LE NATURALISME
PAR
EMILIA PARDO BAZAN
PARIS
NOUVELLE LIBRAIRIE PARISIENNE
E. GIRAUD ET CIE. ÉDITEURS
18, RUE DROUOT, 18
1886
PRÉFACE
_Le livre de Madame Emilia Pardo Bazan, que je présente au public
français, sous un titre différent de celui qu'il porte dans l'édition
espagnole, m'avait paru à première lecture digne de la traduction. J'ai,
depuis, été encouragé par quelques personnes, d'opinions littéraires
très diverses, à en publier une version._
_Les unes me faisaient observer combien il est intéressant de connaître,
sur un mouvement tout français par ses origines, les appréciations des
étrangers; d'autres pensaient trouver dans ce livre une lumière qui
éclairerait d'un jour nouveau leurs théories les plus chères. Je me suis
rendu à ces raisons, me réduisant encore une fois au rôle sacrifié de
traducteur._
_Madame Emilia Pardo Bazan est un des écrivains les plus goûtés de la
Péninsule. En quelques années, elle a touché à tous les sujets: roman,
critique, histoire, histoire littéraire, hagiologie, critique
scientifique. Ses qualités dominantes sont à coup sûr, avec une
précieuse netteté d'intelligence, une langue facile et brillante, un
style coloré et nerveux._
_Les théories littéraires, qu'elle a travaillé à répandre en Espagne,
sont pour la plupart empruntées à la France. Il est cependant juste de
reconnaître que, s'il y avait un grand mérite, en 1883, à leur faire
passer les Pyrénées, ce mérite était double, s'il appartenait à une
femme. En outre, quelques-unes des idées de_ La Cuestion palpitante
_sont bien la propriété personnelle de l'écrivain espagnol._
_Madame Emilia Pardo Bazan est, en effet, le chef d'une école: son
Naturalisme catholique ne peut avoir les mêmes bases que le Naturalisme
de M. Emile Zola, de là pour notre confrère transpyrénéen un très grand
souci de questions qui, en France, n'ont jusqu'à ce jour été traitées
par personne et qui inquiètent cependant certains critiques, et en
particulier un groupe nombreux d'écrivains de la presse catholique. Dans
ce milieu que j'ai traversé, où j'ai des amis et tout naturellement des
adversaires, le Naturalisme scientifique de l'école de Médan ne saurait
être accepté tel quel. Ceux que le goût des lettres attirait vers la
brillante phalange des romanciers véristes auront quelque plaisir à
retrouver leurs éloges et leurs réserves sous la plume de leur
coreligionnaire espagnole. Je vais donc résumer pour eux surtout les
trois chapitres que j'ai cru devoir retrancher dans ma traduction parce
qu'ils contenaient une philosophie d'une forme un peu aride et
scholastique et n'intéressaient qu'une fraction aussi respectable que
restreinte du public lettré._
_Fort peu de gens, en effet, se préoccupent des bases philosophiques sur
lesquelles reposent les dogmes d'une école littéraire. Ils préfèrent les
œuvres que ils ont produites. C'est à ceux-là que Madame Pardo Bazan
s'adresse après qu'elle a franchi les aspérités du début de son
exposition._
_Naturalisme, Réalisme, dit-elle, on jongle souvent avec ces mots, mais
le public ébloui par ces brillants exercices de prestidigitation n'en
est pas plus éclairé! On lui a corné aux oreilles que le Naturalisme est
licencieux, grossier, immoral: il n'en est pas plus instruit du vrai
caractère de cette manifestation littéraire._
_Le fond du Naturalisme, continue-t-elle, c'est le déterminisme,
résurrection, sous la forme scientifique chère au XIXe siècle, du vieux
Fatalisme païen jusque-là battu en brèche par les doctrines chrétiennes
et principalement par la doctrine augustinienne du libre arbitre._
Saint Augustin, écrit-elle, réussit à effectuer la conciliation du libre
arbitre et de la grâce avec cette profondeur et cette habileté qui
étaient le propre de son intelligence d'aigle. Un dogme catholique, le
péché originel, illuminait le problème d'une claire lumière. La chute
d'une nature originairement pure et libre peut seule donner la clé de ce
mélange de nobles aspirations et d'instincts bas, de besoins
intellectuels et d'appétits sensuels, de ce combat que tous les
moralistes, tous les psychologues, tous les artistes se sont plu à
surprendre, à analyser et à peindre.
«L'explication de Saint Augustin a l'avantage inappréciable d'être
d'accord avec ce que nous enseignent l'expérience et le sens intime.
Nous savons tous que quand nous nous décidons à un acte eu pleine
jouissance de nos facultés, nous assumons une responsabilité. Il y a
plus: même sous l'influence de passions puissantes: colère, jalousie,
amour, la volonté peut venir à notre secours. Qui ne l'a appelée bien
des fois en se faisant violence et qui, s'il mérite le nom d'homme, ne
l'a vue obéir à l'appel? Mais aussi, nul ne l'ignore, il n'en est pas
toujours ainsi. Parfois, comme le dit saint Augustin, _par la résistance
habituelle de la chair ... l'homme voit ce qu'il doit faire et le désire
sans pouvoir l'accomplir_. Si en principe on admet la liberté, il faut
la supposer relative et sans cesse combattue, limitée par tous les
obstacles qu'elle rencontre dans la vie. Jamais la théologie catholique,
dans sa sagesse, n'a nié ces obstacles ni méconnu la mutuelle influence
du corps et de l'âme, jamais elle n'a considéré l'homme comme un esprit,
comme un pur esprit, étranger et supérieur à sa chair mortelle.»
_Cette théorie, Madame Pardo Bazan l'accepte dans son intégralité et en
fait la base de son système propre._
_Nombre d'écrivains, en Espagne, adhérèrent à ses doctrines; nombre aussi
les ont combattues._
_Je citerai parmi les adhérents, d'une part M. Leopoldo Alas, de l'autre
M. Barcia Caballero, auteur d'une réponse qui est une adhésion, la_
Cuestion palpitante, _cartas a doña Emilia Pardo Bazan; parmi les
adversaires, MM. Polo y Peyrolon, romancier de l'école de Trueba, Diaz
Carmona, universitaire distingué, Luis Alfonso, rédacteur de la_ Epoca
_qui a fait dans son journal une brillante campagne contre le
Naturalisme._
_Ceci pour les critiques._
_Certains romanciers ont également fait leur adhésion pratique: ce sont
MM. le marquis de Figueroa, Martinez Barrionuevo, Fernandez Juncos, etc.
