De Flaubert, il n'y a pas lieu de se demander où et quand il apprit ce

qu'il savait. Fils d'un médecin réputé, il se familiarisa de bonne heure

avec les sciences naturelles, et quoique la position aisée de sa famille

lui permît de ne faire choix d'aucune autre profession que de celle des

lettres, il fut un étudiant à perpétuité, acquit une culture un peu

hétérogène et capricieuse, mais considérable. Son ami Maxime Ducamp qui,

dans un livré récent, les _Souvenirs littéraires_, communique au public

tant et de si intéressants renseignements sur Flaubert, dit que, par sa

prodigieuse mémoire et sa lecture immense, c'était un dictionnaire

vivant que l'on pouvait feuilleter avec plaisir et avec profit.

Flaubert montra toujours de la prédilection pour un certain genre

d'études qui n'attirent guère aujourd'hui que les intelligences

raffinées et curieuses: l'apologétique chrétienne, l'histoire de

l'Eglise, les Pères, les humanités. De si graves exercices

intellectuels, unis à son culte ardent de la forme et à sa sagacité

d'observateur implacable, firent de lui un artiste consommé, un

classique moderne.

Flaubert écrivit moins de livres et quelques romans de plus que

Stendhal.

Sa première œuvre,--un essai intitulé _Novembre_, qui ne fut pas

imprimé, excepté,--la _Tentation de saint Antoine_, espèce

d'_auto-sacramental_ semblable à l'Ahasvérus d'Edgar Quinet. Le saint

voit défiler devant ses yeux éblouis, toutes les séductions de la chair

et de l'esprit, tous les pièges que le démon peut tendre aux sens, au

cœur et à l'intelligence, et, de la Reine de Saba aux Sphinx et à la

Chimère, de la déesse Diane aux hérétiques Nicolaïtes, tous le troublent

de leurs paroles ou de leur aspect.

Considérant l'œuvre au point de vue littéraire, les amis de Flaubert,

quand il leur lut ce manuscrit, preuve évidente de sa rare érudition,

émirent l'arrêt suivant:

«Tu as fait un angle dont les lignes divergentes s'écartent si bien

qu'on les perd de vue; une goutte d'eau mène au torrent, le torrent au

fleuve, le fleuve au lac, le lac à l'océan, l'océan au déluge; tu te

noies, tu noies tes personnages, tu noies l'évènement, tu noies le

lecteur, et ton œuvre est noyée.»

Puis, comme ils le voyaient consterné de ce verdict, ils lui

conseillèrent d'entreprendre un autre travail, un livre où il peindrait

la vie réelle et où le terre à terre même du sujet l'empêcherait de

tomber dans l'abus du lyrisme--défaut qui, chez lui, était un héritage

du romantisme. Flaubert suivit le conseil et écrivit _Madame Bovary_.

Plus tard, il disait souvent à ses conseillers: «J'étais envahi par le

cancer du lyrisme, vous m'avez opéré; il n'était que temps, mais j'en ai

crié de douleur.»

Flaubert eut à faire un grand pas de _La Tentation à Madame Bovary_. Ses

connaissances variées et choisies, sa lecture assidue des théologiens,

des mystiques et des philosophes se révélait dans la _Tentation_. Dans

_Madame Bovary_, le décor est changé! Nous ne sommes plus dans les

déserts de l'Orient, mais à Yonville, gros village arriéré et misérable.

Nous n'assistons pas aux luttes gigantesques du saint ascète contre les

puissances de l'enfer, mais aux mésaventures domestiques d'un médicastre

de campagne. Tout est vulgaire dans _Madame Bovary_, le sujet, le lieu

de la scène, les personnages. Seul le talent de l'auteur est

extraordinaire.

Emma Bovary est née dans les derniers rangs de la classe moyenne; mais,

dans l'élégante pension où elle fut élevée, elle coudoya des demoiselles

riches et de haute famille. Les germes de la vanité, de la concupiscence

et de la soif des plaisirs,--graves maladies de notre

siècle,--s'accusèrent dès lors chez elle. Peu à peu ils se développent

et dépravent l'âme de la jeune femme, mariée déjà et mère de famille.

