italien, russe et allemand.--Pourquoi il se tait sur
le naturalisme au théâtre.--La question des écoles.
--Réponse aux réclamations chauvinistes que l'affiliation
française soulève en Espagne.--La méthode réaliste et sa
valeur à toutes les époques._
Nous voici au terme du voyage, non pas que la matière soit épuisée, mais
n'avons-nous pas rempli notre but de résumer l'histoire du Naturalisme
surtout dans le roman, champ où cette plante qu'on tient pour vénéneuse
croit avec le plus d'abondance?
Qui viendra après nous trouvera cependant sa toile toute prête. Outre
l'intéressante étude que l'on pourra faire sur le roman italien, le
roman allemand, le roman portugais et le roman russe--l'esprit du
réalisme, avec plus ou moins d'éclat, a pénétré dans tous--je lui
abandonne, intact et vierge, le problème presque effrayant de la
rénovation de l'art dramatique et de la poésie lyrique par la méthode
naturaliste.
Je pourrais bien donner mon avis sur tout ce dont je ne parle pas:
seulement je ne connais du roman italien, russe et allemand que les
œuvres les plus culminantes: Farina, Tourgueneff, Ebers, Freytag,
Sacher-Masoch. Je me forme à peine une idée nette de l'ensemble et je
regretterais d'en agir avec ces littératures comme les critiques
français en agissent avec la nôtre en en parlant à tort et à travers et
sans connaissance de cause.
Le Naturalisme au théâtre m'inspire au contraire tant d'idées, et des
idées si étranges et si inusitées chez nous, qu'il me serait nécessaire
d'écrire un autre livre, si je devais les exposer en bonne forme.
Que le soin en reste donc à une autre plume plus experte ès défauts de
la littérature dramatique.
Au Naturalisme en général, cela est établi à part la pernicieuse hérésie
de nier la liberté humaine, on ne peut imputer aucun autre genre de
délit. Il est vrai que celui-là est grave, puisque c'est détruire toute
responsabilité, et par suite, toute morale; mais une semblable erreur ne
sera pas inhérente au Réalisme, tant que la science positive n'aura pas
établi que nous, qui nous tenons pour raisonnables, nous sommes des
bêtes horribles et immondes, comme les Yahous de Swift, et que nous
vivons esclaves d'un aveugle instinct, et gouvernés par les suggestions
de la matière. Tout au contraire, de tous les terrains que le romancier
réaliste puisse explorer, le plus riche, le plus varié et le plus
intéressant est sans aucun doute le domaine de la psychologie.
L'influence indéniable du corps sur l'âme et _vice versâ_, lui offre un
superbe trésor d'observations et d'expériences.
Sans m'arrêter à la question du déterminisme, déjà suffisamment
élucidée, je ne veux pas négliger de dire que si les accusateurs
routiniers du Naturalisme abondent, il ne manque pas non plus de gens
pour nier son existence et affirmer que, tout bien considéré, c'est la
même chose que l'Idéalisme. C'est ce que diront certains historiens de
la philosophie qui copient, au fond, Platon et Aristote.
Il y a des auteurs, réalistes qui plus est jusqu'à la moelle des os, qui
répugnent à être classés comme tels et protestent qu'en écrivant ils
n'obéissent qu'à leur complexion littéraire, sans s'astreindre à obéir
aux préceptes d'aucune école. Telle est la protestation de l'illustre
Pereda dans le prologue de _De tal palo tal astilla_ (de tel bois tel
copeau). Et qui donc n'aime à se vanter de son indépendance? Qui ne se
croit affranchi de l'influence, non seulement des autres écrivains, mais
même de l'atmosphère intellectuelle que l'on respire? Cependant, il
n'est pas même permis au plus grand génie de se flatter de cet
affranchissement.
Tout le monde, qu'il le sache ou ne le sache pas, qu'il le veuille ou ne
le veuille pas, appartient à une école, à laquelle la postérité
l'affiliera, sans tenir compte de ses protestations et en ne s'occupant
que de ses actes. La postérité, c'est-à-dire les savants, les érudits et
les critiques de l'avenir, procédant avec ordre et avec logique,
mettront chaque écrivain où il doit se trouver, diviseront, classeront
et considéreront les plus indiscutables génies, comme les représentants
d'une époque littéraire. Il en sera ainsi demain parce qu'il en a
toujours été de même.
Malheur à l'écrivain qu'aucune école ne réclame comme lui appartenant!
