Enfin, _le Grand Tacaño_, c'est comme une peinture de la meilleure

époque de l'école espagnole. Ce fut sans doute Velazquez qui détacha de

la toile la figure de parchemin, le taciturne visage du _Domine_ Cabra;

seul Velazquez pouvait donner un semblable clair-obscur à la vieille

soutane, au visage jauni, au pauvre ameublement de l'avare. Quelle

lumière! quelles ombres! quels violents contrastes! quel pinceau

courageux, franc, naturel et comique à la fois!

_Daphnis et Chloé_, _Amadis_ n'ont que la vie de l'art, _le Grand

Tacaño_ vit dans l'art et dans la réalité.

[1] Il existe une traduction de Germond de Lavigne (collection

Jannet-Picard).

[2] Traduction Pelletier (Plon).

[3] Traduction Germond de Lavigne (collection Jannet-Picard).

[4] Nouvelles exemplaires, trad. Viardot (Hachette).

IV

SOMMAIRE

_Rabelais.--Les conteurs gaulois.--La crise de préciosité.

--Mlle de Scudéry.--Scarron.--Le_ Gil Blas.--Manon

Lescaut.--_Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre.--Les

romanciers de Encyclopédie.--Voltaire et Diderot_.

La passion du roman a éclaté chez nous bien plus tôt que chez les

Français. Nous étions déjà las de produire des histoires chevaleresques,

le genre picaresque et pastoral florissait sur notre Parnasse, qu'eux ne

possédaient pas un pauvre livre de littérature légère en prose, si l'on

fait exception de quelques nouvelles.

Cependant, quand, dans leurs traités de littérature, nos voisins

arrivent au XVIe siècle, ils n'oublient jamais de dire qu'ils eurent

alors aussi leur Cervantès.

Voyons quel il fut.

Possédé de l'ivresse des lettres antiques qui caractérisait la

Renaissance, certain moine franciscain, fils d'un aubergiste de Tours,

s'adonna à l'étude du grec, et négligea complètement les devoirs de sa

règle. Jour et nuit, il était enfermé dans sa cellule avec un compagnon,

et au lieu de matines, tous deux récitaient des morceaux de Lucien ou

d'Aristophane.

Surpris par le père supérieur, il leur fut imposé une pénitence, et l'on

conte,--bien que les historiens ne le donnent pas comme chose

certaine,--que, dès cette heure, le moine humaniste révolutionna le

couvent par mille farces diaboliques, ni honorables, ni propres,

jusqu'à ce qu'enfin il réussît à s'échapper, à abandonner le cloître et

à s'en aller par le monde vivre à sa guise.

Il fut successivement moine bénédictin, médecin, astronome,

bibliothécaire, secrétaire d'ambassade, romancier et enfin curé de

paroisse.

Il étudia et pratiqua toutes les sciences et toutes les langues. Pour la

première fois en France, il disséqua un cadavre humain. Il satirisa les

religieux, la magistrature, l'université, les protestants, les rois, les

pontifes, Rome; et tout cela sans souffrir de bien cruelles

persécutions. Il mourut en paix, grâce à la protection du pape Clément

VII, tandis que Calvin l'eût fait griller de bon gré, et que le poëte

Ronsard écrivait son épitaphe, en priant le passant de verser sur la

tombe du moine en rupture de cloître des cervelas, des jambons et du vin

qui lui seraient beaucoup plus agréables que de frais bouquets de lys.

Eh bien! cet homme singulier, ayant publié des livres scientifiques et

ayant vu que personne ne les achetait, eut l'idée d'inculquer au public

les mêmes connaissances, mais d'une manière telle qu'elles le

divertissent et qu'il les absorbât sans s'en apercevoir. Pour cela, il

composa une satire démesurée, extravagante et bouffonne, un intermède

colossal dont il vendit plus d'exemplaires en deux mois qu'il ne se

vendait de Bibles en neuf ans. Et cette estimation n'est pas à

dédaigner, parce qu'en ces temps de protestantisme militant on lisait

fort la Bible.

L'auteur compare l'épopée burlesque de Gargantua et de Pantagruel à un

os qu'il faut ronger pour mettre à nu la moelle substantielle: l'os, il

est vrai, a une moelle savoureuse, mais aussi de la graisse, du sang et

des peaux qu'il faut laisser de côté. C'est un des livres les plus

étranges et les plus hétérogènes que l'on connaisse: ici une maxime

profonde, là une grossièreté indécente; après l'exposition d'un

admirable système d'éducation une aventure extravagante.

