Avant d'écrire, les Goncourt s'étaient adonnés à la peinture à l'huile

et à la gravure à l'eau-forte. Ils s'étaient entourés de délicieux

bibelots, de jouets asiatiques, d'armes riches, d'étoffes de soie

japonaise brodées en relief, de porcelaines curieuses. Célibataires et

maîtres d'eux-mêmes, ils se livrèrent librement à leurs passions

d'artistes. En cultivant les lettres, ils voulurent rendre aussi cette

beauté de coloris qui les captivait et cette complexité de sensations

délicates, aiguës, et jusqu'à un certain point paroxystes, que leur

faisaient éprouver la lumière, les objets, les formes, grâce à la

subtilité de leurs sens et à la finesse de leur intelligence. Au lieu de

se tirer d'affaire comme tant d'écrivains, en s'écriant: «Je ne trouve

pas d'expressions pour dépeindre ceci, cela ou le reste,» les Goncourt

se proposèrent de trouver toujours des mots, quand ils devraient les

inventer.

Pour communiquer aux lecteurs les impressions de leurs sens raffinés,

les Goncourt amplifiaient, enrichissaient et disloquaient le français.

Indignés de la pauvreté de la langue, quand ils la comparaient à

l'abondance et à la merveilleuse variété des sensations, ils perdirent

tout respect pour l'idiome et furent les plus audacieux néologistes du

monde, sans se priver aussi de prendre d'autres licences. Car, les mots

nouveaux ne leur suffisant pas, ils songèrent à les placer d'une manière

inaccoutumée, pourvu qu'ils exprimassent ce que l'auteur désirait leur

faire exprimer.

Ils ne se bornèrent pas à peindre l'extérieur des choses et la sensation

que produit leur aspect, mais les suggestions de tristesses, de joies ou

de mélancolies que l'âme trouve en elles, de sorte qu'ils ne dominèrent

pas seulement le coloris comme Théophile Gautier, mais le clair obscur,

la quantité de lumière et d'ombre qui influent tant sur notre esprit.

Les Goncourt se servent de tous les moyens imaginables pour atteindre

leurs fins: ils répètent un mot pour que l'excitation réitérée augmente

l'intensité de la sensation; ils emploient deux ou trois synonymes pour

nommer un objet. Ils commettent des tautologies et des pléonasmes, font

des substantifs d'adjectifs, tombant à chaque pas dans des défauts qui

eussent rempli d'horreur Flaubert.

Ces audaces donnent parfois les plus heureux résultats. Une tournure ou

une phrase saute aux yeux du lecteur, se grave dans sa rétine et

transmet au cerveau la vive image que l'artiste voulut lui montrer

clairement.

Dans ses merveilleuses descriptions. Zola adopta les procédés des

Goncourt, légèrement atténués; Daudet leur prit à son tour les

miniatures exquises qui ornent quelques-unes de ses pages les mieux

choisies, et tout écrivain coloriste, désormais, devra s'inspirer de la

lecture des deux frères.

Quelle belle, quelle savoureuse chose que la couleur! Sans admettre la

théorie de ce savant allemand, qui prétend qu'au temps d'Homère, les

hommes voyaient beaucoup moins de couleurs qu'aujourd'hui, et que ce

sens se raffine et s'enrichit chaque jour, je crois que le culte de la

ligne est antérieur à celui du coloris, comme la sculpture à la

peinture. Je pense aussi que les lettres, à mesure qu'elles avancent,

expriment la couleur avec plus de brio et de force, en détaillent mieux

les nuances et les délicates transitions, et que l'étude de la couleur

se complique de même que l'étude de la musique s'est compliquée depuis

les maîtres italiens jusqu'à aujourd'hui.

J'ai lu, il n'y a pas longtemps, dans une revue scientifique, qu'il

existe des sujets qui éprouvent une sensation lumineuse et chromatique,

qui est toujours la même quand le son est égal et qui varie quand le son

change, de telle sorte qu'un son peut exciter la rétine en même temps

que le tympan et que pour l'individu qué d'une faculté si singulière,

chaque ton de son correspond exactement à un ton de couleur.

La méthode des Concourt s'essaie à obtenir des résultats analogues: ils

écrivent de telle sorte que les mots produisent de vives sensations

chromatiques et c'est en cela que consiste leur indiscutable

originalité. Quoique la traduction doive forcément abîmer l'émail

polychrome d'un style aussi capricieux, je traduis ici un paragraphe du

roman _Manette Salomon_ où les Goncourt décrivent les exagérations d'un

coloriste et semblent exprimer plutôt leur propre désir de remplacer le

pinceau par la plume[2].