Passions sentimentales, habitudes de luxe incompatibles avec sa position

modeste de femme d'un médecin de campagne, expédients et désordres de

plus belle, compliquent de telle sorte sa situation que, quand ses

créanciers la pressent, elle s'empoisonne avec de l'arsenic. Tel est le

drame simple et terrible, pris dans la réalité, qui immortalise

Flaubert.

Le sujet de _Madame Bovary_,--qui a été si blâmé et qui a soulevé un tel

scandale,--fut suggéré à Flaubert, à ce que déclare Maxime Ducamp, par

le hasard, qui évoqua dans sa mémoire le souvenir d'une malheureuse

femme qui vécut et mourut comme son héroïne.

Je parlerai ailleurs de la haute importance d'œuvres sociales comme

_Madame Bovary_ et de sa signification morale, quand je toucherai à la

délicate question de la moralité dans l'art littéraire.

Je me borne à faire remarquer maintenant que Flaubert accepta le premier

sujet qui s'offrit à lui et qu'il lui eût été indifférent d'en traiter

un autre.

Les histoires comme celle de Mme Bovary ne sont pas rares dans la vie,

mais jusqu'à Flaubert nul ne les avait racontées. Balzac même, qui

comprit si bien le pouvoir de l'argent dans notre société, ne démontra

pas avec autant d'énergie que Flaubert la métallisation qui nous

tourmente.

Un écrivain moins analyste eût poétisé Mme Bovary, en la faisant

mourir écrasée sous le poids de ses déceptions amoureuses et de ses

remords dévorants, et non sous celui de ses dettes vulgaires. Les pages

dans lesquelles Mme Bovary, affolée et désespérée, implore en vain ses

amants afin d'obtenir d'eux la somme nécessaire pour apaiser ses

créanciers, sont l'étude la plus cruelle, la plus sincère et la plus

magnifique, que l'on ait écrite sur la dureté des temps présents et la

puissance de l'or.

Dans l'œuvre de Flaubert il n'y a pas seulement d'admirables la

vigueur et la vérité des caractères; c'est aussi un modèle de perfection

littéraire.

Le style en est comme un lac limpide, au fond duquel on voit un lit de

sable fin et doré; comme une table de jaspe poli où il n'est pas

possible de trouver le plus léger défaut. Jamais il ne faiblit ou ne

s'affaisse; nul détail ne manque ni n'est en trop. Nulle recherche. Il

n'y a ni néologismes, ni archaïsmes, ni tours précieux, ni phrases

parées et artificielles, encore moins de la négligence ou cette vague

indécision de l'expression que l'on appelle en général le style fluide.

C'est un style parfait, concis sans pauvreté, correct sans froideur,

irréprochable sans purisme, ironique et naturel à la fois, et en somme,

travaillé avec tant de courage et de limpidité qu'il sera bientôt

classique, s'il ne l'est déjà.

Les descriptions dans _Madame Bovary_ réalisent l'idéal du genre.

Quoique Flaubert décrive beaucoup, il ne commet pas la faute de peindre

pour peindre. S'il étudie ce que l'on appelle aujourd'hui le _milieu

ambiant_, il ne le fait pas pour satisfaire un caprice d'artiste, ou

pour parader en parlant de choses qu'il connaît bien, mais parce que le

sujet ou les caractères exigent cette étude. Il possède un tact si

spécial, qu'il ne décrit que le plus saillant, le plus caractéristique,

et cela en peu de mots, sans abuser de l'adjectif, en deux ou trois

magistraux coups de pinceau. Ainsi, dans _Madame Bovary_, malgré la

scrupuleuse conscience réaliste de l'auteur, chaque chose est toujours

en sa place, et toujours le principal est le principal, l'accessoire

l'accessoire. L'habileté de Flaubert apparaît aussi bien dans ce qu'il

dit que dans ce qu'il omet. Par là, il est supérieur à Balzac qui

employa tant d'ornements superflus.

Flaubert méconnut entièrement la valeur de _Madame Bovary_; bien plus,

le succès de ce livre l'irrita. Il sortait des gonds en voyant le public

et les critiques le préférer à ses autres œuvres, et pour le rendre

furieux, il n'y avait qu'à lui conseiller d'écrire quelque chose dans le

même genre. «Laissez-moi en paix avec _Madame Bovary_!» s'écriait-il

alors avec emportement. Durant les dernières années de sa vie il voulut

retirer le livre de la circulation, en n'en autorisant pas de nouveaux

tirages, et, s'il n'en fut pas ainsi, ce fut parce qu'il avait besoin

d'argent.

