paysagistes. C'était un Alphonse Karr, un violoniste capricieux qui
exécutait des variations sur un thème quelconque et le brodait
d'arabesques délicates et d'un bel effet. Plutôt qu'un romancier, ce fut
un humoriste caustique, spirituel et riant comme le sont toujours les
humoristes dans les pays chauffés par le soleil. Son style inégal
ressemblait à ces visages aux traits irréguliers, qui compensent le
défaut de correction par la lueur soudaine du sourire ou par le feu du
regard. Selgas fait au lecteur bien des surprises agréables, quand il ne
s'y attend pas. Il lui offre des traits d'observation, de paradoxales
finesses, des mots heureux, des flamboiements d'idées originales, ou du
moins présentées d'une manière piquante et nouvelle.
Une autre qualité de Selgas, c'est de s'être mis à étudier la vie
moderne dans les grandes villes et d'avoir laissé de côté les Mores, les
odalisques et les châtelaines.
Eh bien! si nous voulons chercher le chaînon, qui rattache à l'époque
actuelle, cette époque antérieure du roman espagnol où figurent Fernan
Caballero, la Avellaneda, la Coronado, Trueba, Selgas, Fernandez y
Gonzalez et Miguel de los Santos Alvarez,--cette époque où le roman
humanitaire d'Escrich vivait à côté du roman lyrique et werthérien de
Pastor Diaz, et où la cotte de mailles de _Men Rodriguez_ et la jupe de
la _Sigea_ frôlaient le froc du héros que ces mésaventures forcèrent à
émigrer de _Villa-Hermosa en Chine_;--si nous voulons, je le répète,
indiquer la soudure des deux périodes, il faut écrire le nom de Pedro
Antonio de Alarcon.
Imprégné de romantisme jusqu'à la moelle des os, _le Final de la
Norma_[3] ravit nos pères, comme un délicieux caprice de Goya, intitulé
_Le Tricorne_[4], nous ravit nous-mêmes. Voilà comment mon illustre ami
Alarcon, sans être encore un vieillard, peut se vanter d'avoir captivé
deux générations de goûts bien différents.
Les autres romanciers, ceux qui furent hier la coqueluche de leur
temps, ont disparu de nos horizons littéraires actuels, entraînés par
l'irrésistible courant du temps, et ceux qui ne sont pas descendus dans
la tombe meurent vivants de l'indifférence du public intelligent, du
silence dédaigneux de la critique, et en somme de l'oubli qui est la
pire des morts pour un écrivain. Alarcon, tout en refusant avec
acharnement toute concession aux nouvelles tendances, règne encore, en
maître des cœurs et des imaginations, et soutient l'édifice ruiné de
ses mains habiles.
Je ne sais si aucun romancier contemporain ensorcellera le public comme
l'auteur du _Scandale_. Je ne sais si aucun sera, comme lui, lu et aimé
de tous sans distinction de sexe ni d'âge. Je sais que beaucoup de gens
demandent de leur prêter un roman d'Alarcon de préférence à ceux des
autres auteurs.
Le public d'Alarcon n'est pas celui qui dévore avec un appétit bestial
les romans de Manini[5], c'est celui que Spencer appellerait _la
moyenne intelligente_. Il se compose de gens qui demandent au roman un
honnête délassement et les clames en forment la majeure partie.
Alarcon plaît-il parce qu'il a conservé un certain parfum romantique? je
pense que non; les partis politiques donnent trop à faire aux Espagnols
et les partis littéraires ne les font pas beaucoup réfléchir.
Ce qui plaît chez Alarcon, c'est l'esprit aimable, la _belle ombre_, la
galanterie moresque que respirent ses portraits de femme touchés avec un
pinceau voluptueux et brillant, le style dégagé, facile et animé,
l'intérêt des récits, et ensuite, une foule de qualités étrangères au
romantisme, qu'il ne doit à personne qu'à Dieu qui les lui accorda d'une
main prodigue.
Si dans les types de _La Prodigue_, de _El Niño de la Bola_[6], dans
Fabian Conde, dans d'autres héros et héroïnes d'Alarcon on découvre la
filiation romantique; en revanche, _Le Tricorne_ est plein d'un coloris
franchement espagnol, d'une telle fraîcheur qu'il en fait dans son genre
un modèle achevé. Le talent d'Alarcon gagne à se limiter à de petits
tableaux; son ciseau travaille mieux des camées exquis, des agates
précieuses que des marbres de grandes dimensions. Il réussit dans le
conte et la nouvelle courte, genre peu cultivé chez nous et qu'Alarcon
manie avec une singulière maîtrise.
