et à la gravure à l'eau-forte. Ils s'étaient entourés de délicieux
bibelots, de jouets asiatiques, d'armes riches, d'étoffes de soie
japonaise brodées en relief, de porcelaines curieuses. Célibataires et
maîtres d'eux-mêmes, ils se livrèrent librement à leurs passions
d'artistes. En cultivant les lettres, ils voulurent rendre aussi cette
beauté de coloris qui les captivait et cette complexité de sensations
délicates, aiguës, et jusqu'à un certain point paroxystes, que leur
faisaient éprouver la lumière, les objets, les formes, grâce à la
subtilité de leurs sens et à la finesse de leur intelligence. Au lieu de
se tirer d'affaire comme tant d'écrivains, en s'écriant: «Je ne trouve
pas d'expressions pour dépeindre ceci, cela ou le reste,» les Goncourt
se proposèrent de trouver toujours des mots, quand ils devraient les
inventer.
Pour communiquer aux lecteurs les impressions de leurs sens raffinés,
les Goncourt amplifiaient, enrichissaient et disloquaient le français.
Indignés de la pauvreté de la langue, quand ils la comparaient à
l'abondance et à la merveilleuse variété des sensations, ils perdirent
tout respect pour l'idiome et furent les plus audacieux néologistes du
monde, sans se priver aussi de prendre d'autres licences. Car, les mots
nouveaux ne leur suffisant pas, ils songèrent à les placer d'une manière
inaccoutumée, pourvu qu'ils exprimassent ce que l'auteur désirait leur
faire exprimer.
Ils ne se bornèrent pas à peindre l'extérieur des choses et la sensation
que produit leur aspect, mais les suggestions de tristesses, de joies ou
de mélancolies que l'âme trouve en elles, de sorte qu'ils ne dominèrent
pas seulement le coloris comme Théophile Gautier, mais le clair obscur,
la quantité de lumière et d'ombre qui influent tant sur notre esprit.
Les Goncourt se servent de tous les moyens imaginables pour atteindre
leurs fins: ils répètent un mot pour que l'excitation réitérée augmente
l'intensité de la sensation; ils emploient deux ou trois synonymes pour
nommer un objet. Ils commettent des tautologies et des pléonasmes, font
des substantifs d'adjectifs, tombant à chaque pas dans des défauts qui
eussent rempli d'horreur Flaubert.
Ces audaces donnent parfois les plus heureux résultats. Une tournure ou
une phrase saute aux yeux du lecteur, se grave dans sa rétine et
transmet au cerveau la vive image que l'artiste voulut lui montrer
clairement.
Dans ses merveilleuses descriptions. Zola adopta les procédés des
Goncourt, légèrement atténués; Daudet leur prit à son tour les
miniatures exquises qui ornent quelques-unes de ses pages les mieux
choisies, et tout écrivain coloriste, désormais, devra s'inspirer de la
lecture des deux frères.
Quelle belle, quelle savoureuse chose que la couleur! Sans admettre la
théorie de ce savant allemand, qui prétend qu'au temps d'Homère, les
hommes voyaient beaucoup moins de couleurs qu'aujourd'hui, et que ce
sens se raffine et s'enrichit chaque jour, je crois que le culte de la
ligne est antérieur à celui du coloris, comme la sculpture à la
peinture. Je pense aussi que les lettres, à mesure qu'elles avancent,
expriment la couleur avec plus de brio et de force, en détaillent mieux
les nuances et les délicates transitions, et que l'étude de la couleur
se complique de même que l'étude de la musique s'est compliquée depuis
les maîtres italiens jusqu'à aujourd'hui.
J'ai lu, il n'y a pas longtemps, dans une revue scientifique, qu'il
existe des sujets qui éprouvent une sensation lumineuse et chromatique,
qui est toujours la même quand le son est égal et qui varie quand le son
change, de telle sorte qu'un son peut exciter la rétine en même temps
que le tympan et que pour l'individu qué d'une faculté si singulière,
chaque ton de son correspond exactement à un ton de couleur.
La méthode des Concourt s'essaie à obtenir des résultats analogues: ils
écrivent de telle sorte que les mots produisent de vives sensations
chromatiques et c'est en cela que consiste leur indiscutable
originalité. Quoique la traduction doive forcément abîmer l'émail
polychrome d'un style aussi capricieux, je traduis ici un paragraphe du
roman _Manette Salomon_ où les Goncourt décrivent les exagérations d'un
coloriste et semblent exprimer plutôt leur propre désir de remplacer le
pinceau par la plume[2].
