Les néo-classiques absolvent aujourd'hui les écrivains païens, en

alléguant qu'ils ne connurent pas le Christ; beaucoup d'entre eux

écrivirent cependant après que l'Evangile eût été annoncé. La nature

seule, à défaut de religion, ne proscrit-elle pas assez certaines

abominations, au récit desquelles se complaisent les poètes latins?

A leur tour, les idéalistes pardonnent les écarts romantiques, parce

que, quand bien même un héros romantique ferait comme Werther l'apologie

du suicide, ou douterait de l'air même qu'il respire comme Lélia, il

aurait l'excuse de suivre les voies de l'idéal. Qu'importe que le corps

se vautre dans la boue, pourvu que le regard soit fixé vers les étoiles!

Pour rendre honnêtes les crudités qui abondent chez Tirso et Quevedo, on

parle de la candeur et de la simplicité de l'époque à laquelle ils

vivaient. Celui qui ne veut pas se contenter de ces excuses, c'est bien

sa faute!

Les défenseurs de ces écoles me diront que ce n'est pas à cause de ces

taches, mais, malgré elles, qu'ils vantent Horace, Espronceda, et tous

les saints de leur dévotion: pour nous c'est tout la même chose. Quand

Zola pèche contre le goût je puis fort bien dire, pour ma part, que je

n'y trouve nul plaisir. Je le préfèrerais plus réservé et, bien sûr, je

ne loue pas chez lui les fautes mais les beautés.

Maintenant si quelqu'un me demande où commencent ces écarts et jusqu'où

va la liberté que peut s'accorder l'écrivain, je ne saurais le dire. Les

limites en sont extrêmement variables, le tact, la sûreté de main que

possède un grand talent lui servent seuls de guides, pour ne point

s'écarter de la route et pour se redresser s'il tombe. Il est indéniable

que le _Don Quichotte_ contient des passages bien peu attiques, que l'on

peut avec justice appeler grossiers. Cependant ce sont des parties de ce

divin tout: le génie de Cervantès les a marquées de son estampille et,

pour le déclarer d'une fois, elles sont très bien où elles sont et je ne

les effacerais pas s'il dépendait de moi de les supprimer. J'incline à

comparer les beaux fruits de l'esprit humain avec l'émeraude, qui est

une belle pierre mais dont on trouve rarement un échantillon qui n'ait

une petite tache ou un petit défaut. Les grands auteurs ont leur tache;

ils ne cessent pas pour cela d'être des pierres précieuses.

_Nana_ est peut-être l'œuvre à cause de laquelle on juge Zola le plus

sévèrement. Cela est-il du au sujet? Je crois plutôt que c'est au

défaut de prudence, au cynisme brutal avec lequel il est traité.

En fait, il y a dans la société des formes, et des bornes auxquelles une

œuvre qui veut traverser victorieusement les siècles ne peut

peut-être pas se dérober. Je dis peut-être, parce que si Rabelais et

d'autres écrivains brisèrent ces digues et gagnèrent un nom

impérissable, leur licence constitue cependant un élément d'infériorité,

et comme une note vulgaire dans la symphonie de leur talent.

Ces vallées et ces limites, le génie les ébranle, mais d'elles-mêmes

elles reprennent leur place. Sans doute elles changent: elles ne

disparaissent jamais et s'imposent avec tant de force que je ne sache

pas qu'aucun écrivain les ait jamais renversées.

Si audacieuse que soit une plume, pour tant qu'elle veuille copier la

réalité nue, il y a toujours un point auquel elle s'arrête. Il y a des

choses qu'elle n'écrit pas, des voiles qu'elle ne parvient pas à

soulever. Tout consiste à savoir s'arrêter à temps, aux limites du

terrain défendu par la morale de l'art.

Il faut ici remarquer que la majorité des critiques semble s'imaginer

qu'il n'existe qu'un genre d'immoralité, l'immoralité érotique, comme si

la loi divine se réduisait à un commandement. Que l'auteur s'abstienne

de peindre la passion amoureuse et il a carte blanche pour portraicturer

toutes les autres! Et cependant, il y a des romans comme _le

Juif-Errant_ ou _les Mystères de Paris_ qui, par leur caractère

anti-social et anti-religieux, ne sont pas moins immoraux que _Nana_.

