frères de Goncourt ont de si rares et de si belles qualités artistiques,
si Daudet est si personnel, Zola, à son tour, se distingue d'eux tous.
Je parlerai de Zola plus abondamment que de ses confrères, non pas que
je lui accorde la primauté--le temps seul décidera s'il le mérite--mais
parce que, quand bien même on pourrait nier la valeur de ses œuvres,
on ne peut nier le rôle qu'il joue de chef et de champion du
naturalisme.
Romancier révolutionnaire qui, au lieu de bombes, jette des livres dont
le fracas force la multitude indifférente à tourner la tête et à se
grouper avec étonnement, Zola est aussi rapporteur, apologiste et
missionnaire d'une doctrine nouvelle qu'il formule en pages
belliqueuses. Il refuse, en vain, le titre de chef d'école, assurant
que le naturalisme est ancien, que ce n'est pas lui qui l'a inventé,
qu'il ne l'impose à personne et qu'avant lui d'autres auteurs le
suivirent. Il est clair qu'un homme seul, pour si remarquable que soit
son génie, n'improvise pas un mouvement littéraire; mais pour que nous
l'appelions chef, il suffit que les circonstances ou ses propres
entraînements l'amènent à commander, comme Zola, commande avec un grand
éclat les armées de ce que tout le monde appelle déjà _le naturalisme_.
Paul Alexis, un des disciples les plus ardents de Zola, nous a donné une
quantité de détails relatifs au Maître.
Emile Zola naquit à Paris en 1840.
Il court dans ses veines du sang italien, grec et français.
Son père était ingénieur.
Le futur romancier ne témoigna pas d'une intelligence très ouverte dans
son enfance et durant ses études. La rhétorique ne se logeait pas dans
les cellules de son cerveau, et aux examens du baccalauréat ès-lettres
il fut deux fois refusé.
Par suite de la mort de son père, Zola se trouva sans ressources. Pour
ne pas mourir littéralement de faim, il occupa d'humbles emplois et tint
pour un grand bonheur de pouvoir entrer dans la maison de librairie de
M. Hachette, où il exerça des fonctions plus machinales que littéraires.
Dans ce modeste asile, à l'ombre des rayons chargés de volumes, il
commença à écrire. Ses essais passèrent inaperçus, et quoique
Villemessant, qui aimait à protéger les débutants, lui confiât la
section bibliographique du _Figaro_, ses articles de critique n'eurent
pas un sort meilleur que ses travaux de littérature légère. Les _Contes
à Ninon_ où les belles pages ne manquent pas, furent accueillis avec
indifférence, et le pauvre commis de librairie, enterré derrière son
comptoir, inconnu, noyé dans la mer immense des lettres parisiennes,
souffrait des tortures égales à celles de Sisyphe et de Tantale en
assistant à la vente rapide des livres d'autrui et au délaissement des
siens. Que de veilles, que d'heures de doute fébriles pour l'auteur qui
sent peser sur son âme l'obscurité de son nom, comme en hiver la terre
pèse sur le germe!
Zola mûrissait une idée qui devait lui donner la gloire et la fortune.
Il projetait d'écrire quelque chose d'analogue à la _Comédie humaine_ de
Balzac, un cycle de romans où il étudierait dans l'histoire des
individus d'une famille les différentes classes et les différents
aspects de la société française sous le règne de Louis Napoléon. Il lui
fallait un éditeur qui s'associât à ses plans et ne craignît pas
d'entreprendre la publication d'une suite aussi vaste d'œuvres d'un
auteur presque inconnu. Il obtint enfin que Lacroix se risquât à lui
éditer un roman. Il s'engagea à lui en livrer, chaque année, deux qu'il
lui paierait par une solde de cinq cents francs par mois: la propriété
du livre était pour dix années aliénée en faveur de l'éditeur, y compris
les droits de traduction et de publication en feuilletons.
Dès que Zola se fut assuré ce maigre revenu, il se retira aux
Batignolles, et là, dans une petite maison, avec un jardin peuplé de
lapins, de poules et de dindons, il commença la vie de producteur
méthodique et infatigable qu'il mène depuis lors. La fortune ne
favorisait pas l'éditeur Lacroix; il dut liquider et transmit les
affaires entamées au phénix des éditeurs, nommé Charpentier.
