Il avait beau avoir des seconds pour l'aider à porter le poids de la

production, Dumas était néanmoins très fécond. Un théâtre fut fondé

uniquement pour représenter ses œuvres, un journal uniquement pour

publier en feuilletons ses romans, puisque les éditeurs n'arrivaient pas

à les imprimer en volumes.

Dans l'immense océan de récits romanesques qu'il nous a laissés,

surabonde le genre pseudo-historique, sorte de romans de chevalerie

adaptés au goût moderne. Alexandre Dumas appelait l'histoire un clou

auquel il suspendait ses tableaux; et parfois il assurait qu'il était

permis de la violer, pourvu que les bâtards naquissent viables. Pénétré

de pareils axiomes, il traita, comme nous le savons tous, la vérité

historique sans aucun égard.

Il est certain que Châteaubriand aussi avait substitué à l'érudition

solide et à la critique sévère, son incomparable imagination, mais

combien différemment! Châteaubriand broda d'or et de perles la tunique

de l'histoire; Dumas l'habille d'un déguisement.

Malgré tout, il y a des qualités surprenantes chez Alexandre Dumas. Ce

n'est point un petit mérite que de tant inventer, de produire avec un

souffle aussi infatigable et de bercer délicieusement,--fut-ce avec

d'invraisemblables balivernes,--une génération tout entière. Le don

d'imaginer, nul ne l'a eu peut-être aussi puissamment qu'Alexandre

Dumas, quoique d'autres l'aient possédé de qualité meilleure et plus

exquise. Car, en imagination comme en tout, il y a des degrés. Et

réellement, Alexandre Dumas est le type de la littérature secondaire,

pas précisément basse, mais pas comparable non plus à celle que créent

de grands écrivains avec lesquels l'auteur des _Mousquetaires_ ne peut

se mesurer.

Littérairement, Dumas est médiocre. De là son succès et sa popularité.

Dumas était à l'altitude exacte du plus grand nombre des intelligences.

Si sa forme eût été plus choisie et plus élégante, ou sa personnalité

plus caractérisée, ou ses idées plus originales, il n'eût plus été à la

portée de tout le monde.

Son roman est donc le roman par antonomase, le roman que lit le premier

venu quand il s'ennuie et qu'il ne sait comment tuer le temps, le roman

par souscription, le roman qui se prête comme un parapluie, le roman

qu'un atelier entier de modistes lit à tour de rôle; le roman qui a les

marges graisseuses et les feuilles froissées; le roman mal imprimé,

suite de feuilletons collectionnés; avec des gravures mélodramatiques et

de mauvais ton; le roman le plus anti-littéraire dans le fond, où en

somme l'art a l'importance d'un fétu, où l'intérêt unique est de savoir

comment l'auteur terminera et comment il s'arrangera pour sauver tel

personnage ou en tuer tel autre.

Aujourd'hui, quand on voit l'énorme bibliothèque des œuvres de Dumas,

on ne sait si l'on doit s'étonner davantage de leurs dimensions ou de

leur peu de consistance.

De ses douze cents volumes, l'abbé Prévost réussit à en sauver un seul

qui l'immortalise. Dix ou douze ans après la mort de Dumas, nous nous

demandons si quelqu'une de ses œuvres passera à la postérité.

Le rival de Dumas, l'inventif et non moins fécond Eugène Sue, n'est pas

moins miné. Chez celui-ci, l'on trouvait la corde socialiste,

populacière et humanitaire. Touchée habilement, elle obtint des

triomphes aussi brillants qu'éphémères. Cependant, Sue était plus

artiste que Dumas; il donna plus de relief à ses créations. Son

imagination riche et intense évoquait avec une force supérieure.

Si cette faculté atteignit chez quelqu'un ce degré de puissance où elle

poétise et transforme tout, et sans remplacer la vérité, en compense

l'absence, ce fut chez George Sand.

George Sand est le sculpteur inspiré du roman idéaliste; à côté d'elle,

Alexandre Dumas, Sue même, ne sont que des potiers.

Grand producteur comme ses rivaux, elle reçut en outre du ciel les dons

littéraires, grâce auxquels elle fut l'unique compétiteur digne de

Balzac, comme Mme de Staël l'avait été de Châteaubriand. Son génie était

de ceux qui font école et tracent un sillon resplendissant et profond.