Néanmoins, Madame Emilia Pardo Bazan demeure incontestablement le chef
de l'école naturaliste catholique. Ses nombreux romans, ses excellentes
nouvelles lui assurent ce rang tant qu'il ne se sera pas levé un rival
digne d'elle._
Albert SAVINE.
I
SOMMAIRE
_L'Emeute romantique.--L'_Othello _de de Vigny.--Le
scandale du mouchoir.--La noblesse du style.--Réalisme
et Romantisme.--Classiques et Romantiques.--La crise
romantique en Europe.--La phalange romantique en France
et en Espagne.--Les mœurs romantiques.--Le costume.
--Le Réalisme naît du Romantisme._
En 1829, un écrivain délicat dont l'unique désir était de se renfermer
dans une _tour d'ivoire_, pour éviter le contact de la foule,--le comte
Alfred de Vigny, donna à la Comédie-Française une traduction, ou plutôt
un arrangement de l'_Othello_ de Shakespeare.
On connaissait alors, en France, ce drame, et les meilleurs du grand
dramaturge anglais, par les adaptations de Ducis.
En 1795, Ducis avait remanié _Othello_ d'après le goût du temps,--avec
deux dénoûments différents, celui de Shakespeare et un autre _à l'usage
des âmes sensibles_. Le comte de Vigny ne crut point que de telles
précautions fussent nécessaires; mais en bien des passages, il atténua
la crudité de Shakespeare.
Le public se montra donc résigné durant les premiers actes; et même de
temps en temps il applaudit. Mais, arrivé à la scène où le More, fou de
jalousie, demande à Desdémone le mouchoir brodé qu'il lui a donné en
gage d'amour, le mot _mouchoir_, traduction littérale de l'anglais
_Handkerchief_, amena dans la salle une explosion de rires, de sifflets,
de trépignements et de rugissements. Les spectateurs attendaient une
circonlocution, une périphrase alambiquée quelconque, quelque _blanc
tissu_ ou autre chose qui n'offensât point leurs oreilles de gens de
goût. Quand ils virent que l'auteur prenait la liberté de dire
_mouchoir_ tout sec, ils soulevèrent un tel tumulte que le théâtre en
branla.
Alfred de Vigny appartenait à une école littéraire, naissante à cette
heure, qui venait innover et transformer de fond en comble la
littérature. Le classicisme dominait alors, dans les sphères
officielles, comme dans le goût et l'opinion de la foule, ainsi que le
prouve l'anecdote du mouchoir.
Et comment une licence de si mince importance pouvait-elle soulever un
tel émoi! Ce qui nous semble aujourd'hui si peu de chose était en 1829
de la plus haute gravité.
A force de s'inspirer des modèles classiques, de s'assujettir
servilement aux règles des préceptistes, et de prétendre à la majesté, à
la prosopopée et à l'élégance, les lettres en étaient venues à un tel
état de décadence que le naturel était considéré comme un délit, que
c'était un sacrilège d'appeler les choses par leur nom et que les neuf
dixièmes des mots français étaient proscrits, sous prétexte de ne
profaner point la _noblesse du style_. Aussi le grand poète, qui fut le
capitaine du Renouveau littéraire, Victor Hugo, dit-il dans les
_Contemplations_:
«Plus de mol sénateur! plus de mot roturier!
Je fis une tempête au fond de l'encrier,
Et je mêlai parmi les ombres débordées,
Au peuple noir des mots l'essaim blanc des idées;
Et je dis: Pas de mot où l'idée au vol pur
Ne puisse se poser, tout humide d'azur!»
Une littérature qui, comme le classicisme du début du siècle,
appauvrissait la langue, éteignait l'inspiration et se condamnait à
imiter par système, était forcément incolore, artificielle et pauvre.
Les romantiques qui venaient ouvrir de nouvelles voies, mettre en
culture des terrains vierges, arrivaient aussi à propos qu'une pluie
longtemps désirée sur la terre desséchée par les ardeurs du soleil.
Quoique le public protestât et se cabrât tout d'abord, il devait finir
par leur ouvrir les bras.
Il est curieux que les reproches adressés au Romantisme débutant
ressemblent, comme une goutte d'eau à une autre, à celles que l'on lance
aujourd'hui contre le Réalisme. Lire la critique du Romantisme faite par
un Classique, c'est lire la critique du Réalisme par un Idéaliste.
D'après les Classiques, l'école romantique recherchait tout spécialement
le laid, remplaçait le pathétique par le répugnant, la passion par
l'instinct, fouillait les égoûts, mettait en lumière les plaies et les
ulcères les plus dégoûtants, corrompait la langue et employait des
termes bas et populaires. Ne dirait-on pas que l'_Assommoir_ soit
l'objet de cet anathème?
Sans s'écarter de leur route, les romantiques continuaient leur
formidable révolte.
En Angleterre, Coleridge, Charles Lamb, Southey, Wordsworth,
Walter-Scott, rompaient avec la tradition, dédaignaient la civilisation
classique et préféraient une vieille ballade à l'_Enéide_, le moyen-âge
à Rome.
En Italie, la renaissance du théâtre procédait du romantisme par
Manzoni.
En Allemagne, véritable berceau de la littérature romantique, elle était
déjà riche et triomphante.
L'Espagne, lasse de poètes subtils et académiques, tendit volontiers ses
bras au Carthaginois qui venait à elle les mains pleines de trésors.
Nulle part, cependant, le Romantisme ne fut aussi fécond, aussi militant
et aussi brillant qu'en France. Par cette éclatante et éblouissante
période littéraire seule, nos voisins méritent la légitime influence
qu'il n'est pas possible de leur dénier et qu'ils exercent dans la
littérature de l'Europe.
Magnifique expansion, riche floraison de l'esprit humain! On ne peut la
comparer qu'à une autre grande époque intellectuelle: celle de la
splendeur de la philosophie scolastique. Et il est à remarquer qu'elle a
été bien plus courte. Quoique le Romantisme fût né après le début du
XIXe siècle, un grand critique, Sainte-Beuve, parla de lui, en 1848,
comme d'une chose finie et morte, déclarant que le monde appartenait
déjà à d'autres idées, à d'autres sentiments, à d'autres générations. Ce
fut un éclair de poésie, de beauté et de lumineuse clarté, auquel on
peut appliquer la strophe de Nuñez de Arce:
¡Que espontaneo y feliz renacimento!
