de leur ame, sautèrent de la litière en bas, et firent des exclamations
qui étonnèrent tous ceux qui étaient à portée de les entendre.
Allons-nous dans des palais rayonnants de lumière, se demandaient-ils
l'un l'autre, ou bien dans des jardins plus délicieux que ceux de
Sheddad?--Les pauvres mortels! c'est ainsi qu'ils se répandaient en
conjectures! l'abîme des secrets du Tout-Puissant leur était caché.
Cependant les bons Génies qui veillaient encore un peu sur la conduite
de Vathek, se rendirent dans le septième ciel auprès de Mahomet, et lui
dirent: Miséricordieux Prophète, tendez vos bras propices à votre
Vicaire, ou il tombera, sans ressource, dans les piéges que les Dives
nos ennemis lui ont dressées; le Giaour l'attend dans l'abominable
palais du feu souterrain; s'il y met le pied, il est perdu sans retour.
Mahomet répondit avec indignation: Il n'a que trop mérité d'être laissé
à lui-même; toutefois, je consens que vous fassiez encore un effort pour
le détourner de son entreprise.
Soudain un bon Génie prit la figure d'un berger, plus renommé pour sa
piété, que tous les derviches et les santons du pays; il se plaça sur la
pente d'une petite colline auprès d'un troupeau de brebis blanches, et
commença à jouer sur un instrument inconnu, des airs dont la touchante
mélodie pénétrait l'ame, réveillait les remords, et chassait toute
pensée frivole. A des sons si énergiques, le soleil se couvrit d'un
sombre nuage, et les eaux d'un petit lac plus claires que le cristal,
devinrent rouges comme du sang. Tous ceux qui composaient le pompeux
cortège du Calife furent attirés, comme malgré eux, du côté de la
colline; tous baissèrent les yeux, et restèrent consternés; chacun se
reprochait le mal qu'il avait fait: le coeur battait à Dilara; et le
chef des eunuques, d'un air contrit, demandait pardon aux femmes de ce
qu'il les avait souvent tourmentées pour sa propre satisfaction.
Vathek et Nouronihar pâlissaient dans leur litière, et se regardant d'un
oeil hagard, se reprochaient à eux-mêmes, l'un, mille crimes des plus
noirs, mille projets d'une ambition impie; et l'autre, la désolation de
sa famille, et la perte de Gulchenrouz. Nouronihar croyait entendre dans
cette fatale musique, les cris de son père expirant, et Vathek, les
sanglots des cinquante enfants qu'il avait sacrifiés au Giaour. Dans ces
angoisses, ils étaient toujours entraînés vers le berger. Sa physionomie
avait quelque chose de si imposant, que pour la première fois de sa vie,
Vathek perdit contenance, tandis que Nouronihar se cachait le visage
avec les mains. La musique cessa; et le Génie adressant la parole au
Calife, lui dit: Prince insensé, à qui la Providence a confié le soin
des peuples! est-ce ainsi que tu réponds à ta mission? Tu as mis le
comble à tes crimes; te hâtes-tu à présent de courir à ton châtiment? Tu
sais qu'au-delà de ces montagnes, Eblis et ses Dives maudits tiennent
leur funeste empire, et séduit par un malin fantôme, tu vas te livrer à
eux! C'est ici le dernier instant de grace qui t'est donné: abandonne
ton atroce dessein, retourne sur tes pas, rends Nouronihar à son père
qui a encore quelque reste de vie, détruis la tour avec toutes ses
abominations, chasse Carathis de tes conseils, sois juste envers tes
sujets, respecte les Ministres du Prophète, répare tes impiétés par une
vie exemplaire, et, au lieu de passer tes jours dans les voluptés, va
pleurer tes crimes sur les tombeaux de tes pieux ancêtres! Vois-tu ces
nuages qui te cachent le soleil? Au moment que cet astre reparaîtra, si
ton coeur n'est pas changé, le temps de la miséricorde sera passé pour
toi.