Aujourd'hui nous pouvons juger avec sérénité l'illustre androgyne, parce

que, quoique nous soyons presque ses contemporains, nous n'avons pas

assisté à la période militante de ses œuvres. Nos pères connurent

George Sand au milieu de ses aventures et de sa vie de bohème; ils

furent scandalisés par la propagande anti-conjugale et anti-sociale de

ses premiers livres. Aujourd'hui, dans le vaste ensemble des écrits de

George Sand,--ces livres, forme première de son talent flexible et

changeant,--sont un détail, digne sans doute qu'on en tienne compte,

mais qui ne nuit nullement au mérite du reste. D'autant plus que le goût

a changé et que l'on croit actuellement que ses romans

champêtres,--géorgiques modernes,--dignes qu'on les compare à celles du

poète de Mantoue,--sont la meilleure œuvre de l'auteur de _Mauprat_.

Qu'importe les théories philosophiques aussi extravagantes que fragiles

de George Sand? Latouche a dit d'elle, sans aucune courtoisie, qu'elle

était un écho qui grossissait la voix; et, ma foi, il ne se trompait

point en ce qui est de la pensée, car George Sand dogmatisait toujours

pour le compte d'autrui. Mais l'illustre écrivain ne doit rien à

personne.

Aujourd'hui sa philosophie est aussi dangereuse pour la société et la

famille qu'une lanterne magique ou qu'un kaléïdoscope. _Valentine_,

_Lélia_, _Indiana_ ne nous persuadent rien du tout; leur but doctrinaire

ou révolutionnaire demeure inoffensif. Ce qui reste inaltérable, c'est

le style pur et majestueux, la fraîche imagination de l'auteur.

Dans toute la littérature idéaliste que nous passons en revue

l'imagination domine, plus ou moins puissante, plus ou moins choisie,

mais toujours comme faculté souveraine. Nous pouvons dire qu'elle est la

caractéristique de la période littéraire qui commence avec le siècle et

dure jusqu'à 1850.

La décadence du genre paraît aussi indubitable. Nous ne parlons pas

d'Alexandre Dumas et d'Eugène Sue, nous parlons seulement de George Sand

qui vaut infiniment plus qu'eux. Ce qui arrive pour elle est la preuve

manifeste que la littérature d'imagination est déjà un cadavre.

L'illustre romancier, d'un âge fort avancé, mourut il y a peu d'années,

hier pour ainsi dire, en 1876, dans sa tranquille retraite de Nohant.

Jusqu'au dernier jour de sa vie, elle écrivit ou publia des romans, où

l'on ne remarquait ni infériorité ni décrépitude dans la composition et

le style, mais où le coup de pouce du grand prosateur était toujours

marqué. Eh bien! ces romans insérés dans la _Revue des Deux-Mondes_

passaient inaperçus: nul n'y faisait attention.

Pour la génération actuelle, George Sand était morte, bien avant de

descendre au tombeau.

Et pourquoi?

Tout simplement parce qu'elle était hors du mouvement littéraire actuel;

qu'elle cultivait la littérature d'imagination, qui eut son temps et

aujourd'hui n'est plus possible.

Ce n'est pas qu'on cessât de prononcer avec admiration le nom de George

Sand; c'est qu'on considérait ses écrits comme on considère ceux d'un

classique, d'un auteur qui appartient à un autre âge et ne vit plus dans

le nôtre.

VI

SOMMAIRE

_Les réalistes: Diderot.--Stendhal.--Sa langue.--Son

insuccès de son vivant. Ses deux romans.--Les

inexactitudes de la critique.--Défauts et qualités de

Stendhal.--Son élève Mérimée.--Balzac et Dumas.--La_

Comédie humaine _et la société sous Louis-Philippe.

--Comment composait Balzac.--Balzac et Flaubert.--Balzac

est un voyant.--Le style de Balzac._

Maintenant que les pères de l'église idéaliste nous sont connus, il nous

importe de lier amitié avec ceux de l'école contraire.

Diderot est le patriarche de l'église réaliste.

Tout le premier, il doua de vibration et de coloris la langue appauvrie

du dix-huitième siècle.

Il fut l'avocat de la vérité dans l'art.