Que pléyada de artistas y escritores!
En la luz, en las ondas, en el viento
Hallaba inspiracion el pensamiento,
Gloria el soldado y el pintor colores.
Quelle renaissance heureuse et spontanée!
Quelle pléiade d'artistes et d'écrivains!
Dans la lumière, dans les flots, dans le vent,
La pensée trouvait des inspirations,
Le soldat de la gloire et le peintre des couleurs[1].
Un membre de la phalange française, Dovalle, tué en duel à l'âge de
vingt-deux ans, conseillait ainsi le poète romantique:
Brûlant d'amour, palpitant d'harmonie,
Jeune, laissant gémir tes vers brûlants,
Libre, fougueux, demande à ton génie
Des chants nouveaux, hardis, indépendants!
Du feu sacré si le ciel est avare,
Va les ravir d'un vol audacieux;
Vole, jeune homme ... Oui, souviens-toi d'Icare:
Il est tombé; mais il a vu les cieux!
Bien que nous distinguions dans le mouvement romantique français
quelques-uns de ses représentants qui, comme Alfred de Musset et Balzac,
ne lui appartiennent pas complètement, et sont à la rigueur les hommes
d'une école différente, il lui reste une telle quantité de noms fameux
qu'elle suffirait à faire la gloire, non pas seulement de quelques
lustres, mais de deux siècles. Châteaubriand,--dédaigné aujourd'hui plus
que de juste;--le doux et harmonieux Lamartine; George Sand; Théophile
Gautier, d'une forme si parfaite; Victor Hugo, colosse qui se maintient
encore sur pied; Augustin Thierry, le premier des historiens artistes, y
suffiraient, sans compter les nombreux écrivains, secondaires peut-être,
mais de valeur indiscutable, qui sont la preuve évidente de la fécondité
d'une époque et qui pullulèrent dans le Romantisme français: Vigny,
Mérimée, Gérard de Nerval, Nodier, Dumas, et, enfin, une troupe de
douces et courageuses poétesses, de poètes et de conteurs dont il serait
prolixe de citer les noms.
Théâtre, poésie, roman, histoire, tout fut créé, régénéré et agrandi par
l'école romantique.
Nous gens d'au-delà les Pyrénées, satellites de la France,--malgré que
nous en ayons,--nous nous rappelons aussi l'époque romantique comme une
date glorieuse. Nous en ressentons encore l'influence et longtemps
encore nous resterons à nous en affranchir.
Le romantisme nous donna Zorrilla qui fut comme le rossignol de notre
aurore, en même temps que le mélancolique ver luisant de notre
crépuscule. Mystiques arpèges, notes de guzla, sérénades moresques,
terribles légendes chrétiennes, la poésie du passé, l'opulence des
formes nouvelles, le poète castillan exprima tout avec une veine si
inépuisable, avec une versification si sonore, une musique si délicieuse
et que l'on entendait pour la première fois, que même aujourd'hui ...
alors qu'elle est si lointaine! il semble que sa douceur nous résonne
encore dans l'âme.
À côté de lui, Espronceda dresse son front hyronien; et le soldat poète
Garcia Gutierrez cueille des lauriers prématurés qu'Hartzenbusch seul
lui dispute. Le duc de Rivas satisfait aux exigenceshistorico-pittoresques
dans ses romances. Larra, plus romantique dans la vie que dans ses
œuvres, avec un humorisme piquant, avec une ironie badine, indique
que la transition de la période romantique à la période réaliste.
Bien avant que cette transition commençât à s'accomplir.--quoique
déterminée par la révolution littéraire française, la nôtre eut une
originalité propre. Il ne nous manqua aucune note. Avec le temps, si
nous ne possédâmes pas un Heine et un Alfred de Musset, il nous naquit
un Campoamor et un Becquer.
Mais le théâtre du combat décisif, il importe de le répéter, ce fut la
France.
Là, il y eut attaque impétueuse de la part des dissidents, résistance
tenace de la part des conservateurs.
Baour-Lormian, dans une comédie intitulée _Le classique et le
romantique_, établit la synonymie: _classiques et gens de bien_,
_romantiques et canailles_. Suivant ses traces, sept écrivains d'un
classicisme absolutiste remirent à Charles X une adresse dans laquelle
ils le suppliaient d'exclure toute poésie contaminée de Romantisme du
Théâtre-Français. Le roi répondit avec beaucoup d'esprit à cette demande
qu'en matière de poésie dramatique il n'avait que l'autorité d'un
spectateur et au théâtre d'autre rang que sa place au parterre.
A leur tour, les Romantiques provoquaient la lutte, défiaient l'ennemi
et se montraient insociables et séditieux autant qu'il était possible.
Us riaient à se démancher la mâchoire des trois unités d'Aristote; ils
envoyaient promener les préceptes d'Horace et de Boileau,--sans
s'apercevoir que beaucoup d'entre eux sont des vérités évidentes dictées
par une logique inflexible et que le préceptiste ne put les inventer pas
plus qu'aucun mathématicien n'invente les axiomes fondamentaux qui sont
les premiers principes de la science. Ils s'amusaient à mystifier les
critiques qui leur étaient hostiles, comme le fit ingénieusement Charles
Nodier.
Cet élégant conteur qui était un savant philologue publia une œuvre
intitulée _Smarra_. Les critiques, la prenant pour un enfant du
Romantisme, la censurèrent avec amertume. Quelle ne dut pas être leur
surprise en s'apercevant que _Smarra_ se composait de passages traduits
d'Homère, de Virgile, d'Horace, de Théocrite, de Catulle, de Lucien, de
Dante, de Shakespeare et de Milton.
Jusque dans les détails du costume, les romantiques voulaient manifester
de l'indépendance et de l'originalité; l'extravagance ne les effrayait
point. Les chevelures de ce temps-là sont proverbiales,
caractéristiques. Le costume avec lequel Théophile Gautier assista à la
première d'_Hernani_ est fameux. Le costume en question se composait
d'un gilet de satin cerise, très collant, comme un justaucorps, d'un
pantalon vert d'eau très pâle avec une bande noire, d'un habit noir à
revers de velours, d'un pardessus gris doublé de satin vert et d'un
ruban de moire autour du cou, sans que ni cravate ni col blanc se
laissassent apercevoir. Pareil costume, choisi tout exprès pour choquer
les bourgeois paisibles et les classiques atterrés, produisit presque
autant d'émotion que le drame.