Il ne se bornait pas à dédaigner _Madame Bovary_, la jugeant inférieure,

par exemple, à _La Tentation_. Il déclarait mépriser le genre à

laquelle elle appartient, c'est-à-dire la réalité analytique dans le

caractère et dans les mœurs.

Il estimait uniquement la délicatesse du style, la beauté de la phrase,

et assurait que ce n'est que par elles qu'on gagne l'immortalité,

qu'Homère est aussi moderne que Balzac et qu'il donnerait _Madame

Bovary_ tout entière pour un paragraphe de Châteaubriand ou de Victor

Hugo.

Il est à noter, en effet, que pour Flaubert, disciple enthousiaste de

l'école romantique, admirateur fervent d'Hugo, de Dumas et de

Châteaubriand, la perfection du style, c'étaient les oripeaux lyriques,

la prose poétique et fleurie, et non cette admirable sobriété et cette

pureté auxquelles il arrivait. Cas d'aveuglement littéraire très

semblable à celui qui poussait Cervantès à préférer dans son œuvre le

_Persilès_.

Après _Madame Bovary_, _Salammbô_ est la meilleure œuvre de Flaubert.

Avec le même scrupule qu'il étudia les misères d'un village au temps de

Louis-Philippe, Flaubert reconstitua le monde lointain, la mystérieuse

civilisation carthaginoise. Il nous transporte à Carthage parmi les

contemporains d'Hamilcar, durant les révoltes des troupes mercenaires,

que la République africaine entretenait a sa solde pour la servir contre

Rome; et l'héroïne du roman est la vierge Salammbô, prêtresse de la

Lune.

Il semble à première vue, que de tels éléments doivent composer un livre

ennuyeux, savant peut-être, mais de peu d'intérêt; quelque chose

d'analogue aux romans archéologiques qu'écrit Ebers. Eh bien! nullement.

Quoique l'auteur de _Salammbô_ nous conduise à Carthage et dans les

chaînes de la Lybie, au temple de Tanit et aux pieds de la monstrueuse

statue de Moloch, _Salammbô_ est dans son genre une étude aussi réaliste

que _Madame Bovary_.

Laissons de côté l'infatigable érudition que déploya Flaubert pour

dépeindre la cité africaine, son voyage aux côtes de Carthage, son

ardeur à fouiller les auteurs grecs ou latins. Ebers le fait aussi,

mieux et plus solidement même, mais ses romans n'en sont pas pour cela

moins soporifiques.

Ce qui importe dans des œuvres analogues à _Salammbô_, ce n'est pas

que les détails scientifiques soient irréprochablement exacts; c'est que

la reconstruction de l'époque, des mœurs, de la société, des

personnages et de la nature ne semble pas artificielle, et que l'auteur

en étant savant, demeure artiste. Il faut que dans tout il y ait vie et

unité; il faut que ce monde exhumé de la poussière des siècles nous

semble réel, quoique étrange et différent du nôtre. Il faut qu'il nous

produise la même impression de vérité que causent les hiéroglyphes,

quand un égyptologue les déchiffre, ou les fossiles quand un éminent

naturaliste les complète. Il faut que si nous ne pouvons dire avec une

certitude absolue: «Carthage était ainsi,» nous pensions du moins que

_Carthage pût être ainsi_!

Avec _Salammbô_, Flaubert vit le terme de ses succès. Un roman dans

lequel il se mit tout entier, et sur lequel il fonda de grandes

espérances, l'_Education sentimentale_, fit un fiasco si complet, que

Flaubert, dans ses élans de colère accoutumés, demandait à ses amis en

serrant les poings: «Et pourriez-vous me dire pourquoi ce bouquin n'a

pas plu?» La cause pour laquelle le livre ne plut pas mérite qu'on la

raconte.

D'après Maxime Ducamp, il y a eu deux périodes dans la vie de Flaubert.

Durant la première,--les années de jeunesse,--Flaubert avait un esprit

délié, une imagination féconde; il apprenait sans effort et travaillait

facilement. Bientôt une horrible maladie le frappa, mal mystérieux que

Paracelse appelle _le tremblement de terre de l'homme_, et sa fraîche

intelligence, tout comme son corps d'athlète, furent atteints dans leur

source de vie, affaissés et jusqu'à un certain point paralysés.