«Il cherchait partout de quoi monter sa palette, chauffer ses tons, les
enflammer, les brillanter. Devant les vitrines de minéralogie, essayant
de voler la Nature, de ravir et d'emporter les feux multicolores de ces
pétrifications et de ces cristallisations d'éclairs, il s'arrêtait à ces
bleus d'azurite, d'un bleu d'émail chinois, à ces bleus défaillants des
cuivres oxydés, au bleu céleste de la lazulite allant du bleu de roi au
bleu de l'eau. Il suivait toute la gamme du rouge, des mercures
sulfurés, carmins et saignants, jusqu'au rouge noir de l'hématite, et
rêvait à l'_omatito_, la couleur perdue du XVIe siècle, la couleur
cardinale, la vraie pourpre de Rome.... Des minéraux, il passait aux
coquilles, aux colorations mères de la tendresse et de l'idéal du ton, à
toutes ces variations du rose dans une fonte de porcelaine, depuis la
pourpre ténébreuse jusqu'au rose mourant, à la nacre noyant le prisme
dans son lait. Il allait à toutes les irrisations, aux opalisations
d'arc-en-ciel.... Il se mettait dans les yeux l'azur du saphir, le sang
du rubis, l'orient de la perle, l'eau du diamant. Pour peindre, le
peintre croyait avoir maintenant besoin de tout ce qui brille, de tout
ce qui brûle dans le Ciel, dans la Terre, dans la Mer.»
C'est cela même que croient les Goncourt, et de là résultent les
conditions exceptionnelles de leur style. Je n'ose pas dire les
qualités, quoique pour moi elles soient telles.
Je me hâte d'ajouter que les Goncourt n'ont pas seulement de la valeur
comme maîtres puissants du coloris et comme interprètes rares de la
sensation. Ils ont prouvé aussi qu'ils sont de grands observateurs qui
savent étudier les caractères. Il est vrai qu'ils ne procèdent ni comme
Balzac, ni comme Zola, qui ont créé des personnages logiques, agissant
conformément à des antécédents indiqués par le romancier, et allant où
les conduisent la fatalité de leur complexion et la tyrannie des
circonstances. Les personnages des Goncourt ne sont pas aussi
automatiques; ils semblent plus capricieux, plus inexplicables pour le
lecteur; ils agissent avec une indépendance relative, et cependant, nous
ne nous les imaginons pas comme des mannequins ou des êtres fantastiques
et rèvés, mais comme des personnes de chair et d'os, semblables à
beaucoup de gens, que nous rencontrons à chaque pas dans la vie réelle,
et dont nous ne pouvons prédire avec certitude la conduite, quoique nous
les connaissions à fond et que nous sachions d'avance les mobiles qui
peuvent influer sur eux. La contradiction, l'irrégularité et
l'inconséquence, l'énigme qui existe dans l'homme, les Goncourt les
mettent peut-être mieux en lumière que leurs illustres rivaux.
Deux groupes de romans portent au titre le nom des Goncourt. L'un est
l'œuvre des frères réunis, l'autre d'Edmond seul; mais dans tous la
méthode est la même.
Nul n'applique plus radicalement que les Goncourt le principe récemment
découvert que dans le roman, ce qui importe le moins, c'est le sujet et
l'action, et ce qui importe le plus, la quantité de vérité artistique.
Dans quelques-uns de leurs romans comme _Sœur Philomène_ et _Renée
Mauperin_, il y a encore un drame, très simple, mais drame enfin.
Dans _Manette Salomon_, _Charles Demailly_, _Germinie Lacerteux_, on ne
trouve guère que la succession des évènements, incohérente en apparence,
et parfois languissante, comme il arrive dans la vie.
Dans _Madame Gervaisais_, l'intérêt de l'intrigue est moindre ou plus
délicat si l'on veut. Il n'y a pas d'évènements et le drame intime et
profond de la conversion d'une libre-penseuse au catholicisme se joue
dans l'âme de l'héroïne. Ce roman surprenant ne manque pas seulement
d'intrigue au sens usuel du mot, il manque aussi de dialogue.
Les Goncourt possèdent un microscope très puissant, et l'emploient
plutôt qu'à examiner l'âme humaine et à visiter les replis du cerveau, à
observer dans tous les objets les détails menus, exquis et curieux, les
fils si frêles qui tissent la réalité.