Henri-Marie Beyle (_Stendhal_), est, en ligne directe, le descendant de

Diderot.

Avant d'écrire des romans, Stendhal fit de la critique et conta ses

impressions de voyage; mais en aucun des genres divers qu'il cultiva, il

n'aspirait à la gloire des lettres.

Il n'est rien qui ressemble moins à un écrivain de profession que

Stendhal. Homme d'existence active, de fortunes diverses, peintre,

militaire, employé, commerçant, auditeur au Conseil d'Etat, diplomate,

il dut, peut-être, à la diversité même de ses professions, l'acuité

d'observation et la connaissance de la vie qui distinguent les voyageurs

littéraires comme Cervantès et Lesage, investigateurs curieux qui

préfèrent aux livres poudreux des bibliothèques la grande Bible de la

société.

Stendhal noircit du papier sans préméditation, ne prit pas de pseudonyme

par coquetterie, mais pour mieux se cacher; ne se crut appelé ni à rien

régénérer, ni à transformer le siècle par ses écrits. Il travailla en

amateur, et certain jour, il demeura stupéfait en voyant un article

louangeur que lui consacrait Balzac.

«Cet article étonnant, tel que jamais écrivain ne le reçut d'un autre,

je l'ai lu en éclatant de rire, disait-il. Toutes les fois que

j'arrivais à une louange un peu forte, je voyais la mine que feraient

mes amis en la lisant.»

Simple dans la forme, quoique très raffiné et très subtil dans le fond,

il employait la langue sobre des Encyclopédistes, avec plus de

négligence et d'incorrections qu'ils ne s'en permirent; et, quoique

contaminé de romantisme durant ses premières années, il n'accepta jamais

les parures et les atours de la prose romantique. Tout au contraire,

afin de manifester son dédain pour le style fleuri, il affirmait qu'en

s'asseyant devant sa table il avait bien soin de se mettre sur le

cœur une page du code.

Grâce à cette originalité même, Stendhal, vivant, eut peu de lecteurs et

moins encore d'admirateurs. La resplendeur des étoiles romantiques

remplissait alors le firmament. Deux lustres encore après la mort de

Stendhal, survenue en 1842, ses œuvres n'avaient pas commencé à

appeler l'attention. Il n'a écrit que dix-huit livres, et sa réputation

d'écrivain réaliste ne s'appuie que sur deux romans.

La _Chartreuse de Parme_ décrit une petite cour, un duché italien, où

s'ourdissent des intrigues machiavéliques et où l'amour et l'ambition

déchaînent tout leur orchestre, comme une tempête dans le lac de Côme.

Le _Rouge et le Noir_ étudie cette première époque de la Restauration

française où l'influence religioso-aristocratique succéda au pouvoir

militaire de Napoléon,--idole de Stendhal.

On a prononcé des jugements fort différents sur le mérite de ces deux

livres.

Sainte-Beuve, tout en déclarant que ce ne sont point des romans

vulgaires, qu'ils suggèrent des idées et ouvrent des voies, les qualifie

cependant de _détestables_, arrêt bien radical pour un critique aussi

éclectique.

Taine les admire au point d'appeler Stendhal un grand idéologue et le

premier psychologue de son siècle.

Balzac se déclare incapable d'écrire quelque chose d'aussi beau que la

_Chartreuse de Parme_.

Ce roman et les autres œuvres de Stendhal irritent Caro à ce point

qu'il va jusqu'à injurier l'auteur.

Zola, en reconnaissant en lui le successeur de Diderot et en l'élevant

jusqu'aux nues, nie la réalité complète de ses personnages; ce ne sont,

à son avis, pas des hommes de chair et d'os, mais des systèmes cérébraux

compliqués, qui fonctionnent à part, indépendants des autres organes.

Il y a quelque chose de vrai dans des opinions si opposées.

Si l'on considère le procédé artistique, Sainte-Beuve est dans le vrai.

Le roman de Stendhal a toutes les imperfections.

Il est écrit avec peu de grammaire,--comme Clemencin démontra que le fut

le _Don Quichotte_. Le style n'en est pas seulement décharné, il est

rocailleux. Il manque à ces romans l'unité, la cohésion, l'intérêt

graduellement ménagé; en somme les qualités qu'on apprécie ordinairement

dans une œuvre littéraire.