Par toutes ses qualités rares, Alarcon est un puissant mainteneur de
l'antique bannière romanesque et un redoutable adversaire de la
nouvelle. Mais nous, les écrivains du camp ennemi, nous demandons à Dieu
qu'il ne renonce pas à écrire comme il en a annoncé l'intention. Sa
résolution est-elle dictée par la coquetterie de se retirer, quand le
public l'aime le plus, en laissant derrière lui une mémoire radieuse?
Est-ce fatigue? Ce qui est certain, c'est qu'il est dans la plénitude de
ses facultés, et que jamais son imagination ne parut aussi fraîche que
durant ces dernières années.
Par la retraite d'Alarcon, l'idéalisme perd son champion le plus
terrible. Valera, quoique idéaliste, est un romancier à part, qui ne
formera pas d'école, parce qu'il est difficile à imiter, comme on le
comprend facilement, si l'on songe aux qualités qu'il réunit. La plus
profonde vallée qui sépare de Valera la troupe profane des imitateurs,
c'est sa diction élégante et pure, empruntée plutôt aux mystiques,
écrivains châtiés par excellence, qu'à Cervantès, qui est un écrivain
spontané. Valera n'a pas seulement pris, chez eux, la pureté un peu
archaïque de son style, mais le soin et la perspicacité avec lesquels
ils scrutent et sondent les arcanes mystérieux de l'âme pour les
expliquer en phrases d'or et en paragraphes de marbre sculpté.
Aussi, quand on traduisit en français les romans de Valera, sous le
titre de _Récits andalous_, il fut nécessaire d'en supprimer beaucoup
parce que, d'après la _Revue littéraire_, ils contenaient _trop de
théologie_[7]. Nos voisins pensaient que les filles de _Don Valera_
étaient de gentilles gitanes, armées de castagnettes, prêtes à danser
des séguédillas, et jolies: ils trouvaient des nonnes contemporaines de
sainte Thérèse et de Louis de Grenade, qui montraient à peine, entre les
plis de leur voile, leur beau visage grec où brillait un sourire
voltairien.
Valera charme, en effet, les sybarites des lettres en réunissant en lui
la fleur des trois idéaux de beauté littéraire: l'idéal païen, l'idéal
du siècle d'or et celui de la culture moderne la plus raffinée.
À tout cela il faut ajouter une verve andalouse piquante et badine.
Comme Valera est, d'ailleurs, très-sagace, très-psychologue, très-maître
de lui, il semble que les destins lui ont réservé dans le roman espagnol
le rôle de Stendhal dans le roman français,--un Stendhal parfait dans la
forme autant que le vrai Stendhal fut pécheur; bien des choses
éloignent, cependant, Valera du réalisme, surtout son caractère
aristocratique qui le pousse peut-être à considérer le réalisme comme
quelque chose degrossier, et l'observation de la réalité comme un
travail indigne d'un esprit épris de la beauté classique et suprême.
Ainsi le meilleur titre de gloire de Valera sera la forme, cette forme
plus admirable isolée, que rattachée aux sujets de quelques-uns de ses
romans.
Il n'y a pas de doute que _Pepita Jimenez_, _Doña Luz_, et d'autres
héroïnes de Valera parlent fort bien et en termes fort convenables et
fort spirituels. Par malheur, on ne peut nier non plus que personne ne
parle plus ainsi, comme un personnage de Cervantès. Et notez que si je
nomme Cervantès, pour louer la perfection des discours des héros de
Valera, je n'oublierai pas d'ajouter que le génie réaliste de Cervantès
le poussa à faire que Sancho, par exemple, parla fort mal et commit des
fautes, et que Don Quichotte corrigea ses dires. Chez Valera, il n'y a
pas de Sancho. Tout le monde est Valera, et cela fait qu'on l'étudiera
bientôt plus comme un classique que comme un romancier moderne.
Pour les uns ceci sera un éloge, et pour les autres, un blâme. Pour moi,
on me reproche de lire Valera avec trop de plaisir.
Si certaine théorie littéraire est vraie, que j'ai trouvée dans je ne
sais quel fameux critique français et qui établit que les romanciers
copient la société et qu'à son tour la société imite et reflète les
romanciers, il pourrait advenir que nous eussions tous la tentation de
parler comme les héros de Valera, ce qui serait excellent pour la
langue. Mais laissons-là les hypothèses et venons-en aux romanciers qui
représentent en Espagne le réalisme.