Pour d'autres auteurs, la vie est une toile grossière; pour les
Goncourt, c'est une jolie dentelle chargée de broderies, de fleurs et
d'étoiles délicates brodées par une main adroite.
Il semble que sous le verre de leur microscope, comme sous le verre du
microscope des naturalistes sages qui découvrirent le monde des
infusoires et les régions micrographiques, la création se dilate, se
multiplie et s'approfondit.
Les romans les plus vantés des Goncourt sont _Germinie Lacerteux_ et _La
fille Elisa_. Leur succès est peut-être dû à la curiosité et au goût
dépravé du public, qui préfère certains sujets, et cherche dans le roman
la satisfaction de certains appétits. Pour moi, les meilleures œuvres
des Goncourt sont le beau poème d'amour fraternel, intitulé _Les frères
Zemganno_, ou la poésie se cache sous la vérité, comme la perle dans la
coquille de l'huître; et surtout, l'admirable _Manette Salomon_, où ces
écrivains d'élite trouvèrent ce que l'artiste apprécie tant, la
conformité de l'esprit, du talent et du sujet.
[1] ZOLA, _Les romanciers naturalistes_.
[2] Il nous a paru inutile de citer, même en note, la version d'ailleurs
facile et élégante de Mme Pardo Bazan.
IX
SOMMAIRE
_Alphonse Daudet: il débute par la poésie_.--_La parenté
avec Dickens_.--Le Petit Chose.--_La caractéristique
de Daudet romancier et écrivain_.--Le Nabab.--Les Rois
en exil.--Numa Roumestan.--_Daudet et Zola_.
Alphonse Daudet est né dans le Midi de la France, pays de gai savoir et
de climat prospère, assez semblable à notre Andalousie. Le ciel serein,
le clair soleil et la végétation florescente des zones méridionales
semblent avoir leur reflet dans le caractère de cet écrivain, dans sa
fantaisie étincelante et dans son heureux tempérament littéraire.
Ernest son frère, dans le livre intitulé _Mon frère et moi_, donne les
preuves de la précocité du talent d'Alphonse et affirme que son premier
roman, écrit à quinze ans, serait digne de figurer dans la collection de
ses œuvres actuelles. Il observe aussi que la critique n'a pu trouver
d'infériorité relative entre les différents livres qu'il publia, ni
choisir et signaler une œuvre de lui supérieure aux autres,--ce
qu'elle a fait pour les Goncourt, Flaubert et Zola.
Les débuts de l'histoire littéraire d'Alphonse Daudet furent difficiles.
Il lutta héroïquement contre la gêne qui avait peu à peu écrasé sa
famille, gêne qui finissait par être de la pauvreté. Il entra comme pion
dans un collège, se destina ensuite au journalisme, et dans sa chambre
d'étudiant, commença à travailler modestement et courageusement pour
gagner de la réputation.
Son premier livre fut un volume de vers, _Les Amoureuses_: avec un
surenchérissement d'éloges hyperboliques, la critique a dit de cette
œuvre «que Daudet avait recueilli la plume d'Alfred de Musset
mourant.»
Ensuite, il écrivit de la prose, commença par composer de petits contes
courts, des études légères sur n'importe quel sujet, des descriptions de
villages et de types de son pays.
De ces aquarelles, il passa à des tableaux de chevalet, c'est-à-dire des
scènes de mœurs, jusqu'à ce qu'enfin il osa couvrir de couleurs de
vastes toiles, de grands romans sociaux. Grands, non point par les
dimensions, mais par la profondeur de l'observation.
Il ne manque pas de gens qui placent Alphonse Daudet hors de l'école
réaliste et naturaliste, en se fondant sur certaines qualités poétiques
de son esprit. Je pense que, sans aucun doute, nous devons placer parmi
les réalistes l'auteur de _Numa Roumestan_. En effet, les procédés
d'Alphonse Daudet, sa méthode pour composer et imaginer, sont absolument
réalistes. Avant de se coucher, à l'imitation de Dickens avec lequel il
a bien des points de contact, il note en détail les évènements et les
minuties observés durant la journée. On peut assurer qu'il n'y a pas de
détails, pas de caractères, pas d'évènements dans ses romans qui ne
soient tirés de ses carnets ou du riche trésor de sa mémoire. Zola dit
fort bien que Daudet manque d'imagination dans le sens que nous avons
coutume de donner à ce mot, puisqu'il n'invente rien: il choisit,
combine, dispose seulement les matériaux qu'il a pris à la réalité. Sa
personnalité littéraire, ce que Zola appelle _le tempérament_,
intervient ensuite et coule le métal de la réalité dans son propre
moule.