Dans la _Chartreuse de Parme_, on pourrait, sans grave inconvénient,

supprimer les deux tiers des personnages et la moitié des évènements.

Bans le _Rouge et le Noir_ il serait fort à propos que le roman se

terminât au premier volume: il pourrait aussi finir au milieu du second.

Quant à l'élégance, à la proportion et à l'habileté de la composition,

Mérimée, son élève, est fort au-dessus de Stendhal.

Zola ne se trompe pas non plus quand il assure que les héros de Stendhal

raisonnent trop. Oui, parfois sans doute, il y a trop de raisonnement

dans ses livres.

Julien Sorel, au retour d'un duel où il a reçu une balle dans le bras,

raisonne fort tranquillement sur le commerce des gens de haut bord, sur

l'agrément ou l'ennui de leurs entretiens et sur d'autres sujets du même

genre. Il ne le fait pas à haute voix et pour se montrer maître de soi,

ce qui alors serait naturel, il le fait simplement pour son bonnet.

N'importe qui songerait à sa blessure pour si peu de mal qu'elle fît.

Zola, cependant, en reconnaissant ces taches, s'accorde avec Taine pour

déclarer que Stendhal est un profond psychologue. Ce que le chef du

Naturalisme français n'a pas avoué, c'est que la valeur des triomphes de

Stendhal consiste précisément dans la nature du terrain sur lequel il

les remporte.

Stendhal analyse et dissèque l'âme humaine, et quoique Zola n'en

convienne pas, qui réussit dans ce genre d'études, occupe un haut rang

dans les lettres. C'est comme le dissecteur qui travaille dans les

parties les plus délicates, les plus secrètes de l'organisme,

nécessaires pour la vie; ou comme le chirurgien qui opère sur des tissus

qu'il ne voit pas, pleins de veines, d'artères et de nerfs.

Copiste de la nature extérieure, à l'influence de laquelle il attribue

les déterminations de la volonté, Zola met systématiquement au second

plan cet ordre de vérités qui ne sont pas à leur de réalité, pas

incrustées, disons-le ainsi, dans les entrailles du réel, et qui ne

peuvent être par cela même découvertes que par des yeux perspicaces et

de très fins scalpels.

Ce n'est pas que Zola ne soit pas psychologue, mais il l'est à la

Condillac; il nie la spontanéité de l'âme: aussi la méthode antérioriste

de Stendhal ne le satisfait-elle pas pleinement. Or, Stendhal n'a

d'autres titres à la gloire qui dore déjà son tombeau que cette lucidité

de psychologue réaliste, qui nous présente une âme nue, en nous

captivant par le spectacle multiple et, varié de la vie spirituelle,

spectacle aussi intéressant ou plus intéressant, que Zola en dise ce

qu'il voudra, que celui des Halles dans le _Ventre de Paris_ ... et

comptez que ce grand _bodegon_ de Zola est admirable!

En résumé, Stendhal rachète ses défauts nombreux et indéniables par la

haute valeur philosophique de ses beautés, et ses œuvres sont comme

de riches joyaux de diamants montés et sertis sans nul goût.

Les hasards de la gloire littéraire sont étranges. Avec ce petit

patrimoine de deux romans, Stendhal réussit à voir son nom, comme

initiateur réaliste et naturaliste, uni aujourd'hui à celui de Balzac

qui fut un Titan, un Cyclope, un infatigable forgeron de livres. Et

notez que si Stendhal était indifférent à la célébrité, Balzac y

aspirait de toutes les forces de son âme. Il l'obtint surtout hors de

son pays, en Italie, en Suède, en Russie, mais pas si grande que des

rivaux comme Dumas et Sue ne pussent lutter avantageusement avec lui, et

lui disputer honneur et profit.

Tandis que Dumas pouvait gaspiller en folies des fortunes gagnées par sa

plume de romancier, Balzac luttait corps à corps avec la misère, sans

atteindre jamais un état de fortune moyen. Pour comble de douleur, la

critique l'attaquait avec acharnement.

