_Mardi 1er janvier_.--Je voudrais encore livrer la bataille de la PATRIE
EN DANGER, puis cela fait, ne plus rien faire, et avec l'argent de
GERMINIE LACERTEUX, paresser, _lézarder_, tout le restant de l'année à
l'Exposition, en buvant les vins réputés les meilleurs, et en mangeant les
cuisines les plus cosmopolites, les plus exotiques, les plus extravagantes.
* * * * *
_Vendredi 4 janvier_.--Il y a des lâchetés qui se produisent chez un
homme, absolument par la détente du système nerveux. Cette préface, dans
laquelle je voulais dire son fait à la critique, cette préface jetée sur
le papier dans un premier moment de surexcitation, je ne la publierai pas,
parce que je ne me sens plus capable de la parfaire, telle que je l'avais
conçue dans la fièvre de l'ébauche, et je dirai même, que je ne me sens
plus la vaillance d'en subir les conséquences.
... Mademoiselle *** avait commencé par me parler de la pièce, et m'avait
dit qu'au moment, où Dumeny carotte à Réjane les quarante francs de la
sage-femme, elle avait entendu derrière elle, une voix qui jetait à un
voisin, injuriant la pièce et l'auteur: «Je vous défends d'insulter un
homme de ce talent!» et que s'étant retournée, elle avait aperçu un jeune
homme d'une ressemblance parfaite avec moi, un de Goncourt de 25 ans.
Je ne crois pas cependant avoir de petits Goncourt de par le monde.
* * * * *
_Samedi 5 janvier_.--À regarder l'eau-forte d'un crépuscule (_Sunset in
Tipperary_) de Seymour Haden, cette eau-forte, où existe peut-être le plus
beau _noir velouté_, que depuis le commencement du monde, ait obtenu une
pointe d'aqua-fortiste, à la regarder, dis-je, ce noir fait, au fond de
moi, un bonheur intérieur, une petite ivresse, semblable à celle que
ferait naître chez un mélomane, un morceau de piano d'un grand musicien,
joué par le plus fort exécutant de la terre.
* * * * *
_Lundi 7 janvier_.--Ce soir, après un dîner, donné chez moi, au ménage
Daudet, à Oscar Métenier et à Paul Alexis, Métenier nous lit la pièce,
qu'il a tirée, en collaboration avec Alexis, des FRÈRES ZEMGANNO.
C'est chez les Daudet et chez moi, avec une grande émotion, un étonnement
qu'ils aient pu tirer du livre, une chose scénique. Très bien machinée la
pièce, et une oeuvre toute délicate, toute artiste.
Je me félicite de l'idée que je leur ai donnée--contrairement à l'opinion
de Zola--de rester fidèles au roman, de ne pas introduire d'amour, et de
faire seulement de la Tompkins une silhouette fantasque, trouvant qu'ainsi
comprise et réalisée, la Tompkins fait la pièce originale.
Après la lecture, Métenier me dit: «Voulez-vous que je vous raconte la
genèse de la pièce? C'est Antoine qui, un soir, me jeta: «Mais comment ne
faites-vous pas une pièce des FRÈRES ZEMGANNO?... Il y aurait une pièce
si curieuse à faire!» Je rentrai chez moi, la nuit, je relus d'un coup
le roman, et le matin, j'écrivais à Alexis pour avoir sa collaboration,
en même temps que je vous demandais l'autorisation pour faire la pièce.
Quelques jours après, on m'apportait une lettre de vous, datée de
Champrosay, et nous nous mettions de suite à collaborer.»
* * * * *
_Mardi 8 janvier_.--Dans cet Auteuil, dans cette banlieue cléricale
et dévote, les curés ont soulevé contre ma pièce et ma personne, les
imbéciles qui les écoutent, et aujourd'hui le papetier chez lequel Blanche
a l'habitude d'aller, lui disait avec une exaspération amusante:
«On ne conçoit pas qu'on ait laissé jouer une pièce, où on dise de telles
horreurs!»
Réjane m'apporte une grande photographie de sa personne sur son lit
d'hôpital.
* * * * *
_Mercredi 9 janvier_.--Bourget, qui dîne ce soir chez la princesse, me
raconte la mort de Nicolardot, qui, transporté de sa chambre de misère
dans un lit bien chaud d'hôpital, au milieu de toutes les aises de la
maladie, n'a pas duré quatre heures, tandis que peut-être, il aurait
encore vécu des mois dans la sordide maison qu'il habitait... Le voilà
mort, et voilà les personnages de son enterrement: Coppée, un académicien;
Mlle Barbier, la fille du conservateur de la bibliothèque du Louvre, où
je l'ai rencontrée deux ou trois fois: une sainte prise de commisération
pour ce misérable; le propriétaire de la maison de prostitution qu'il
habitait; et un quelconque.
Le quelconque et l'académicien n'avaient point de livres de messe, mais le
bordelier entre ses mains en tenait un du plus grand format, en sorte que
Mlle Barbier donna le bras à l'homme infâme.
L'ironique enterrement, qui s'est terminé, Mlle Barbier partie, par cette
phrase du ribaud: «Oui, très gentil, ce monsieur Nicolardot... oui, tous
les matins, il _poussait une petite blague_ aux femmes de ma maison!»
* * * * *
_Dimanche 13 janvier_.--Ce soir, Porel vient dans la loge, où sont avec
moi Daudet et sa femme désireuse de revoir la pièce. Il nous dit qu'il se
passe des choses, dont nous ne pouvons nous douter, et qu'il nous dira
longuement, un jour. Toutefois, il nous raconte qu'il a reçu le samedi,
seulement le samedi, un télégramme l'avertissant qu'à la suite d'une
décision prise au conseil des ministres, la matinée du lendemain, annoncée
depuis plusieurs jours, était supprimée. Il était aussitôt allé au
ministère, demandant qu'on lui permît d'afficher _par ordre_. Mais le
ministère n'avait pas eu le courage de la décision qu'il avait prise sur
la demande de Carnot, et on lui refusait le «par ordre».
Une preuve incontestable de l'hostilité de Carnot contre la pièce, est
ceci. Carnot allait à la première de HENRI III, comme protestation, et là,
dans sa loge des Français, il faisait appeler le directeur des Beaux-Arts,
et devant le monde présent, disait que c'était une honte d'avoir laissé
jouer GERMINIE LACERTEUX.
Enfin, il est positif que le ministère a envoyé des agents aux
représentations, pour étudier la salle, et se rendre compte, si
d'après les dispositions du public, on pouvait supprimer la pièce.
* * * * *
_Lundi 14 janvier_.--L'émotion de la bataille théâtrale, je la supporte
très bien, excepté au théâtre; là, mon moral n'est pas maître de mon
organisme, je sentais hier à l'Odéon, mon coeur battre plus vite sous un
plus gros volume.
On finira par m'exorciser, ici comme le diable du théâtre. Pélagie rougit
à la dérobée de me servir, et n'a pu s'empêcher toutefois de me dire
aujourd'hui: «Vraiment, tout le monde à Auteuil trouve votre pièce pas une
chose propre!» et cette phrase dans sa bouche est comme un reproche de
sa propre humiliation. Ah! les pauvres révolutionnaires dans les lettres,
dans les arts, dans les sciences!
* * * * *
_Mercredi 16 janvier_.--M. Marillier, agrégé de philosophie, qui a fait
un article en faveur de GERMINIE LACERTEUX, vient me voir. Il a assisté
à six ou sept représentations, a étudié le public, et me donne quelques
renseignements curieux. J'ai pour moi tous les étudiants de l'École de
médecine, et pour moi encore les étudiants de l'École de droit,--mais
ceux qui ne sont pas assidus au théâtre, les étudiants pas _chic_, les
étudiants peu fortunés. Le monde des petites places est également très
impressionné par la pièce, et M. Marillier me disait, que les étudiants
avec lesquels il avait causé, étaient enthousiasmés de l'oeuvre.
À neuf heures je quitte la rue de Berri, et me voici chez Antoine, au haut
de la rue Blanche, dans cette grande salle, dont on voit de la cour les
trois hautes fenêtres aux rideaux rouges, comme enfermant un incendie.
Là dedans, un monde de femmes aux toilettes pauvres, tristes, passées,
d'hommes sans la barbe faite et sans le liséré de linge blanc autour de la
figure, et au milieu desquels se trouvent quelques poètes chevelus, dans
des vêtements de croque-morts.
La PATRIE EN DANGER est lue par Hennique et Antoine, et saluée
d'applaudissements à chaque fin d'acte.
* * * * *
_Mardi 22 janvier_.--Aujourd'hui, Gibert le chanteur de salon, racontait
qu'il y avait un médecin à Paris, dont la spécialité était le massage des
figures de femmes, et qu'il obtenait des résultats étonnants, refaçonnant
un visage déformé par la bouffissure ou la graisse, et lui redonnant
l'ovale perdu. Enfin, ce bienfaiteur de la femme de quarante ans, détruit
les rides, triomphe, oui, triomphe même de la patte d'oie, et la ci-devant
très belle Mme *** est sa cliente assidue.
À propos de ces rides, je disais que la figure était comme un calepin de
nos chagrins, de nos excès, de nos plaisirs, et que chacun d'eux y laisse,
comme écrite sa marque.