Notable erreur que de croire que pour se conformer à la méthode
réaliste, un auteur abdique ses libres facultés de création. Et voilà ce
qu'on affirme sur un ton doctoral, comme si l'on formulait un
irréfutable axiome d'esthétique!
Daudet voit les choses à sa manière, il ne les étudie ni avec la sévère
impersonnalité d'un Flaubert, ni avec l'intense émotion artistique des
Goncourt, ni avec la lucidité visionnaire d'un Balzac. Il les étudie
avec cette sensibilité naturelle, avec cette ironie voilée, douce et
profonde que connaissent bien les lecteurs assidus de Dickens. Ce n'est
pas un analyste froid, ce n'est pas le médecin qui rapporte avec une
indifférence glaciale les symptômes d'une maladie, ce n'est pas
davantage l'artiste qui cherche avant tout la perfection; c'est le
narrateur passionné qui sympathise avec quelques-uns de ses héros et
s'indigne contre les autres, dont la voix tremble parfois, dont parfois
une larme furtive couvre les yeux d'un voile.
Sans parler constamment en son propre nom, sans suspendre les récits
pour adresser au lecteur des réflexions et des admonitions, Daudet sait
n'être jamais absent de ses livres. Sa présence les anime.
Un de ses romans, _Le Petit Chose_, est tissu des évènements de
l'enfance et de l'adolescence de l'auteur, et ses personnages sont des
membres de la famille Daudet. Même sans le concours de cette
circonstance, toutes les œuvres de Daudet émeuvent, parce qu'il sait
pratiquer le _si vis me flere_,... discrètement comme l'exige l'art
contemporain, sans exclamations ni apostrophes. Grâce à une certaine
chaleur dans le style, avec des inflexions grammaticales très tendres,
très pénétrantes, qui vont à l'âme, nous savons, quoique l'auteur n'ait
pas pris la peine de nous en avertir, qu'il éprouve de l'affection pour
tel ou tel personnage. Nous écoutons le rire mélodieux et sonore avec
lequel il se moque des coquins et des imbéciles. Tout cela, nous le
distinguons à travers un voile et nous jouissons du plaisir de le
deviner.
Tandis que Stendhal fatigue comme fatiguerait une démonstration
mathématique, tandis que les Goncourt excitent les nerfs et éblouissent
les yeux, que Flaubert attriste et cause du spleen et de la
misanthropie, Daudet console, rafraîchit et divertit l'esprit, sans se
servir de tromperies et de sornettes comme les idéalistes, par la seule
magie de son caractère sympathique et tendre. La note gaie, parfois
légère, qui ne manque pas dans la vie et qui manque dans les romans de
Zola, le clavier de Daudet la possède. Son talent est de caractère
féminin, non par la faiblesse, mais par la grâce et par l'attraction.
Son style semble travaillé sans violence ni effort, avec un aimable
abandon, quoique sans négligence. Et cependant, si Jules de Goncourt
mourut épuisé et presque fou à force de sveltir la phrase pour lui
imprimer une vibration nerveuse plus intense; si, en limant ses pages,
Flaubert suait et gémissait comme le bûcheron à chaque coup qu'il
décharge sur l'arbre; si Zola pleure de rage et se traite d'idiot en
relisant ce qu'il écrit, le remet à nouveau sur le chantier et
recommence à le marteler jusqu'à ce qu'il lui ait donné la forme
désirée, Ernest Daudet assure que, pour rédiger une page rapide,
harmonieuse, où la phrase coule majestueuse comme un fleuve qui roule
des sables d'or, son frère, exigeant envers lui-même, lutte, souffre,
pâlit et en reste plusieurs jours malade de fatigue.
C'est là la difficile facilité désirée par tant d'écrivains et que si
peu savent conquérir!
Alphonse Daudet n'a point l'étonnante science spéciale des Goncourt;
encore moins la grande érudition de Flaubert. Il sait ce qu'il lui faut
savoir, ni plus ni moins; le reste, il l'imagine et à Dieu va! Il ne se
pose pas en philosophe, il ne se pique pas d'être à l'excès styliste ou
puriste.