La vie de Balzac est sans aventures romanesques. Son histoire se réduit

à travailler et à travailler toujours, pour satisfaire ses créanciers et

se créer une fortune indépendante. Il écrivit sans relâche, sans terme,

passant les nuits blanches, produisant parfois un roman en dix heures,

et tout cela en vain, sans réussir à se délivrer de ses obligations

urgentes et angoisseuses, sans pouvoir disposer d'un liard. Tous ceux

qui écrivent aujourd'hui sur Balzac disent avec raison que l'explication

et la clé de ses œuvres sont tout entières dans ce genre de vie.

Balzac se proposa d'écrire une étude complète et encyclopédique des

mœurs et de la société moderne, considérée sous tous ses aspects. Il

se déclara _docteur ès-sciences sociales_; il voulut créer _la Comédie

humaine_, résumé caractéristique de notre époque, comme le poème de

Dante fut le résumé du moyen-âge. Chacun de ses romans est un chant.

Dans une si vaste épopée, toutes les classes furent représentées et

toutes les transformations politiques trouvèrent en lui un peintre

fidèle. Balzac peignit en pied l'Empire, la Restauration, la Monarchie

de Juillet; il copia d'après nature, avec une incroyable fidélité, les

physionomies de la noblesse légitimiste. Héros de la chouannerie

vendéenne, gentillâtres vantards du Midi, hommes du juste-milieu

orléaniste, soldats de l'Empire, clergé, paysans, différents types de la

bohème littéraire et du journalisme, il les portraictura tous,

conformément à son plan gigantesque, avec la vigueur d'un athlète et

l'effort puissant d'un hercule.

Zola, qui sait parler éloquemment de Balzac, compare la _Comédie

humaine_ à un monument construit avec différents matériaux; ici du

marbre et de l'albâtre: là de la brique, du plâtre et du sable, le tout

mêlé et confondu par la main fébrile d'un maçon qui est parfois un

artiste remarquable. L'édifice combattu par les tempêtes est découronné

ici et là; les matériaux vils s'émiettent sur le sol, tandis que les

colonnades de granit et de jaspe se dressent encore droites et belles.

Il n'est pas de comparaison plus exacte.

Tout est dans le monument colossal érigé par Balzac. Même les colonnades

de marbre que Zola admire, quoiqu'elles soient d'un beau plan et d'une

qualité inestimable, sont élevées à la hâte, par des mains fébriles.

Comment en pourrait-il être autrement? Vu la manière de composer de

Balzac, c'est ce qui devait arriver. Quand il s'enfermait dans sa

chambre avec une rame de papier devant lui, il savait que sous quinze

jours, une semaine, ou peut-être moins, son éditeur lui réclamerait la

rame de manuscrit et que ses créanciers se présenteraient pour recevoir

le prix en le lui arrachant des mains. Considérez l'état moral de Balzac

quand il écrivait, et comparez-le, par exemple, à celui de son

successeur Flaubert.

Pour composer un roman en un volume, Flaubert consultait cinq cents

ouvrages, faisait six tomes d'extraits et mettait parfois huit années à

l'écrire. Balzac produisit en quinze jours _César Birotteau_, une de ses

meilleures œuvres, un portique de marbre.

On traduisait difficilement à l'imprimerie sa _copie_, inintelligible,

losangée de ratures, croisée, tachée, chaotique: Flaubert copiait dix à

douze fois une page pour la perfectionner. Balzac, certes, ne prit

jamais la peine de recopier. Il envoyait le brouillon à la composition,

corrigeait sur épreuves, changeait des paragraphes entiers. Il ne lui

était pas permis de s'arrêter à des détails.

Dès lors quoi d'étonnant à ce que ses créations soient inégales?

Négligeons ses œuvres de jeunesse qui semblent plutôt celles de la

sénilité et dans lesquelles il se montre si inférieur. Même dans la

_Comédie humaine_ on trouve des livres de valeur aussi différente

qu'_Eugénie Grandet_ et _Ferragus_, _la Cousine Bette_ et les

_Splendeurs et misères des Courtisanes_. La différence n'est pas

seulement évidente entre romans et romans, mais entre les diverses

parties d'un même livre. Parmi tant d'œuvres magistrales, il en est à

peine une parfaite que l'on puisse proposer comme un modèle digne d'être

imité, et cependant, dans presque toutes, il y a des beautés

extraordinaires.