Vathek, saisi de crainte et chancelant, était sur le point de se
prosterner devant le berger qu'il sentit bien devoir être d'une nature
supérieure à l'homme; mais son orgueil l'emporta, et levant
audacieusement la tête, il lui lança un de ses terribles regards. Qui
que tu sois, lui dit-il, cesse de me donner d'inutiles avis. Ou tu veux
me tromper, ou tu te trompes toi-même: si ce que j'ai fait est aussi
criminel que tu le prétends, il ne saurait y avoir pour moi un moment de
grace: j'ai nagé dans une mer de sang pour arriver à une puissance qui
fera trembler tes semblables; ne te flatte donc pas que je recule à la
vue du port, ni que je quitte celle qui m'est plus chère que la vie et
que ta miséricorde. Que le soleil reparaisse, qu'il éclaire ma carrière,
que m'importe où elle finira! En disant ces mots, qui firent frémir le
Génie lui-même, Vathek se précipita dans les bras de Nouronihar, et
commanda de forcer les chevaux à reprendre la grande route.
On n'eut pas de peine à exécuter cet ordre; l'attraction n'existait
plus, le soleil avait repris tout l'éclat de sa lumière, et le berger
avait disparu en jetant un cri lamentable. La fatale impression de la
musique du Génie était cependant restée dans le coeur de la plupart des
gens de Vathek; ils se regardaient les uns les autres avec effroi. Dès
la nuit même presque tous s'échappèrent, et il ne resta de ce nombreux
cortège que le chef des eunuques, quelques esclaves idolâtres, Dilara,
et un petit nombre d'autres femmes, qui suivaient comme elle la religion
des Mages.
Le Calife, dévoré par l'ambition de donner des lois aux intelligences
ténébreuses, s'embarrassa peu de cette désertion. Le bouillonnement de
son sang l'empêchant de dormir, il ne campa plus comme à l'ordinaire.
Nouronihar, dont l'impatience surpassait, s'il se peut, la sienne, le
pressait de hâter sa marche, et pour l'étourdir, lui prodiguait mille
tendres caresses. Elle se croyait déjà plus puissante que Balkis[32], et
s'imaginait voir les Génies prosternés devant l'estrade de son trône.
Ils s'avancèrent ainsi au clair de la lune jusqu'à la vue de deux
rochers élancés, qui formaient comme un portail à l'entrée du vallon
dont l'extrémité était terminée par les vastes ruines d'Istakhar.
Presqu'au sommet de la montagne, on découvrait la façade de plusieurs
sépulcres de Rois, dont les ombres de la nuit augmentaient l'horreur. On
passa par deux bourgades presque entièrement désertes. Il n'y restait
plus que deux ou trois faibles vieillards, qui, en voyant les chevaux et
les litières, se mirent à genoux, en s'écriant: Ciel! est-ce encore de
ces fantômes qui nous tourmentent depuis six mois? Hélas! nos gens
effrayés de ces étranges apparitions et du bruit qu'on entend sous les
montagnes, nous ont abandonnés à la merci des esprits malfaisants! Ces
plaintes semblaient de mauvais augure au Calife; il fit passer ses
chevaux sur les corps des pauvres vieillards, et arriva enfin au pied de
la grande terrasse de marbre noir. Là, il descendit de sa litière avec
Nouronihar. Le coeur palpitant et portant des regards égarés sur tous
les objets, ils attendirent avec un tressaillement involontaire,
l'arrivée du Giaour; mais rien ne l'annonçait encore. Un silence funèbre
régnait dans les airs et sur la montagne. La lune réfléchissait sur la
grande plate-forme l'ombre des hautes colonnes qui s'élevaient de la
terrasse presque jusqu'aux nues. Ces tristes phares, dont le nombre
pouvait à peine se compter, n'étaient couverts d'aucun toît; et leurs
chapiteaux, d'une architecture inconnue dans les annales de la terre,
servaient de retraite aux oiseaux nocturnes, qui alarmés à l'approche de
tant de monde, s'enfuirent en croassant.