«Il cherchait partout de quoi monter sa palette, chauffer ses tons, les

enflammer, les brillanter. Devant les vitrines de minéralogie, essayant

de voler la Nature, de ravir et d'emporter les feux multicolores de ces

pétrifications et de ces cristallisations d'éclairs, il s'arrêtait à ces

bleus d'azurite, d'un bleu d'émail chinois, à ces bleus défaillants des

cuivres oxydés, au bleu céleste de la lazulite allant du bleu de roi au

bleu de l'eau. Il suivait toute la gamme du rouge, des mercures

sulfurés, carmins et saignants, jusqu'au rouge noir de l'hématite, et

rêvait à l'_omatito_, la couleur perdue du XVIe siècle, la couleur

cardinale, la vraie pourpre de Rome.... Des minéraux, il passait aux

coquilles, aux colorations mères de la tendresse et de l'idéal du ton, à

toutes ces variations du rose dans une fonte de porcelaine, depuis la

pourpre ténébreuse jusqu'au rose mourant, à la nacre noyant le prisme

dans son lait. Il allait à toutes les irrisations, aux opalisations

d'arc-en-ciel.... Il se mettait dans les yeux l'azur du saphir, le sang

du rubis, l'orient de la perle, l'eau du diamant. Pour peindre, le

peintre croyait avoir maintenant besoin de tout ce qui brille, de tout

ce qui brûle dans le Ciel, dans la Terre, dans la Mer.»

C'est cela même que croient les Goncourt, et de là résultent les

conditions exceptionnelles de leur style. Je n'ose pas dire les

qualités, quoique pour moi elles soient telles.

Je me hâte d'ajouter que les Goncourt n'ont pas seulement de la valeur

comme maîtres puissants du coloris et comme interprètes rares de la

sensation. Ils ont prouvé aussi qu'ils sont de grands observateurs qui

savent étudier les caractères. Il est vrai qu'ils ne procèdent ni comme

Balzac, ni comme Zola, qui ont créé des personnages logiques, agissant

conformément à des antécédents indiqués par le romancier, et allant où

les conduisent la fatalité de leur complexion et la tyrannie des

circonstances. Les personnages des Goncourt ne sont pas aussi

automatiques; ils semblent plus capricieux, plus inexplicables pour le

lecteur; ils agissent avec une indépendance relative, et cependant, nous

ne nous les imaginons pas comme des mannequins ou des êtres fantastiques

et rèvés, mais comme des personnes de chair et d'os, semblables à

beaucoup de gens, que nous rencontrons à chaque pas dans la vie réelle,

et dont nous ne pouvons prédire avec certitude la conduite, quoique nous

les connaissions à fond et que nous sachions d'avance les mobiles qui

peuvent influer sur eux. La contradiction, l'irrégularité et

l'inconséquence, l'énigme qui existe dans l'homme, les Goncourt les

mettent peut-être mieux en lumière que leurs illustres rivaux.

Deux groupes de romans portent au titre le nom des Goncourt. L'un est

l'œuvre des frères réunis, l'autre d'Edmond seul; mais dans tous la

méthode est la même.

Nul n'applique plus radicalement que les Goncourt le principe récemment

découvert que dans le roman, ce qui importe le moins, c'est le sujet et

l'action, et ce qui importe le plus, la quantité de vérité artistique.

Dans quelques-uns de leurs romans comme _Sœur Philomène_ et _Renée

Mauperin_, il y a encore un drame, très simple, mais drame enfin.

Dans _Manette Salomon_, _Charles Demailly_, _Germinie Lacerteux_, on ne

trouve guère que la succession des évènements, incohérente en apparence,

et parfois languissante, comme il arrive dans la vie.

Dans _Madame Gervaisais_, l'intérêt de l'intrigue est moindre ou plus

délicat si l'on veut. Il n'y a pas d'évènements et le drame intime et

profond de la conversion d'une libre-penseuse au catholicisme se joue

dans l'âme de l'héroïne. Ce roman surprenant ne manque pas seulement

d'intrigue au sens usuel du mot, il manque aussi de dialogue.

