_Mercredi 1er janvier 1890_.--En ce premier jour de l'année, un vieux
maladif comme moi, tourne et retourne entre ses mains l'almanach nouveau,
songeant que 365 jours, c'est de la vie pour un bien long temps, et
interrogeant, tour à tour, chaque mois, pour qu'il lui dise par un signe,
par un rien mystérieusement révélateur, si c'est le mois, où il doit
mourir.
* * * * *
_Jeudi 2 janvier_.--Un dîner, où le nom de Blowitz est prononcé, et sur
ce nom, quelqu'un au fait des dessous secrets du temps, raconte comment
Blowitz est devenu correspondant du _Times_. Blowitz, dit-il, qui
s'appelle Oppert, et qui a pris le nom de sa ville, était un pauvre
diable de professeur à Marseille, tout à fait inconnu, ayant le grade de
sergent-major dans la garde nationale, et qui, dans l'insurrection de
Marseille, sauvait le préfet qui allait être massacré,--et tombait avec
cette recommandation sur le pavé de Versailles, au moment de la rédaction
du traité avec Bismarck.
Alors le correspondant du _Times_, mais le correspondant du _Times_, avec
un traitement de 75 000 francs et la considération d'un ambassadeur, était
lord Oliphant, ce personnage extraordinaire qui avait été une espèce de
Brummel, un familier de princes, un diplomate en Chine et au Japon, un
martyr portant encore aux deux poignets les stigmates de la martyrisation,
le fondateur d'une religion à laquelle il avait donné toute sa fortune, un
homme, pendant quelque temps, descendu à être un _brouetteur de feuilles
mortes_, et redevenu dans le _Times_, l'intermédiaire entre l'Angleterre
et la France, au moment où la France traversait ces années tragiques.
Il arrivait à lord Oliphant d'employer Blowitz, ayant dans le reportage
une audace sans exemple, et qui dans ce moment, où toute la diplomatie
européenne à l'affût de nouvelles, était à Versailles, et ne pouvait
parvenir auprès de Thiers,--lui, Blowitz y pénétrait par les cuisines.
Or, dans le moment, il s'était passé ceci: un jour le _marseillanisme_
de Thiers, discutant avec le comte d'Arnim, avait été tel, que le comte
n'avait pu s'empêcher de lui jeter: «Mais à vous entendre parler ainsi, on
dirait vraiment que vous avez gagné la bataille de Sedan!» Sur quoi Thiers
s'était mis à larmoyer, en disant que le comte se plaisait à insulter un
vaincu. Et à la suite de cette séance, impossible de réunir Thiers et le
comte d'Arnim: Thiers boudant le comte, et le comte, qui était un homme
distingué et bien élevé, ne se souciant plus de se rencontrer avec ce
cacochyme pleurard. Et c'est Oliphant qui, après des causeries avec
Thiers, le remplaçait, et les 17 articles du traité--fait qu'on ignore
absolument--étaient arrêtés entre le correspondant du _Times_ et le comte
d'Arnim.
En cette cuisine diplomatique, Oliphant se trouvait bien des petits
services que lui rendait Blowitz, et le traité signé, quand Thiers pour
remercier son remplaçant, lui offrait de le nommer grand-croix de la
Légion d'honneur, celui-ci repoussait cet honneur, et lui demandait la
nomination au consulat de Venise, du correspondant français du _Times_
avant la guerre, qui, je crois, était Yriarte,--et Blowitz prenait sa
place.
* * * * *
_Vendredi 3 janvier_.--C'est curieux comme le contact intime avec la
cuisine d'un art, est pour un littérateur, la révélation de choses
nouvelles et originales à apporter dans son métier. C'est ainsi, que ce
modelage appliqué et chercheur des plans, des méplats, des saillies, des
creux, pour ainsi dire, imperceptibles de mon visage, me faisait penser,
que si j'avais encore des portraits physiques d'hommes ou de femmes à
faire, je les ferais plus plastiquement anatomiques, plus détaillés en la
construction, la structure, le mamelonnement, l'amincissement du muscle
sous l'épiderme, je pousserais plus loin l'étude d'une narine, d'une
paupière, d'un coin de bouche.