Le Romantisme ne s'arrêtait pas à la littérature: il s'élevait jusqu'aux
mœurs. C'est un de ses signes particuliers d'avoir mis à la mode
certains détails, certaines physionomies, les demoiselles pâles et
bouclées, les héros désespérés, et, comme terme final, l'orgie et le
cimetière.
L'idée que l'on avait de l'écrivain changea du tout au tout: à d'autres
époques, c'était en général un homme inoffensif, paisible, menant une
vie studieuse et retirée. Après l'avènement du Romantisme, ce devint un
libertin misanthrope que les muses tourmentaient au lieu de le consoler
et qui ne marchait, ne mangeait et ne se conduisait en rien comme le
reste du genre humain, toujours entouré d'aventures, de passions, de
tristesses profondes et mystérieuses.
Tout n'était pas fictif dans le type romantique. La preuve en est dans
la vie hasardeuse de Byron, dans la satiété précoce d'Alfred de Musset,
dans la folie et le suicide de Gérard de Nerval, dans les étranges
fortunes de George Sand, dans les passions volcaniques et la fin
tragique de Larra, dans les incartades et les ardeurs de Espronceda.
Il n'est pas de vin qui ne monte à la tête, si l'on en boit avec excès,
et l'ambroisie romantique fut trop enivrante, pour ne pas troubler le
cerveau de tous ceux qui la goûtaient dans la coupe divine de l'Art.
Temps héroïques de la littérature moderne! L'aveugle intolérance pourra
seule méconnaître leur valeur et les considérer uniquement comme une
préparation à l'âge réaliste qui commence. Et cependant, quand il appela
à la vie artistique le beau et le laid indistinctement, quand il
accorda à tous les mots leurs lettres de naturalisation dans les
domaines de la poésie, le Romantisme servit la cause de la réalité.
Victor Hugo protesta en vain, déclarant que _des abîmes infranchissables
séparent la réalité dans l'art de la réalité dans la nature_. Cette
restriction calculée n'empêchera pas que le Réalisme contemporain, et
même le pur Naturalisme, se fondent et s'appuient sur des principes
proclamés par l'école Romantique.
[1] _Gritos del combate_: A la muerte de D. Antonio Rios Rosas, p. 135.
II
SOMMAIRE
_Intensité et brièveté de l'existence du Romantisme.
--La littérature nouvelle.--Le calme dans les esprits.
--Vie bourgeoise des écrivains nouveaux.--La tendance
réaliste.--La génération romantique: Victor Hugo.
--Réalisme anglais et espagnol.--La tendance des
nationalités.--Le roman est par excellence la forme
littéraire nouvelle._
En étudiant le Romantisme et en fixant sur lui un regard impartial, l'on
voit clairement que Sainte-Beuve avait raison. Son existence fut aussi
courte qu'intense et brillante. Depuis le milieu du siècle, il est mort,
en laissant une nombreuse descendance.
La fin de la période romantique n'est pas due à la résurrection du
Classicisme anémique et antiquaille d'autrefois.
Il n'y a pas de restauration de ce genre dans le domaine intellectuel.
L'intelligence humaine n'est pas un panier qui se vide quand il est trop
plein et où l'on met dessus ce qui était dessous, comme on peut le dire
des modes.
Madame de Staël avait raison d'affirmer que ni l'Art ni la Nature ne
récidivent avec une précision mathématique.
Seul, ce qui survit à la critique, ce qui passe à travers son fin tamis,
se reproduit et revit: ainsi du Classicisme. Il renaît aujourd'hui les
choses réellement bonnes et belles qu'il y eut en lui, ou qui pour le
moins, si elles ne sont ni bonnes ni belles, sont en harmonie avec les
exigences de l'époque présente et de l'esprit littéraire du jour.
Il en arrive de même pour le Romantisme. Il survit de lui tout ce qui
mérite de survivre, tandis que les exagérations, les égarements et les
folies passèrent comme un torrent de lave, qui embrasa le sol et laisse
derrière lui d'inutiles scories.
Une littérature nouvelle, qui n'est ni classique ni romantique, mais qui
tire son origine des deux écoles et tend à les équilibrer dans une juste
proportion, s'empare de la seconde moitié du XIXe siècle et peu à peu la
domine. Sa formule n'est pas un éclectisme qui se borne à emboîter des
têtes romantiques sur des troncs classiques: ce n'est pas un syncrétisme
qui mêle, comme des légumes dans un potage, les éléments des deux
doctrines rivales. C'est un produit naturel comme le fils, en qui
s'unissent en une seule substance le sang paternel et le sang maternel,
donnant pour résultat un individu doté d'une spontanéité et d'une vie
propres.
Il me semble oiseux d'insister sur cette démonstration de ce qui ne peut
même pas se discuter, c'est-à-dire, qu'il existe des formes littéraires
nouvelles, et que les anciennes sont en décadence et s'éteignent peu à
peu. Ce serait une étude curieuse que celle de la diminution graduelle
de l'influence romantique, et dans les lettres, et dans les mœurs.
Sans déchirer le voile qui couvre la vie privée, je crois facile de
mettre en relief le changement notable qu'ont éprouvé les mœurs
littéraires et l'état d'esprit des écrivains.
Voici quelques années, l'effervescence des cerveaux se calma, cette
irritabilité maladive, ce _subjectivisme_ qui tourmentaient tant Byron
ou Espronceda s'apaisèrent, et nous entrons dans une période de sérénité
et de calme plus grand.
Nos écrivains illustres, nos poëtes contemporains vivent comme le reste
des mortels; leurs passions, si tant est qu'ils en éprouvent, demeurent
cachées au fond de leur âme et ne débordent ni dans leurs livres ni dans
leurs vers. Le suicide perd prestige à leurs yeux, et ils ne le
demandent ni à l'excès des plaisirs désordonnés ni à aucune fiole de
poison, ni à aucune arme mortelle. Par leurs vêtements, leur langage et
leur conduite, ils sont semblables au premier venu, et celui qui
rencontrerait dans la rue Nuñez de Arce ou Campoamor sans les connaître,
dirait qu'il a vu deux messieurs de bonne mine, l'un tout blanc, l'autre
un peu pâle, qui n'ont rien de saillant. Tout Paris connaît l'existence
bourgeoise et méthodique de Zola, tout entier à sa famille, et si ce
n'était toujours commettre une indiscrétion que de découvrir les choses
intimes du foyer, si innocentes soient-elles, j'ajouterais sur ce point,
au nom du romancier français, celui de quelques écrivains espagnols fort
connus[1].