Un moment avec Zola je cause de notre vie donnée aux lettres, donnée
peut-être comme elle n'a été donnée par personne, à aucune époque, et
nous nous avouons que nous avons été de vrais martyrs de la littérature,
peut-être des _foutues bêtes_. Et Zola me confesse qu'en cette année, où
il touche presque à la cinquantaine, il est repris d'un regain de vie,
d'un désir de jouissances matérielles, et s'interrompant soudain: «Oui,
je ne vois pas passer une jeune fille comme celle-ci, sans me dire: Ça
ne vaut-il pas mieux qu'un livre!»
* * * * *
_Jeudi 24 janvier_.--Larousse m'apporte la vitrine pour la collection,
que je m'amuse à faire des petits objets à l'usage de la femme du XVIIIe
siècle, objets de toilette et de travail féminin, et quand la vitrine est
à peu près garnie de Saxe, de Sèvres, de Saint-Cloud, de ces blanches
porcelaines à fleurettes, montées en or ou en vermeil, de ces porcelaines
si claires, si lumineuses, si riantes, et d'un pimpant coup d'oeil sous
les glaces de la vitrine, je me demande si ma passion du Japon n'a pas été
une erreur, et je pense à quelle étonnante réunion de petites _jolités_
européennes du siècle que j'aime, j'aurais pu faire, si j'y avais mis
l'argent que j'ai mis à ma collection de l'Extrême-Orient.
Au fond cette vitrine me guérit un peu de la japonaiserie, et ça arrive
bien, au moment, où il ne s'exporte plus rien du Japon que du moderne,
et où, lorsqu'il vient par hasard chez Bing, un bibelot ancien ayant la
moindre valeur, le prix en est absurde.
* * * * *
_Vendredi 25 janvier_.--Tout bien considéré, en la détente de mes nerfs,
en l'usure de ma colère contre les critiques, je trouve trop bête à mon
âge et dans ma position, de me procurer l'occasion de me battre. Ce n'est
pas que je regrette de ne l'avoir pas fait plus tôt, parce que, si je
m'étais battu une ou deux fois, je suis bien certain que la critique ne
friserait pas l'insulte, ainsi qu'elle le fait parfois avec moi. Oui, se
battre, je crois cela nécessaire, utile, préservateur pour tout homme de
lettres, à son entrée dans la littérature; et vraiment, si je ne me suis
pas battu, ce n'est pas ma faute, car j'ai eu une très grande envie de
me battre, lorsque M. Anatole de La Forge nous a injuriés, lors de la
représentation d'HENRIETTE MARÉCHAL. Mais mon frère, en sa qualité de plus
jeune, a voulu passer absolument le premier, et en dehors du sentiment
paternel que j'avais à son égard, je le connaissais avec sa paresse de
corps et son horreur pour les exercices violents et l'escrime, destiné à
rester sur le terrain, tandis que moi qui tirais très mal, qui ne tirais
pas du tout, j'avais cependant un jeu difficile, déconcertant même pour
ceux qui tiraient bien.
C'est très supérieur le _silence hautain_, dont on me fait compliment,
mais je trouverais encore plus triomphante la réplique à la critique, et
telle qu'aucun écrivain de l'heure présente, n'ose la faire, la réplique
sans merci ni miséricorde.
* * * * *
_Samedi 26 janvier_.--Paris! on n'y voit plus que des affiches et
des colleurs d'affiches. Contre la palissade qui entoure la ruine de
l'Opéra-Comique, cinq colleurs se rencontrent nez à nez, et se mettant
à brandir leurs pinceaux et à danser, s'écrient: «Nous sommes tous des
Jacques!»
Mes amis ont voté ce matin pour Jacques. Moi, si j'avais voté, j'aurais
voté pour Boulanger, quoique ce soit l'inconnu, mais si c'est l'inconnu
c'est la délivrance de ce qui est, et je n'aime pas ce qui est, et à
l'avance j'aime n'importe quoi qui sera--quitte à ne pas l'aimer après.
Mais fidèle à mes habitudes je n'ai pas voté, n'ayant jamais voté de ma
vie, intéressé seulement par la littérature et non par la politique.
Ce soir, sur les boulevards, une foule immense, traversée par des bandes
chantant sur un ton ironique: «Tu dors, pauvre Jacques!» Et cela, à chaque
fois, qu'apparaissent aux transparents des journaux, les chiffres de la
majorité écrasante du général Boulanger.
C'est curieux tout de même, cette popularité inexplicable de cet homme qui
n'a pas même une petite victoire à son compte, cette popularité chez les
ouvriers, les mercenaires, les petites gens de la banlieue: ça ne peut
s'expliquer que par une désaffection de ce qui est.
* * * * *
_Dimanche 27 janvier_.--Une veuve confessait, ce soir, le besoin que la
femme a d'un mari, d'un amant, en disant qu'elle se sentait le besoin d'un
appui moral.
* * * * *
_Jeudi 31 janvier_.--Aujourd'hui, je lisais dans le compte rendu d'un
livre, je crois du docteur Richet, qu'il définissait le génie par
l'originalité. «Car, écrivait-il, qu'est-ce que l'originalité: c'est
_penser en avant de son temps_.»
* * * * *
_Vendredi 1er février_.--Je m'amusais à regarder aujourd'hui un exemplaire
de IPPITZOU GWAFOU «Album de dessins à un seul coup de pinceau d'Hokousaï,»
un ancien exemplaire de 1822; je m'amusais à le comparer à un exemplaire
moderne, et à me charmer les yeux avec des bleus qui sont des gris à peine
bleutés d'un azur de savonnage, avec des roses à peine roses, enfin avec
une polychromie discrète de colorations, comme bues par le papier.
En dehors de la coloration, la beauté des épreuves ne se reconnaît pas
surtout par ces beaux noirs veloutés des estampes européennes, et que n'a
pas l'impression japonaise, où le noir est un noir de lithographie usée;
elle se témoigne à la vue, par la netteté du contour, sa pénétration,
pour ainsi dire, dans le papier, où le trait a quelque chose de l'intaille
d'une pierre gravée.
* * * * *
_Samedi 2 février_.--Pour l'homme qui aime sa maison, la jolie pensée de
Jouffroy, que celle-ci: «Ayez soin qu'il manque toujours à votre maison
quelque chose, dont la privation ne vous soit pas trop pénible, et dont
le désir vous soit agréable.»
Mon fait est vraiment tout exceptionnel. J'ai 67 ans, je suis tout près
d'être septuagénaire. À cet âge, en littérature généralement les injures
s'arrêtent, et il en est fini de la critique insultante. Moi, je suis
vilipendé, honni, injurié comme un débutant, et j'ai lieu de croire que
la critique s'adressant à un homme ayant mon âge et ma situation dans les
lettres, est un fait unique dans la littérature de tous les temps et de
tous les pays.
* * * * *
_Dimanche 3 février_.--Francis Poictevin, en quête d'un livre à faire,
peu désireux d'aller étudier en Italie, ainsi que je lui avais conseillé,
comme le terrain d'un thème à phrases mystico-picturales, m'interroge sur
le sujet qu'il pourrait bien traiter. Je lui conseille alors de rester à
Paris, d'étudier ses quartiers, et de faire, sans l'humanité qui l'habite,
une description psychique des murs.
Daudet se plaint d'avoir, pour le moment, en littérature deux idées sur
toutes choses, et c'est le duel de ces deux idées dans sa tête, qui lui
fait le travail difficile, hésitant, perplexe. Il nomme cela «sa diplopie».
Ce soir, il me lit un acte de sa pièce (LA LUTTE POUR LA VIE). C'est
une pièce d'une haute conception, découpée très habilement dans des
compartiments de la vie moderne. Il y a une scène se passant dans un
cabinet de toilette, qui est un transport au théâtre de la vie intime,
comme je n'en vois pas faire par aucun des gens de théâtre de l'heure
présente.
* * * * *
_Mardi 5 février_.--Un rêve biscornu et cauchemaresque. J'étais condamné
à mort pour un crime, commis dans une pièce que j'avais faite, un crime
dont je n'avais pas la notion exacte dans mon rêve, et c'était Porel qui
était le directeur de la prison, le Porel aux yeux durs du directeur de
théâtre _emmoutardé_,--et qui m'annonçait que j'allais être guillotiné le
lendemain, me laissant seulement le choix de l'être à sept heures au lieu
de cinq heures du matin, et je n'étais préoccupé que de n'avoir pas un
moment de faiblesse, en montant à l'échafaud, pour que ça ne nuisît pas à
ma réputation littéraire.
Visite de Mevisto, qui me demande à jouer Perrin dans la PATRIE EN DANGER.
Ce n'est pas du tout l'homme du rôle. Je le vois dans Boussanel, et non
dans Perrin, mais ce rôle de Perrin c'est l'ambition de tous les acteurs
du Théâtre-Libre.
Ce soir, qui devait être la dernière de GERMINIE LACERTEUX, je vais à
l'Odéon.
Je trouve Réjane dans l'enivrement de son rôle. Elle m'emmène dans sa
petite loge au fond de la salle et tout en changeant de robe, elle me
remercie chaudement, chaudement, de lui avoir donné ce rôle.
Un moment, j'entre au foyer, où mes petites actrices voient arriver avec
ennui le jour, où elles ne vont plus jouer, et ne plus faire leur sabbat
de tous les soirs, dans les combles du théâtre.
* * * * *
_Mercredi 6 février_.--Visite d'un poète décadent, glabre, et chevelu,
ressemblant à un curé du Midi, qui aurait été enrôlé comme _homme-affiche_
pour la vente de la pommade du Lion.