* * * * *
_Mardi 7 janvier_.--En ces heures de mon abandon de la porcelaine de Chine
et de la poterie du Japon, c'est une griserie amoureuse des yeux devant
ces fleurettes, si riantes, si spirituelles, si XVIIIe siècle français,
du Saxe. Que les Allemands aient eu cette légèreté de main une fois, dans
l'art, c'est bien extraordinaire, mais cette légèreté de main, ils ne
l'ont eue, pourquoi? que sur la porcelaine.
* * * * *
_Mercredi 8 janvier_.--Depuis trois jours, j'avais derrière moi Blanche
d'une si mauvaise humeur, et avec des tombées de bras si désespérées,
qu'impatienté, je n'ai pu m'empêcher de lui jeter: «Qu'est-ce que tu
as?--Rien, rien, m'ont répondu à la fois la mère et la fille--Non, elle
a quelque chose?--Eh bien, voilà! a fait la mère, il y a deux fois par
semaine, à la mairie de Passy, un cours fait par les _Femmes de France_
pour soigner les malades, les blessés, et la bête voudrait y aller!» Oui,
c'est vraiment positif, au fond le scientifique est devenu le goût de
toutes les intelligences, depuis les plus hautes jusqu'aux plus basses,
et ne voilà-t-il pas une pauvre petite créature, qui au lieu de couper
des romans au bas des journaux, coupe des articles de science, et a
l'envie passionnée d'aller à un cours médical, comme autrefois l'une de
ses pareilles avait l'envie d'aller au bal.
M. Groult vient me voir, le dessin d'un quelconque par Gavarni, sous le
bras, et je lui apprends à son grand étonnement que c'est le dessin de son
ami Tronquoy, costumé en patron de barque, que j'ai vu des années, dans
sa chambre, et que j'ai même décrit dans mon livre sur lui. Et là-dessus
comme il me parle d'un délicieux dessin qu'il vient d'acquérir, dessin
représentant un vieillard au milieu d'objets d'art, prenant une prise de
tabac au coin de sa cheminée, et dont il ignore le nom, je lui dis: «Ça
doit être ça,» et je lui tends le premier volume des MÉMOIRES DU BARON DE
BESENVAL, où il y a en tête une vignette de son portrait dans son cabinet,
d'après Danloux. Et c'est ça!
Au bout d'une causerie sur l'art qui lui apporte une espèce d'enivrement,
s'arrêtant au milieu de l'escalier qu'il descend, et renversé sur la rampe,
en face d'un dessin de Watteau, représentant: _Le Printemps_, peint par
le maître dans la salle à manger de Crozat, les yeux tout ronds, le bout
du nez fébrilement dilaté, la bouche contractée comme en une dégustation
gourmande, Groult au milieu de paroles en déroute, coupées par cette
phrase: «Vous les verrez, Monsieur, chez moi!» me parle d'un Constable,
d'un Constable qui tue toute la peinture française de 1830, acheté
340 francs dans un Mont-de-piété à Londres, et d'autres, d'autres
acquisitions... et de deux Péronneau, deux Péronneau, achetés à quatre
ou cinq heures de Bordeaux... achetés dans une propriété à laquelle on
n'arrivait qu'au moyen d'une mauvaise carriole... Et le marché conclu, et
M. Groult se disposant à les porter dans la voiture, la femme qui venait
de les lui vendre, lui disant: «Il y a encore une condition... ce sont mes
aïeux... et je ne consentirai à les laisser sortir, que la nuit tombée.»
Et la vendeuse promenait dans les vignes son vendeur jusqu'au crépuscule.