Chez ce dernier, Zola, qui est très lent à composer et à écrire, se
ralentit dans la livraison des deux volumes annuels stipulés. Il se
trouva débiteur envers son éditeur de dix mille francs avancés par lui.
Ce lui fut donc une douce surprise, quand Charpentier, l'appelant dans
son cabinet, lui déclara que ses livres faisaient de l'argent, qu'il ne
voulait pas abuser d'un contrat léonin et que non-seulement il le tenait
quitte de l'avance, mais lui offrait une somme égale, l'associait, en
outre, à ses bénéfices futurs et lui offrait une fort belle part sur le
prix des volumes publiés antérieurement.
C'était pour Zola plus que la médiocrité dorée: c'était la richesse. Il
prit courage. Au lieu de dépenser dans un gai et poétique _far niente_
le capital acquis, il se mit au travail avec plus d'ardeur que jamais.
Ennemi des romantiques, Zola se proposa de vivre d'une façon toute
différente et de mener une existence rangée, prosaïque pour ainsi dire.
Son jardin, son cabinet de travail, ses amis peu nombreux, sa famille,
quelques réunions chez l'éditeur Charpentier, sont les occupations qui
l'absorbent et les distractions dont il jouit.
Il se lève toujours à la même heure, s'assied à son bureau, et écrit ses
trois pages de roman, ni plus ni moins; il fait la sieste pour restaurer
le système nerveux et ne pas dépenser plus de substance cérébrale qu'il
n'est nécessaire; il s'éveille, fait de l'exercice, rédige d'un trait un
article de critique fulminante où il flagelle ses confrères. Ensuite il
va au théâtre ou passe la soirée au coin du feu.
Cette méthode est invariable et exacte comme la marche d'une pendule ...
quand elle marche bien s'entend.
Si l'on songe à la manière de vivre de la génération qui précéda Zola,
on sera frappé du contraste. Dévorés parleur imagination ardente, la
plupart des poètes et des écrivains du Romantisme purent dire avec notre
Espronceda:
Toujours je fus le jouet de mes passions.
L'imagination, qui est pour Zola une servante fidèle et laborieuse,
venant tous les matins à la même heure remplir son devoir et donner
trois pages, était pour les romantiques une amoureuse, capricieuse et
coquette, qui, lorsqu'ils y songeaient le moins, venait leur accorder
ses faveurs les plus douces et ensuite s'envolait comme un oiseau. En
entendant le bruissement de ses ailes, Alfred de Musset allumait des
bougies, ouvrait les fenêtres de part en part _pour que la Muse entrât_.
D'autres l'invoquaient, en surexcitant leurs facultés par l'abus du
café, de l'opium ou de la bière; et pour tous, ce qui est aujourd'hui
pour Zola une fonction naturelle ou une habitude acquise comme celle de
la sieste, était un heureux hasard.
Le visage, le maintien et même le costume ont une éloquence qui n'est
peut-être pas accessible au profane, mais qui parle haut pour
l'observateur. En comparant les portraits de quelques coryphées du
romantisme avec le seul portrait de Zola que j'aie pu me procurer, j'ai
compris, mieux qu'en lisant un volume d'histoire de la littérature
moderne, quelle distance sépare _Graziella_ de _L'Assommoir_. La pensée
se grave sur le visage, les idées transparaissent sous la peau: les
figures de la génération romantique resplendissent de ces enthousiasmes
et de ces mélancolies, de cet idéal poétique et philosophique qui
échauffe leurs œuvres.
Les longs cheveux, les traits fins, expressifs, plutôt décharnés, les
costumes fantaisistes, les yeux flamboyants, le port altier et songeur à
la fois sont des traits communs à l'espèce. On peut donner ce
signalement tout aussi bien de la tète apollonienne et imberbe de Byron
et de Lamartine que des têtes élégantes et rêveuses de Zorrilla,
d'Espronceda et de Musset. Quant à Zola ... sa figure est ronde, son
crâne massif, sa nuque puissante, ses épaules larges comme celles d'une
cariatide. Il est brun, son nez est camard, sa barbe dure, ses cheveux
durs aussi et courts.