Après la génération des simples, des gens naturels, qui est bien
certainement la nôtre, et qui a succédé à la génération des romantiques,
qui étaient un peu des cabotins, des gens de théâtre dans la vie privée,
voici que recommence chez les décadents une génération de chercheurs
d'effets, de poseurs, d'étonneurs de bourgeois.
* * * * *
_Samedi 9 février_.--On cause à dîner, chez Daudet, de ce théâtre de
Shakespeare, de ce théâtre hautement philosophique; on parle de ces deux
pièces de MACBETH et d'HAMLET d'une humanité si _eschylienne_, et dont le
théâtre moderne n'a rien gardé, en son terre à terre d'aujourd'hui, et où
les individualités sont si peu originales, si bourgeoisement petites.
Et l'on s'entretient amoureusement de ce théâtre faisant la joie
intellectuelle de Weimar, et de là on est amené à dire qu'il n'y a que
les milieux restreints, les petits centres pour goûter la littérature
distinguée, et l'on cite les petites républiques de la Grèce, et les
petites cours italiennes de la Renaissance: tout le monde constatant que
les grandes accumulations de populations, comme Paris, les capitales à
l'innombrable public, font de préférence de formidables succès à ROGER LA
HONTE ou à la PORTEUSE DE PAIN, à de grosses et basses oeuvres.
* * * * *
_Lundi 11 février_.--Ces grandes affiches jaunes, à moitié pourries de
GERMINIE LACERTEUX, que mon oeil rencontre encore dans les rues, c'est
triste comme les choses qui vous parlent d'une morte.
* * * * *
_Samedi 16 février_.--Au fond chez Shakespeare, malgré toute l'humanité
ramassée par lui en son entour, et plaquée dans ses pièces sur des êtres
d'autres siècles, cette humanité me paraît bien chimérique. Puis ses
bonshommes sont parfois terriblement ergoteurs, disputailleurs, malades
à l'état aigu de cette maladie anglo-saxonne: la controverse, et la
controverse scolastique.
Enfin, il y a une chose qui m'embête chez le plus grand homme de lettres
incontestablement du passé: c'est le défaut d'imagination. Oui, oui,
c'est indéniable, les auteurs dramatiques de tous les pays depuis les plus
renommés dans les anciens jusqu'à Sardou, manquent d'imagination et créent
d'après les autres. C'est chez nous l'incomparable Molière, et Dieu sait
que presque tout son théâtre, ses scènes célèbres, ses mots que tout le
monde a dans la mémoire, c'est presque toujours un vol, vol dont les
critiques lui font un mérite, mais moi, non.
Eh bien, Shakespeare qui est un autre monsieur, lui aussi, hélas! c'est de
vieux bouquins qu'il les tire ses personnages, et malgré toute la sauce de
génie qu'il y met, je le répète, ça m'embête, et je trouve qu'on est plus
grand homme, quand on tire ses créations de sa propre cervelle. C'est pour
cela que Balzac m'apparaît le grand des grands.
En résumé, je ne trouve dans les quatre ou cinq pièces supérieures de
Shakespeare, tout à fait hors ligne, que la scène de somnambulisme de lady
Macbeth, s'essayant à effacer la tache de sang de sa main, et avant tout
la scène du cimetière d'Hamlet, où il atteint le sommet du sublime.
* * * * *
_Lundi 18 février_.--Ah! l'estomac! Ah! les entrailles! Ah! les yeux! Ah!
la pauvre enveloppe intérieure, la misérable muqueuse!
Au coin du passage de l'Opéra, je me cogne à Scholl qui me dit: «Eh bien,
vous avez triomphé, vous avez trompé mes prévisions.» Et il ajoute sur
un ton moitié raillard, moitié ébranlé: «Oh! moi, je suis un journaliste
_vieux jeu_, appartenant aux théories antiques... mais des amis à moi, des
gens ne tenant pas à la littérature, m'ont déclaré que votre pièce les
avait autant intéressés qu'un drame de Dennery. Alors...»
* * * * *
_Mardi 19 février_.--Ce matin, quand Blanche me les rapporte de chez
Bouillon, je les regarde un long temps, les six grandes eaux-fortes
de Huet: le _Héron_, l'_Inondation_, la _Maison du Garde_, les _Deux
Chaumières_, le _braconnier_, un _Pont en Auvergne_: ces, eaux-fortes qui
sont pour moi le spécimen typique supérieur de l'eau-forte romantique.
J'étudie l'effort laborieusement petit vers les colorations rembranesques,
les égratignures à fleur de cuivre, les promenades d'épingles, dont
l'imperceptible _entame_ sillonne la planche de tailles faisant
l'illusion de cheveux tombés dessus--et la timide, la timide morsure.
J'étudie ces eaux-fortes, non sans charme, quoique bien enfantines, et
qui ont l'air de griffonnages à la plume de corbeau, jetés par des miss
élégiaques sur une pierre lithographique--et où il n'y a rien de la virile
incision de la pointe d'un Seymour Haden.
À propos de la vente d'eaux-fortes, d'où viennent ces Huet avant la lettre,
il y a vraiment de bons toqués d'eaux-fortes avant la lettre, que dis-je
avant la lettre, mais avant la plupart des travaux, avant même le sujet
principal indiqué, et je suis sûr, à la convoitise de certains regards par
moi perçus, qu'une épreuve de la planche de Daubigny: _Les cerfs au bord
de l'eau_, avant les cerfs, sera vendue fort cher.
Oui, si à certains amateurs, on apportait une feuille de papier, où il
y aurait derrière, le certificat d'un Delatre, attestant que c'est la
première feuille pour le tirage de telle planche, qui a été préparée,
mouillée, mise entre les couvertures, puis par une circonstance remplacée
par une autre, cette feuille ne contenant rien, serait _l'épreuve avant
tout_, l'épreuve indésirable.
* * * * *
_Mercredi 20 février_.--Visite d'Antoine et de Mevisto, qui m'annoncent
que les répétition de la PATRIE EN DANGER sont commencées. Mevisto me
demande, de la manière la plus pressante, de créer le rôle du général
Perrin, qu'il veut montrer sous l'aspect d'un _général plébéien_. Ça me
fait un peu peur, un général plébéien! mais il a l'air d'y tenir tant,
que je cède à son désir.
* * * * *
_Jeudi 21 février_.--Grand dîner chez les Daudet. Lockroy arrive au
milieu du dîner, en s'excusant sur ce qu'il a attendu son successeur, au
ministère, pour lui remettre son _tablier_, et qu'il s'est présenté un
premier successeur qui a été suivi d'un autre, qui n'était pas encore
le vrai successeur, et qu'enfin il s'est décidé à ne pas attendre un
troisième.
On cause du discours de Renan à l'Académie, et comme je me laisse aller à
avouer toute la révolte de la franchise de mon esprit et de mon caractère,
à propos du tortillage contradictoire de sa pensée, du _oui_ et du _non_,
que contient chacune de ses phrases parlée ou écrite, Mme Daudet, en une
de ses charmantes ingénuités qu'elle a parfois, laisse tomber, comme si
elle se parlait à elle-même: «Oui vraiment, il n'a pas le sentiment de
l'affirmation!»
* * * * *
_Dimanche 24 février_.--Journée anxieusement préoccupée. J'ai reçu ce
matin une lettre de Mme Daudet me disant, que Daudet a eu cette nuit des
crachements de sang qui l'ont bien effrayée.
Aujourd'hui, au _Grenier_, Rosny déclare qu'il n'estime que les livres
qui contiennent des idées, oui des idées, et que la fabrication d'un livre
lui est bien égale, maintenant qu'à l'heure présente, les derniers des
derniers savent très bien faire _remuer des gens communs_.
* * * * *
_Lundi 25 février_.--Je trouve Daudet dans son lit, avec des yeux tristes,
tristes, et les mains dépassant les draps, serrées l'une dans l'autre, en
ce mouvement de constriction que fait l'inquiétude morale.
* * * * *
_Jeudi 28 février_.--Je lis ce soir dans le _Temps_, cette phrase adressée
aux ouvriers par le président Carnot, dans sa visite à la manufacture de
tabacs:
«Je vous remercie profondément de l'accueil que vous venez de faire à ma
personne, mes chers amis, car vous êtes des amis, puisque vous êtes des
ouvriers.
Je demande, s'il existe en aucun temps de ce monde, une phrase de
courtisan de roi ou d'empereur, qui ait l'humilité de cette phrase de
courtisan du peuple.
* * * * *
_Dimanche 3 mars_.--Raffaëlli, de retour de Belgique, où il vient de faire
des conférences là-bas, et auquel quelqu'un demande ce qu'il est allé
faire là-bas, répond moitié blaguant, moitié sérieusement: «J'ai fait le
commis voyageur de l'idéal!»
Berendsen m'apporte aujourd'hui, traduit en danois, le volume d'IDÉES
ET SENSATIONS. C'est surprenant qu'il ait été fait à l'étranger une
traduction de ce livre de style et de dissection psychologique, de ce
livre si peu intéressant pour le gros public français.
Dans son lit, avec sa figure à l'ovale maigre et allongé, ses mains
exsangues au-dessus des draps, d'une voix du fond de la gorge, Daudet dit:
«Je divise les livres en deux: les livres naturels, les livres d'une
inspiration spontanée, et les livres voulus.» Et il se livre à une
classification curieuse, dans ces deux divisions, des livres célèbres du
moment.
* * * * *
_Mercredi 6 mars_.--La Seine, à cinq heures, du côté du Point-du-Jour.