On remarqua, parallèlement, deux étranges symptômes chez le malade. Il

prit en haine la marche, au point que voir marcher les autres lui

faisait mal; et, pour le travail littéraire, il devint si difficile et

si exigeant, qu'il copiait vingt fois une page, la corrigeait, la

raturait, la polissait, et s'acharnait de telle sorte au travail, que

si, en un mois, il réussissait à produire vingt pages définitives, il se

déclarait rendu et mort de fatigue. Après avoir terminé une page en

gémissant, en soupirant, il se levait de sa table de travail, baigné de

sueur, et allait tomber sur un divan où il restait sans souffle.

Cette lenteur, l'énorme effort que lui coûtait chacune de ses œuvres

qu'il passait des éternités à terminer,--il lima, corrigea et retoucha

_La Tentation_ pendant vingt années,--provenaient du désir d'atteindre

une correction absolue de style et une complète exactitude de laits et

d'observations.

Il y eut un moment où il obtint les deux choses sans exagération et sans

préjudice de la création artistique. Ce fut alors qu'il écrivit

_Salammbô_ et _Madame Bovary_. Ensuite l'équilibre fut rompu.

Il commença à abuser du procédé, au point de passer des heures entières

à faire la chasse a une répétition de voyelles ou à une cacophonie, à

réfléchir si une voyelle était ou non à sa place, et à lire trente

volumes sur l'agriculture pour écrire dix lignes en connaissance de

cause.

De là, l'échec de _l'Education sentimentale_, et surtout celui de

_Bouvard et Pécuchet_, son œuvre posthume, où le roman se transforme

en monotone satire sociale, en pesant catalogue de lieux communs et

d'idées courantes; où une même situation prolongée durant toute

l'œuvre, où la langue, sèche et décharnée à force de vouloir être

pure et simple, fatiguent le lecteur le plus courageux.

Qu'elle soit due à la maladie ou à la nature spéciale de son génie, on

doit insister sur la décadence de Flaubert, parce que c'est un évènement

peu fréquent que la chute et la stérilité d'un écrivain par ambition

excessive d'exactitude et de perfection; au lieu que la plupart,

aussitôt qu'ils ont acquis du renom, se laissent aller au sommeil.

Flaubert, lui, appelait _se distraire_, écrire des contes comme le

_Cœur sensible_, qui représente six mois de travail assidu. À force

d'effiler la pointe du crayon, Flaubert la brisa.

Le fond des œuvres de Flaubert est pessimiste, non pas qu'il prêche

ni cette doctrine ni une autre, car il est l'écrivain le plus

impersonnel et le plus réservé qu'on ait jamais vu. Seulement son

observation implacable démontre à chaque instant la bassesse et la

nullité des desseins et des désirs de l'homme.

Soit qu'il nous montre Mme Bovary rêvant de poétiques amours et tombant

dans de prosaïques hontes, soit qu'il nous peigne Salammbô expirant dans

l'horreur de son barbare triomphe, ou Bouvard et Pécuchet étudiant les

sciences et dévorant les livres pour rester aussi sots qu'ils l'étaient

avant, Flaubert n'a pas un coin où se puissent loger les illusions

consolantes. Il hait par dessus tout la société moderne, ce que l'on a

coutume d'appeler l'intelligence, le progrès, les découvertes,

l'industrie et les libertés. C'est une face de Flaubert que Zola et son

école n'ont pas négligé de lui emprunter. Seulement Flaubert n'obéissait

pas à un système, il agissait par instinct. Dans ses rapports avec ses

amis, il se montrait au contraire enthousiaste, exalté, et se

passionnait facilement.

VIII

SOMMAIRE

_Les de Goncourt.--L'auteur est une dévote de leur autel

byzantin.--Les deux frères.--Leur ascendance littéraire.

--Leurs tendances esthétiques.--Le rococo et la modernité.

--Gautier, à propos de Baudelaire.--L'expressivité.--La

couleur.--Lœuvre: l'œuvre commune.--L'œuvre

d'Edmond de Goncourt.--Préférences de l'auteur_.--Les

frères Zemganno--Manette Salomon.