Dans les questions religieuses et sociales, les naturalistes agissent

comme leurs frères les positivistes vis-à-vis des problèmes

métaphysiques. Ils les laissent de côté, attendant que la science leur

en fournisse la solution, s'il est possible. Cette abstention est mille

fois moins dangereuse que la propagande socialiste et hérétique des

romanciers qui les précédèrent.

Quant à la passion, surtout à l'amour en dehors des voies du devoir,

loin de la glorifier, on dirait que les réalistes ont pris à cœur

d'enlever à l'humanité toute illusion sur elle, d'en montrer les dangers

et les laideurs, d'en diminuer les attirances.

De _Madame Bovary_ à _Pot-Bouille_, l'école ne fait que répéter avec un

accent fatidique que l'on trouve dans le devoir seul la tranquillité et

le bonheur.

Le Portugais Eça de Queiroz dans son roman _O primo Bazilio_ (le cousin

Basile), où il imite Zola jusqu'à la copie, fait un tableau, horrible

sous son apparence vulgaire, du supplice de la femme esclave de sa

faute.

Il est clair que l'enseignement des réalistes n'est pas formulé en

sermons et en axiomes. Il faut le lire dans les faits.

Il en arrive de même dans la vie où les mauvaises actions sont punies

par leurs propres conséquences.

En définitive, les naturalistes ne sont pas des révolutionnaires

utopistes ni impies par système. Ils ne font pas l'apothéose du vice.

Ils n'échauffent pas les têtes et ne corrompent pas les cœurs. Ils

n'énervent pas les intelligences en peignant un monde imaginaire et en

dégoûtant du réel.

Ce qu'il faut imputer, en particulier, au naturalisme.--je n'ai point de

plaisir à le répéter,--ce sont les tendances déterministes, le défaut de

goût et un certain manque de choix artistique.

De ces fautes la première est un délit grave, la seconde est de moindre

importance, parce que les plus illustres de nos dramaturges et de nos

romanciers l'ont commise. Ce qui importe, ce ne sont pas les verrues de

la surface, c'est le fond.

XIV

SOMMAIRE

_Le Réalisme anglais.--Son origine: Chaucer et Shakespeare.

--Foë et Swift.--Walter Scott.--Les autoress.--Dickens,

Thackeray et Bulwer.--Georges Eliot.--Le rôle du roman en

Angleterre, son influence sociale.--L'esprit anglican

dont il est imprégné._

Des gens, qui se piquent d'un goût délicat et répugnent à la crudité des

romanciers français, vantent le roman anglais, et louent un certain

genre de naturalisme mitigé qui lui est particulier. C'est maintenant

une opinion aristocratique et élégante que d'admettre la suprématie du

roman anglais sur le terrain moral et sur le terrain littéraire.

Le lecteur n'ignore pas combien les jugements généraux en matière de

morale sont parfois sans fondement et erronés. Il pourra donc

s'expliquer facilement comment est en odeur de sainteté sur notre terre

catholique et latine une littérature, et le légitime du protestantisme,

appropriée à ces mœurs méticuleuses, hypocrites, réservées et

égoïstes que le puritanisme, mêlé à l'esprit mercantile de la race,

acclimata dans l'ancienne île des Saints.

Et ce n'est point que l'Angleterre n'ait des saines traditions réalistes

et un illustre ancêtre littéraire. Chaucer, père de sa poésie, était un

réaliste, et ses _Contes de Cantorbéry_ des tableaux d'après nature. Le

plus grand astre du firmament britannique, l'illustre Shakespeare porta

le Réalisme à un certain point où n'oserait peut-être pas le suivre

Zola. Mais, si la poésie et le théâtre fleurissent, de bonne heure, dans

la Grande-Bretagne, le roman y naquit tard, quand le pays appartenait

déjà irrévocablement à la Réforme.

La Réforme! Partout où son esprit prévalut, il fut un élément

d'infériorité littéraire, et ceci, Dieu le sait, je ne le dis pas pour

louer le catholicisme dont l'excellence ne dépend pas de questions

esthétiques, mais pour donner à entendre que le roman anglais se ressent

de son origine. De tous les genres cultivés en Angleterre, depuis Henri

VIII jusqu'à maintenant, le roman est celui que le protestantisme a

pénétré davantage. Aussi les Anglais n'ont-ils pas produit un _Don

Quichotte_, c'est-à-dire une épopée de la vie réelle, qui puisse être

comprise par l'humanité entière.