Cela ne veut pas dire que l'on en ait fini avec la tristesse vague, la
contemplation mélancolique, le désir de choses autres que celles que
nous offre la réalité tangible, le mécontentement, la soif de l'âme et
les autres maladies qui n'atteignent que les esprits élevés et
puissants, ou tendres et délicats. Ah, certes non! Cette poésie
intérieure n'est pas tarie. Ce qui est proscrit, c'en est la
manifestation importune, affectée et systématique. Les rêveurs agissent
aujourd'hui comme ces moines et ces religieuses qui, en s'acquittant des
besognes culinaires ou en balayant le cloître, savaient fort bien
absorber en Dieu leurs pensées, sans qu'il parût extérieurement que leur
attention fût tout entière à autre chose qu'au pot-au-feu et au balai.
Notre temps n'est pas aussi positif que l'assurent des gens qui le
regardent de haut. Il n'y a pas de siècles où la nature humaine se
change totalement et où l'homme enferme à double tour quelques-unes de
ses facultés, en se servant seulement de celles qu'il lui plaît de
laisser dehors.
La différence consiste en ce que le Romantisme eut des rites auxquels, à
cette heure, nul ne se soumettrait, sans en rire lui-même aux éclats. Si
à la Première du drame le plus discuté d'Echegaray, quelqu'un se
présentait avec l'extravagant costume de Théophile Gautier à _Hernani_,
il se pourrait faire qu'on l'envoyât dans un cabanon.
Fort bien! si le Romantisme est mort et si le Classicisme n'a pas
ressuscité, c'est sans doute que la littérature contemporaine a trouvé
de nouveaux moules, qui lui sont plus proportionnés ou plus amples. Je
crois qu'il est à cette heure difficile de juger ces moules. Il est
indubitablement beaucoup trop tôt. Nous ne sommes pas encore la
postérité, et peut-être ne réussirions-nous pas à nous montrer
impartiaux et sagaces.
Il est seulement permis d'indiquer qu'une tendance générale, la tendance
réaliste, s'impose aux lettres, ici contrariée, parce qu'il existe
encore un esprit romantique; là accentuée par le Naturalisme, qui est sa
note la plus aiguë, mais partout vigoureuse et partout dominante, comme
le prouve l'examen de la production littéraire en Europe.
De la génération romantique française, il ne reste plus debout que
Victor Hugo, matériellement, puisqu'il vit; moralement, il y a beau
temps qu'on ne le compte plus. On ne peut lire avec plaisir ses
dernières œuvres, pas même avec patience, et les auteurs français
dont la célébrité traverse les Pyrénées et les Alpes et se répand dans
tout le monde civilisé, sont des réalistes et des naturalistes.
L'Angleterre a vu tomber un à un les colosses de sa période romantique,
Byron, Southey, Walter-Scott, et une phalange réaliste d'un rare talent
les remplacer: Dickens, qui se promenait des jours entiers dans les rues
de Londres, notant sur son carnet ce qu'il entendait, ce qu'il voyait,
les détails et les banalités de la vie quotidienne; Thackeray qui
continua les vigoureuses peintures de Fielding; et enfin, pour couronner
cette renaissance du génie national, Tennyson le poète du _home_, le
chantre des mœurs simples et calmes de la famille, le chantre de la
vie domestique et du paysage tranquille.
L'Espagne ... qui doute que l'Espagne, elle aussi, ne tende, peut-être
pas aussi résolument que l'Angleterre, du moins avec assez de force, à
recouvrer en littérature son naturel originel et original, plutôt
réaliste qu'autre chose? Voici quelque temps qu'il s'est établi des
courants de purisme et d'archaïsme qui, s'ils ne débordent point, seront
très utiles et nous mettront en relation et en contact avec nos
classiques, pour que nous ne perdions point le goût et la saveur de
Cervantès, de Hurtado[2] et de sainte Thérèse.
Les écrivains délicats et un tantinet maniérés, comme Valera, et aussi
ceux qui écrivent librement, _ex toto corde_, comme Galdos,
époussettent, dérouillent et mettent en circulation des phrases
surannées, mais précises, utiles et belles.
* * * * *
Ce n'est pas uniquement la forme, le style qui devient chaque jour plus
national chez les bons écrivains, c'est le fond et l'esprit de leurs
productions. Galdos, avec les admirables _Episodes_ et les _Romans
contemporains_, Valera avec ses élégants romans andalous, Pereda avec
ses frais récits montagnards, mènent à terme une restauration, retracent
notre vie psychologique, historique, régionale. Ils écrivent le poème de
l'Espagne moderne. Alarcon même, le romancier qui conserve le plus les
traditions romantiques, place en première ligne parmi ses œuvres un
précieux caprice de Goya, un conte espagnol à tous crins, le _Tricorne_.
La patrie se réconcilie avec elle-même par l'intermédiaire des lettres.
En résumé, la littérature de la seconde moitié du XIXe siècle,
abondante, variée et complexe, présente des traits caractéristiques.
Portrait de la société, nourrie de faits, positive, scientifique, basée
sur l'observation de l'individu et de la société, elle professe le culte
de la forme artistique et le pratique à la fois, non plus avec la
sereine simplicité classique, avec abondance et avec recherche. Si elle
est réaliste et naturaliste, elle est aussi raffinée, et comme aucun
détail ne demeure caché à sa perspicacité analytique, elle les traduit
prolixement, polit et cisèle le style.
On y remarque une certaine renaissance des nationalités, qui pousse
chaque peuple à diriger ses regards vers le passé, à étudier ses
écrivains illustres et à chercher chez vous ce parfum particulier et
inexplicable, qui est à la littérature d'un pays ce que sont à ce même
pays son ciel, son climat, son sol. En même temps, l'on observe le
phénomène de l'imitation littéraire, l'influence réciproque des
nationalités, phénomène qui n'est ni nouveau, ni surprenant, bien que
par excès de patriotisme, quelques-uns le condamnent avec une sévérité
irréfléchie.
