis touché, et je sens qu'à travers l'abominable

jalousie qu'il a eue de moi, toute sa vie, une vieille habitude, un

restant tendre de notre acoquinement artistique dans le passé, enfin le

plaisir de causer avec moi du Japon, triomphe de cette jalousie, et le

fait, par les moments tristes de sa vie, presque aimant de ma personne.

* * * * *

_Mardi 24 décembre_.--Savez-vous, me dit un Français de retour de Russie,

comment est mort Skobeleff?--Non.--Eh bien, voilà!

Une bouteille de Champagne! une femme!

Une bouteille de Champagne! une femme!

Une bouteille de Champagne! une femme!

À la troisième bouteille de Champagne suivie de la troisième femme...

rasé!... une congestion cérébrale!

* * * * *

_Mercredi 25 décembre_.--Yriarte parlait ce soir, à dîner, des dessins

de Tissot rapportés de Jérusalem, et qui ont produit un bouleversement

chez Meissonier. C'est un espèce de Chemin de la Croix, en plus de

cent cinquante pastels, exécutés de la manière la plus exacte, d'après

les indications des religieux du pays, et vous donnant ainsi que des

photographies, les petits sentiers d'oliviers où a dû passer le Christ,

avec là dedans, des bonshommes indiqués dans les Évangiles, de telle

profession, de telle localité, retrouvés dans le type général des gens de

ce temps-ci de la même profession, et de la même localité, où le peintre

s'est transporté. Enfin de la réalité rigoureuse, exécutée dans un état

d'hallucination mystique, et à laquelle une maladresse naïve ne fait

qu'ajouter un charme: de l'art qui a une certaine ressemblance avec l'art

de Mantegna.

Journal des Goncourt (Troisième série, deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 5 / 26 题