Pour comprendre l'esprit de l'affabulation, il suffit de dire que chaque

fois que tète le héros, le gigantesque Pantagruel, il absorbe le lait de

quatre mille six cents vaches.

Mettre en parallèle Rabelais avec Cervantès, c'est comparer Lucien de

Samosate à Homère. Sans doute Rabelais est un savant, et Cervantès n'en

est pas un, il me faut le dire au risque d'être excommunié par quelque

Cervantiste. Mais l'érudition ne sauva pas entièrement Rabelais, comme

son siècle, de la barbarie. Rabelais légua à sa patrie une œuvre

difforme, et Cervantès une création achevée et sublime dans son genre.

Nous pouvons louer la langue de Cervantès, les Français ne proposeront

jamais pour modèle celle de Rabelais, malgré sa richesse, sa variété et

son caractère pittoresque.

Rabelais ne forma pas une école de romanciers, comme l'auteur de _Don

Quichotte_. Gargantua, ni Pantagruel ne sont à la rigueur des romans.

Dans la suite, une femme, la reine Marguerite de Navarre, eut bien plus

d'imitateurs. Dans ce siècle où il n'y avait de pudibonds que les

protestants, la savante princesse, voyageant en litière et mouillant sa

plume dans l'encrier que sa camériste tenait sur ses genoux, brouillonna

_l'Heptaméron_, série de contes joyeux dans le style de ceux de Micer

Roccaccio.

Dans ce genre du conte court ou nouvelle, la France fut très féconde.

Déjà, depuis le XVme siècle, on en connaissait une grande collection,

les _Cent nouvelles nouvelles_. On contait d'abord de telles histoires

de vive voix, et si elles avaient plu, on les imprimait ensuite.

Supérieures aux contes populaires, elles étaient inférieures aux romans

proprement dits.

Nous autres, nous manquons de _nouvelles_; la _nouvelle exemplaire_,

quoique courte, a plus d'importance que la _nouvelle_ française.

Les extrêmes se touchent: la France qui excella dans de pareils contes

légers, produisit aussi les romans monumentaux en plusieurs volumes qui

abondèrent au XVIIme siècle. Il était de mode, alors, d'imiter

l'Espagne. Notre prépondérance politique avait imposé à l'Europe les

costumes, les mœurs et la littérature de la Castille. Ce fut, dit-on,

Antonio Perez, le fameux favori de Philippe II, qui importa à la cour de

France où il s'était réfugié, notre cultisme, en même temps que le

chevalier Marini, ce fléau des lettres italiennes, grand corrupteur du

goût dans son pays, passait les Alpes pour infecter Paris.

Le salon de l'hôtel de Rambouillet se forma, où l'on causait avec un

esprit apprêté, en quintessenciant le style, en raffinant à l'envi, et

où pleuvaient des madrigaux, des acrostiches et toutes espèces de vers

galants.

A l'exemple de cet hôtel fameux dans les annales de la littérature

française, d'autres salons s'ouvrirent, présidés par les

Précieuses,--qui n'étaient alors pas encore ridicules. Là aussi, le

langage et les sentiments s'alambiquaient.

Produits et miroirs aussi de ces assemblées _sui generis_ furent les

romans interminables de La Calprenède, de Gomberville et de Mlle de

Scudéry. Les héros de ces romans, tout en portant des noms grecs, turcs

et romains, parlaient et sentaient comme des Français contemporains des

Précieuses. Brutus écrivait des poulets parfumés à Lucrèce, et Horatius

Coclès, épris de Clélie, contait à l'écho ses peines amoureuses. Dans

_Clélie_, Mlle de Scudéry dressa la fameuse carte du Tendre, au travers

duquel serpente le fleuve de l'_Affection_, où s'étend le lac de

l'_Indifférence_: là sont situées les provinces de l'_Abandon_ et de la

_Perfidie_.

Si l'on considère que de pareils romans formaient huit à dix volumes de

huit cents pages, mieux valait se plonger dans les livres de chevalerie,

même au risque de se dessécher la cervelle comme l'ingénieux hidalgo.

Il est vrai que toutes les fictions romanesques du XVIIe siècle ne

paraissent pas aujourd'hui aussi soporifiques. L'on supporte mieux les

romans de Mme de Lafayette. _L'Astrée_ de d'Urfé est une jolie

pastorale. _Le Roman comique_ de Scarron, imité de l'espagnol, a du

coloris et des épisodes animés.