[1] _Gaviotas_, littéralement, mouettes. On nomme ainsi la femme
écervelée, et c'est le titre d'un roman qui est l'œuvre capitale de
Caballero. La Gaviota a été traduite ou adaptée (Blériot, éditeur). Les
autres œuvres de Fernan Caballero ont également des versions françaises
(Castermann, Donniol, Hachette, Pion, Maillet, éditeurs.)
[2] Trueba a été traduit et analysé dans nos revues.
[3] Traduit par Charles Yriarte (Lacroix, éditeur).
[4] Traduit par Mme Bentzon, _Récits de tous pays_, chez Calmann-Lévy.
[5] Éditeur de publications illustrées par livraisons. En France on
dirait les romans de la rue du Croissant.
[6] _La Prodigue_ a été traduite sous le titre de _la Gaspilleuse_ par
Mlle Sara Oquendo dans la _Revue Britannique_. Je traduis _El Niño de
la Bola_ sous le titre de Manuel Vénegas dans la _Revue Moderne_.
[7] Cette traduction est de Mme Bentzon. Un anonyme a traduit en
français _Doña Luz_ (Lalouette, édit.) et moi-même _Le Commandeur
Mendoza_ (Giraud).
XVI
SOMMAIRE
_Les réalistes.--Mesonero Romanos et Florez.--Larra.
--Pereda. Son localisme, son catholicisme intransigeant.
--Perez Galdos.--Son œuvre idéaliste.--Son
évolution.--La situation du roman et des romanciers en
Espagne.--Les jeunes: idéalistes et naturalistes._
Pour indiquer où commence le réalisme contemporain, il faut remonter à
quelques passages de Fernan Caballero, et surtout aux auteurs des
_Scènes Madrilènes_ et de _Hier, Aujourd'hui et Demain_, sans oublier
_Figaro_ dans ses articles de mœurs. Malgré toutes les différences
qui existent entre le raisonnable et spirituel Mesonero Romanos, le
bienveillant Florez et le nerveux et caustique Larra, leurs études
sociales ont leur point commun dans un certain réalisme tempéré,
assaisonné de satire.
Quand tant de romans de cette époque sont passés à jamais, les écrits
légers de _Figaro_ et du _Curieux parlant_[1] se conservent dans toute
leur fraîcheur, parce que la myrrhe précieuse de la vérité les embaume.
Ce qui augmente leur intérêt c'est qu'ils nous transmettent le souvenir
des mœurs originales qui disparaissaient et des nouvelles mœurs;
en somme, ils sont le reflet d'une complète transformation sociale.
Pereda est, en ligne directe, le descendant de ces aimables et
perspicaces peintres de mœurs. Il fit franchement adhésion à leur
école, mais il la transporta des villes à la campagne, au cœur des
montagnes de Santander.
Le Réalisme espagnol a un vaillant champion dans Pereda; quand on lit
quelques pages de l'auteur des _Scènes Montagnardes_, il semble que nous
voyions ressusciter Téniers ou Tirso de Molina. On peut comparer le
talent de Pereda à un beau jardin, bien arrosé, bien cultivé, rafraîchi
par des brises aromatiques et salubres, mais aux horizons limités.
Je me hâte d'expliquer ce que j'entends par _horizons limités_ pour que
personne n'entende cette phrase d'une manière offensante pour le
sympathique écrivain.
Je ne sais si cela provient d'un dessein délibéré, ou de ce qu'il y est
obligé par le pays qu'il habite: Pereda se borne à décrire les types et
à raconter les mœurs de Santander, en s'enfermant ainsi dans un
cercle restreint de sujets et de personnages. Il excelle comme peintre
d'un pays déterminé, comme poëte bucolique d'une campagne toujours
égale, et n'essaya jamais d'étudier à fond les milieux civilisés, la vie
moderne dans les grandes capitales, vie de qui lui est antipathique, et
dont il a horreur, c'est pour cela que j'ai qualifié de _limité_
l'horizon de Pereda. C'est pour cela qu'il convient de déclarer que si,
du jardin de Pereda, l'on ne découvre point un vaste panorama, en
échange le paysage est des plus agréables, des plus délicieux et des
plus fertiles que l'on connaisse.