Le soleil, une lueur diffuse de rubis, dans un ciel laiteux, couleur de
nacre, où monte l'architecture arachnéenne de la tour Eiffel. Un paysage
à la couleur d'un buvard écossais.
Maupassant, de retour de son excursion en Afrique, et qui dîne chez la
princesse, déclare qu'il est en parfait état de santé. En effet, il est
animé, vivant, loquace, et sous l'amaigrissement de la figure et le reflet
basané du voyage, moins commun d'aspect qu'à l'ordinaire.
De ses yeux, de sa vue, il ne se plaint point, et dit qu'il n'aime que
les pays de soleil, qu'il n'a jamais assez chaud, qu'il s'est trouvé à un
autre voyage, dans le Sahara, au mois d'août, et où il faisait 53 degrés à
l'ombre, et qu'il ne souffrait pas de cette chaleur.
Le docteur Blanche contait, ce soir, que la maison qu'il occupait à Passy,
et qui est l'ancienne maison de la princesse de Lamballe, avait été mise
en vente, vers 1850, à la suite de mauvaises affaires, par un banquier qui
en avait refusé 400 000 francs aux Delessert. Or, un avoué qui avait une
bicoque au Point-du-Jour, et qui tous les jours, pour se rendre au Palais,
longeait le mur de la propriété, le jour de l'adjudication, où il voit que
la mise à prix est de 130 000 francs, disait, comme en plaisantant, de
mettre 50 francs de surenchère en son nom et de là allait à ses affaires,
et au moment de s'en aller, passait savoir à qui elle était adjugée.
C'était à lui! Avec les frais, il avait pour 150 000 francs une propriété,
dont les possesseurs actuels demandent trois millions.
* * * * *
_Samedi 9 mars_.--Vraiment les tribulations, les maladies, les chagrins,
s'abattent sur cette maison Daudet.
Le père de Mme Daudet est mort ce matin. J'attends la chère femme chez
elle jusqu'à sept heures, pour lui serrer la main. La vraie douleur, sans
aucune dramatisation, avec des pleurs qu'elle comprime. «Hier, dit-elle,
en phrases scandées par de petits sanglots, je me suis échappée d'ici un
moment... j'ai été poussée par un pressentiment... J'ai trouvé ma mère qui
pleurait et qui m'a dit que mon père était en train de lui dire des choses
désolantes... Il se plaignait d'être faible, faible à toute extrémité...
J'ai compris qu'il était bien mal, parce qu'il ne demandait des nouvelles
de personne... Cependant il a mangé un peu le soir, et mon frère est passé
me rassurer... Dans la nuit il a voulu dire des choses qu'il n'avait plus
la force de dire... Enfin, ce matin, on m'a prévenue à huit heures... Il
ne m'a pas reconnue... Il est mort à neuf heures.»
* * * * *
_Lundi 11 mars_.--Enterrement du père de Mme Daudet. Ah! le bel adieu au
mort qu'a inventé la religion catholique, et la merveilleuse combinaison
de musiques douloureuses, de paroles graves, de lentes promenades de
vieillards, d'évocations de paix éternelle, et de tentures noires, et de
lumières brûlant dans le jour, et de parfums d'encens et de senteurs de
fleurs. Ah! l'artistique mise en scène de la désolation et du deuil des
vivants.
Dans cette marche au pas, derrière le corbillard, du boulevard
Montparnasse au Père-Lachaise, cette marche qui a duré une heure un quart,
tout seul dans mon fiacre, il remonte en moi bien des souvenirs tristes,
bien des souvenirs de mort.
Oh, ce temple à Thiers, sur le modèle du logis de l'éléphant au Jardin des
Plantes, pour cet homme si petit de toute façon, est-ce assez ridiculement
énorme!
À trois heures, me voici à la répétition du Théâtre-Libre, aux
Menus-Plaisirs. C'est aujourd'hui moins désespérant que l'autre jour, et
les remuements de foule qu'on commence à tenter, promettent, il me semble,
de grands effets. Le récit de la prise de la Bastille par Mevisto blessé,
soutenu par deux hommes, forme un groupe d'un beau dessin. Antoine
esquisse le rôle de Boussanel, de manière à faire croire à une création
originale. Je reprends confiance.
Sur les six heures, Derembourg qui avait envoyé mon manuscrit à la censure,
pour faire jouer aux Menus-Plaisirs la PATRIE EN DANGER avec la troupe
d'Antoine, si elle a un succès, Derembourg m'apprend, à ma grande surprise,
qu'en dépit de ma préface de GERMINIE LACERTEUX, la censure a donné le
visa à ma pièce, sans demander la suppression d'une phrase.
Et il est décidé--ça me paraît bien prématuré--que la pièce passera, le
mardi 19 mars.
* * * * *
_Mardi 12 Mars.--La tour Eiffel me fait penser que les monuments en fer ne
sont pas des monuments _humains_, ou des monuments de la vieille humanité,
qui n'a connu pour la construction de ses logis que le bois et la pierre.
Puis dans les monuments en fer, les surfaces plates sont épouvantablement
affreuses. Qu'on regarde la première plate-forme de la tour Eiffel,
avec cette rangée de doubles guérites, on ne peut rêver quelque chose de
plus laid pour l'oeil d'un vieux civilisé, et le monument en fer n'est
supportable que dans les parties ajourées, où il joue le treillis d'un
cordage.
Je revois, ce soir, Mme Daudet. Oui c'est l'image de la vraie et sincère
douleur. Elle a les yeux tout gonflés des pleurs de la nuit, et est assise
en une pose affaissée, ses mains molles réunies dans un mouvement de
prière, inattentive à ce que vous dites, ou bien accueillant, d'un pâle
sourire de politesse, les paroles qui s'adressent directement à elle.
* * * * *
_Jeudi 14 mars_.--Vraiment un amusant et drolatique metteur en scène,
qu'Antoine avec son sifflet de contremaître, et ses _nom de Dieu_,
jaillissant de son enrouement, comme des déchirements de bronches. Il a
le sentiment de la vie des foules, et trouve un tas de petites inventions
ingénieuses, pour faire revivre cette vie tumultueuse sur le champ étroit
des planches d'un théâtre.
Aujourd'hui, après des clameurs cherchées dans trois endroits différents
du théâtre, et plus reculés l'un que l'autre, et donnant comme le
prolongement lointain de cris de peuple, à la cantonade d'un épisode
révolutionnaire, il a brisé le groupement de la scène par des
conversations d'aparté chuchotantes, puis tout à coup sur un banc jeté à
terre, simulant le coup de pistolet avec lequel se tue le commandant de
Verdun, il a fait, dans un mouvement général, toute la tourbe retourner
la tête vers la porte du commandant. Et c'était d'un grand effet, avec
l'éclairage d'un quinquet à droite, laissant tout le bas des corps des
figurants dans l'ombre, et leur sabrant la figure d'un coup de lumière
de la tonalité blafarde, qui se trouve dans les têtes du fond des
lithographies des courses de taureaux de Goya.
Il y avait aujourd'hui 80 figurants. Antoine en veut 200 à la première.
Quelles physionomies, dans ce ramassis de vendeurs de cartes obscènes,
de souteneurs, d'industriels de commerces suspects, à la tête à la fois
canaille et intelligente. «En voilà un avec un pantalon à l'éléphant,
dit Mevisto, que je ne voudrais pas rencontrer la nuit!» Quant à Antoine,
il les savourait de l'oeil complaisamment, finissant par dire: «Ah!
vraiment, il faut que je demande s'il n'y a pas, parmi eux, quelques-uns
qui voudraient débuter... il me semble qu'on tirerait plus d'eux, que
de ceux qui ont appris à jouer.» Puis il se retourne vers un groupe
d'actrices et leur dit: «Mesdames, vous savez, votre argent et tous vos
bijoux dans vos poches; vous voyez, vous avez ici cent escarpes, et votre
habilleuse me semble sortie du bagne. Je ne réponds de rien.»
* * * * *
_Vendredi 15 mars_.--Dire qu'on en est réduit aujourd'hui, avec cet
imbécile de public de première, à substituer dans l'acte de Verdun, le mot
passeport au mot _passe_, qui est le vrai mot militaire, et je ne suis pas
bien sûr, diable m'emporte, qu'au premier acte, l'envoi à Sa Majesté des
_faucons_ par le procureur de l'ordre de Malte ne sera pas égayé par un
intelligent gandin.
* * * * *
_Dimanche 17 mars_.--Répétition aux Menus-Plaisirs, tout l'après-midi
jusqu'à des heures indues. Mevisto et Barny enroués, presque complètement
aphones, Mlle de Neuilly jouissant d'une entorse, Antoine, qui a
décidément pris le rôle de Boussanel, ne l'ayant pas encore une fois
répété, ce rôle d'un bout à l'autre, et me laissant dans l'incertitude
comment il sera joué. Par là-dessus, ledit Antoine est de très mauvaise
humeur, et maltraite de paroles tout le monde, et même un peu moi-même,
à propos d'une marche de Barny, appuyée sur une béquille, marche qui la
force à scander par des temps ce qu'elle dit. Et tout le monde, nerveux,
tourné à la dispute, à la bataille, l'homme de l'électricité voulant se
battre avec un figurant, et le comte de Valjuzon exaspéré de se trouver
mal habillé, et menaçant de quitter le rôle. Et ceux qui ne sont pas prêts
à se prendre aux cheveux, jouant comme endormis, comme sous l'influence
d'une boisson opiacée. Au milieu de ce désarroi, la petite Varly venant
me souffler de ses jolies lèvres dans l'oreille: «Ah! que je vous plains,
Monsieur, d'être interprété comme ça!»