Ne trouvez-vous pas quelque chose de joliment superstitieux, dans
l'arrangement de cette femme, pour que ces portraits de famille ne
puissent pas se voir sortir de chez eux?
Ce soir, il était question d'une chasse au canard dans le Midi, en
l'honneur du duc de Chartres. La barque du prince était suivie de batelets,
où était la fleur des femmes de la haute société orléaniste. Adonc il
arrivait, que le prince après avoir tiré, déposait le fusil qui lui
avait servi sur un second fusil qui partait, et allait percer, sous la
flottaison, le batelet le plus rapproché et la partie inférieure d'une
dame qui était dedans. Grand émoi, et l'appel d'un chirurgien pour retirer
les plombs indiscrets, et la galante société s'inscrivant pour les plombs
qu'il devait retirer, et dont les futurs possesseurs avaient l'intention
de faire des boutons de chemise. C'est très dix-huitième siècle, n'est-ce
pas?
Le contre-amiral Layrle qui a fait autrefois une station de quatre ans
au Japon, et qui vient d'y passer encore deux années, parlait du silence
que gardaient les Japonais sur les événements politiques vis-à-vis des
Européens, et il nous contait que le président du conseil et le ministre
de la marine, avec lesquels il est lié, qu'il avait connus à son premier
séjour _très petits jeunes gens, très petits bonshommes_, il ne pouvait en
tirer que des monosyllabes et des exclamations sans signification, quand
il les interrogeait. Et il s'émerveillait, que des gens qui avaient pris
part à des actions militaires, et dont l'un passait pour un homme de
guerre tout à fait distingué, il n'était pas possible de leur extirper un
détail de bataille, de combat, d'épisode militaire: disant que Canrobert
ou Mac-Mahon, tout en gardant la plus grande discrétion dans leurs paroles
et leurs jugements, ne pouvaient se tenir de parler sur les affaires, où
ils ont assisté.
* * * * *
_Vendredi 10 janvier_.--Dans cette maison maudite qui est derrière mon
jardin, ce sont du jour à la nuit et de la nuit au jour, des aboiements
de deux molosses qui m'énervent, et m'ont empêché des nuits entières de
dormir, et si je n'avais retrouvé les volets intérieurs que j'ai fait
faire pour mon frère, pendant sa maladie, je serais obligé d'aller coucher
dehors. Ah! le bruit va-t-il être le tourment agaçant de mes dernières
années? Oh! le bruit, le bruit, c'est la désolation de tous les nerveux
dans les centres modernes! Mercredi dernier, Maupassant qui vient de louer
un appartement avenue Victor-Hugo, me disait qu'il cherchait une chambre
pour dormir, à cause du passage devant chez lui des omnibus et des camions.
Au dîner, où on causait littérature, et où des parleuses me jetaient
ingénument: «Mais pourquoi voulez-vous faire du neuf?» Je répondais:
«Parce que la littérature se renouvelle comme toutes les choses de
la terre... et qu'il n'y a que les gens qui sont à la tête de ces
renouvellements, qui survivent... parce que, sans vous en douter, vous
n'admirez, vous-même, que les révolutionnaires de la littérature dans le
passé, parce que... tenez, prenons un exemple, parce que Racine, le grand,
l'illustre Racine a été chuté, sifflé par les enthousiastes de Pradon, par
les souteneurs du vieux théâtre, et que ce Racine avec lequel on éreinte
les auteurs dramatiques modernes, était en ce temps un révolutionnaire,
tout comme quelques-uns le sont aujourd'hui.»
* * * * *
_Jeudi 16 janvier_.--Pillaut avec son dilettantisme musical de lettré
et de penseur, cause de Wagner, et dit que sa forme musicale fait penser
à un monde futur, et que ses sonorités sont des sonorités qui semblent
fabriquées pour les oreilles de l'humanité qui viendra après nous.