Ni dans son corps d'athlète, ni dans son regard scrutateur, il n'y a
cette distinction, cette attraction mystérieuse, cette attitude
aristocratique, un peu théâtrale, que Châteaubriand eut dans son beau
temps, et qui fait qu'en contemplant son visage on demeure pensif et
qu'on croit le voir encore.
Si le type de Zola présente quelques traits caractéristiques, c'est la
force et l'équilibre intellectuel nettement indiqués par les dimensions
et les proportions harmoniques du cerveau, que l'on devine à la forme de
la voûte crânienne et à l'angle droit du front.
En résumé: le physique de Zola correspond au prosaïsme, à la conception
mésocratique de la vie qui domine dans ses œuvres.
Et que l'on ne comprenne pas qu'en disant le prosaïsme de Zola, je me
rapporte à ce fait qu'il traite dans ses romans des sujets bas, laids
ou vulgaires. Goethe pense que ces sujets n'existent pas et que le poète
peut embellir tout ce qu'il choisit.
Je fais plutôt allusion au caractère, à la vie et aux actes de
l'écrivain naturaliste, totalement dépourvus de ce que les Français
appellent _rêverie_, et je fais allusion, en somme, à la proscription du
lyrisme, à la réhabilitation du pratique, que suppose la conduite de
Zola.
Comme les anciens athlètes, Zola fait profession de mœurs pures et
honorables. Comme Flaubert, il se vante de préférer l'amitié à l'amour;
il se déclare un peu misogyne ou ennemi du beau sexe, et méprise
Sainte-Beuve, trop esclave des jupes. A cet orgueil de continence, Zola
joint un autre orgueil de tendresse conjugale. Il parle toujours de sa
femme, non pas d'une manière galante ou passionnée,--ce qui n'est pas
dans ses notes,--mais affectueusement et avec une extrême cordialité.
Sa vie intime est tranquille, exemplaire. Il fuit la société et se plaît
avec sa femme à caresser l'espérance de se retirer, un jour, dans
quelque village, dans quelque coin fertile et paisible.
Tel est le terrible chef du naturalisme, l'auteur diabolique dont le nom
fait frémir les uns et met les autres en fureur; le romancier dont les
œuvres enflamment de rougeur le visage des dames qui les lisent par
hasard, le chroniqueur des abominations, des impuretés, des péchés et
des laideurs contemporaines. Il dit de lui-même: «Je suis un homme
inoffensif, rien de plus. Malheureux que je suis! je n'ai pas même un
vice.»
On a comparé saint Augustin à un aigle; Zola compare Balzac à un
taureau: pourquoi ne me permettrai-je pas d'indiquer une ressemblance
zoologique, en disant que l'animal qui a le plus de similitude avec Zola
est le bœuf? Comme lui, il est vigoureux, puissant et lent. Comme
lui, il ouvre peu à peu le sol et on voit l'effort, de son opiniâtreté
quand il remue profondément la terre en arrachant les pierres et les
obstacles. Comme lui, il n'a ni grâce ni élégance, ni gaieté. Ses formes
ne sont pas belles, ni sa démarche agile. Comme lui, il fait un travail
solide et durable.
Là où la ressemblance s'arrête entre Zola et le bœuf, c'est à la
douceur. Pour la lutte, il se change en taureau, et en taureau furieux,
qui attaque aveuglément son adversaire, en supportant crispante sur sa
dure peau les piqûres de la critique. Une personne sensible, timide, et
chatouilleuse serait morte si on avait déchargé sur elle les insultes et
les attaques qui ont plu sur Zola. Lui les reçoit, non pas avec
indifférence, mais comme des stimulants et des coups d'éperon qui
l'excitent davantage au combat.
Quand il publia l'_Assommoir_, la levée des boucliers fut générale. Il
n'y a pas d'injures qu'on ne lui ait prodiguées. Comme il arrive
d'ordinaire, le public confondit l'auteur avec l'œuvre: il lui
attribua les grossièretés et les délits de tous ses personnages, comme
il accusa Balzac de libertinage, parce qu'il dépeignait des mœurs
licencieuses. On crut même Zola vieux, laid, ou ridicule. On le prit
pour un client du cabaret qu'il décrivait. On jura qu'il devait parler
le jargon des bas faubourgs; comme si pour connaître ce jargon et pour
pouvoir le transporter sur le papier dans un livre comme l'_Assommoir_,
il ne fallait pas être, avant tout, littérateur, et même philologue
sagace.