Il ne serait pas capable de s'assujettir aux sévères études qu'exige une
œuvre comme _Salammbô_, par exemple. Ses voyages d'exploration, il
les fait à travers le monde social. Il parcourt Paris dans toutes les
directions, en scrutant tout avec ses yeux de myope qui concentrent la
lumière, et en observant chacune des scènes variées et curieuses qui se
succèdent dans la vie de la grande capitale où il ne manque pas de
comédies, où les drames ne sont pas rares, où la tragédie se dresse
parfois, le poignard à la main, sur la trame vulgaire en apparence des
évènements.
Chez Alphonse Daudet, un phénomène révèle sa nature d'artiste. Il se
plaît surtout à étudier les types rares et originaux, les mœurs
étranges et pittoresques qui se dessinent un moment comme des moues
rapides sur la physionomie changeante et cosmopolite de Paris. Il
préfère ces contractions passagères à l'aspect normal. Il se plaît à
photographier instantanément et stéréotyper ensuite ces existences de
chauves-souris, entre lumière et ténèbres, ces types suspects que l'on
appela autrefois la bohême; aventuriers de la science, de la langue, de
l'art: figures hétéroclites, qui ont les pieds dans la fange et lèvent
leurs fronts au ciel du luxe et de la célébrité; gens de qui tous les
journaux parlent aujourd'hui et que demain on enterrera dans la fosse
commune.
Dans quelques-uns des romans de Daudet, le _Nabab_, par exemple, presque
tous les personnages sont de cette clique: le médecin nord-américain
Jenkins, mélange de Locuste et de Célestine; Félicia Ruys, moitié
artiste admirable et moitié courtisane; le nabab Jansoulet,
l'ex-odalisque sa femme, sont tous des personnages extraordinaires, des
champignons qui germent dans la pourriture d'une société vieille, d'une
capitale babylonienne et dont les formes singulières et les couleurs
empoisonnées attirent le regard et le captivent plus que la beauté des
roses.
_Le Nabab_ fut le premier roman de Daudet qui lui donna une très grande
célébrité. La cause de ce succès, il est triste de le dire, était en
grande partie due à ce que le roman était émaillé d'indiscrétions,
c'est-à-dire de nouvelles anecdotiques relatives à une certaine période
du second empire et à des personnages de haut rang qui y firent figure.
Il est triste de le dire,--je le répète,--parce que le fait prouve que
le public est incapable de s'intéresser à la littérature, pour la seule
littérature, et que si un auteur devient célèbre d'un coup et vend
éditions sur éditions d'un livre, c'est qu'il a su le saupoudrer avec le
sel et le piment de la chronique scandaleuse.
Quand on sut que _le Nabab_ avait une clé, quand on sut qu'Alphonse
Daudet, commensal et protégé du duc de Morny, l'exhibait dans les
moindres détails de sa vie privée, beaucoup se scandalisèrent et
traitèrent l'auteur d'ingrat. Je me scandalise plus encore de ce que
l'on ait connu _alors_ le talent de Daudet par cette ingratitude et
cette bassesse, et non _avant_, par la resplendeur de la beauté du
talent.
Pour s'affranchir du reproche d'ingratitude, Alphonse Daudet allégua
qu'il n'avait ni défiguré ni enlaidi la physionomie du duc de Morny ni
d'aucune des personnes qu'il peignait; que l'opinion générale se les
représentait sous un jour beaucoup plus fâcheux et que si elles
vivaient, elles lui seraient bien certainement reconnaissantes des
traits qu'il leur avait prêtés.
Comme artiste, il donna une autre raison bien plus puissante. Son
incapacité absolue d'inventer et la force invincible avec laquelle le
modèle vivant s'incrustait dans sa mémoire, au point de ne lui laisser
pas de repos jusqu'à ce qu'il l'ait transporté sur le papier.
Le problème est réellement difficile. Pourquoi se montrer plus sévère
envers le romancier qu'envers le peintre?
Le peintre se rend, par exemple, dans une société ou à un repas où il
est convié; il regarde autour de lui, remarque la tête de l'amphytrion,
la tournure de quelque jeune fille assise à côté de lui. Il rentre chez
lui, prend ses pinceaux et, sans le moindre scrupule, reproduit sur la
toile ce qu'il a vu. Nul ne le taxe d'ingratitude ni ne le qualifie de
misérable.