Depuis son berceau même, le roman anglais est dominé par des tendances

utilitaires, qui le lient au sol, pour ainsi dire, et l'empêchent de

voler par les espaces sublimes que parcourt la libre fantaisie de

Shakespeare et de Cervantès.

Pour tant que l'on loue Foë, en lui donnant le titre pompeux d'_Homère

de l'individualisme_, _Robinson_ n'est une œuvre incomparable que

pour les enfants de dix à quinze ans.

Swift, le misanthrope contemporain de Robinson, est beaucoup plus

profond, et pour les intentions doctrinales, nul ne l'égale, car, en fin

de compte, la satire est une direction radicale de la littérature à

thèse.

_Le Vicaire de Wakefield_, de Goldsmith, parfois douce idylle, agréable

peinture domestique, contient un idéal purement anglais, patriarcal.

Tandis que l'exemple des filles du Vicaire enseigne à fuir la vanité,

_Clarisse_ et _Paméla_ condamnent irrévocablement la passion et ouvrent

la série des romans austères, où le cœur rebelle est toujours vaincu.

Quant à Walter Scott, il n'a pas eu de descendance légitime.

Walter Scott est un phénomène isolé dans la littérature anglaise, ou

pour plus d'exactitude, l'enfant d'une autre nationalité toute

différente, la nationalité écossaise qui est rêveuse, idéaliste et

poétique autant que la nationalité anglaise est pratique et utilitaire.

A coup sûr, Walter Scott ne procède pas de Shakespeare. Mais le sens

pratique et prosaïque de Foë ne court pas davantage par ses veines.

C'est le barde qui vit dans un passé coloré de lumière et de pourpre,

comme un splendide coucher de soleil; qui fait revivre l'histoire et la

légende en ne demandant à la réalité que ce vernis brillant, nommé

couleur locale par les romantiques. En somme, c'est le dernier chanteur

des beaux âges chevaleresques, _le dernier ménestrel_.

Quand, de sa résidence seigneuriale de Abbots-ford, Walter Scott

évoquait les traditions de sa romanesque patrie, la troupe de

romancières qui ont tant influé et influent tant sur le caractère de ce

genre littéraire, en lui donnant une saveur spéciale et éthique, entrait

déjà en lice. Les femmes conquéraient le territoire dont elles sont

maîtresses à cette heure. On lisait passionnément les _contes moraux_ de

Miss Edgeworth. Les noms de Miss Mary Russel Milford, Miss Austen,

Mistress Opie, Lady Morgan, Mistress Shelley étaient célèbres. Une fois

maître du roman, l'élément féminin se cramponna à son butin.

Aujourd'hui, on compte par milliers les _autoress_ qui font gémir tous

les jours les presses de Londres sous les fruits de leur talent. Quand

Dickens, Thackeray et Lytton Bulwer ne furent plus là, le premier

romancier anglais fut une femme, Georges Eliot.

Par suite de cet empire des femmes, le roman anglais tend à enseigner et

à prêcher beaucoup plus qu'à réaliser la beauté. A peine la fille de

clergyman prend-elle la plume qu'elle se trouve à la hauteur de son père

et peut alors, plaisir ineffable! aller et enseigner les peuples. Non

seulement elle possède une chaire et un pupitre, mais elle dispose de

moyens matériels pour la propagation de la foi.

Charlotte Yonge écrit l'_Héritier de Redcliffe_. L'édition se vend bien.

Avec le produit, l'auteur achète un navire et en fait présent à un

évêque missionnaire.

Ainsi, chez les romancières modernes de l'Angleterre, s'est presque

complètement éteint ce noble orgueil littéraire, qui aspire à la gloire

conquise par la concentration du talent et par l'effort constant vers la

perfection suprême, amour-propre d'artiste qu'exprima si virilement

George Sand. Au lieu d'aspirer à produire de belles œuvres, des

œuvres durables, elles se jettent dans le torrent écumeux de la

production hâtive, luttant à qui fera le plus et non à qui fera le

mieux. Le roman anglais a une extension obligatoire de trois gros

volumes, et les romanciers à la mode comme Francis Trollope ne se

satisfont pas à moins d'un roman par trimestre, c'est-à-dire de douze

volumes par an. Quel style, quelle invention, quels caractères y

aura-t-il que ce fleuve débordant d'encre n'inonde et ne ruine!