Zola grandit devant les attaques qui durent beaucoup le flatter, d'après
sa théorie que les œuvres discutées sont les seules à valoir et à
vivre. Dédaignant l'opinion de la foule de ses admirateurs comme de
celle de ses insulteurs, il ne tient aucun compte du jugement de la
multitude. Il se propose de la dompter et de lui imposer le sien. Sur
ses lèvres, ce n'est pas le doux sourire de Daudet que l'on voit; c'est
une moue de défi et d'orgueil. Il ne séduit pas, il défie. Il ne se
repent pas ni ne se corrige, il accentue sa manière à chaque livre. Des
éditions innombrables, une célébrité bruyante, des traductions dans
toutes les langues; les colonnes de la presse pleines du bruit de son
nom, notre transformation littéraire comme coulée dans ses moules, ce
sont là des motifs suffisants pour que Zola, malgré la boue qu'on lui
jette au visage, croie que le triomphe lui appartient et que c'est lui
qui a su trouver le goût de notre siècle.
XI
SOMMAIRE
_Les Rougon-Macquart.--Théorie scientifique de l'œuvre:
sa force et sa faiblesse._
Le cycle de romans, auquel Zola doit sa tapageuse renommée, a pour titre
_Les Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d'une famille sous
le second empire_. Cette famille est atteinte dans son tronc même par la
névrose, et la lésion se communique à toutes les branches de l'arbre, en
adoptant différentes formes. Tantôt c'est une folie furieuse et
homicide, tantôt le crétinisme, tantôt l'ivrognerie, tantôt le génie
artistique. Le romancier, après avoir lui-même tracé l'arbre
généalogique de la race des Rougon, avec ses mélanges, ses fusions et
ses sauts en arrière, retrace les métamorphoses de la terrible maladie
héréditaire, en étudiant dans chacun de ses romans un cas d'un mal si
mystérieux.
Remarquez que l'idée fondamentale des _Rougon-Macquart_ n'est pas
artistique, mais scientifique, et que les antécédents du fameux cycle,
si nous y regardons bien, se trouvent dans Darwin et dans Hæckel plutôt
que dans Stendhal, dans Flaubert ou dans Balzac. La loi de _transmission
héréditaire_ qui imprime des caractères indélébiles aux individus dans
les veines desquels court un même sang, la loi de la _sélection
naturelle_, qui élimine les organismes faibles et conserve ceux qui sont
forts et propres à la vie; la loi de _la lutte pour l'existence_ qui
remplit un rôle analogue; la loi de l'_adaptation_ qui approprie les
êtres organiques au milieu dans lequel ils vivent, en somme, toutes les
lois qui forment le corps des doctrines évolutionnistes prêchées par
l'auteur de l'_Origine des espèces_, ont leur application dans les
romans de Zola.
Attentifs seulement à l'aspect littéraire de ses romans, les critiques
se rient de l'appareil scientifique déployé par le chef de l'école
naturaliste. Ceci me semble une légèreté évidente: Zola n'est pas en
effet un Edgar Poë qui se serve de la science comme d'une fantasmagorie
amusante ou un moyen d'exciter la curiosité du lecteur. Négliger
l'effort scientifique chez Zola, c'est se résoudre de propos délibéré à
ne pas le comprendre, c'est ignorer où réside sa force, en quoi consiste
sa faiblesse et comment il formula l'esthétique du naturalisme.
Je dis sa force, parce que notre époque goûte les tentatives de fusion
entre les sciences et l'art, même quand elles s'accomplissent d'une
manière aussi bébôte que dans les livres de Jules Verne. Les petits
journalistes auront beau lancer à Zola des moqueries et des _mots_ à
propos de son fameux arbre généalogique et de ses prétentions de
physiologiste et de médecin. Ils n'empècheront pas que la génération
nouvelle ne marche derrière ses œuvres, attirée par l'odeur des idées
dont on l'a nourrie dans les écoles, dans les amphithéâtres, dans les
athénées et dans les revues, mais dépouillées ici de la sévérité
didactique et vêtues de chair.