Les Goncourt possèdent un microscope très puissant, et l'emploient

plutôt qu'à examiner l'âme humaine et à visiter les replis du cerveau, à

observer dans tous les objets les détails menus, exquis et curieux, les

fils si frêles qui tissent la réalité.

Pour d'autres auteurs, la vie est une toile grossière; pour les

Goncourt, c'est une jolie dentelle chargée de broderies, de fleurs et

d'étoiles délicates brodées par une main adroite.

Il semble que sous le verre de leur microscope, comme sous le verre du

microscope des naturalistes sages qui découvrirent le monde des

infusoires et les régions micrographiques, la création se dilate, se

multiplie et s'approfondit.

Les romans les plus vantés des Goncourt sont _Germinie Lacerteux_ et _La

fille Elisa_. Leur succès est peut-être dû à la curiosité et au goût

dépravé du public, qui préfère certains sujets, et cherche dans le roman

la satisfaction de certains appétits. Pour moi, les meilleures œuvres

des Goncourt sont le beau poème d'amour fraternel, intitulé _Les frères

Zemganno_, ou la poésie se cache sous la vérité, comme la perle dans la

coquille de l'huître; et surtout, l'admirable _Manette Salomon_, où ces

écrivains d'élite trouvèrent ce que l'artiste apprécie tant, la

conformité de l'esprit, du talent et du sujet.

[1] ZOLA, _Les romanciers naturalistes_.

[2] Il nous a paru inutile de citer, même en note, la version d'ailleurs

facile et élégante de Mme Pardo Bazan.

IX

SOMMAIRE

_Alphonse Daudet: il débute par la poésie_.--_La parenté

avec Dickens_.--Le Petit Chose.--_La caractéristique

de Daudet romancier et écrivain_.--Le Nabab.--Les Rois

en exil.--Numa Roumestan.--_Daudet et Zola_.

Alphonse Daudet est né dans le Midi de la France, pays de gai savoir et

de climat prospère, assez semblable à notre Andalousie. Le ciel serein,

le clair soleil et la végétation florescente des zones méridionales

semblent avoir leur reflet dans le caractère de cet écrivain, dans sa

fantaisie étincelante et dans son heureux tempérament littéraire.

Ernest son frère, dans le livre intitulé _Mon frère et moi_, donne les

preuves de la précocité du talent d'Alphonse et affirme que son premier

roman, écrit à quinze ans, serait digne de figurer dans la collection de

ses œuvres actuelles. Il observe aussi que la critique n'a pu trouver

d'infériorité relative entre les différents livres qu'il publia, ni

choisir et signaler une œuvre de lui supérieure aux autres,--ce

qu'elle a fait pour les Goncourt, Flaubert et Zola.

Les débuts de l'histoire littéraire d'Alphonse Daudet furent difficiles.

Il lutta héroïquement contre la gêne qui avait peu à peu écrasé sa

famille, gêne qui finissait par être de la pauvreté. Il entra comme pion

dans un collège, se destina ensuite au journalisme, et dans sa chambre

d'étudiant, commença à travailler modestement et courageusement pour

gagner de la réputation.

Son premier livre fut un volume de vers, _Les Amoureuses_: avec un

surenchérissement d'éloges hyperboliques, la critique a dit de cette

œuvre «que Daudet avait recueilli la plume d'Alfred de Musset

mourant.»

Ensuite, il écrivit de la prose, commença par composer de petits contes

courts, des études légères sur n'importe quel sujet, des descriptions de

villages et de types de son pays.

De ces aquarelles, il passa à des tableaux de chevalet, c'est-à-dire des

scènes de mœurs, jusqu'à ce qu'enfin il osa couvrir de couleurs de

vastes toiles, de grands romans sociaux. Grands, non point par les

dimensions, mais par la profondeur de l'observation.

Il ne manque pas de gens qui placent Alphonse Daudet hors de l'école

réaliste et naturaliste, en se fondant sur certaines qualités poétiques

de son esprit. Je pense que, sans aucun doute, nous devons placer parmi

les réalistes l'auteur de _Numa Roumestan_. En effet, les procédés

d'Alphonse Daudet, sa méthode pour composer et imaginer, sont absolument

réalistes. Avant de se coucher, à l'imitation de Dickens avec lequel il

a bien des points de contact, il note en détail les évènements et les

minuties observés durant la journée. On peut assurer qu'il n'y a pas de

détails, pas de caractères, pas d'évènements dans ses romans qui ne

soient tirés de ses carnets ou du riche trésor de sa mémoire. Zola dit

fort bien que Daudet manque d'imagination dans le sens que nous avons

coutume de donner à ce mot, puisqu'il n'invente rien: il choisit,

combine, dispose seulement les matériaux qu'il a pris à la réalité. Sa

personnalité littéraire, ce que Zola appelle _le tempérament_,

intervient ensuite et coule le métal de la réalité dans son propre

moule.