Nous, nous abandonnions la riche veine ouverte par Cervantès, tandis que

les Français l'exploitaient fort à leur goût et en tiraient de l'or pur.

Le Sage, peut-être le premier romancier français au XVIIIe siècle, se

fit un manteau du roi en cousant des morceaux de la cape d'Espinel, de

Guevara et de Mateo Aleman. Nous voulûmes bien disputer à la France le

_Gil Blas_ sur le visage et dans la tournure de qui nous lisions son

origine castillane; mais à qui la faute si nous sommes si négligents et

si prodigues? Nous alléguons vainement que le _Gil Blas_ dût naître de

ce côté des Pyrénées: les Français nous répondent que ce qu'il y a

d'espagnol dans le _Gil Blas_, c'est l'extérieur, l'habit. Le caractère

du héros, versatile et médiocre, est essentiellement Gaulois, et en

cela, vive Dieu, ils ont raison! Nos héros sont plus héros, nos picaros

plus picaros que Gil Blas.

L'abbé Prévost, infatigable romancier, qui composa plus de deux cents

volumes, oubliés aujourd'hui, réussit par hasard à en écrire un à qui il

doit de figurer à côté de Le Sage. _Manon Lescaut_ n'est que l'histoire

succincte de deux coquins, un homme et une femme. Le héros, le

chevalier des Grieux, un tricheur de haute volée; l'héroïne, Manon, une

courtisane de bas étage. L'originalité et l'attrait du livre sont

qu'avec de tels antécédents, Manon et des Grieux captivent, intéressent

jusqu'à arracher des larmes. Ce n'est point qu'il s'accomplisse chez les

deux personnages quelqu'une de ces merveilleuses conversions ou

_rédemptions par l'amour_, qu'inventent les écrivains contemporains;

depuis Dumas, dans la _Dame aux Camélias_, jusqu'à Farina dans _Capelli

Biondi_[1]. Nullement. La courtisane meurt impénitente. A quoi donc

l'histoire de Manon doit-elle son attrait singulier? L'auteur nous le

révèle: «Ce n'est partout que peintures et sentiments, mais des

peintures vraies et des sentiments naturels.... Je ne dis rien du style

de cet ouvrage: c'est la nature même qui écrit.»

L'impression que cause le petit volume de Prévost est celle que produit

un évènement arrivé, une analyse d'une passion faite par le patient. Un

homme entre dans une église, s'agenouille aux pieds d'un confesseur et

lui raconte sa vie sans omettre une circonstance, sans voiler ses

bassesses ni ses fautes, sans cacher ses sentiments ni atténuer ses

mauvaises actions. Cet homme est un grand pécheur, mais il a beaucoup

aimé, il a été entraîné à pécher par des passions violentes, et le

confesseur qui l'écoute sent couler une larme sur ses joues. C'est ce

qui arrive à qui écoute en confession le chevalier des Grieux.

Que Rousseau est loin de posséder le naturel de l'abbé Prévost! Rousseau

est idéaliste et moraliste. Prêcher, enseigner, réformer l'univers, tel

est son but. Ses romans sont pleins de théories, de réflexions et de

déclamations: vertu, sensibilité, amitié et tendresse y sont comme chez

elles.

L_'Emile_ surtout peut passer pour le type du roman à thèse: l'art,

l'intérêt de la fiction, la peinture des passions, tout y est

secondaire: il s'agit de démontrer tout ce que l'auteur s'est proposé

que le livre démontrât. Pénétré de l'excellence et des avantages de

l'état sauvage et primitif, Rousseau défendit sa thèse jusqu'à donner

envie de marcher à quatre pattes, disait spirituellement Voltaire, et il

demanda que l'égalité fût appliquée d'une manière si illimitée que le

fils du roi épousât la fille du bourreau.

Malheureuse idée qui fit bien des ravages dans le roman avec le temps.

Je le note au passage et je poursuis.

A dire vrai, la morale de Rousseau était étrange. Tout en adorant la

vertu, son héros, Saint-Preux séduisait une jeune fille dont les parents

lui confiaient l'éducation. Cependant, tout ce que l'on peut dire de la

popularité et du succès des romans de Rousseau, serait insuffisant.