Ainsi, de même qu'il n'était pas possible, avec son mode spécial de

créer, que Balzac ne consacrât à purifier et à diriger son abondante

veine, à viser à la perfection, il n'était pas possible non plus qu'il

procédât comme les réalistes contemporains qui prennent, tous et chacun

des éléments de leurs œuvres, dans l'observation de la réalité: la

vie entière n'eût point suffi à cela, Philarète Chasles a fort bien dit

de Balzac que plus qu'observateur il était voyant; il travaillait au vol

en se servant de la vérité devinée et déduite, en la combinant dans ses

écrits à la plus grande close possible, mais en ne l'employant pas pure.

Si l'inspiration amenait par la main la vérité, tant mieux! Dans le cas

opposé, il ne s'agissait pas de suspendre le travail commencé, ni, pour

une vérification de renseignements, de renoncer au secours de

l'imagination.

Chez Balzac, l'inspiration du réel est au-dessus de l'observation. Son

esprit concentrait dans un foyer les rayons de lumière épars, sans

prendre la peine de les compter ni de s'enquérir de leur provenance.

L'intuition joue dans ses œuvres un rôle fort important. Où Balzac

a-t-il appris les sciences sociales? Où a-t-il gagné son bonnet de

docteur? Quand apprit-il la philologie, la médecine, la chimie, la

jurisprudence, l'histoire, le blason, la théologie, toutes choses qu'il

sait comme doit les savoir un artiste, sans érudition ni ignorance? On

l'ignore.

Si parfois l'imagination l'entraîne, s'il trace d'invraisemblables

portraits, par contre, quand il trouve la voie de la réalité,--ce qui

arrive presque toujours,--il la suit et ne s'arrête point avant d'avoir

dévidé tout l'écheveau. Le plus grand nombre de ses caractères sont des

prodiges de vérité.

Ce qui reste gravé dans la mémoire, après une lecture de Balzac, ce

n'est pas le sujet de tel roman, ni le dramatique dénouement de cet

autre, c'est,--don beaucoup plus précieux,--la figure, la démarche, la

voix et la manière d'agir d'un personnage que nous voyons et que nous

nous rappelons comme si c'était une personne vivante, comme si nous la

connaissions et la fréquentions.

Les juges de Balzac censurent ordinairement son style.

Sainte-Beuve le qualifie «d'énervé, rosé et veiné de toutes les teintes,

tout asiatique, plus brisé et plus amolli par places que le corps d'un

moine antique.» S'il est vrai que la sobriété et l'harmonie lui font

défaut,--Balzac ne les eut point,--par contre, le style de l'auteur

d'_Eugénie Grandet_ possède ce qui ne s'apprend ni ne s'imite: la vie.

Ses phrases respirent.

Leur couleur brillante et fastueuse les rend semblables à un riche émail

oriental. Comme défaut, il a tous ceux qui manquent à Beyle: lyrisme,

enflure, remplissage; mais quelles beautés! Quelles toiles de Titien et

de Van Dick! Quels intérieurs! Quels portraits de femmes! Quelles

draperies et quelles chairs succulemment empâtées! Walter Scott, que

Balzac admirait et respectait si fort, a été plus diffus, sans être

aussi heureux.

VII

SOMMAIRE

_Flaubert_.--_La Genèse de_ Madame Bovary.--_Le roman_.

--_Le style de Flaubert_.--_L'amour de la phrase

bien faite_.--Salammbô.--La Tentation.--_L'_Education

sentimentale.--Bouvard et Pécuchet.--_Pessimisme et

impassibilité_.

Entre Balzac et Flaubert, il y a la distance d'un géant à un homme.

L'auteur de la _Comédie humaine_ rendit épique la réalité; l'auteur de

_Madame Bovary_ nous la présente sous une face comico-dramatique il est

des écrivains qui voient le monde reflété comme dans un miroir convexe,

et, en conséquence, défiguré. Balzac le regarda avec un microscope qui,

sans altérer la forme, augmentait les proportions; Flaubert le vit sans

illusions d'optique, et je ne dis pas qu'il le contempla d'un œil

serein, parce que la phrase me semble s'accorder mal avec le pessimisme

que prêchent ses œuvres d'une manière indirecte, mais efficace.

Le Naturalisme · 第 3 / 10 段