Pour la nation anglaise, le roman est devenu un article de première

nécessité et de consommation quotidienne, comme le bifteck qui répare

ses forces, comme le charbon dont la chaleur tempère ses journées

glaciales et réjouit ses longues nuits. Il y a pour le roman un public

quotidien et assuré, comme il y en a un ici pour les cafés. Le roman est

l'écho des aspirations du lecteur et joue son rôle religieux, politique

et moral. Il s'inspire des exigences du public. Il est philosophique

avec Charles Reade; républicain et socialiste avec Joshua Davidson;

théologique avec Charlotte Yonge; politique avec Disraeli;

fantasmagorique dans le genre d'Anna Radcliffe qui amuse encore;

historique dans le goût de Walter Scott qui a toujours des disciples.

Les géographes, les paysagistes et les auteurs de marines qui suivent

les traces de Fenimore Cooper, le capitaine Mayne-Reyd, le capitaine

Marryat, et d'autres capitaines, jouissent aussi de la faveur de ce

peuple colonisateur et touriste.

Les écrivains américains Bret-Harte et Mark Twain fendent les

brouillards de l'atmosphère anglaise avec des étincelles d'_humorisme_,

cette gaieté difficile et douloureuse du Nord.

Ses inclinations ainsi flattées, satisfait dans ses goûts moins

littéraires que poétiques, le peuple anglais accorde, à son tour, à ses

romanciers une tendresse personnelle dont nous ne connaissons pas

d'exemple chez nous. C'en est une preuve que les nombreux pèlerins qui

se rendent tous les ans au presbytère de Haworth où naquit et où passa

les premières années de sa vie la romancière qui illustra le pseudonyme

de _Currer Bell_.

La gloire littéraire n'est pas assez: c'est une affection plus intime,

qui entoure d'une auréole le nom des romanciers favoris de la nation

britannique. On ne considère pas le roman comme un simple passe-temps,

comme un simple plaisir esthétique, c'est une institution, le cinquième

pouvoir de l'Etat, et comme l'a dit en public le romancier Trollope,

_les romans sont les sermons de l'époque actuelle_.

Leur influence s'étend non seulement aux mœurs mais aux lois. Ils

influent sur les délibérations des chambres, sur les réformes

continuelles que subit le code d'une nation si éminemment conservatrice.

Que les pays sont différents! dirons-nous avec le héros de _Very well_.

Allez un peu proposer à nos cortès espagnoles si tumultueuses et si

déclamatrices une réforme légale, suggérée par exemple par la lecture de

la _Déshéritée_ ou de _Don Gonzalo Gonzalez de la Gonzalera_. L'on verra

avec quels rires homériques nos graves sénateurs accueilleront cette

proposition!

En Angleterre, la force sociale du roman est reconnue. Toutes les

classes s'enorgueillissent de posséder des romanciers. Il en est qui

sont ministres, marins, diplomates et magistrats. Magistrats, oui, et

que dirait-on dans nos cours, Dieu d'Israël! si un président de chambre

publiait un petit roman! Pour faire comprendre l'influence et l'action

du roman dans la race saxonne, il suffit d'en citer un, _la Case de

l'Oncle Tom_, dont personne n'ignore les résultats anti-esclavagistes.

Et le naturalisme anglais?

Je répète que les traditions de la littérature anglaise sont réalistes.

J'ajoute que Dickens et Thackeray,--les noms peut-être les plus

illustres qui honorent le roman britannique,--sont réalistes.

Charles Dickens ne craignit pas, chez ce peuple d'aristocrates, de

s'abaisser à l'étude des dernières couches sociales, voleurs, assassins

et mendiants.

Thackeray qui inclinait davantage à la satire, étudia aussi dans le

monde qui l'entourait ses types caractéristiques au profil caricatural.

Pour Georges Eliot, dans les œuvres de qui résonne aujourd'hui la

note la plus aiguë du naturalisme anglais, son programme est réaliste à

la manière de Champfleury. Elle se donne pour objet de ses observations,

non pas les brillantes créatures d'exception si chères aux romantiques,

mais la généralité des individus, les personnages communs et vulgaires,

la classe moyenne de l'humanité.