Rousseau exerça sur son époque l'influence décisive qu'obtiennent les

écrivains, s'ils réussissent à s'ériger en moralistes. Les femmes

l'idolâtrèrent; les mères allaitèrent leurs enfants pour lui obéir; les

Julies et les Emiles pullulèrent. Certaines contrées du Nord voulurent

le prendre pour législateur; la Convention mit en pratique ses théories;

et le torrent de la Révolution courut dans le lit de ses idées. Nous ne

recherchons pas ici si tout cela fut de la vraie gloire: il est évident

que ce ne fut pas de la gloire littéraire. Comme romancier, l'abbé

Prévost vaut davantage.

Le mérite littéraire qu'on ne peut dénier à Rousseau, c'est celui

d'introduire des méthodes nouvelles dans la langue française, desséchée

par la plume corrosive et incisive de Voltaire. Rousseau sut voir le

paysage et la nature et les décrire en pages éloquentes et belles. _Paul

et Virginie_ sont la seconde partie de l'_Heloïse_.

Bernardin de Saint-Pierre fit en même temps une application des procédés

artistiques et des théories anti-sociales de son modèle Rousseau, quand

il choisit pour théâtre de son poème un pays vierge, un monde à demi

sauvage et désert, et pour héros, deux êtres jeunes et candides, point

contagionnés par la civilisation et qui meurent à son contact, comme la

sensitive des tropiques languit quand la main de l'homme la touche.

Voltaire contait mieux que Rousseau. Ses _Contes_ en prose sont la

variété même. Il n'est pas possible d'y indiquer la plus légère erreur

grammaticale. On y trouve le respect le plus profond, la plus complète

intuition de ce qu'on appelle le génie d'un idiome. Mais aussi, on y

remarque cette pauvreté d'imagination, cette absence d'émotion, cette

lumière sans chaleur et ce cœur sec et contracté, froncé, comme une

noix rance, qui est l'éternelle infériorité de l'auteur de _Candide_.

Voltaire _conte_: il ne lui est pas possible d'écrire un roman. Il faut

au romancier plus de sympathie pour l'humanité et une âme moins étroite.

Diderot réunit de meilleures qualités de romancier. Voltaire sait de la

littérature, mais Diderot est artiste, un artiste qui peint avec la

plume. Il commence la série des écrivains coloristes de la France. Avant

personne, il emploie des phrases qui copient et reproduisent la

sensation, et c'est pour cela que des stylistes contemporains consommés

le reconnaissent comme leur maître et lui donnent ce nom.

Ses théories esthétiques, nouvelles et audacieuses alors, contenaient

déjà le réalisme. Dans ses romans la réalité palpite. C'est grand

dommage qu'obéissant au goût de son époque, il les ait semés de passages

licencieux absolument inutiles.

On ne peut comparer ses facultés à celles d'aucun écrivain de son temps.

Lisez, si vous en doutez, _le Neveu de Rameau_, trésor d'originalité:

lisez même _la Religieuse_, en ne voulant pas voir les taches d'impudeur

qui l'enlaidissent et le pamphlet contre les vœux perpétuels que le

terrible _libertin_ ne sut point omettre. Vous aurez sous les yeux un

livre très intéressant, d'un intérêt délicat, sans aventures ni

incidents extraordinaires, sans galants ni amourettes de grilles,

attrayant par le seul combat intérieur d'une âme et la vigoureuse étude

d'un caractère.

Diderot écrivit _la Religieuse_ en feignant que ce fussent les mémoires

d'une jeune fille, obligée par sa famille à devenir religieuse sans

vocation, et qui, après mille luttes, s'échappe du cloître. Il adressa

son manuscrit au marquis de Croismare, grand philanthrope, comme si

l'infortunée implorait son secours. Le marquis, trompé par l'admirable

naturel du récit, s'empressa d'envoyer de l'argent et d'offrir sa

protection à l'héroïne imaginaire de Diderot.

Avec ces romanciers de l'Encyclopédie, nous sommes arrivés à un moment

critique. La Révolution commence et tant que dure sa terrible secousse,

personne n'écrit de romans, mais tout le monde se trouve exposé à en

voir de fort dramatiques.

[1] Ce roman de Farina a été traduit par Amélie Van Soust de

Borkenfeldt. (Bibliothèque Gilon).

V

SOMMAIRE

_Le roman-Empire: Pigault-Lebrun.--Mme de Staël.