Un écrivain réaliste se décide à tirer parti du moindre détail observé
chez un ami, même chez un indifférent ou un ennemi juré. On dira qu'il
déchire le voile de la vie privée, qu'il viole les secrets du foyer, et
tout le monde se considérera comme offensé. On lui fera même un procès
comme à Zola, pour le nom d'un personnage.
Il est clair que le romancier, digne de ce nom, en prenant la plume,
n'obéit pas à des antipathies ou à des rancunes, n'exerce pas une
vengeance. Ce n'est pas non plus le satirique qui aspire à frapper au
cœur l'individu ou la société. Son but est tout différent. Il obéit à
sa muse qui lui ordonne d'étudier, de comprendre et d'exposer la réalité
qui nous environne. Ainsi, pour en revenir à Daudet, ce qu'il prend
indistinctement à ses amis ou a ses adversaires, ce n'est pas cette
vérité trop grande que les biographes même dédaignent; ce sont certains
renseignements--comme le morceau de bois ou de fer appelé _âme_ sur
lequel les sculpteurs appuient et font porter la terre qu'ils
modèlent,--l'armature, en un mot. Le nabab Jansoulet, par exemple, a
existé. Daudet, dans son livre, a conservé le fond et a modifié bien des
détails.
S'il y a un dessein satirique dans un des romans de Daudet, c'est dans
_Les Rois en exil_. L'auteur s'est proposé de faire une démonstration.
Je ne sais si la démonstration est faite, mais je sais que l'intention
est visible. Cependant, en artiste consommé, il a évité la caricature et
a dessiné le noble et auguste profil de la reine d'Illyrie. Le
monarchiste le plus monarchiste ne ferait rien d'aussi beau.
En dehors du monde parisien, Daudet réussit à décrire sa province avec
une grâce toute particulière. Il connaît les Méridionaux. Soit qu'il
nous conte l'épopée burlesque de _Tartarin de Tarascon_, le don
Quichotte de Gascogne, qui part de sa ville natale, résolu à tuer des
lions dans les forêts africaines et ne réussit qu'à mettre à mort une
bourrique et à achever un vieux lion aveugle et agonisant; soit qu'avec
des traits si particuliers et une physionomie si régionale, il évoque le
tambourinaïre de _Numa Roumestan_, ou Numa lui-même, caractère magistral
qui porte le sceau indélébile d'une province, Daudet nous fera toujours
sourire et nous remuera toujours.
Zola croit que Daudet est providentiellement destiné à réconcilier le
public avec l'école naturaliste, grâce aux qualités par lesquelles il
s'attire les sympathies du lecteur et aux dons qui lui ouvrent des
portes fermées à Zola: celle du foyer domestique, celle de l'élégante
bibliothèque de bois de rose qui orne le boudoir des dames. Pour ma
part, je crois que ces portes ne s'ouvriront jamais pour toutes les
œuvres de Zola, quand bien même il enverrait devant lui cent Daudet
pour franchir les obstacles. Daudet appartient à la même école que Zola,
c'est certain; mais il se contente d'accuser la musculature de la
réalité, tandis que Zola l'écorche avec ses doigts de fer et la présente
au lecteur en gravure de clinique. Peu de rayons de bois de rose
gémiront sous le poids de _Pot-Bouille_.
Alphonse Daudet a une collaboratrice qui est sa femme. Elle a, elle
aussi, écrit quelques livres. Qui sait si Daudet ne doit pas à cette
douce influence de fuir l'exagération de la méthode naturaliste et de
se maintenir, comme le reconnaît Zola avec une généreuse impartialité,
_au point critique où finit la poésie et où commence la vérité_?
X
SOMMAIRE
_Emile Zola.--Sa position de chef d'école.--Sa vie par
Paul Alexis.--Méthode de travail.--Combien elle diffère
de la méthode romantique.--Zola, d'après de Amicis.--Le
lutteur en Zola_.
J'ai tout exprès réservé la dernière place au chef de l'école
naturaliste et j'ai parlé d'abord de Flaubert, de Daudet et des
Goncourt, non pas tant pour m'astreindre à l'ordre chronologique que
pour n'en venir pas au romancier qu'on discute tant, sans étudier
auparavant les physionomies variées de ses camarades, variété qui est un
argument puissant en faveur du réalisme.