Malgré tout cela, il y a chez les romanciers anglais, pour si réalistes

qu'ils soient, une intention morale, un désir de corriger et de

convertir, et comme le dit spirituellement un récent historien de la

littérature anglaise, une soif de sauver le lecteur de l'enfer et non de

l'ennui. Cela apparaît nettement chez la piétiste Yonge, et chez

l'auteur d'_Adam Bede_, Eliot, qui est libre-penseur et philosophe.

Cette tendance leur enlève cette objectivité sereine, nécessaire pour

faire une œuvre maîtresse d'observation impersonnelle, d'après la

méthode réaliste, et arrête leur scalpel avant qu'il n'en arrive aux

tissus intimes et aux derniers replis de l'âme.

Partie de cette faute doit être imputée au public, facteur fort

important de toute œuvre littéraire. Comme on l'a déjà dit, le public

anglais demande toujours des romans,--pas de ceux que savoure seul, dans

son cabinet de travail, le lecteur sybarite qui aime à admirer de belles

pages et à pénétrer dans des abîmes psychologiques--ceux que l'on lit en

famille et que peuvent écouter tous les membres, la blonde _Girl_ et

l'imberbe _Scholar_.

Les auteurs, qui satisfont ce besoin, le public anglais les paie

splendidement. La première édition d'un roman se vend quinze francs le

volume et l'édition s'épuise rapidement. Aussi une foule d'honorables

Misses, filles de Clergymen, au lieu de se placer institutrices, se

placent-elles comme romancières. De leur plume prolifique coulent des

volumes d'un style incolore, aux incidents embrouillés comme les

nœuds d'un écheveau.

De là, l'infériorité croissante, la décadence du genre.

Que l'innombrable famille des romanciers d'au-delà du détroit me

pardonne si je suis injuste en parlant de leur décadence générale. Je

pourrais me flatter de connaître quelques-unes de leurs œuvres, mais

qui pourrait prétendre les avoir toutes lues? Mon jugement est celui

qu'émettent les critiques qui considèrent surtout le côté littéraire, et

en second lieu, comme il est juste, le côté moral, et qui voient que la

fabrication précipitée et la sujétion au goût du public font tort à la

fraîcheur, à l'inspiration et à l'énergie de la pensée. Si le noble

front de Georges Eliot, si la gracieuse physionomie de Ouida se

dressent au-dessus de cet océan de têtes vulgaires, il est incontestable

que l'immense majorité des romanciers anglais s'est essayée à remplir

trois bols avec une tasse de chocolat.

En outre, le roman anglais, même quand il est supérieur, porte imprimé

si avant le sceau d'une autre religion, d'un autre climat, d'une autre

société, qu'à nous autres Latins il nous parait forcément exotique.

Comment pourrait nous plaire, par exemple, la prédicante méthodiste qui

est l'héroïne d'_Adam Bede_? Je sais qu'il est à la mode d'être habillé

par un tailleur anglais, mais la littérature, Dieu merci! ne dépend pas

entièrement des caprices de la mode.

Un dernier mot que la malice m'inspire sans doute: si le roman anglais a

chez nous aujourd'hui tant d'admirateurs officiels, a-t-il autant de

lecteurs?

XV

SOMMAIRE

_L'Espagne.--Le mouvement de 1808.--Les Walter-Scottiens.

--La Avellaneda.--Fernan Caballero.--La transition:

Alarcon.--Valera.--Comment on a jugé Valera en France._

En Angleterre et en France, le roman a un _hier_. Ici en Espagne, il n'a

qu'un avant-hier s'il est permis de s'exprimer ainsi. Là, les romanciers

actuels se nomment fils de Thackeray, de Walter Scott, de Dickens, de

Sand, de Victor Hugo, de Balzac. Ici nous ne savons pas grand chose de

nos pères et nous nous rappelons seulement certains aïeux de sang très

pur, du lignage des Cervantès, des Hurtado, des Espinel. Cela revient à

dire qu'il n'y a pas eu en Espagne d'autre roman que celui du siècle

d'or et celui qui fleurit aujourd'hui.