Notable erreur que de croire que pour se conformer à la méthode

réaliste, un auteur abdique ses libres facultés de création. Et voilà ce

qu'on affirme sur un ton doctoral, comme si l'on formulait un

irréfutable axiome d'esthétique!

Daudet voit les choses à sa manière, il ne les étudie ni avec la sévère

impersonnalité d'un Flaubert, ni avec l'intense émotion artistique des

Goncourt, ni avec la lucidité visionnaire d'un Balzac. Il les étudie

avec cette sensibilité naturelle, avec cette ironie voilée, douce et

profonde que connaissent bien les lecteurs assidus de Dickens. Ce n'est

pas un analyste froid, ce n'est pas le médecin qui rapporte avec une

indifférence glaciale les symptômes d'une maladie, ce n'est pas

davantage l'artiste qui cherche avant tout la perfection; c'est le

narrateur passionné qui sympathise avec quelques-uns de ses héros et

s'indigne contre les autres, dont la voix tremble parfois, dont parfois

une larme furtive couvre les yeux d'un voile.

Sans parler constamment en son propre nom, sans suspendre les récits

pour adresser au lecteur des réflexions et des admonitions, Daudet sait

n'être jamais absent de ses livres. Sa présence les anime.

Un de ses romans, _Le Petit Chose_, est tissu des évènements de

l'enfance et de l'adolescence de l'auteur, et ses personnages sont des

membres de la famille Daudet. Même sans le concours de cette

circonstance, toutes les œuvres de Daudet émeuvent, parce qu'il sait

pratiquer le _si vis me flere_,... discrètement comme l'exige l'art

contemporain, sans exclamations ni apostrophes. Grâce à une certaine

chaleur dans le style, avec des inflexions grammaticales très tendres,

très pénétrantes, qui vont à l'âme, nous savons, quoique l'auteur n'ait

pas pris la peine de nous en avertir, qu'il éprouve de l'affection pour

tel ou tel personnage. Nous écoutons le rire mélodieux et sonore avec

lequel il se moque des coquins et des imbéciles. Tout cela, nous le

distinguons à travers un voile et nous jouissons du plaisir de le

deviner.

Tandis que Stendhal fatigue comme fatiguerait une démonstration

mathématique, tandis que les Goncourt excitent les nerfs et éblouissent

les yeux, que Flaubert attriste et cause du spleen et de la

misanthropie, Daudet console, rafraîchit et divertit l'esprit, sans se

servir de tromperies et de sornettes comme les idéalistes, par la seule

magie de son caractère sympathique et tendre. La note gaie, parfois

légère, qui ne manque pas dans la vie et qui manque dans les romans de

Zola, le clavier de Daudet la possède. Son talent est de caractère

féminin, non par la faiblesse, mais par la grâce et par l'attraction.

Son style semble travaillé sans violence ni effort, avec un aimable

abandon, quoique sans négligence. Et cependant, si Jules de Goncourt

mourut épuisé et presque fou à force de sveltir la phrase pour lui

imprimer une vibration nerveuse plus intense; si, en limant ses pages,

Flaubert suait et gémissait comme le bûcheron à chaque coup qu'il

décharge sur l'arbre; si Zola pleure de rage et se traite d'idiot en

relisant ce qu'il écrit, le remet à nouveau sur le chantier et

recommence à le marteler jusqu'à ce qu'il lui ait donné la forme

désirée, Ernest Daudet assure que, pour rédiger une page rapide,

harmonieuse, où la phrase coule majestueuse comme un fleuve qui roule

des sables d'or, son frère, exigeant envers lui-même, lutte, souffre,

pâlit et en reste plusieurs jours malade de fatigue.

C'est là la difficile facilité désirée par tant d'écrivains et que si

peu savent conquérir!

Alphonse Daudet n'a point l'étonnante science spéciale des Goncourt;

encore moins la grande érudition de Flaubert. Il sait ce qu'il lui faut

savoir, ni plus ni moins; le reste, il l'imagine et à Dieu va! Il ne se

pose pas en philosophe, il ne se pique pas d'être à l'excès styliste ou

puriste.