Puis cette foule de voyous, magnifiquement effrayants sous leurs blouses,
dans le moderne de leurs vêtements, en leurs travestissements de pêcheurs
de Masaniello, ayant perdu tout caractère, ayant l'air d'une mascarade
historique de chienlits de la Révolution. Ah! si la Providence ne s'en
mêle pas, ce sera grotesque la première.
* * * * *
_Lundi 18 mars_.--Profond découragement avec un fonds de _jemenfoutisme_,
et une attente un peu ironique de ce qui va arriver.
Oui, j'en ai plein le dos du théâtre, et de la fièvre des répétitions et
des représentations, et j'aspire à mercredi, où je serai tout entier, au
retournement de mon jardin, et à la fabrication de cet amusant livre de
pêche à la ligne, dans les brochurettes de la bibliothèque de l'Opéra, qui
s'appellera: LA GUIMARD.
Je trouve à cinq heures Daudet plongé dans le MÉMORIAL DE SAINTE-HÉLÈNE,
et il m'en raconte le commencement, comme dans une hallucination
blagueuse. C'est l'Empereur en contact avec une famille de gens gras à
lard, d'une famille Durham, et qui n'a jamais entendu parler de lui, et ne
s'intéresse qu'au héros et à l'héroïne d'un roman de Mme Cottin, arrivé
par hasard dans cette île perdue, et à propos duquel, jeunes et vieux
assassinent de questions l'Empereur, qui exaspéré, à une question du gros
oncle demandant ce qu'est devenue l'héroïne, lui jette durement: «Elle est
morte!» et alors voit couler, à cette nouvelle, sur le _facies_ de cet
Anglais, ressemblant à un derrière, voit couler de grosses larmes.
Cela est conté avec les suspensions d'une respiration difficile, des yeux
par moment un peu fixes, au milieu du grossissement d'une ironie gasconne.
Une surprise, ce soir, à la répétition générale. La pièce marche. Antoine
est très bien dans Boussanel, et tout à fait supérieur dans l'acte
de Fontaine près Lyon. Ah! certes, ce n'est pas la composition de la
Comédie-Française, et ce n'est pas, comme nous l'avions espéré dans
le temps jadis, Dressant jouant le comte de Valjuzon, Delaunay jouant
Perrin... mais telle que la pièce est jouée, elle a l'air de mordre les
nerfs du public.
* * * * *
_Mardi 19 mars_.--La toile se lève. Je suis dans une logette sur
le théâtre, où une chaise a peine à tenir entre les murs de planches
blanchies par une peinture à la colle, et j'ai devant les yeux un
emmêlement de tuyaux de caoutchouc, au travers desquels j'aperçois
l'avant-scène de gauche, et au-dessous cinq ou six têtes de la première
banquette de l'orchestre. Je suis là dedans avec le sentiment d'un coeur
non douloureux, mais plus gros qu'ailleurs.
Les mots spirituels du premier acte tombent dans un silence de glace, et
Antoine me jette: «Nous avons une salle _sur la réserve_, toute disposée à
empoigner n'importe quoi, une phrase quelconque, une perruque d'actrice,
une culotte d'acteur!»
Cette froideur s'accentue au second acte, dans la scène pathétique des
deux femmes, pendant l'attaque des Tuileries, et finit sur un maigre
claquement de mains.
Des amis viennent me voir et s'exclament: «Oh cette salle, on ne peut s'en
faire une idée!» Et je sens les acteurs nerveux, et j'ai peur qu'Antoine
ne joue pas si bien qu'hier. Hennique très indigné s'en retourne, en
criant dans les corridors: «Voilà ce que c'est que d'écrire en français!»
La pièce se relève, est très applaudie au troisième acte.
Au fond, chez moi, une inquiétude de ce relèvement de la pièce, et une
crainte de réaction au quatrième acte, de la part de cette salle, qui veut
la chute de la pièce, et va sans doute chercher à l'égayer, ne pouvant
la siffler. Ça ne manque pas. On rit à des phrases comme celle-ci: «Vous
n'êtes pas Suisse», ou à des phrases comme celle-là: «Il parlait...
il parlait comme jamais je n'ai entendu parler un homme!» Ah! le bel
article à faire sur la lourde bêtise et l'ignorance des jeunes blagueurs
de première. Et chez ces gens pas deux sous d'intelligence: ce qu'il y
avait à blaguer dans cet acte, à blaguer avec intelligence, c'était la
résurrection de Perrin, et ils ne l'ont pas fait...
Enfin arrive le cinquième acte, qu'on joue au milieu de l'égayement, amené
par la figure de Pierrot, que s'est faite un détenu. Mais le dramatique de
l'acte prend à la fin des gens. Et le baisser du rideau, après l'annonce
du nom des deux auteurs, a lieu dans les applaudissements.
Zola, un moment, vient chaleureusement me féliciter d'avoir la salle que
j'ai, me congratuler de n'être pas reconnu, d'être contesté, d'être
échigné; cela prouve que je suis jeune, que je suis encore un lutteur,
que... que... que...
--Ah! que vous êtes détesté, haï,--c'est Rosny qui succède à Zola,--cela
dépasse l'imagination, il fallait entendre ce qu'il y avait de fureur
contre vous dans les corridors, et ce n'est point encore tant le lettré
que l'homme, qui est abominé!
--Oui, oui, je le sais, mon éloignement du bas monde des lettres, mes
attaques contre la société juive, aujourd'hui régnante, mon dédain, mes
mépris pour le ramassis interlope d'hommes et de femmes dont se compose
une première, l'honorabilité même de ma vie... Tout cela fait qu'on me
déteste, vous ne m'apprenez rien!
Et quelques instants après me promenant, à la sortie du théâtre avec Paul
Alexis, il me dit:
--C'est extraordinaire... J'avais derrière moi, dans une baignoire
une femme, une femme bien, une habituée du Théâtre-Libre, qui vient
accompagnée, je crois, d'un vieux mari. Eh bien, elle s'est écriée avec
un soupir douloureux: «Ah! que je plains les acteurs de jouer une telle
pièce!» Et, Dieu sait, ajoute Alexis, ce que sont vos acteurs, sauf
Antoine.
--C'est clair, si la pièce avait été écrite par Dennery, cette femme se
serait écriée: «Ah! qu'ils sont donc heureux les acteurs qui jouent dans
un pareil chef-d'oeuvre.»
Je rentre, et trouve mes deux femmes sous l'émotion du récit qui vient de
leur être fait d'un assassinat, commis la veille dans la villa.
Là-dessus la petite va se coucher, promenant sa lumière par la maison, et
je mange un gâteau, en buvant un verre d'eau rougie, quand Pélagie me dit:
--Entendez-vous des pas, comme glissés sous la fenêtre?
--C'est vrai... Donnez-moi la canne à épée qui est là, et ouvrez tout
doucement la porte.
Pélagie entre-bâille la porte, et aperçoit trois horribles chenapans...
dont l'un lui crie aussitôt: «N'ayez pas peur, Madame!» C'étaient
trois agents de la sûreté, déguisés en grinches, qui intrigués par ces
promenades de lumière dans la maison, à cette heure indue, avaient cru à
une intrusion de voleurs chez moi.
* * * * *
_Mercredi 20 mars_.--Une presse moins exécrable que je ne l'attendais;
toutefois une allusion perfide de Vitu, dans le _Figaro_, au sujet de la
retraite de la princesse, qui souffrante, a quitté le théâtre avant la
fin.
Ce soir, Dieulafoy contait, que dans une salle de l'hospice Necker, les
malades se plaignaient de vols journaliers, qu'une surveillance avait été
exercée sur les infirmiers et les filles de service, et qu'on n'avait pas
découvert le voleur. A ce moment était placé dans la salle, un sergent
de ville, malade d'une fluxion de poitrine, mourant, presque agonisant.
À quelques jours de là, un matin, à la visite, il disait à Dieulafoy:
«Moi, je connais le voleur!» L'homme de la police avait fait son métier
en pleines affres de la mort. Et le voleur était un aveugle, traité dans
cette salle pour albuminurie.
* * * * *
_Jeudi 21 mars_.--Une vraie terreur dans Auteuil à propos du garçon
jardinier assassiné. Des gens qui déménagent, des maisons où l'on prend
des gardiens pour la nuit. Pas si exagérée, la lettre que j'avais écrite,
il y a quelques mois, au _Figaro_, et où je demandais qu'en ce pays,--le
pays qui paye le plus d'impôts de toute la terre,--l'existence et le
foyer du citoyen, fussent un peu mieux défendus des assassins et des
voleurs.
Un article incroyable est celui paru dans le _Petit Journal_, et qui
demande la suppression de la commission de censure, sur ce qu'elle a
laissé passer une pièce, qui est la glorification de la capitulation de
Verdun. Vous l'entendez, la glorification de la capitulation de Verdun!
Je fais un appel à toute personne de bonne foi, lui demandant si ce n'est
pas absolument le contraire. Et savez-vous d'où vient cette accusation,
elle vient de ce que, hier, des gens de la Ligue des patriotes ont
applaudi cette phrase de la chanoinesse, dans l'acte du siège de Verdun:
_Plus de cette Assemblée de Paris, et le balai à ce ramas de robins,
d'avocats, de marchands de paroles. Oui, oui, à bas l'Assemblée! à bas
l'Assemblée!_
* * * * *
_Vendredi 22 mars_.--Un affreux détail sur le pauvre garçon jardinier
assassiné, c'est un double sillon, creusé par les larmes, le long des deux
ailes du nez. Le pauvre diable aurait été tué dans toute la peur d'un faux
sommeil, mal joué.