--Châteaubriand.--Lamartine et Victor Hugo.--Dumas

père.--Eugène Suë.--George Sand._

La Terreur passa. Les Lettres, qui étaient montées sur l'échafaud avec

André Chénier, revinrent à elles, blêmes encore d'effroi.

Pigault-Lebrun fut le Boccace de cette époque hasardeuse, un Boccace

aussi inférieur au Boccace italien, que l'étoupe à la batiste.

Fiévée, narrateur agréable, amusa le public avec des historiettes, et

Ducray-Duminil conta à la jeunesse des évènements pathétiques, des

romans où la vertu persécutée triomphait toujours en dernier ressort. De

la plume de Mme de Genlis jaillit un jet continu, égal et monotone, de

récits d'une tendance pédagogico-morale. Illuminée et prophétesse. Mme

de Krüdener visa plus haut en écrivant _Valérie_.

Cependant, la figure principale qui domine ces figures secondaires,

parmi lesquelles il en est tant de féminines, est une autre femme d'une

culture prodigieuse et d'une intelligence élevée, philosophe, historien,

talent viril, s'il en fut,--la baronne de Staël.

Avant d'écrire des romans, la fille de Necker s'était essayée à des

œuvres sérieuses et profondes. Sa _Corinne_ et sa _Delphine_ furent

pour elle comme un délassement de graves travaux, ou pour mieux dire,

comme des expansions lyriques, des valvules qu'elle ouvrit pour

épancher son cœur, dont les passions ardentes ne démentaient point

son sexe. Elle fut elle-même l'héroïne de ses romans, et fonda ainsi, en

rompant avec la tradition de l'impersonnalité des narrateurs et des

conteurs, la nouvelle idéaliste introspective.

_Delphine_ et _Corinne_ obtinrent tant de succès et eurent tant de

lecteurs, que l'on croit même que Napoléon ne dédaigna pas de critiquer

dans son style césarien, et par un article anonyme inséré dans le

_Moniteur_, les productions romanesques de sa terrible adversaire.

En même temps qu'elle traçait au roman la voie qu'il a depuis tant de

fois parcourue, Mme de Staël découvrit une mine exploitée bientôt par le

romantisme, en faisant connaître dans son magnifique livre _De

l'Allemagne_, les richesses de la littérature germanique, romantique

déjà, et qui, depuis, vint agir sur celle des pays latins.

Il est à remarquer que les Encyclopédistes, et Voltaire plus que

personne, tandis qu'ils préparaient la révolution sociale en attaquant à

outrance l'ancien régime et en le minant de toutes parts, s'étaient

montrés en littérature conservateurs et pacifiques jusqu'à l'abus, et

avaient respecté superstitieusement les règles classiques. Comme si le

Classicisme, à sa dernière heure, eût voulu se parer d'une jeunesse

nouvelle et d'une forme enchanteresse, il s'incarna dans André Chénier,

le poète le plus grec et le plus classique qu'ait jamais eu la France,

en même temps que le premier lyrique du XVIIIe siècle. De sorte que,

même quand Diderot réclama la vérité sur la scène et dans le roman, et

quand Rousseau fit fleurir dans sa prose le lyrisme romantique, les

lettres demeurèrent stationnaires. Elles furent classiques durant la

Révolution et les premières années de l'Empire, jusqu'à ce que vinssent

Mme de Staël et Châteaubriand.

Jeune fille, Mme de Staël lisait assidûment Rousseau; le jeune émigré

breton qui lui dispute la souveraineté de cette période était aussi

disciple du Genevois, et disciple plus fidèle, parce que, tandis que Mme

de Staël se montra assez indifférente à la nature, muse de l'auteur des

_Confessions_, Châteaubriand se précipitait en Amérique par désir de

connaître et de chanter un paysage vierge, de décrire avec plus de

poésie que son maître les magnificences des bois, des rivières et des

montagnes. De ce but même, que le poète s'était choisi plus que le

romancier, il résulta que les romans de Châteaubriand furent plutôt des

poèmes qu'autre chose.

Châteaubriand, au moins, s'étudiait lui-même et étudiait la société dans

laquelle il vécut. Non pas que _René_ laissât de s'idéaliser en montant

sur le piédestal de son orgueil maladif, en se perdant dans une

mélancolie nuageuse et en s'isolant ainsi du reste des humains.

Ses contemporains firent de Châteaubriand un demi-dieu. La génération

présente le dédaigne avec excès en oubliant ses mérites d'artiste.