Pereda, grâce à Dieu, ne tombe pas dans l'optimisme parfois agaçant de
Trueba et de Fernan. Ses rustres, d'ailleurs très-amusants, sont
ignorants, malicieux et grossiers comme de vrais rustres. Ce sont là
cependant les fils préférés de l'auteur, visiblement séduit par la vie
rurale, si saine, si paisible et si régénératrice, autant que lui
répugnent les centres ouvriers industriels avec leurs misères
irrémédiables. Pereda trace avec amour les silhouettes des paysans, des
laboureurs et des hobereaux des villages, gens simples, aimant ce qu'ils
connaissent depuis longtemps, routiniers et ayant peu de replis
psychiques.
Si quelque jour les thèmes de la _Tierruca_ s'épuisent pour lui, danger
qui n'est point imminent pour un esprit de la trempe de Pereda, il sera
forcé de renoncer à ses tableaux locaux favoris, de chercher de
nouvelles voies. Parmi les admirateurs de Pereda, il en est qui désirent
ardemment qu'il change de touche: j'ignore s'il serait avantageux de le
faire pour le grand écrivain. Il règne toujours une certaine harmonie
mystérieuse entre le style, le talent d'un auteur, et les sujets dont il
fait choix; cette harmonie procède de causes intimes.
En outre, le Réalisme perdrait beaucoup si Pereda sortait de la
Montagne. Pereda observe avec une grande lucidité, quand la réalité
qu'il a devant les yeux ne lui soulève pas le cœur, qu'elle le
divertit par le spectacle de ridicules et de manies profondément
comiques. Peut-être briserait-il son pinceau pour ne point copier les
plaies plus profondes et la corruption plus raffinée d'autres lieux et
d'autres héros[2].
Pour le Réalisme, posséder Pereda, c'est posséder un trésor, et pour ce
qu'il vaut et pour les idées religieuses et politiques qu'il professe.
Pereda est un argument vivant, une démonstration palpable que le
Réalisme ne fut pas introduit en Espagne comme une marchandise française
de contrebande, mais que ceux qui aiment, à la fois, la tradition
littéraire et les autres traditions, le ressuscitent. Cela ne surprendra
pas les gens intelligents, mais cela pourra bien stupéfier la tourbe
innombrable qui date l'ère réaliste de l'avènement de Zola.
Si le Réalisme chez Pereda est dans le sang, il n'en est pas ainsi de
Galdos. Parmi certain fonds humain, par une certaine simplicité
magistrale de ses créations, par sa tendance naturelle à la claire
intelligence de la vérité, par la franchise de son observation, le
maître romancier se trouva toujours prêt à passer au Naturalisme avec
armes et bagages. Néanmoins, ses inclinations esthétiques étaient
idéalistes, et ce n'est que dans ses dernières œuvres qu'il a adopté
la méthode du roman moderne et creusé davantage dans le cœur humain.
Il a rompu à la fois avec le pittoresque et avec les héros-symboles,
pour s'attacher à la terre sur laquelle nous sommes.
Quoique je n'aime pas à me citer moi-même, je dois rappeler ici ce que
j'ai dit de Galdos, il y a trois ans, dans une étude assez longue que je
consacrais à ses œuvres dans la _Revue Européenne_.
Depuis cette date, mes opinions littéraires se sont assez modifiées, et
mon critérium esthétique s'est formé, comme se forme celui de tout le
monde, au moyen de la lecture et de la réflexion. Je me suis proposé de
connaître le roman moderne. Non seulement il m'a paru le genre le plus
compréhensif, le plus important actuellement, le plus approprié à notre
siècle, celui qui remplace et remplit le vide produit par la disparition
de l'épopée; il m'a semblé aussi le genre dans lequel, par une très
_haute prérogative_, les droits de la vérité s'imposent, dans lequel
l'observation désintéressée règne, dans lequel l'histoire positive de
notre époque doit être écrite en caractères d'or.
Cependant, alors comme aujourd'hui, Galdos était pour moi un romancier
de premier ordre, le soleil du firmament littéraire, parce qu'il a en
même temps l'équilibre et l'harmonie, l'abondance et la vigueur; parce
que son style, s'il ne se renferme pas dans l'amphore étroite et ciselée
de Valera, coule à flots d'une urne précieuse; parce qu'il possède une
invention heureuse et ce don de la fécondité, don funeste pour les
mauvais écrivains et même pour les écrivains médiocres qui ont une
tendance à sommeiller, qualité d'une valeur extraordinaire pour les
grands artistes.