* * * * *
_Samedi 23 mars_.--C'est dur d'aller ce soir au théâtre, où on
m'interrompt brutalement demain; mais je veux remercier Antoine, je veux
remercier ces pauvres diables d'acteurs, pour qu'ils ne puissent pas
croire, un moment, que je leur attribue mon insuccès.
Je tombe dans la fin du second acte, et trouve le jeune Montégut, à
l'effet d'imiter la fusillade, tirant des coups de revolver dans le
corridor derrière le théâtre, tandis qu'un gros homme à tête de manant du
moyen âge, tire, lui, des coups de canon d'une grosse caisse, et que dans
le foyer des acteurs, deux figurants tapent sur deux cloches, pour simuler
le tocsin. Un moment Montégut a tiré tant de coups de revolver qu'on ne
peut plus respirer. C'est vraiment être en pleine cuisine de la chose.
Antoine ne me paraît pas trop moralement déconfit de notre _four_. Il
me dit que s'il avait été le maître, il aurait tenu plus longtemps, et
ajoute aimablement que la pièce n'avait pas été peut-être jouée, comme
elle aurait dû l'être. À cela je lui réponds que la pièce aurait été
miraculeusement jouée, que ça aurait été la même chose, qu'il y a eu une
combinaison, un amalgame de l'hostilité contre lui, de l'hostilité contre
moi, qu'il n'y avait rien à faire, que la pièce est peut-être _relevable_
ailleurs, ne l'est pas aux Menus-Plaisirs.
Le bruit court que Claretie est dans la salle, et sur cette annonce,
tout le monde de déployer ses talents pour se faire engager aux Français;
Antoine, lui-même, moitié pour Claretie, moitié pour moi, est superbe dans
le quatrième acte.
* * * * *
_Dimanche 24 mars_.--Je ne sais dans quel journal, je lisais que ma vie
se passait au milieu d'une société d'admiration. Elle est restreinte
cette société, car personne en littérature n'a été attaqué, insulté,
injurié comme moi,--et si peu soutenu par ma société. Et cette société
d'admiration, je la cherchais à la première de GERMINIE LACERTEUX, où
la salle ne voulait pas laisser prononcer mon nom, à la première de la
PATRIE EN DANGER, cette reconstitution d'une époque historique, je puis
l'affirmer, comme il n'y en a aucune dans une pièce française, et que
la salle, par ses mépris, ses _égayements_, l'affectation de son ennui,
déclarait inférieure à tout. Et dans ma pensée, je rapprochais ces deux
premières, de l'avis de tout le monde exceptionnelles et particulières aux
Goncourt, de la première d'HENRIETTE MARÉCHAL, où on aurait voulu nous
déchirer mon frère et moi.
Les gens de mon _Grenier_, dans mon désastre, se sont montrés gentils,
affectueux. Ils ont eu l'idée de me donner un dîner, de m'entourer un peu
de la chaleur de leur affection, et ça m'a été une jouissance de coeur,
de savoir que c'était Geffroy qui avait eu cette idée.
* * * * *
_Lundi 25 mars_.--Tristesse, en pensant que ma carrière littéraire est
finie--et que ma dernière cartouche a raté--et cependant la PATRIE EN
DANGER est une oeuvre, qui méritait mieux qu'une chute au
Théâtre-Libre.
* * * * *
_Mardi 26 mars_.--Ce soir, Daudet se plaignait, que la critique de Rosny,
dans la _Revue Indépendante_, nous enfermât dans une prison, où de temps
en temps, il était permis de nous passer quelque chose par les barreaux.
Il se moquait de ces formules, nous parquant dans un compartiment, avec
sur la porte un écriteau du Jardin des Plantes, spécifiant notre espèce,
quand il y a des naturalistes, comme Flaubert, qui font la TENTATION DE
SAINT ANTOINE, et des naturalistes du nom de Goncourt qui font MADAME
GERVAISAIS,--roman qui, s'il n'avait pas sur la couverture le nom des
auteurs, pourrait passer pour le plus spiritualiste des romans modernes.
Et je disais à Daudet: Oui, peut-être le mouvement littéraire, baptisé
naturalisme est à sa fin, il a à peu près ses cinquante ans d'existence,
et c'est la durée d'un mouvement littéraire en ces temps, et il fera sans
nul doute place à un mouvement autre; mais il faut pour cela, des hommes
à idées, des trouveurs de nouvelles formules, et je déclare que dans ce
moment-ci, je connais d'habiles ouvriers en style, des vrais maîtres en
procédés de toutes les écritures, mais pas du tout d'ouvriers-inventeurs
pour le mouvement devant arriver.
* * * * *
_Jeudi 28 mars_.--Daudet nous confesse qu'en 1875, en présence de ses
pauvres gains littéraires, il a été au moment d'entrer, par la protection
de son frère, dans un bureau ou une bibliothèque, et d'échanger contre un
traitement de 3000, les 120 000 qu'il gagne maintenant.
Puis, je ne sais par quel chemin, sa parole va à ses livres, et il déclare
qu'il n'y a qu'une chose qui blesse son amour-propre, c'est que dans son
Tartarin, on n'a vu qu'une fantaisie comique, et qu'on n'a pas reconnu que
c'était une sérieuse personnification du Midi, une figure de don Quichotte
plus épais.
--Oui, lui dis-je, un don Quichotte mâtiné de Sancho Pança.
--C'est ça... Hein, est-ce bien un Tartarin que ce Numa Gilly... qui
voulait tout tuer, tout avaler, et qui devant les duels, les procès, que
sa brochure lui amène, se met à pleurer.
* * * * *
_Lundi 1er avril_.--C'est incontestable, et il faut bien que je me l'avoue,
à la reprise d'HENRIETTE MARÉCHAL, j'avais toute la jeunesse avec moi, je
l'ai bien encore, mais pas tout entière.
Les _décadents_, quoiqu'ils descendent un peu de mon style, se sont
tournés contre moi. Puis, il y a dans la présente jeunesse, ce côté
curieux qui la différencie des jeunesses des autres époques; elle ne veut
pas reconnaître de pères, de générateurs, et se considère, dès l'âge de
vingt ans, et dans le balbutiement du talent, comme les _trouveurs_ de
tout. C'est une jeunesse à l'image de la République, elle raye le passé.
* * * * *
_Mardi 2 avril_.--Causerie avec Daudet sur la femme française, que Molière
dit dans une préface plus _intellectuelle_ que _sensuelle_. Et là-dessus
Daudet s'élève contre la fausseté des femmes, représentées par le roman
français contemporain, comme des possédées d'éréthisme, s'élève contre
la fausseté des femmes françaises décrites par le romantisme, ces femmes
rugissantes, ces femmes affolées par des passions tropicales,--et nous
disons qu'il y aurait un intelligent et spirituel article à faire, pour
remettre la femme française de la littérature, au point réel.
* * * * *
_Jeudi 4 avril_.--J'ai toujours un plaisir, où il y a un peu d'émotion,
à la réception des premières épreuves d'un livre. C'est bien celle que
j'éprouve, en tirant de ma boîte à lettres, les placards de la CLAIRON,
imprimés par l'_Écho de Paris_.
Après dîner chez Daudet, on cause _surnaturel_. Mme Daudet et son grand
fils Léon ont des tendances à y croire; Daudet et moi sommes tout à fait
des incroyants. Une grosse discussion, dans laquelle je jette: «Non, je ne
crois pas au surnaturalisme entre les vivants et les morts, hélas! mais je
crois au surnaturalisme entre les vivants... L'amour par exemple, qui fait,
à première vue de deux êtres qui ne se connaissent pas, des amoureux; ce
coup de foudre, qui en une seconde, affole deux êtres l'un de l'autre...
voilà du surnaturel bien certain, bien positif.»
* * * * *
_Samedi 6 avril_.--Je retrouve cette note donnée par Hayashi: «Shitei
Samba, romancier et critique japonais (1800) ayant une certaine parenté
avec la forme du JOURNAL DES GONCOURT.
* * * * *
_Lundi 8 avril_.--Je voudrais faire un livre--pas un roman--où je pourrais
cracher de haut sur mon siècle, un livre ayant pour titre: LES MENSONGES
DE MON TEMPS.
* * * * *
_Mardi 9 avril_.--Tout le bénéfice, qu'a tiré jusqu'à présent la France de
la présidence de la République: ç'a été l'encouragement des assassins, par
les grâces miséricordieuses que leur a accordées le président Grévy.
* * * * *
_Mercredi 10 avril_.--Les anémones, avec leurs pétales lâches mous,
affaissés, et avec leurs douces couleurs aux tons passés, mauve, lilas,
rose turc, me semblent de vraies fleurs d'odalisques. Elles m'apparaissent
aussi ces fleurs, en le coloris de leurs nuances délavées autour de
l'aigrette noire de leur calice, comme ayant la tendresse surnaturelle
de couleurs, entrevues dans un rêve.
* * * * *
_Vendredi 12 avril_.--Ce soir, je brûle les cheveux blancs de ma mère, des
cheveux blonds de ma petite soeur Lili, des cheveux d'un blond d'ange...