_René_ n'est pas inférieur à _Werther_ de Gœthe, comme analyse d'une

noble maladie, la souffrance vague et sans borne des âmes de notre

siècle. On ne peut imputer le discrédit chaque jour plus grand de

Châteaubriand qu'à nos exigences toujours croissantes de réalité

artistique.

En effet, tous ceux qui voulurent chercher la beauté hors des voies de

la vérité, partagent le sort de l'illustre auteur des _Martyrs_.

L'indifférence générale met de côté leurs œuvres, sinon leurs noms.

Que servit à Lamartine son onction, sa douceur, son instinct de

compositeur mélodiste, son imagination de poète, tant de qualités

éminentes? Quelqu'un lit-il aujourd'hui ses romans? D'aucuns

s'enthousiasment-ils de _Raphaël_ le platonique et le panthéiste,

d'aucuns pleurent-ils les chagrins et l'abandon de _Graziella_?

Quelqu'un peut-il supporter _Geneviève_?

Si les romans de Victor Hugo n'ont pas autant perdu que ceux de

Châteaubriand et de Lamartine, cela vient peut-être de ce qu'ils sont

plus objectifs: des problèmes sociaux qu'ils posent et qu'ils résolvent,

quoique d'une manière apocalyptique: du vif intérêt romanesque qu'ils

savent éveiller, et d'un certain réalisme ... que le grand poète nous

pardonne! à gros coup de pinceau, qui, en dépit de l'esthétique

idéaliste de l'auteur, se fait jour ici ou là. Et je dis _à gros coups

de pinceau_, parce que personne n'ignore que, pour Victor Hugo, les

touches d'effet sont plus faciles que les coups de pinceau discrets et

suaves; aussi son réalisme est-il d'un effet puissant, mais pas si

habile qu'on n'en voie la filandre.

En somme, Victor Hugo prend de la vérité tout ce qui peut frapper

l'imagination et l'asservir: par exemple, le souffle par le nez avec

lequel le galérien Jean Valjean éteint la lumière chez Monseigneur

Bienvenu. Ce qui tend uniquement à produire une impression de réalité,

Victor Hugo ne sait ou ne veut pas l'observer. En juste châtiment de ce

défaut, ses romans tendent à devenir sinon aussi fanés que ceux de

Châteaubriand et de Lamartine, du moins un peu anémiques. Pour qu'ils

produisent de l'illusion, il faut maintenant les regarder avec la

lumière artificielle.

Du reste, ni Châteaubriand, ni Victor Hugo, ni Lamartine ne firent du

roman un article de consommation générale, fabriqué au goût du

consommateur. Cette entreprise industrielle était réservée à Dumas,

mulâtre que rien n'arrêtait ni n'effrayait, avocat des feuilletons, à

l'intercession duquel se recommandent encore tant d'écrivains

corrupteurs.

Etrange figure littéraire que celle de l'auteur de _Monte-Cristo_! Il a

fourni de la besogne à qui se proposerait de lire toutes ses œuvres.

Si l'immortalité d'un auteur se mesurait à la quantité de volumes qu'il

a livrés à l'impression, Alexandre Dumas père serait le premier

écrivain de notre époque. S'il est bien démontré que Dumas fut à la fois

un romancier, et la raison sociale d'une fabrique de romans conformes

aux derniers progrès, où beaucoup, comme le blanc et le carmin de la

doña Elvira du sonnet, n'étaient à lui que parce qu'il les achetait;

s'il est certain que l'on a prouvé irréfutablement l'impossibilité

physique d'écrire autant qu'il publiait; si quand il eut un procès avec

les directeurs de la _Presse_ et du _Constitutionnel_, ceux-ci

établirent que, sans préjudice de ses autres travaux, il s'était engagé

à leur donner chaque année un plus grand nombre de pages que n'en peut

écrire le copiste le plus diligent; s'il est prouvé que non-seulement il

contractait et tenait tous ses engagements, mais qu'il voyageait, vivait

dans le monde, fréquentait les coulisses des théâtres et les rédactions

de journaux, qu'il s'occupait de politique et de galanterie, il est

encore admirable qu'il ait pu écrire la quantité prodigieuse de livres

qui lui appartiennent sans contestation possible, lire et retoucher les

livres d'autrui, qui devaient voir le jour poinçonnés de son nom.

Le Naturalisme · 第 2 / 10 段