L'imitation entre nations n'est pas un fait extraordinaire, ni si
humiliant pour la nation qui imite qu'on a coutume de le dire. Laissons
de côté les Latins qui ont calqué les Grecs: nous, nous avons imité les
poëtes italiens; à son tour la France imita notre théâtre, notre roman.
Un de ses auteurs les plus célèbres, admiré par Walter-Scott, Le Sage,
écrivit le _Gil Blas_, _le Bachelier de Salamanque_, et _le Diable
Boîteux_, en suivant les traces de nos écrivains picaresques. Dans la
période romantique, l'Allemagne fut l'inspiratrice des Français qui à
leur tour influencèrent notablement Heine, et cela se passa de telle
sorte que si chaque nation devait restituer ce que lui prêtèrent les
autres, toutes demeureraient sinon ruinées, au moins appauvries.
A propos d'imitation, Alfred de Musset disait avec sa grâce accoutumée:
Byron, me direz-vous, m'a servi de modèle,
Vous ne savez donc pas qu'il imitait Pulci?
Lisez les Italiens, vous verrez s'il les vole.
Rien n'appartient à rien, tout appartient à tous.
Il faut être ignorant comme un maître d'école
Pour se flatter de dire une seule parole
Que personne ici-bas n'ait su dire avant vous.
C'est imiter quelqu'un que de planter des choux.
L'évolution,--le mot ne me satisfait pas, mais je n'en ai pas de
meilleur,--l'évolution qui s'accomplit dans la littérature actuelle et
laisse en arrière le Classicisme et le Romantisme, transforme tous les
genres.
La poésie se modifie, admet comme élément de beauté la réalité vulgaire.
On le prouve aisément par le seul nom de Campoamor. L'histoire s'appuie
chaque jour davantage sur la science et sur la connaissance analytique
des sociétés. La critique a cessé d'être une magistrature et un
pontificat, pour se changer en études et en observations incessantes.
Le théâtre même, dernier refuge de la convention artistique, entr'ouvre
ses portes, sinon à la vérité, du moins à la vraisemblance réclamée à
grands cris par le public qui, s'il accepte et applaudit des
bouffonneries, des féeries, des pantomimes et jusqu'à des fantoches
comme simple passe-temps ou comme distraction des sens, dès qu'il voit
une œuvre scénique prétendre pénétrer sur le terrain du sentiment et
de l'intelligence, ne lui donne plus si facilement un passe-port.
C'est dans le roman que la réalité s'installe plus victorieusement,
qu'elle est comme chez elle. Ce genre favori de notre siècle se
substitue aux autres, adopte toutes les formes, se plie à tous les
besoins intellectuels, justifie son titre d'épopée moderne.
Il est temps de nous attacher au roman, puisque c'est là que se produit
le mouvement réaliste et naturaliste avec une rapidité extraordinaire.
[1] M. Perez Galdos est évidemment de ceux-là. (_Trad._)
[2] Diego Hurtado de Mendoza, auteur de _Lazarillo de Tormès_ et de la
_Guèrre de Grenade_.
III
SOMMAIRE
_L'histoire du roman. Son âge héroïque: le conte et
la fable.--Le roman antique. Le Poème, la Chanson
de geste.--Le roman de chevalerie.--Le_ Don Quichotte.
--_Le roman picaresque_.--Daphnis et Chloé.--Amadis.
--Le grand Tacaño.
La forme première du roman, c'est le conte non écrit, oral, qui fait les
délices du peuple et de l'enfance.
Quand, à la clarté de la lampe, durant les longues nuits d'hiver, ou
bien, filant leurs quenouilles à côté du berceau, l'aïeule ou la
nourrice racontent dans un langage simple et incorrect d'effroyables
légendes ou des apologues moraux, elles sont ... qui le dirait? les
prédécesseurs de Balzac, de Zola et de Galdos.
Peu de peuples au monde sont privés de ces fictions.
Les Indes en furent une mine opulente. Elles les communiquèrent aux pays
de l'Occident, et parfois quelque savant philologue les y découvre, qui
s'étonne qu'un berger lui raconte la fable sanscrite qu'il lut, la
veille, dans la collection de Pilpay.
Arabes, Perses, Peaux-Rouges, Nègres, Sauvages de l'Australie, les races
les plus inférieures et les plus barbares possèdent leurs contes.
Chose étrange! le seul peuple pauvre en ce genre de littérature est
celui qui nous inspira et nous donna tous les autres genres,
c'est-à-dire la Grèce. On croit qu'Esope dut être esclave dans quelque
pays oriental et en rapporter dans sa patrie les premiers apologues et
les premières fables.
De romans, il n'y a aucune trace aux époques glorieuses de l'antiquité
classique.
Au quatrième siècle avant notre ère, quand les Grecs avaient déjà leurs
admirables épopées, leur théâtre, leur poésie lyrique, leur philosophie
et leur histoire, alors seulement apparut la première fiction
romanesque: _la Cyropédie_ de Xénophon, roman moral et politique, qui ne
manque pas d'analogie avec le _Télémaque_. La période attique--on
appelle ainsi tout le temps où fleurirent les lettres grecques,--n'a ni
un autre romancier ni un autre roman, car on ignore si Xénophon a
renouvelé sa tentative.
Les Chinois qui furent à l'avant-garde en toute chose, possédaient des
romans depuis des temps reculés; mais comme la civilisation de
l'Occident est d'origine grecque, si nous voulions rendre hommage à
notre premier romancier, nous devrions célébrer le millénaire de
Xénophon.
Durant la période de décadence littéraire qui commença à Alexandrie,
Dion Chrysostome, au siècle d'Auguste, publie une jolie pastorale, _les
Eubéennes_.
Il semble que l'imagination romanesque attendait pour se manifester
librement la venue du christianisme. Elle prit dès lors son vol fort à
son aise, et les fictions échevelées et les fables milésiennes
abondaient sans doute, quand, au second siècle, Lucien de Samosate,
écrivain sceptique et satirique, le Voltaire du paganisme, pour ainsi
dire, crut nécessaire de les attaquer, comme Cervantès attaqua depuis
les livres de chevalerie, en les parodiant dans deux nouvelles
satiriques, _l'Histoire véritable_ et _l'Ane_.