* * * * *
_Vendredi 17 janvier_.--Hier, dans mon tête-à-tête avec Daudet, sur
un regard jeté sur un groupe de femmes réunies dans un coin du salon,
abandonnant Stanley et l'Afrique, il s'est écrié: «Dans le mariage,
n'est-ce pas, on accouple des femmes ayant dix ans de moins que les maris,
qui arrivent déjà un peu usés au mariage, et le sont à peu près tout à
fait, quand la femme a acquis toute sa vitalité, toute sa richesse de
besoins et de désirs: c'est l'histoire d'une dizaine de ménages que je
pratique. Eh bien, ça devrait être le contraire dans le mariage, pour que
le mariage soit heureux, il faudrait que la femme eût dix ans plus que
le mari... et à ce sujet remarquez que le bonheur tranquille de certains
ménages d'hommes encore jeunes, qui ont épousé des _touffiasses_ plus
vieilles qu'eux, ça tient à ce qu'elles ont dépensé leur vitalité, et
qu'elles se trouvent au même degré d'assouvissement et d'éteignement de
la chair, que leurs maris.
* * * * *
_Samedi 18 janvier_.--Une après-midi passée devant les tableaux anglais de
Groult, devant ces toiles génératrices de toute la peinture française de
1830, ces toiles qui renferment une lumière si laiteusement cristallisée,
ces toiles aux jaunes transparences, semblables aux transparences des
couches superposées d'une pierre de talc. Oh! Constable, le grand, le
grandissime maître... Il y a parmi ces toiles, un Turner: un lac d'un
bleuâtre éthéré, aux contours indéfinis, un lac lointain, sous un coup de
jour électrique, tout au bout de terrains fauves. Nom de Dieu, ça vous
fait mépriser l'originalité de quelques-uns de nos peintres originaux
d'aujourd'hui.
* * * * *
_Dimanche 19 janvier_.--Aujourd'hui, après de longs mois de complète
disparition, apparaît Villedeuil tenant amoureusement par la main,
sa petite fille, et dont la barbe devenue blanche lui donne un air
patriarcal... Le voyant ainsi, mon souvenir n'a pu s'empêcher d'évoquer
le Villedeuil à la barbe noire des soupers de la Maison d'Or.
À peine entré, marchant d'un bout à l'autre du _Grenier_, avec ces petits
rires à la fois pouffants et étouffés qui lui sont particuliers, il s'est
mis à railler spirituellement l'erreur des gens, des gens qui veulent
voir dans les Rothschild et les banquiers de l'heure présente, des
réactionnaires, des conservateurs à outrance, établissant très nettement
que tous, y compris les Rothschild, ne détestent pas du tout la République,
se trouvant en l'absence d'Empereurs et de Rois dans un pays, les vrais
souverains, et rencontrant dans les ministres actuels, ainsi que les
Rothschild l'ont rencontré chez un tel et un tel, par le seul fait de
la vénération du capital, chez des hommes à la jeunesse
besogneuse,--rencontrant des condescendances qu'ils n'ont jamais obtenues
des gens faits au prestige de la pièce de cent sous.
* * * * *
_Jeudi 23 janvier_.--L'amabilité de l'académicien X..., cette amabilité à
jet continu à l'égard de tous, et qui ressemble pas mal aux distributions
de victuailles au peuple, dans les anciennes réjouissances publiques,
faisait dire à ma voisine de table, que cette amabilité-là, elle, ça la
mettait en veine de _butorderie_!
* * * * *
_Vendredi 24 janvier_.--Conversation du temps, où apparaît l'infiltration
de la puissance de l'argent chez les marmots: conversation entre le petit
garçon d'un comédien et la petite fille d'une comédienne.
Le petit garçon: «Si tu veux me laisser jouer avec tous tes joujoux,
comme s'ils étaient à moi, tu seras ma petite femme (Au bout de quelques
instants de réflexion.) Mais tu sais, mon papa, gagne beaucoup d'argent!»