Les plus illustres artistes sont classés. Nous savons ce que
furent--dans les grandes lignes et en maîtres--Homère, Eschyle, Dante et
Shakespeare. Fray Luis de Léon perd-il quelque chose à être appelé poète
_néo-classique_ et _horacien_. Espronceda vaut-il moins parce qu'il est
_byronien_ et _romantique_? Est-ce une tare pour Velazquez que d'avoir
été peintre _réaliste_?
Nous avons aujourd'hui un avantage. C'est que la poétique et
l'esthétique ne se fabriquent point _a priori_. Les classifications ne
sont plus artificielles et régies par des règles: on ne les juge plus
immuables et on n'y assujettit point les génies à venir. Ce sont elles
plutôt qui se modifient quand il est nécessaire.
On a interverti le rôle de la critique, ou pour mieux dire, on lui a
marqué son vrai poste de science d'observation, en en supprimant
l'ennuyeux dogmatisme et les détestables formules. Aujourd'hui la
critique se règle sur les grands écrivains passés et présents. Elle les
définit non tels qu'ils eussent dû être de l'avis du préceptiste, mais
tels qu'ils se montrent. Elle fait connaître l'arbre par ses fruits.
Ainsi l'artiste indépendant, qui répugne aux classifications
arbitraires, n'a aucune raison de s'élever contre la critique nouvelle,
dont la tâche n'est pas de corriger et de donner la finale, mais
d'étudier, d'essayer de comprendre et d'expliquer ce qui est.
Aujourd'hui plus que jamais, on proclame que, dans tout courant
littéraire, l'individu doit conserver comme de l'or en barre son
caractère propre, l'affirmer et le développer le plus exactement et le
plus énergiquement qu'il le pourra; que de cette affirmation, de cette
conservation, de ce développement dépendent, en dernier ressort, la
saveur et la couleur de ses œuvres. C'est presque une vérité à la La
Palisse de dire que chacun doit abonder dans son propre sens, et en
fait, si nous inventorions un auteur, d'après ses traits généraux, nous
le distinguons ensuite par ses traits particuliers, comme l'on divise
les beautés en types bruns, blonds et châtains, or, chacun d'eux possède
ses grâces et sa physionomie particulière.
Zola juge fort bien que le Naturalisme est plus une méthode qu'une
école: méthode d'observation et d'expérimentation que chacun emploie
comme il peut, instrument que tous manient différemment. Pour ma part,
je tiens qu'en ceci nous sommes en progrès. Deux lyriques, deux
dramaturges anciens se ressemblaient davantage entre eux que ne se
ressemblent aujourd'hui deux romanciers par exemple. Je pense qu'avant,
les écoles étaient plus tyranniques et le jeu des registres que l'auteur
pouvait toucher moins riche. Je me figure même que les anciens auteurs
avaient beaucoup moins de scrupule à se copier les uns les autres.
Il ne m'appartient pas de dire si les études que je publie aideront à
connaître les tendances des nouvelles formules, à démontrer qu'elles ont
le dessus dans la lutte et qu'elles régnent sur ce dernier tiers de
siècle. Je ne méconnais point la beauté, la splendeur et la fécondité
d'autres formules aujourd'hui expirantes. Je n'essaie pas de prouver que
celles qui s'imposent à nous sont le terme fatal de l'intelligence
humaine. Avide de beauté, celle-ci la cherchera toujours en consultant
d'un regard anxieux les points les plus éloignés de l'horizon.
La beauté littéraire, qui est, en un certain sens, éternelle, est, dans
un autre, éminemment muable. Elle se renouvelle comme se renouvelle
l'air que nous respirons, comme la vie se renouvelle. Je ne pronostique
donc pas le règne éternel du réalisme: j'en pronostique seulement
l'avènement. J'ajoute que les éléments fondamentaux en sont
impérissables et que la méthode en sera aussi fertile en résultats dans
des siècles qu'aujourd'hui.
TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE
I.--L'Emeute romantique.--L'_Othello_ de de
Vigny.--Le scandale du mouchoir.--La noblesse du
style.--Réalisme et Romantisme.--Classiques et
Romantiques.--La crise romantique en Europe.--La
phalange romantique en France et en Espagne.--Les
mœurs romantiques.--Le costume.--Le Réalisme naît
du Romantisme
II.--Intensité et brièveté de l'existence du
Romantisme.--La littérature nouvelle.--Le calme
dans les esprits.--Vie bourgeoise des écrivains
nouveaux.--La tendance réaliste.--La génération
romantique: Victor Hugo.--Réalisme anglais et
espagnol.--La tendance des nationalités.--Le roman
est par excellence la forme littéraire nouvelle
III.--L'histoire du roman. Son âge héroïque: le
conte et la fable.--Le roman antique. Le Poème, la
Chanson de geste.--Le roman de chevalerie.--Le
_Don Quichotte_.--Le roman picaresque.--_Daphnis
et Chloè_.--Amadis.--Le grand Tacaño
IV.--Rabelais.--Les conteurs gaulois.--La crise de
préciosité.--Mlle de Scudéry.--Scarron.--Le
_Gil Blas_.--_Manon Lescaut_.--Rousseau et
Bernardin de Saint-Pierre.--Les romanciers de
l'Encyclopédie.--Voltaire et Diderot
V.--Le roman-Empire: Pigault-Lebrun.--Mme de
Staël.--Châteaubriand.--Lamartine et Victor
Hugo.--Dumas père.--Eugène Suë.--George Sand
VI.--Les réalistes: Diderot.--Stendhal.--Sa
langue.--Son insuccès de son vivant. Ses deux
romans.--Les inexactitudes de la critique.
--Défauts et qualités de Stendhal.--Son élève
Mérimée.--Balzac et Dumas.--La _Comédie humaine_
et la société sous Louis-Philippe.--Comment
composait Balzac.--Balzac et Flaubert.--Balzac est
un voyant.--Le style de Balzac
VII.--Flaubert.--La Genèse de _Madame Bovary_.
--Le roman.--Le style de Flaubert.--L'amour de la
phrase bien faite.--_Salammbô_.--_La
Tentation_.--_L'Education sentimentale_.
--_Bouvard et Pécuchet_.--Pessimisme et
impassibilité
VIII.--Les de Goncourt.--L'auteur est une dévote
de leur autel byzantin.--Les deux frères.--Leur
ascendance littéraire.--Leurs tendances
esthétiques.--Le rococo et la modernité.--Gautier
à propos de Baudelaire.--L'expressivité.--La
couleur.--L'œuvre: l'œuvre commune.--L'œuvre
d'Edmond de Goncourt.--Préférences de l'auteur.
--_Les frères Zemganno_.--_Manette Salomon_
IX.--Alphonse Daudet; il débute par la poésie.--La
parenté avec Dickens.--_Le Petit Chose_.--La
caractérisque de Daudet romancier et écrivain.
--_Le Nabab_.--_Les Rois en exil_.--_Numa
Roumestan_.--Daudet et Zola
X.--Emile Zola.--Sa position de chef d'école.
--_Sa vie_ par Paul Alexis.--Méthode de travail.
--Combien elle diffère de la méthode romantique.
--Zola, d'après de Amicis.--Le lutteur en Zola
XI.--_Les Rougon-Macquart_.--Théorie scientifique
de l'œuvre: sa force et sa faiblesse
XII.--L'impersonnalité du romancier chez Zola.--Le
style.--La poésie.--Tendance qu'il attribue chez
lui au Romantisme.--L'intervention indirecte du
romancier.--Vérité de l'observation.--Symbolisme.
--Les inimitiés que Zola a ameutées contre lui
XIII.--La morale et le roman naturaliste.--Le
fatalisme.--Les jeunes filles et la
littérature.--La seule morale, c'est la morale
catholique.--Indulgence des idéalistes pour les
romantiques.--Le _Don Quichotte_.--L'adultère et
le roman naturaliste.--Résumé de la question
XIV.--Le Réalisme anglais.--Son origine: Chaucer
et Shakespeare.--Foë et Swift.--Walter Scott.--Les
autoress.--Dickens, Thackeray et Bulwer.--Georges
Eliot.--Le rôle du roman en Angleterre, son
influence sociale.--L'esprit anglican dont il est
imprégné
XV.--L'Espagne.--Le mouvement de 1808.--Les
Walter-Scottiens.--La Avellaneda.--Fernan
Caballero.--La transition: Alarcon.--Valera.
--Comment on a jugé Valera en France.
XVI.--Les réalistes.--Mesonero Romanos et Florez.
--Larra. Pereda. Son localisme, son catholicisme
intransigeant.--Perez Galdos.--Son œuvre
idéaliste.--Son évolution.--La situation du roman
et des romanciers en Espagne.--Les jeunes:
idéalistes et naturalistes
XVII.--Conclusions: pourquoi l'auteur ne parle pas
du roman italien, russe et allemand.--Pourquoi il
se tait sur le naturalisme au théâtre.--La
question des écoles.--Réponse aux réclamations
chauvinistes que l'affiliation française soulève
en Espagne.--La méthode réaliste et sa valeur a
toutes les époques