Il est certain qu'on peut conquérir l'immortalité avec un seul roman ou
avec un seul fragment d'ode; mais il y a quelque chose de captivant et
d'étonnant dans la manifestation de la puissance créatrice de ces
écrivains et de ces poètes, qui sont à eux seuls un monde, et qui
laissent derrière eux une longue postérité de héros et de héroïnes, les
Shakespeare, les Balzac, les Walter Scott, les Galdos.
Mais, ce que je désapprouvais alors dans le Galdos des _Episodes_, ce
qui me paraissait le côté faible de son talent extraordinaire, c'était
la tendance à la thèse,--dans un sens large et historique, c'est
certain, mais à la thèse,--les accusations systématiques contre
l'Espagne d'antan, les pelletées de terre jetées sur ce qu'elle fut; et
cette tendance, qui s'accentuait chaque fois davantage, dans la
magnifique épopée des _Episodes_ au point de se déclarer explicitement
dans la seconde série, fit explosion, disons-le ainsi, dans _Doña
Perfecta_, dans _Gloria_, dans la _Famille de Léon Roch_[3].
Par bonheur, ou plutôt grâce à l'instinct qui guide le génie, Galdos fit
un pas en arrière pour fuir cette impasse sans issue possible. Dans
l'_Ami Manso_, et dans la _Déshéritée_, il comprit que le roman, plutôt
que d'enseigner ou condamner tel ou tel système politique, doit prendre
note de la vérité ambiante et réaliser librement la beauté. Bravo à
l'illustre écrivain qui a su secouer le joug des idées préconçues! Ses
épousailles avec le réalisme le préserveront de la tentation de se faire
dans ses romans le champion de la libre pensée, du système
constitutionnel, choses que je ne prétends pas juger ici, mais qui, dans
les admirables livres de Galdos, sont trop la raison d'être de ses
livres.
En comptant donc dans la phalange réaliste Galdos et Pereda, comme dans
la phalange idéaliste nous avons vu briller les noms de Valera et
d'Alarcon, nous pouvons dire qu'en Espagne la lutte est engagée, comme
en France, entre les deux écoles.
Il est vrai qu'ici la bataille ne fait pas grand bruit et ne suscite pas
de grandes ardeurs belliqueuses. Il est vrai qu'ici on ne prend pas la
question avec la même chaleur qu'en France: cela peut venir de plusieurs
causes. D'abord, les idéalistes, ici, ne se promènent pas autant dans
les nuages qu'en France, ni les réalistes ne chargent autant le tableau.
Aucune des deux écoles n'exagère pour se différencier de l'autre.
Peut-être le public est-il indifférent à la littérature; surtout à la
littérature imprimée; celle qui se représente lui produit plus d'effet.
L'écrivain est un facteur de la production littéraire. N'oublions pas
que l'autre, c'est le public. À l'écrivain d'écrire, au public de
l'encourager et d'acheter ce qu'il écrit, et de l'élever aux nues s'il
le mérite. Or, en Espagne, on ne peut presque pas compter sur le public.
Ce que le public espagnol aime, ce n'est pas la littérature, c'est la
politique. Quand cette maîtresse impérieuse lui laisse quelques minutes
de liberté, alors seulement il fait un brin de cour aux lettres et va
les chercher dans le coin où elles s'entêtent à ne pas mourir d'ennui.
Certes, je n'affirme pas que les romans manquent absolument de lecteurs,
quoique chez nous le roman soit très loin d'être comme en Angleterre,
une nécessité sociale. Ici, où nous ne sommes ni communistes ni avares,
nous gardons le communisme et l'avarice pour les romans. Tout le monde
s'effraie de ce qu'un roman coûte trois francs ou même deux, comme la
première édition des _Episodes_. On dépense bien vite deux francs au
café, pour une loge au théâtre, en pétards, en oranges. Pour un roman,
tout Espagnol serre les cordons de sa bourse.
J'ai des romans d'Alarcon, de Valera ou de Galdos que j'ai prêtés à une
douzaine de gens riches. A chaque fois qu'on m'en demandait un, je leur
eusse conseillé pour leur bien de l'acheter, si je n'eusse craint qu'on
n'attribuât le conseil au désir de ne pas prêter. Enfin, n'y a-t-il pas
eu des gens qui m'ont demandé de leur prêter mes romans!