Deux idées me frappent au moment de parler des frères de Goncourt.

D'abord, je crains de les louer plus que de juste, parce qu'ils

m'inspirent une grande sympathie et sont mes auteurs de prédilection.

Aussi je préfère déclarer, dès maintenant, quelle affection j'ai pour

eux et avouer ingénument que jusqu'à leurs défauts me captivent.

«Si la foule ne s'agenouille jamais devant eux, ils auront une chapelle

d'un luxe précieux, une chapelle byzantine avec de l'or fin et des

peintures curieuses, dans laquelle les raffinés iront faire leurs

dévotions[1].» Je suis une dévote de cet autel, sans prétendre ériger en

loi mon goût qui provient peut-être de mon tempérament de coloriste.

Ensuite, je m'étonne qu'il y ait des gens qui traitent les réalistes de

_simples photographes_, alors que combattent dans leurs rangs les deux

écrivains modernes qui peuvent le plus justement se prétendre des

_peintres_.

Les Goncourt sont à peine connus en Espagne. L'un s'appelle Edmond,

l'autre s'appelait Jules. Travaillant en collaboration intime, ils

écrivirent des romans et des œuvres historiques, jusqu'à ce que

Jules le cadet descendit au tombeau. Ils vécurent si unis, fondant leurs

styles et leurs pensées, que le public les prenait pour un seul

écrivain. Edmond, le survivant, dans son beau roman _Les Frères

Zemganno_, a symbolisé cette étroite fraternité intellectuelle dans

l'histoire des deux frères gymnasiarques qui exécutent ensemble au

cirque des exercices dangereux et mettent en commun leur force et leur

adresse, arrivant à être une âme en deux corps. Quand le plus jeune se

brise les deux jambes dans une chute, Gianni, l'aîné, renonce à des

travaux qu'il ne peut plus partager avec son cher Nello. Je laisserai

Edmond de Goncourt lui-même expliquer la tendresse qui les unissait.

«Les deux frères ne s'aimaient pas seulement, ils tenaient l'un et

l'autre par des liens mystérieux, des attaches psychiques, des atomes

crochus de natures jumelles, et cela, quoiqu'ils fussent d'âges très

différents et de caractères diamétralement opposés. Leurs premiers

mouvements instinctifs étaient identiquement les mêmes.....

Non-seulement les individus, mais encore les choses, avec le pourquoi

irraisonné de leur charme ou de leur déplaisance, leur parlaient

mêmement à tous les deux. Enfin les idées, ces créations du cerveau dont

la naissance est d'une fantaisie si entière, et qui vous étonnent

souvent par le _on ne sait comment_ de leur venue, les idées d'ordinaire

si peu simutanées et si peu parallèles dans les ménages de cœur entre

homme et femme, les idées naissaient communes aux deux frères. Leur

_travail_ se trouvait tant et si bien confondu, leurs exercices

tellement mêlés l'un à l'autre, et ce qu'ils faisaient semblait si peu

appartenir à aucun en particulier, que les bravos s'adressaient toujours

à l'association et qu'on ne séparait jamais le couple dans l'éloge ou

dans le blâme..... C'est ainsi que ces deux êtres étaient arrivés à

n'avoir plus à eux deux qu'un amour-propre, qu'une vanité, qu'un

orgueil.»

Il s'écoula bien des années sans que les Goncourt obtinssent, je ne

dirai pas les applaudissements, mais même l'attention du public.

Quelques-uns de leurs romans furent accueillis avec tant d'indifférence,

que la douleur de cet insuccès précipita la mort de Jules. Maintenant,

grâce au fracas que soulève le naturalisme, les romans des Goncourt

commencent à être très lus. Edmond, que la mort de son frère avait

laissé abattu et sans courage, Edmond, qui avait voulu renoncer à

écrire, s'est remis à travailler et passe pour le troisième romancier

français vivant. Nombre de gens même le préfèrent à Daudet.

Goncourt fut le premier qui appela _documents humains_ les faits que le

romancier observe et rassemble pour en faire la base de ses créations.