Oui, il faut songer à la profanation qui attend les reliques de coeur,
laissées derrière eux par les célibataires.
* * * * *
_Mardi 16 avril_.--Des pagodes, des minarets, des moucharabys, tout un
faux Orient en carton. Pas un monument rappelant notre architecture
française. On sent que cette exposition va être l'exposition du
_rastaquouérisme_. Du reste à Paris, dans le Paris d'aujourd'hui, oui,
le Parisien, la Parisienne, ça commence à devenir un être rare, dans
cette société sémitique, ou auvergnate, ou marseillaise, par suite de la
conquête de Paris, par la juiverie et le Midi. Au fond Paris n'est plus
Paris, c'est une sorte de ville libre, où tous les voleurs de la terre qui
ont fait leur fortune dans les affaires, viennent mal manger, et coucher
contre de la chair qui se dit parisienne.
Ce soir, dîner offert chez Marguery, par les amis du _Grenier_ et autres
lieux, à l'auteur de GERMINIE LACERTEUX et de la PATRIE EN DANGER. Ce
dîner est le prétexte à l'ouverture, chez le restaurateur, d'une salle
recouverte d'une tenture, comme enduite d'un strass aveuglant, et aux
sculptures moyenageuses, dans le genre du moyen âge, que les Fragonard
fils, sous la Restauration, mettaient à l'illustration des Clotilde de
Surville: une terrible décoration qui aurait coûté cent mille francs, et
qui, toute la soirée, sert de thème aux horripilations artistiques de
Huysmans.
À ce dîner on est trente-cinq, trente-cinq goncourtistes me montrant une
franche sympathie.
J'ai à ma gauche Rops, le causeur coloré, à la phrase fouettée, et qui
m'entretient tout à la fois du dramatique de la campagne de 1870, et de sa
folie amoureuse pour les rosiers de son jardin de Corbeil. En un croquis
parlé de peintre, il me silhouette un de Moltke, faisant la campagne
de France en pantoufles. Puis il m'introduit, au crépuscule, dans une
chaumière, où au moment de prendre une pomme de terre dans un pot de fonte
sur le feu, il est soudain arrêté par la vue d'une femme couchée à terre
sur la figure, et les cheveux répandus ainsi qu'une queue de cheval dans
une mare de sang, et comme il sort dans la cour, il se trouve en face d'un
homme appuyé debout sur une herse, en train de mourir, avec un restant de
vie dans les yeux, épouvantant. Un spectacle qui l'a rempli d'une terreur
nerveuse comme il n'en a jamais éprouvé, et au milieu de laquelle, il
s'est trouvé dans l'obligation d'appeler un camarade, pour prendre la
femme et la transporter dans la voiture d'ambulance.
Au milieu de ce récit, soudain Rosny qui est à ma droite, se lève, et me
porte un toast d'une amicalité très charmante, où il malmène, presque avec
des gros mots, les éreinteurs de mes deux pièces, et cela est dit par
l'auteur du BILATÉRAL, d'une voix tendrement émotionnée.
Au fond un repas vraiment affectueux dans lequel Antoine m'apprend que
la municipalité de Reims lui demande de venir jouer la PATRIE EN DANGER,
le 14 juillet, et qu'il veut ouvrir la saison prochaine avec les FRÈRES
ZEMGANNO.
Là-dessus une _tournée_ au café Riche, et l'on se quitte avec des
tendresses, à une heure du matin.
* * * * *
_Jeudi 18 avril_.--Pillaut, le musicien, racontait que pour l'exposition
du Conservatoire qu'il faisait, il avait été dans un village de l'Oise,
dont j'ai oublié le nom, et où l'on faisait des instruments de musique en
bois, depuis près de trois cents ans: un village où il n'y a pas de ferme,
où les paysans ne sèment, ni ne labourent, ni ne fauchent, et où tous, le
cul sur une selle, travaillent à des clarinettes, qui se composent d'une
trentaine de pièces. Ne vous apparaît-elle pas comme une localité digne
d'être décrite par Hoffmann, cette localité fantastique?
* * * * *
_Vendredi 19 avril_.--Je voulais travailler aujourd'hui, mais les roulades
des oiseaux, la nage folle des poissons sortant de leur léthargie de
l'hiver, le bruissement des insectes, l'étoilement du gazon par les
blanches marguerites, le vernissage des jacinthes, et des anémones par
le soleil, le bleu tendre du ciel, la joie de l'air d'un premier jour de
printemps... m'ont fait paresseux et habitant de mon jardin, toute la
journée.
* * * * *
_Dimanche 21 avril_.--Je crois décidément que la vie intellectuelle, que
le ferraillement journalier de votre intelligence à l'encontre d'autres
intelligences, je crois que cela combat et retarde la vieillesse. Je fais
cette remarque, en me comparant aux bourgeois de mon âge que je connais.
Bien certainement, ils sont plus vieux que moi.
* * * * *
_Lundi 22 avril_.--J'en suis là maintenant: c'est qu'un livre, comme le
second volume de la CORRESPONDANCE DE FLAUBERT m'amuse plus à lire, qu'un
roman, qu'un livre d'imagination.
* * * * *
_Mardi 23 avril_.--Ah! c'est un plaisir de trouver dans ce volume de
Flaubert, ces colères, ces indignations qui se disent, qui se crient,
qui se _gueulent_, selon son expression, dans la conversation, mais qui
n'arrivent presque jamais au public par l'impression.
* * * * *
_Dimanche 28 avril_.--Aujourd'hui, Daudet nous amuse des romans
hyperboliques de Barbey d'Aurevilly, sur sa généalogie et sa noble enfance,
le mettant en scène en compagnie de l'abbé chargé de son éducation, et
auquel il criait avant de faire des armes avec lui: «Allons, l'abbé,
retrousse ta soutane!» Puis c'est la leçon d'équitation, où un louis était
placé par le père sur la selle, que le jeune d'Aurevilly devait franchir
sans le faire tomber, et le louis était à lui. Mais il était si alerte,
qu'on était obligé de renoncer à cet exercice, parce que, disait-il, avec
sa voix à la Frédérick-Lemaître, il aurait ruiné son père.
Le malheur de tous ces racontars, était qu'il n'y avait au logis du père
Barbey, ni abbé, ni cheval, ni selle, ni le louis même. Un jour dans une
griserie de champagne, Barbey avouait que, dans toute sa vie, il n'avait
pu tirer de son père que quarante francs, et encore avec quel effort,
quelle peine!
* * * * *
_Mercredi 1er mai_.--Grande causerie sur Balzac avec M. de Lovenjoul, chez
la princesse.
En ce siècle de respect et de conservation de l'autographe, le balayage,
la jetée aux ordures des manuscrits, des lettres de Balzac, a été encore
plus étonnante, plus renversante, plus incroyable, que le récit courant
qu'on en fait. Balzac mort, les créanciers se précipitaient dans la maison,
mettaient à la porte par les épaules la femme, se ruaient contre les
meubles, dont ils jetaient par terre tout le contenu, tout le papier écrit,
qui dans une vente savante, aurait pu faire, dit M. de Lovenjoul, 100 000
francs. Et cela se donnait, cela se ramassait dans la rue, par qui voulait.
C'est ainsi, que M. de Lovenjoul a découvert dans l'échoppe du savetier
qui demeurait en face, la première lettre de Balzac à Mme Hanska, ou du
moins la première page de cette lettre, et que le savetier était, au
moment où il entrait, en train de rouler pour allumer sa pipe. Et le
savetier intéressé par lui, à la retrouvaille de tout ce qui avait été
jeté dans la rue, lui faisait mettre la main sur deux ou trois cents
lettres, sur des ébauches d'études, sur des commencements de romans tout
prêts à devenir des cornets, des sacs, des enveloppes de deux sous de
beurre, chez les boutiquiers des environs, et en dernier lieu chez une
cuisinière, qui mettait plusieurs années à se décider à lui vendre un
gros paquet de lettres. Et la chasse était amusante, parce que dans
l'éparpillement de la correspondance, il retrouvait dans une boutique la
fin d'une lettre, dont il avait découvert le commencement dans la boutique
d'à côté, et il éprouvait une vraie joie, un jour, de _réempoigner_ chez
un épicier éloigné, le milieu de la lettre que le savetier était en train
de chiffonner.
M. de Lovenjoul parle avec enthousiasme de cette correspondance, qui
jointe à d'autres, qu'il avait déjà, est l'histoire intime de la vie de
Balzac, regrettant de ne pouvoir encore la publier, parce que Balzac était
de sa nature un _gobeur_, et que les gens qui, à la première entrevue, lui
paraissaient des anges, à la seconde ou à la troisième, devenaient pis que
des diables, en sorte qu'il est terrible pour ses contemporains.
Elle est aussi peu _publiable_, sa correspondance, par des allusions à des
privautés amoureuses, se passant entre lui et l'objet de son amour, car
Balzac, comme on le croit généralement n'avait rien d'un ascète, n'était
point un chaste. Et à propos de cet amour M. de Lovenjoul me conte un
curieux épisode de cette liaison: l'histoire d'une lettre d'amour écrite
par Balzac, que sa maîtresse avait laissée traîner, et que le mari encore
vivant avait surprise. Là-dessus Balzac prévenu par la femme, écrit au
mari une lettre curieuse, une lettre d'une ingénieuse invention, dans
laquelle il dit à M. Hanski, que sa femme l'avait mis au défi de lui
adresser une lettre passionnée, dans le genre de celle adressée à Mme X***
dans je ne sais quel roman, et que c'est un pari.