En effet, la littérature de ces premiers siècles du christianisme, si
elle compte quelques bons romans, comme _les Babyloniennes_ de
Jamblique, est infectée de balourdises, de prodiges et d'inventions
fantastiques, de biographies et d'histoires sans queue ni tète, de
légendes relatives à Homère, Virgile et d'autres poëtes et héros,
_d'Evangiles_ et _d'Actes_ apocryphes, quelques-uns de très brillante
invention. On le voit, le lignage du roman, pour n'être pas aussi
antique que celui des autres genres littéraires, peut se vanter d'être
illustre, puisque un lien d'affinité l'unit à la littérature sacrée.
L'ère du roman grec termine avec _Daphnis et Chloé_; _les amours de
Théagène et de Chariclée_, _les Récits_ d'Achille Tatius, _les
Ephésiennes_ de Xénophon d'Ephèse, _les Lettres d'Aristénètes_, genre
spécial de roman érotique, dans lequel le paganisme moribond se
complaisait à orner de festons et de guirlandes prolixes l'autel ruiné
de l'amour classique.
Survient le moyen-âge. Personnages, sujets et écrivains changent. Le
roman est poëme épique, chanson de geste ou fabliau. Ses héros
s'appellent Jason, Œdipe, les Douze Pairs, le roi Artus, Flore et
Blanchefleur, Lancelot, Parcival, Garin, Tristan et Iseult; il a pour
sujets la conquête du Saint-Graal, la guerre de Troie, la guerre de
Thèbes; pour auteurs, des trouvères ou des clercs.
A l'état très rudimentaire, les livres de chevalerie et le roman
historique étaient là, tout comme les chroniques des saints et les
légendes, dorées renfermaient le germe du roman psychologique, avec
moins d'action et de mouvement, mais plus délicat, plus ému.
La France et l'Angleterre eurent la palme dans ce genre d'histoires
romanesques, de paladins, d'aventures, d'exploits et de merveilles: nous
primes notre revanche au XVIe siècle.
Semblable aux jardins enchantés que, par la puissance de sa magie, un
alchimiste faisait fleurir au plus âpre de l'hiver, notre patrie vit
soudain s'ouvrir le calice, peint de gueules, de sinople et d'azur, de
la littérature de la chevalerie errante. Les chroniques et les prouesses
des héros carlovingiens, les amours de Lancelot et de Tristan, les ruses
de Merlin n'avaient point pénétré en Espagne, mais en échange, outre le
magnifique Campeador, le Cid idéal, le chevalier parfait, pur et
héroïque jusqu'à la sainteté, nous avions parmi nous le beau, le jamais
assez loué Amadis de Gaule, patriarche de l'ordre de chevalerie, type si
cher à notre imagination méridionale qu'au début du XVe siècle, les
chiens favoris des grands de la Castille s'appelaient Amadis, comme ils
s'appelleraient maintenant Bismarck ou Garibaldi. L'aïeul Amadis est-il
né en Portugal ou en Castille? Aux érudits d'en décider: ce qui est
certain, c'est que le soleil de l'Ibérie échauffa sa cervelle, le soleil
qui brûlait la tête d'Alonzo Quijano errant dans les plaines brûlantes
de la Manche; c'est que son interminable postérité, nombreuse comme les
rejetons de l'olivier, poussa dans le champ des lettres espagnoles.
Certes, il fut fécond, l'hyménée du chaste comte Amadis avec
l'incomparable dame Oriane.
Un monde, un monde imaginaire, poétique, doré, mystérieux et
extranaturel comme celui que vit au fond de la caverne de Montesinos le
chevalier de la Triste-Figure, s'avance à la suite du roi Périon de
Gaule. Lisuart, Florisel et Ephéramond; chevaliers de Phœbus, de
l'Ardente Epée, de la Sylve; belles demoiselles, blessées par le dard de
l'amour; duègnes rancuneuses ou désolées; reines et impératrices de
régions étranges, d'îles lointaines, de contrées des antipodes, où
quelque dragon ailé transportait en un clin d'œil le chevalier
errant; nains, géants, mores et mages, monstres et spectres, savants
avec des barbes qui leur baisaient les pieds, et princesses enchantées
avec des poils qui leur couvraient tout le corps; châteaux, cavernes,
riches salles, lacs de poix qui renfermaient des cités d'or et
d'émeraude; tout ce qu'enfanta la poésie de l'Arioste, tout ce que
Torquato Tasso chanta en de mélodieuses octaves, Garcia Ordonez de
Montalvo, Feliciano de Sylva, Toribio Fernandez, Pelayo de Ribera, Luis
Hurtado le contèrent en prose castillane, abondante, enflée,
entortillée, bourrée de jeux de mots et d'affectations amoureuses. Elle
compte encore mille autres romanciers la phalange dont la lecture
assidue dessécha le cerveau de Don Quichotte et dont le style semblait
aussi précieux que les perles au bon hidalgo. «Oh! je veux,--dit une
héroïne des romans de chevalerie, la reine Sydonie,--je veux mettre un
terme à mes raisons pour la déraison que je commets en me plaignant de
celui qui ne la garde pas dans ses lois!»
Arrive, hâte-toi, glorieux manchot qui manques si fort au siècle:
empoigne la plume et décapite-moi sur l'heure cette armée de géants,
qui sous tes coups se métamorphoseront en des outres inoffensives,
gonflées de vin rouge. D'un seul coup tu les pourfendras, et quand ils
auront perdu leur sève enivrante, ils resteront aplatis et vides. Viens,
Miguel de Cervantès Saavedra, viens en finir avec une race d'écrivains
absurdes, viens abattre, un idéal chimérique, patronner la réalité,
concevoir le meilleur roman du monde!
Notons ici un détail de la plus haute importance; si le roman
chevaleresque s'implanta, s'enracina et fructifia si richement sur notre
sol, il nous venait pourtant du dehors. Par son origine, _Amadis_ est
une légende du cycle breton, importée en Espagne par quelque troubadour
provençal fugitif. _Tirant le Blanc_, cet autre premier livre de la
littérature chevaleresque, fut traduit de l'anglais en portugais et en
catalan. Les aventures de chevaliers errants adviennent en Bretagne, au
pays de Galles, en France. Quoique habilement adaptées à notre langage,
lues avec délices et même avec une fureur enthousiaste, leurs histoires
ne perdent jamais une tournure étrangère qui répugne au goût national.