Mais ceux qui s'imaginent que tous les naturalistes et les réalistes

sont taillés sur le patron de Zola, s'étonneraient s'ils connaissaient

l'originalité de Goncourt. Il ne ressemble ni à Balzac, ni à Flaubert;

et bien que disciple de Diderot, il ne lui emprunte que le coloris et

l'art d'exprimer les sensations. Stendhal étudiait le mécanisme

psychologique et le _processus_ des idées, les Goncourt, élèves du même

maître, réussissent à copier avec de vives couleurs la réalité sensible.

Ils sont, avant tout,--inventons, à leur exemple, un mot

nouveau,--_sensationnistes_. Ils ne possèdent pas la netteté de

Flaubert, ni son style parfait, ni son impersonnalité puissante; au

contraire, s'ils prennent le réel pour matière première, c'est pour le

couler dans le moule de l'individualité ou, comme dirait Zola, pour le

montrer à travers leur tempérament.

Les Goncourt se distinguèrent par deux traits: la connaissance de l'art

et des mœurs du dix-huitième siècle et l'expression des éléments

esthétiques du dix-neuvième.

Ils étudièrent le XVIIIe siècle avec une fougue d'artistes et une

patience d'érudits, communiquant au public le résultat de leurs

investigations en de nombreux et remarquables livres

historico-biographiques et historico-anecdotiques. Ils collectionnèrent

des estampes, des meubles, des livres et des plaquettes, tout ce qui

concernait cette époque qui, pour être voisine de nous, n'en est pas

moins intéressante.

Dans leurs romans, ils montrèrent une foule d'aspects poétiques de notre

temps, auxquels nul ne songeait. Loin de faire comme Flaubert

l'inventaire des misères et des ridicules de la société moderne, ou de

se borner par système, comme Champfleury, à trouver des types et des

scènes vulgaires, les Goncourt découvrirent dans la vie contemporaine un

certain idéal de beauté qui lui appartient exclusivement et que d'autres

âges et d'autres temps ne peuvent lui disputer.

Les Goncourt disent par la voix d'un de leurs personnages: «Le moderne,

tout est là. La sensation, l'intuition du contemporain, du spectacle qui

vous coudoie, du présent dans lequel vous sentez frémir vos passions et

quelque chose de vous, tout est là pour l'artiste.»

Et fidèles à cette théorie, les Goncourt extraient de la vie

contemporaine tout ce qui est artistique, comme le chimiste fait jaillir

l'aveuglante lumière de l'électricité d'un obscur morceau de charbon.

Cette sympathie pour la vie moderne peut prendre une forme très rabattue

et se changer en admiration pour les progrès scientifiques ou

industriels de notre siècle. Chez les Goncourt, elle en prit une

beaucoup plus nouvelle et beaucoup plus inusitée, entièrement

artistique. Leur idéal fut celui de la génération présente qui ne se

borne pas à admirer une seule forme de l'Art, mais qui les comprend

toutes et en jouit avec un éclectisme raffiné, préférant peut-être les

plus étranges aux plus belles, comme il arrivait aux Goncourt. Une page

de Théophile Gautier définit fort bien cette manière de sentir l'Art. On

peut l'appliquer aux Goncourt.

«Il aimait ce qu'on appelle improprement le style de décadence, et qui

n'est autre chose que l'Art arrivé à ce point de maturité extrême que

déterminent à leurs soleils obliques les civilisations qui vieillissent:

style ingénieux, compliqué, savant, plein de nuances et de recherches,

reculant toujours les bornes de la langue, empruntant à tous les

vocabulaires techniques, prenant des couleurs à toutes les palettes, des

notes à tous les claviers, s'efforçant à rendre la pensée dans ce

qu'elle a de plus ineffable, et la forme de ses contours les plus vagues

et les plus fuyants.... Tel est bien l'idiome nécessaire et fatal des

peuples et des civilisations où la vie factice a remplacé la vie

naturelle et développé chez l'homme des besoins inconnus. Ce n'est pas

chose aisée, d'ailleurs, que ce style méprisé des pédants, car il

exprime des idées neuves avec des formes nouvelles et des mots qu'on n'a

pas entendus encore.»

S'il est facile ou non, celui-là seul le sait qui lutte avec le vocable

indomptable pour le dompter! Edmond de Goncourt croit que son frère

Jules tomba malade et mourut des blessures reçues en luttant avec la

phrase rebelle, à qui il demandait ce que nul écrivain ne lui demanda

jamais, de surpasser la palette.

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