Quant au mariage avec l'écrivain, auquel tout d'abord la grande dame russe
n'était pas disposée, ce mariage avait été commandé par une grossesse de
Mme Hanska, qui aurait fait à trois mois une fausse couche, et à la suite
de cette fausse couche, il y eut chez la femme de nouvelles hésitations,
que Balzac avait eu toutes les peines du monde à surmonter.
* * * * *
_Dimanche 5 mai_.--Ils sont bons, les jeunes! Ils sont tout à la bataille
des mots, et ne se doutent guère qu'à l'heure présente, il s'agit de bien
autre chose: il s'agit d'un renouvellement complet de la forme pour les
oeuvres d'imagination; d'une forme autre que le roman, qui est une forme
vieille, poncive, éculée.
* * * * *
_Lundi 6 mai_.--Je pensais, pendant que tonnait le canon célébrant
l'anniversaire de 1789, je pensais au bel article à faire sur la grandeur
qu'aurait la France actuelle,--une France aux frontières du Rhin--s'il n'y
avait eu ni la révolution de 89, ni les victoires de Napoléon Ier, ni la
politique révolutionnaire de Napoléon III. Eh! mon Dieu, la France serait
peut-être sous le règne d'un Bourbon imbécile, d'un descendant d'une
vieille race monarchique complètement usée, mais ce gouvernement serait-il
si différent de celui d'un Carnot, choisi de l'aveu de tous, pour le néant
de sa personnalité.
Retour à pied à Auteuil à travers la foule.
Un ciel mauve, où les lueurs des illuminations mettent, comme le reflet
d'un immense incendie,--le bruissement de pas faisant l'effet de
l'écoulement de grandes eaux;--une foule toute noire, de ce noir un peu
papier brûlé, un peu roux, qui est le caractère des foules modernes,--une
espèce d'ivresse sur la figure des femmes, dont beaucoup font queue à la
porte des _water-closet_, la vessie émotionnée;--la place de la Concorde,
une apothéose de lumière blanche, au milieu de laquelle l'obélisque
apparaît avec la couleur rosée d'un sorbet au Champagne;--la tour Eiffel
faisant l'effet d'un phare, laissé sur la terre par une génération
disparue,--une génération de dix coudées.
* * * * *
_Mardi 7 mai_.--Premier symptôme de l'Exposition: une odeur de musc
insupportable se dégageant de la foule qui vague, une odeur de musc
insupportable dans un café du boulevard, où il n'y a que des hommes.
* * * * *
_Lundi 13 mai_.--LES IDÉES RÉVOLUTIONNAIRES D'UN CONSERVATEUR. Voici le
titre du livre que j'ai trouvé à faire, si je devenais aveugle: une
crainte qui me hante. Et ce serait une série de chapitres sur Dieu, sur le
gouvernement, sur le cerveau, etc., etc.
* * * * *
_Mardi 14 mai_.--Oh! si un homme, comme moi, pouvait rencontrer un
Japonais intelligent, me donnant quelques savoureux renseignements,
traduisant, par-ci, par-là, quelques lignes des livres à figures, et
surtout me criant: Gare! quand je ferais fausse route, quel livre
j'écrirais sur les quatre ou cinq artistes de l'_Empire du Lever du
Soleil_, de la fin du XVIIIe siècle et du commencement du XIXe--non un
livre documentaire, comme je l'ai fait pour les peintres français du
siècle dernier,--mais un livre hypothétique, où il y aurait des
envolements de poète, et peut-être de la lucidité de somnambule.
* * * * *
_Mercredi 15 mai_.--Deux soeurs, deux _enfants_,--c'est l'expression de
la lettre--avaient demandé, ces jours-ci, à voir l'auteur des FRÈRES
ZEMGANNO. Elles sont venues aujourd'hui, ces deux fillettes d'une famille
de la petite bourgeoisie, vêtues de robes en laine noire, et les mains
dans des gants de soie, au bout des doigts usés. À la fin de la visite, la
plus brave m'a demandé dans quel cimetière était enterré mon frère. J'ai
été profondément ému par cette touchante prise de congé! C'est curieux,
si je suis bien nié, bien haï, bien insulté, j'ai des enthousiastes,
et surtout chez des femmes du peuple, en ce temps où il n'y a plus de
religion, et où je me sens, dans leur imagination, occuper la place d'un
prêtre, d'un vieil être auquel va un respect religieux un peu
tendre.
* * * * *
_Jeudi 16 mai_.--Ce soir Léon Daudet conte un rêve assez original qu'il a
fait ces jours-ci. Charcot lui apportait des pensées de Pascal, et en même
temps lui faisait voir dans le cerveau du grand homme qu'il avait avec
lui, les cellules qu'avaient habitées ces pensées, absolument vides, et
ressemblant à des alvéoles d'une ruche desséchée.
Il m'étonne ce sacré grand gamin, par ce mélange chez lui de fumisteries
inférieures, de batailles avec les cochers de fiacre, et en même temps
par sa fréquentation intellectuelle des hauts penseurs, et ses originales
rédactions sur la vie médicale.
Et sur ce rêve, la conversation monte, et je dis qu'il serait du plus
haut intérêt que l'ascendance de tout homme de lettres fût étudiée par un
curieux et un intelligent jusque dans les générations les plus lointaines,
et que l'on verrait le talent venant du croisement de races étrangères ou
de carrières suivies par la famille; et qu'on découvrirait dans un homme,
comme Flaubert, des violences littéraires, provenant d'un Natchez, et que
peut-être chez moi, la famille toute militaire dont je sors, m'a fait le
batailleur de lettres que je suis.
* * * * *
_Samedi 18 mai_.--Les architectures exotiques de cette Exposition en tuent
un peu la réalité; il semble qu'on processionne dans les praticables d'une
pièce orientale. Puis, au fond c'est trop grand, trop immense, et il y a
trop de choses, et l'attention, comme diffuse, ne s'attache à rien. Le
vrai format d'une exposition était le format de l'exposition de 1878.
Avec Manet, dont les procédés sont empruntés à Goya, avec Manet et les
peintres à sa suite, est morte la peinture à l'huile, c'est-à-dire la
peinture à la jolie transparence ambrée et cristallisée, dont la femme au
chapeau de paille de Rubens est le type. C'est maintenant de la peinture
opaque, de la peinture mate, de la peinture plâtreuse, de la peinture
ayant tous les caractères de la peinture à la colle. Et aujourd'hui
tous peignent ainsi, depuis les grands jusqu'au dernier rapin de
l'impressionnisme.
* * * * *
_Lundi 20 mai_.--À l'Exposition, les allants et les venants, tout un monde
bêtement affairé, éreinté, affolé, la tête perdue; c'est de l'humanité qui
ressemble aux bestiaux fous, que j'ai vus, en leur course éperdue dans le
Bois de Boulogne, au mois d'août 1870.
* * * * *
_Mercredi 22 mai_.--De même que les banquiers ont un _choisisseur_
de tableaux, d'objets d'art, de même les princes devraient avoir un
_avertisseur_, pour les éclairer sur la propreté morale des gens qui
approchent d'eux.
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_Jeudi 23 mai_.--La Parisienne, un moment, n'aimait, ne connaissait que
les couleurs franches--des couleurs toujours un peu _canaille_ pour un
oeil artiste. Enfin un jour, elle est passée aux couleurs que l'on appelle
fausses, mais aux couleurs fausses fabriquées par l'Orient, à l'adorable
rose turc, au délicieux mauve japonais, etc. Aujourd'hui elle a adopté
les couleurs fausses, fabriquées par le Septentrion saxon, et ce sont
d'épouvantables nuances que ces verts pousse de panais, ces rouges bisque
d'écrevisse, ces jaunes bruns des vieux Rouen.
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_Vendredi 24 mai_.--Quel coup les artistes sont en train de monter
aux bourgeois avec les danseuses javanaises? Cette danse n'a rien de
gracieux, de voluptueux, de sensuel, elle consiste tout entière dans des
désarticulations de poignets, et elle est exécutée par des femmes dont la
peau semble de la flanelle pour les rhumatismes et qui sont grasses d'une
vilaine graisse de rats nourris d'anguilles d'égouts.
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_Dimanche 26 mai_.--Une classe curieuse que les tout derniers éditeurs de
l'heure actuelle, des éditeurs qui sont des commerçants, ayant fait leur
fortune dans des industries ou des négoces inférieurs, et qui, sans aucune
connaissance de la partie, croient se relever de leur passé, et anoblir
leur avenir par le débit de productions de l'intelligence.
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_Mercredi 29 mai_.--Le docteur Dieulafoy a, ce soir, une originale
conversation sur la glande lacrymale, qui ne serait pas plus grosse qu'un
pois, et qui, dans certaines circonstances, fournirait aux femmes des
litres d'eau, à mouiller plusieurs mouchoirs.
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_Lundi 3 juin_.--Oui, c'est positif: le roman, et un roman tel que FORT
COMME LA MORT, à l'heure actuelle n'a plus d'intérêt pour moi. Je n'aime
plus que les livres qui contiennent des morceaux de vie vraiment vraie,
et sans préoccupation de dénouement, et non arrangée à l'usage du lecteur
bête que demandent les grandes ventes. Non, je ne suis plus intéressé que
par les dévoilements d'âme d'un être réel, et non de l'être chimérique
qu'est toujours un héros de roman, par son amalgame avec la convention et
le mensonge.
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