Je ne crois pas, pourtant, qu'il faille plus de deux cent cinquante
francs pour former une bibliothèque complète des romanciers espagnols
contemporains.
Que peut espérer ici le romancier? Fixons un délai de six mois pour
tracer le plan, mûrir, écrire et limer un roman, soigné dans la forme et
médité dans le fond. Quel en sera le produit! Valera déclare que sa
_Pepita Jimenez_--son chef-d'œuvre--lui a rapporté environ deux mille
francs. Si bien que le talent de romancier de Valera ne peut pas lui
faire gagner cinq mille francs par an: je comprends presque qu'il
préfère une ambassade.
Il faut remarquer que si le romancier espagnol ne retire pas de ses
œuvres un profit matériel, il n'y gagne pas non plus beaucoup
d'honneur, ni ces ovations enivrantes qui élèvent à vingt mètres du sol
les auteurs dramatiques. Pour eux sont tous les avantages, pécuniaires
et littéraires, outre qu'ils sont affranchis de l'ignoble concurrence
que le roman par livraisons et les mauvaises traductions du français
font aux romanciers qui se flattent de respecter la langue et le sens
commun.
Qu'on ne vienne pas me dire que la question de l'argent n'est rien, mais
qu'il suffit de savoir qu'on a écrit quelque chose de bien, quoique
personne ne témoigne d'estime pour l'œuvre. Si le prêtre vit de
l'autel, pourquoi le romancier ne vivrait-il pas du roman? Supposons
qu'il n'ait pas besoin pour vivre du produit du roman; l'argent n'est-il
pas à apprécier, puisqu'il est la marque évidente qu'il a un public?
Avec le système de prêts qui règne en Espagne, un roman peut avoir
trente mille lecteurs et seulement une édition de mille exemplaires.
Parmi les causes qui rendent improductif le roman en Espagne, on ne
devrait pas compter la rareté des lecteurs, puisque nous avons un public
immense, si nous songeons aux républiques sud-américaines qui parlent
notre langue. Grâce à l'indifférence avec laquelle on regarde tout ce
qui touche à la littérature, les libraires et les imprimeurs de là-bas
peuvent piller les écrivains d'Espagne tout à leur aise, et ce public
d'au delà de l'Océan demeure stérile pour la prospérité de la
littérature ibérique.
Aussi, tout bien considéré, il est étonnant que nous ayons d'aussi bons
romanciers en Espagne et un aussi bon roman; étonnant encore que dans ce
genre que Gil y Zarate et Cohl y Vehi rangent le dernier et qui,
aujourd'hui, marche à la tête des autres, nous nous trouvions à la
hauteur des premières nations de l'Europe. Nous ne comptons pas par
douzaines les grands romanciers vivants, mais la France ne les compte
pas non plus, et encore moins, que je sache, l'Angleterre, l'Allemagne
et l'Italie. En comparant les œuvres aux œuvres, notre patrie ne
cède point le pas. Outre Pereda, Galdos, Alarcon et Valera dont j'ai
parlé plus spécialement, il y a la cohorte dans laquelle figurent
Navarrete, Ortega Munilla, Castro y Serrano, Coello, Teresa Araoniz,
Villoslada, Palacio Valdes, Amos Escalante, Oller[4], qui les uns,
représentent les anciennes méthodes, et les autres, les nouvelles. Tous
contribuent à enrichir le roman national.
Dieu veuille que les hommages publics qu'on a rendus à Perez Galdos, il
n'y a pas encore longtemps, dans un banquet, soient un signe certain des
intentions du public de commencer à récompenser les efforts de la
phalange sacrée! Dieu veuille que l'enthousiasme ne soit pas dissipé
aussi vite que l'écume du Champagne des toasts!
[1] Mesonero Romanos.
[2] On traduit en ce moment de Pereda _Don Gonzalo_, _Pedro Sanchez_ et
_Les hombres de pro_. J'ai donné une analyse de _Pedro Sanchez_ dans mes
_Etapes d'un Naturaliste_ (Giraud, éditeur).
[3] Il a paru chez Hachette une adaptation de _Marianela_; chez Giraud
une traduction de _Doña Perfecta_, due à notre confrère M. Julien Lugol.
[4] On trouvera dans mon étude, _Le Naturalisme en Espagne_, Giraud,
édit. des renseignements sur les réalistes Palacio Valdes, Oller, Picon,
Alas, Ortega Munilla.
XVII
SOMMAIRE