Je dis sa faiblesse parce qu'il est vrai que si nous exigeons
aujourd'hui de l'art qu'il s'appuie sur les bases inébranlables de la
vérité, comme il n'a pas pour objet principal de la rechercher, et que
c'est là, au contraire, l'objet de la science, l'artiste qui se propose
un but différent de la réalisation de la beauté verra tôt ou tard, avec
une infaillible sûreté, se découronner le monument qu'il élève. Zola
tombe sciemment dans une grave hérésie esthétique; et n'en doutons pas,
il sera châtié par où il a surtout péché.
Quelqu'un qui dominerait avec une égale puissance les lettres et la
science, pourrait écrire un livre curieux sur le _darwinisme dans l'art
contemporain_. On y trouverait la clé du pessimisme, non poétique comme
chez Léopardi, mais dépressif, qui s'exhale des romans de Zola comme une
vapeur noire et méphitique; la clé du goût de décrire et de montrer _la
bête humaine_, c'est-à-dire l'homme esclave de l'instinct, soumis à la
fatalité de sa complexion physique et à la tyrannie des milieux; la clé
de la préférence mal dissimulée pour la reproduction de types qui
démontrent la thèse: idiots, hystériques, ivrognes, fanatiques, fous,
tous gens aussi dépourvus de sens moral que les aveugles le sont de
sensibilité dans la rétine.
Les darwinistes logiques et enragés, pour appuyer leurs théories de la
descendance de l'homme, aiment à nous rappeler les tribus sauvages de
l'Australie et à nous décrire ces maladies dans lesquelles la
responsabilité et la conscience sombrent. Zola les imite et, dans un
élan de sincérité, déclare qu'il préfère l'étude du cas pathologique à
l'étude de la situation normale, qui est pourtant la plus fréquente dans
la réalité.
Ici une question.
Zola est-il blâmable de baser ses travaux artistiques sur la science
moderne et de les consacrer à la démontrer? N'est-ce pas là plutôt un
projet louable?
Voyons d'abord quelles sont les sciences que Zola interroge.
Ce n'est pas ici le cas de discuter la certitude ou la fausseté du
darwinisme et de la doctrine évolutionniste. Je l'ai fait ailleurs du
mieux que j'ai su et je le rappelle non point pour me louer, mais afin
que les malicieux ne m'accusent pas de parler ici de choses que je n'ai
pas essayé de comprendre. Pour me borner à exposer le jugement d'auteurs
impartiaux, je dirai seulement que le darwinisme n'appartient pas au
nombre de ces vérités scientifiques démontrées avec évidence par la
méthode positive et expérimentale que préconise Zola, comme, par
exemple, la corrélation des forces, la gravitation, certaines propriétés
de la matière et beaucoup d'étonnantes découvertes astronomiques.
Jusqu'à ce jour, ce n'est qu'un système hardi, fondé sur quelques
principes et quelques faits certains, mais riche en hypothèses gratuites
qui ne reposent sur aucune preuve solide, quoique de nombreux savants
spécialistes les recherchent assidûment en Angleterre, en Allemagne et
en Russie.
En matière de sciences exactes, physiques et naturelles, nous avons le
droit d'exiger une démonstration, sans laquelle nous nous refusons
absolument à croire, nous repoussons l'arbitraire: tout l'appareil
scientifique de Zola tombe donc à terre, quand on songe qu'il n'est pas
la résultante de sciences sûres, dont les données soient fixes et
invariables, mais de celles que lui-même déclare en être encore au
balbutiement et rester aussi, ténébreuses que rudimentaires: ontogénie,
philogénie, embryogénie, psychophysique. Ce n'est pas que Zola les
interprète à son gré ou en fausse les principes. C'est que ces sciences
sont par elles-mêmes romanesques et vagues. C'est que plus le savant
sévère les trouve indéterminées et conjecturales, plus elles ouvrent un
champ large à l'imagination du romancier.
Que reste-t-il donc à Zola, s'il a basé sur des assises aussi glissantes
l'édifice orgueilleux et babylonien de sa _Comédie humaine_? Il lui
reste ce que ne lui peuvent donner toutes les sciences réunies. Il lui
reste le véritable patrimoine de l'artiste, son grand et indiscutable
talent, ses qualités non communes de créateur et d'écrivain. Quand tout
passe, quand tout croule, c'est là ce qui reste. Avec son influence
immense sur les lettres contemporaines, voilà ce que l'avenir
reconnaîtra encore à Zola.