Vienne un Cervantès qui écrive, sous forme de roman, une histoire pleine
d'esprit et de vérité, protestation de l'esprit patriotique contre le
faux idéalisme et les discours enchevêtres que nous adressent des héros
nés en d'autres pays, sur l'heure, son œuvre deviendra populaire. Les
dames la célébreront, les pages en riront. On la lira dans les salons et
dans les antichambres, et elle ensevelira dans l'oubli les folles
aventures chevaleresques: oubli aussi rapide et aussi complet que leur
gloire et leur renom furent bruyants.
Après avoir circulé aux mains de tout le monde, les livres de chevalerie
devinrent un objet de curiosité. Leurs auteurs étaient contemporains de
Herrera, de Mendoza, et des Luis. Qui se souvient aujourd'hui de ces
féconds romanciers si goûtés de leur époque? Qui sait, à ne pas le
chercher tout exprès dans un manuel de littérature, le nom de l'auteur
du _Don Cirongilio de Tracia_?
Il ne m'est pas possible de croire--quoi-qu'on dise la critique
transcendentale--que Cervantès, lorsqu'il écrivit le _Don Quichotte_, ne
voulut réellement pas attaquer les livres de chevalerie, et tuer en eux
une littérature exotique qui enlevait à notre littérature naturelle
toute la faveur du public.
Et je le crois ainsi, tout d'abord, parce que si la littérature
chevaleresque n'eût pas atteint un développement et une prépondérance
alarmante, Cervantès, en la combattant, procéderait comme son héros,
prendrait des moutons pour des armées, et se battrait avec des moulins à
vent. Je le crois ensuite, parce qu'en jugeant par analogie, je
comprends bien que si un réaliste contemporain possédait le talent
étonnant de Cervantès, il l'emploierait à écrire quelque chose contre le
genre idéaliste, sentimental et ennuyeux qui jouit aujourd'hui de la
faveur de la foule, comme les livres de chevalerie au temps de
Cervantès.
D'autre part, il est clair que le _Don Quichotte_ n'est pas une pure
satire littéraire. N'est-ce pas ce qu'on a écrit de plus grand et de
plus beau en fait de roman?
Le principal mérite littéraire de Cervantès,--en laissant à part la
valeur intrinsèque du _Don Quichotte_ comme œuvre d'art,--c'est qu'il
renoue la tradition nationale, en remplaçant la conception de l'Amadis
étranger et aussi chimérique qu'Artus ou Roland, par un type réel comme
notre héros castillan, le Cid Rodrigo Diaz. Tout en se montrant toujours
valeureux et noble, grand, courtois et chrétien, de même que le
solitaire de la Roche-Pauvre, le Cid est en outre un être de chair et
d'os; il manifeste des affections, des passions et même des petitesses
humaines ni plus ni moins que Don Quichotte. Je veux être enterrée avec
eux mais pas avec l'interminable descendance des _Amadis_.
Cervantès n'inventa pas le roman réaliste espagnol, parce que ce roman
existait déjà et qu'il était représenté par la _Célestine_[1], œuvre
magistrale, plus romanesque encore que dramatique, quoique écrite sous
forme de dialogue. Aucun homme, même quand il est doué du génie et de
l'inspiration de Cervantès, n'invente un genre de toutes pièces: ce
qu'il fait, c'est le déduire des antécédents littéraires.
Il n'importe. Le _Don Quichotte_ et l'_Amadis_ divisent en deux
hémisphères notre littérature romanesque; on peut reléguer dans
l'hémisphère de l'_Amadis_, toutes les œuvres dans lesquelles
l'imagination règne, et dans celui de _Don Quichotte_ celles dans
lesquelles domine le caractère réaliste qui apparaît dans les monuments
les plus antiques des lettres espagnoles.
Dans le premier prennent donc place les innombrables livres de
chevalerie, les romans pastoraux et allégoriques, sans en excepter même
la _Galathée_ et le _Persilès_ de Cervantès.
Dans le second se rangent les romans _exemplaires_ et picaresques: le
_Lazarillo_[2], _le Grand Tacaño_[3], _Marcos de Obregon_, _Guzman de
Alfarache_ les tableaux pleins de couleur et de lumière de la Gitanilla,
l'humoristique Dialogue des Chiens[4], le _Diable boiteux_ de Guevara;
le gentil conte des _Trois maris trompés_ et ... que citer? quand
finirons-nous de nommer tant d'œuvres magistrales de grâce,
d'observation, d'habileté, d'esprit, de désinvolture, de vie, de style
et de profondeur morale? Tandis que chaque jour le terrain de
l'idéalisme se perd, s'engloutit à chaque heure davantage dans les
nuages de l'oubli, le terrain du réalisme embelli par le temps comme il
arrive pour les toiles de Velazquez et de Murillo, suffit pour rendre
sans égal dans le monde le passé de notre littérature.
Cette courte excursion dans le champ du roman, depuis sa naissance
jusqu'à l'aurore des temps modernes, qui l'ont tant enrichi et tant
métamorphosé, nous enseigne combien le goût est changeant et combien les
époques tonnent les littératures à leur image.
Quelle différence, par exemple, entre ces trois œuvres, _Daphnis et
Chloé_, _Amadis de Gaule_ et _le Grand Tacaño_!
Je me représente _Daphnis et Chloé_ comme un bas-relief païen ciselé non
dans le pur marbre, mais dans l'albâtre le plus fin. Le jeune berger et
la jeune bergère se détachent sur le fond d'une grotte rustique où se
dresse l'autel des nymphes entouré de fleurs. À leur côté bondit une
chèvre, et la panetière est par terre, avec la houlette, et les outres
pleines de lait frais.
Le dessin est élégant, sans vigueur ni sévérité, mais non sans une
certaine grâce et une mollesse raffinée qui plaît doucement aux yeux.
_Amadis_, c'est une tapisserie dont les figures se prolongent plus
grandes que la grandeur naturelle. Le paladin armé de pied en cap, prend
congé de la dame dont une large jupe cache les pieds et dont la main
délicate tient une fleur. Çà et là, entre les couleurs éteintes de la
tapisserie, les lys d'or et d'argent resplendissent. Au fond il y a une
ville aux édifices quadrangulaires, symétriques, comme on les peint dans
les manuscrits.