Il ne serait pas capable de s'assujettir aux sévères études qu'exige une

œuvre comme _Salammbô_, par exemple. Ses voyages d'exploration, il

les fait à travers le monde social. Il parcourt Paris dans toutes les

directions, en scrutant tout avec ses yeux de myope qui concentrent la

lumière, et en observant chacune des scènes variées et curieuses qui se

succèdent dans la vie de la grande capitale où il ne manque pas de

comédies, où les drames ne sont pas rares, où la tragédie se dresse

parfois, le poignard à la main, sur la trame vulgaire en apparence des

évènements.

Chez Alphonse Daudet, un phénomène révèle sa nature d'artiste. Il se

plaît surtout à étudier les types rares et originaux, les mœurs

étranges et pittoresques qui se dessinent un moment comme des moues

rapides sur la physionomie changeante et cosmopolite de Paris. Il

préfère ces contractions passagères à l'aspect normal. Il se plaît à

photographier instantanément et stéréotyper ensuite ces existences de

chauves-souris, entre lumière et ténèbres, ces types suspects que l'on

appela autrefois la bohême; aventuriers de la science, de la langue, de

l'art: figures hétéroclites, qui ont les pieds dans la fange et lèvent

leurs fronts au ciel du luxe et de la célébrité; gens de qui tous les

journaux parlent aujourd'hui et que demain on enterrera dans la fosse

commune.

Dans quelques-uns des romans de Daudet, le _Nabab_, par exemple, presque

tous les personnages sont de cette clique: le médecin nord-américain

Jenkins, mélange de Locuste et de Célestine; Félicia Ruys, moitié

artiste admirable et moitié courtisane; le nabab Jansoulet,

l'ex-odalisque sa femme, sont tous des personnages extraordinaires, des

champignons qui germent dans la pourriture d'une société vieille, d'une

capitale babylonienne et dont les formes singulières et les couleurs

empoisonnées attirent le regard et le captivent plus que la beauté des

roses.

_Le Nabab_ fut le premier roman de Daudet qui lui donna une très grande

célébrité. La cause de ce succès, il est triste de le dire, était en

grande partie due à ce que le roman était émaillé d'indiscrétions,

c'est-à-dire de nouvelles anecdotiques relatives à une certaine période

du second empire et à des personnages de haut rang qui y firent figure.

Il est triste de le dire,--je le répète,--parce que le fait prouve que

le public est incapable de s'intéresser à la littérature, pour la seule

littérature, et que si un auteur devient célèbre d'un coup et vend

éditions sur éditions d'un livre, c'est qu'il a su le saupoudrer avec le

sel et le piment de la chronique scandaleuse.

Quand on sut que _le Nabab_ avait une clé, quand on sut qu'Alphonse

Daudet, commensal et protégé du duc de Morny, l'exhibait dans les

moindres détails de sa vie privée, beaucoup se scandalisèrent et

traitèrent l'auteur d'ingrat. Je me scandalise plus encore de ce que

l'on ait connu _alors_ le talent de Daudet par cette ingratitude et

cette bassesse, et non _avant_, par la resplendeur de la beauté du

talent.

Pour s'affranchir du reproche d'ingratitude, Alphonse Daudet allégua

qu'il n'avait ni défiguré ni enlaidi la physionomie du duc de Morny ni

d'aucune des personnes qu'il peignait; que l'opinion générale se les

représentait sous un jour beaucoup plus fâcheux et que si elles

vivaient, elles lui seraient bien certainement reconnaissantes des

traits qu'il leur avait prêtés.

Comme artiste, il donna une autre raison bien plus puissante. Son

incapacité absolue d'inventer et la force invincible avec laquelle le

modèle vivant s'incrustait dans sa mémoire, au point de ne lui laisser

pas de repos jusqu'à ce qu'il l'ait transporté sur le papier.

Le problème est réellement difficile. Pourquoi se montrer plus sévère

envers le romancier qu'envers le peintre?

Le peintre se rend, par exemple, dans une société ou à un repas où il

est convié; il regarde autour de lui, remarque la tête de l'amphytrion,

la tournure de quelque jeune fille assise à côté de lui. Il rentre chez

lui, prend ses pinceaux et, sans le moindre scrupule, reproduit sur la

toile ce qu'il a vu. Nul ne le taxe d'ingratitude ni ne le qualifie de

misérable.