Cependant, la vie du roman contemporain en Espagne peut déjà se diviser

en deux époques distinctes: celle du règne d'Isabelle, et celle qui

commença avec la Révolution de Septembre 1868.

La guerre de l'Indépendance suscita de grands poëtes lyriques, mais

jusqu'à ce que le torrent romantique passât les Pyrénées, nous n'eûmes

pas de romanciers.

Walter Scott fit son entrée triomphale dans notre littérature, et le

règne du roman historique commença. On pourrait consacrer un livre bien

curieux au récit des pérégrinations de l'idée _walter-scottienne_ au

travers des cervelles espagnoles. L'esprit du barde écossais s'incarna

dans des êtres aussi différents entre eux qu'Espronceda, Martinez de la

Rosa, Gil, Escosura, Canovas del Castillo, Vicetto, Villoslada,

Fernandez y Gonzalez, et d'autres, dont les noms ne me reviennent pas à

l'esprit.

George Sand vint aussi chez nous amenée la main dans la main par son

illustre rivale la Avellaneda. Eugène Suë, patronné par Perez Escrich et

Ayguals de Izco, ne demeura pas en arrière.

Parmi les _walter-scottiens_, tous gens de valeur, il en était un qui,

s'il n'eût pas gaspillé ses rares qualités, et mal employé ses précieux

dons, eût pu s'appeler, plutôt que le séide, le rival de l'auteur

d'_Ivanhoë_. Le talent de Fernandez y Gonzalez semblait un arbre touffu,

dont le bois pouvait servir à des œuvres sculpturales. Par malheur,

cet écrivain le gaspilla à faire des tables et des bancs vulgaires. Son

imagination était riche, sa palette descriptive variée, son invention

abondante. Il fut, d'abord, le poëte du passé, qui rajeunissait les

livres de chevalerie et prêtait à la tradition héroïco-nationale cette

vie nouvelle que lui donnent, de temps en temps, des génies privilégiés

comme Zorrilla, Walter Scott et Tennyson. Comment il finit, nul ne

l'ignore: par des livraisons interminables, par des volumes vendus à bas

prix, par des œuvres de basse littérature, écrites pour le lucre.

Deux ou trois romans d'entre ses premières œuvres sont les colonnes

sur lesquelles son nom s'appuie pour ne pas tomber en oubli.

Peut-être, l'auteur tendre et sympathique de _la Gaviota_ posséda-t-il

le talent le plus original et le plus indépendant de tous ceux qui se

signalèrent dans la renaissance de notre roman. Malgré ses digressions

et ses réflexions, malgré son optimisme idyllique, Fernan Caballero est

doué d'un charme spécial particulier, d'une grâce caractéristique. Il

fait preuve d'une imagination, allemande par les rêves, et espagnole

par la prestesse et la vivacité. Tandis que les romanciers de son

époque peignaient des tableaux de sujets historiques à la Walter Scott,

Fernan prenait note des mœurs des gens qui respiraient autour d'elle.

Elle peignait des _asistentas_, des bandits, des _gaviotas_, des curés,

des bergers, des paysans et des toreros[1]. Parfois, dans ses bosquets

andalous, brillent ces soleils du Midi, que Fortuny mit dans ses

tableaux. Il est des _patios_ de Fernan qu'il nous semble voir, qui nous

réjouissent les yeux avec leurs fleurs, et les oreilles avec le bruit de

l'eau, les pioussements des poules et l'innocent bavardage des enfants.

L'inspiration de Fernan est plus réelle, plus sincère et plus naïve que

celle de presque tous les romans de cape et d'épée que l'on écrivait

alors.

Trueba n'atteint pas à la taille de Fernan Caballero. Un pays idolâtre

de ses traditions et de ses propres souvenirs a bâti le piédestal sur

lequel trône le peintre basque; mais sa palette n'est riche qu'en

demi-teintes et en couleurs claires, gracieuses, sans vigueur ni

intensité. Le vert, le rose et le bleu céleste dominent. Les noirs, les

terres de Sienne, les bitumes dont Fernan ne fit, lui-même, usage

qu'avec une extrême mesure, manquent complètement. Quelques scènes

rurales de Trueba plaisent comme il plaît de contempler le cours d'un

ruisseau peu profond et aux bords agréables[2].

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