Si Zola était uniquement l'auteur pornographique qui arrête la foule, la
fait s'attrouper curieusement et puis se disperser rougissante et
ennuvée, si c'était le savant _à la violette_ qui colore ses récits d'un
vernis scientifique, Zola n'aurait de public que le vulgaire. La
critique littéraire et philosophique ne trouverait pas dans ses
œuvres un sujet sur lequel s'exercer. Consacre-t-on de longs articles
à l'examen des romans si populaires et si amusants de Verne? Perd-t-on
son temps à censurer les romans tout aussi populaires de Paul de Kock?
Tout cela est chose frivole, chose qui n'a pas d'importance. Les romans
de Zola sont des figues d'un autre panier; et son auteur, en dépit de
toutes les réserves, est un grand artiste, un très grand artiste, un
artiste extraordinaire.
Il y a, dans ses livres, des passages et des morceaux que, dans leur
genre, on peut appeler définitifs, et je ne crois pas téméraire
d'affirmer que nul n'ira plus loin. Les dépravations causées par
l'alcool dans _L'Assommoir_, avec ce terrible épilogue du Delirium
tremens, la peinture des Halles dans le _Ventre de Paris_; la première
partie si délicate d'_Une page d'amour_; la gracieuse idylle des amours
de Sylvère et de Miette dans la _Fortune des Rougon_; le caractère du
prêtre ambitieux dans _La conquête de Plassans_; la richesse descriptive
de _La faute de l'abbé Mouret_ et mille autres beautés prodiguement
éparpillées dans ses livres, sont presque inégalables. Zola touche
l'esprit en faisant preuve d'une puissante intelligence, d'un regard
pénétrant, ferme, scrutateur, par l'abondance des arabesques et des
filigranes charmants.
Ayons le courage de le dire, puisque tous le pensent: il y a du beau
chez l'auteur de _L'Assommoir_.
Quant à ses défauts, je dirais mieux, à ses excès, ils sont tels, il les
grossit et les accentue tellement qu'ils seront insupportables, s'ils ne
le sont déjà pour la majorité.
C'est un péché originel que de prendre pour titre non pas d'un roman,
mais d'un cycle entier de romans, l'odyssée de la névrose à travers le
sang d'une famille. Si l'on considérait cela comme un cas exceptionnel,
nous prendrions encore patience; mais si, dans les _Rougon_, on
représente et on symbolise la société contemporaine, nous protestons et
nous ne consentons pas à nous croire un troupeau de malades et de fous,
ce que sont, en un mot, les _Rougon_. Dieu merci, il y a de tout dans le
monde; et même dans ce siècle de tuberculose et d'anémie, il ne manque
pas de gens qui ont un esprit sain dans un corps sain!
Le lecteur curieux va dire que, d'après cela, Zola n'étudie que des cas
pathologiques! que dans la galerie de ses personnages il n'y en a aucun
qui ne souffre de l'âme ou du corps, ou des deux à la fois. Si, il y en
a, mais si nuls et si inutiles que leur santé et leur bonté se
traduisent en inertie et qu'elles se rendent presque plus haïssables que
la maladie et le vice. À l'exception de Silvère,--qui, à la rigueur, est
un fanatique politique,--et de l'émouvante et angélique Lalie de
_L'Assommoir_, les héros vertueux de Zola sont des marionnettes sans
volonté ni force. Le bien fait bâiller et chute de pure bêtise. Voyez
l'étrange femme honnête de _Pot-Bouille_, et le héros imbécile du
_Ventre de Paris_! C'est à faire préférer les gredins qui, du moins,
sont décrits de main de maître et qui n'endorment pas.
Quand un écrivain parvient à découvrir le filon des idées latentes ou
dominantes de son siècle, quand il se fait l'interprète de ce qui le
caractérise le mieux soit en mal soit en bien, il doit abonder forcément
dans le sens des erreurs de l'époque même qu'il interprète. Cette action
mutuelle de l'auteur sur le public et du public sur l'auteur favori,
explique assez les erreurs que commettent des talents clairs et
profonds, mais qui enfin portent le sceau de leur époque.