Un écrivain réaliste se décide à tirer parti du moindre détail observé

chez un ami, même chez un indifférent ou un ennemi juré. On dira qu'il

déchire le voile de la vie privée, qu'il viole les secrets du foyer, et

tout le monde se considérera comme offensé. On lui fera même un procès

comme à Zola, pour le nom d'un personnage.

Il est clair que le romancier, digne de ce nom, en prenant la plume,

n'obéit pas à des antipathies ou à des rancunes, n'exerce pas une

vengeance. Ce n'est pas non plus le satirique qui aspire à frapper au

cœur l'individu ou la société. Son but est tout différent. Il obéit à

sa muse qui lui ordonne d'étudier, de comprendre et d'exposer la réalité

qui nous environne. Ainsi, pour en revenir à Daudet, ce qu'il prend

indistinctement à ses amis ou a ses adversaires, ce n'est pas cette

vérité trop grande que les biographes même dédaignent; ce sont certains

renseignements--comme le morceau de bois ou de fer appelé _âme_ sur

lequel les sculpteurs appuient et font porter la terre qu'ils

modèlent,--l'armature, en un mot. Le nabab Jansoulet, par exemple, a

existé. Daudet, dans son livre, a conservé le fond et a modifié bien des

détails.

S'il y a un dessein satirique dans un des romans de Daudet, c'est dans

_Les Rois en exil_. L'auteur s'est proposé de faire une démonstration.

Je ne sais si la démonstration est faite, mais je sais que l'intention

est visible. Cependant, en artiste consommé, il a évité la caricature et

a dessiné le noble et auguste profil de la reine d'Illyrie. Le

monarchiste le plus monarchiste ne ferait rien d'aussi beau.

En dehors du monde parisien, Daudet réussit à décrire sa province avec

une grâce toute particulière. Il connaît les Méridionaux. Soit qu'il

nous conte l'épopée burlesque de _Tartarin de Tarascon_, le don

Quichotte de Gascogne, qui part de sa ville natale, résolu à tuer des

lions dans les forêts africaines et ne réussit qu'à mettre à mort une

bourrique et à achever un vieux lion aveugle et agonisant; soit qu'avec

des traits si particuliers et une physionomie si régionale, il évoque le

tambourinaïre de _Numa Roumestan_, ou Numa lui-même, caractère magistral

qui porte le sceau indélébile d'une province, Daudet nous fera toujours

sourire et nous remuera toujours.

Zola croit que Daudet est providentiellement destiné à réconcilier le

public avec l'école naturaliste, grâce aux qualités par lesquelles il

s'attire les sympathies du lecteur et aux dons qui lui ouvrent des

portes fermées à Zola: celle du foyer domestique, celle de l'élégante

bibliothèque de bois de rose qui orne le boudoir des dames. Pour ma

part, je crois que ces portes ne s'ouvriront jamais pour toutes les

œuvres de Zola, quand bien même il enverrait devant lui cent Daudet

pour franchir les obstacles. Daudet appartient à la même école que Zola,

c'est certain; mais il se contente d'accuser la musculature de la

réalité, tandis que Zola l'écorche avec ses doigts de fer et la présente

au lecteur en gravure de clinique. Peu de rayons de bois de rose

gémiront sous le poids de _Pot-Bouille_.

Alphonse Daudet a une collaboratrice qui est sa femme. Elle a, elle

aussi, écrit quelques livres. Qui sait si Daudet ne doit pas à cette

douce influence de fuir l'exagération de la méthode naturaliste et de

se maintenir, comme le reconnaît Zola avec une généreuse impartialité,

_au point critique où finit la poésie et où commence la vérité_?

X

SOMMAIRE

_Emile Zola.--Sa position de chef d'école.--Sa vie par

Paul Alexis.--Méthode de travail.--Combien elle diffère

de la méthode romantique.--Zola, d'après de Amicis.--Le

lutteur en Zola_.

J'ai tout exprès réservé la dernière place au chef de l'école

naturaliste et j'ai parlé d'abord de Flaubert, de Daudet et des

Goncourt, non pas tant pour m'astreindre à l'ordre chronologique que

pour n'en venir pas au romancier qu'on discute tant, sans étudier

auparavant les physionomies variées de ses camarades, variété qui est un

argument puissant en faveur du réalisme.

Le Naturalisme · 第 5 / 10 段