Le chef des eunuques, transi de peur, supplia Vathek de permettre qu'on
allumât du feu, et qu'on prît quelque nourriture. Non, non, répondit le
Calife, il n'est plus temps de penser à ces sortes de choses; reste où
tu es, et attends mes ordres. En disant ces mots d'un ton ferme, il
présenta la main à Nouronihar, et montant les degrés d'une vaste rampe,
parvint sur la terrasse qui était pavée de carreaux de marbre, et
semblable à un lac uni, où nulle herbe ne peut croître. A la droite,
étaient les phares rangés devant les ruines d'un palais immense, dont
les murs étaient couverts de diverses figures; en face, on voyait les
statues gigantesques de quatre animaux qui tenaient du griffon et du
léopard, et qui inspiraient l'effroi; non loin d'eux, on distinguait à
la clarté de la lune, qui donnait particulièrement sur cet endroit, des
caractères semblables à ceux qui étaient sur les sabres du Giaour; ils
avaient la même vertu de changer à chaque instant; enfin, ils se
fixèrent en lettres arabes, et le Calife y lut ces mots: Vathek, tu as
manqué aux conditions de mon parchemin; tu mériterais d'être renvoyé;
mais en faveur de ta compagne et de tout ce que tu as fait pour
l'acquérir, Eblis permet qu'on t'ouvre la porte de son palais, et que le
feu souterrain te compte parmi ses adorateurs.
A peine avait-il lu ces mots, que la montagne contre laquelle la
terrasse était adossée trembla, et que les phares semblèrent s'écrouler
sur leurs têtes. Le rocher s'entr'ouvrit, et laissa voir dans son sein
un escalier de marbre poli, qui paraissait devoir toucher à l'abîme. Sur
chaque degré étaient posés deux grands cierges, semblables à ceux que
Nouronihar avait vus dans sa vision, et dont la vapeur camphrée
s'élevait en tourbillon sous la voûte.
Ce spectacle, au lieu d'effrayer la fille de Fakreddin, lui donna un
nouveau courage; elle ne daigna pas seulement prendre congé de la lune
et du firmament, et sans hésiter, quitta l'air pur de l'atmosphère, pour
se plonger dans des exhalaisons infernales. La marche de ces deux impies
était fière et décidée. En descendant à la vive lumière de ces
flambeaux, ils s'admiraient l'un l'autre, et se trouvaient si
resplendissants qu'ils se croyaient des intelligences célestes. La seule
chose qui leur donnait de l'inquiétude, c'était que les degrés ne
finissaient point. Comme ils se hâtaient avec une ardente impatience,
leurs pas s'accélérèrent à un point, qu'ils semblaient tomber rapidement
dans un précipice, plutôt que marcher; à la fin, ils furent arrêtés par
un grand portail d'ébène que le Calife n'eut pas de peine à reconnaître;
c'était là que le Giaour l'attendait avec une clef d'or à la main. Soyez
les bien-venus en dépit de Mahomet et de toute sa séquelle, leur dit-il
avec son affreux sourire; je vais vous introduire dans ce palais, où
vous avez si bien acquis une place. En disant ces mots il toucha de sa
clef la serrure émaillée, et aussitôt les deux battants s'ouvrirent avec
un bruit plus fort que le tonnerre de la canicule, et se refermèrent
avec le même bruit dès le moment qu'ils furent entrés.
Le Calife et Nouronihar se regardèrent avec étonnement, en se voyant
dans un lieu qui, quoique voûté, était si spacieux et si élevé qu'ils le
prirent d'abord pour une plaine immense. Leurs yeux s'accoutumant enfin
à la grandeur des objets, ils découvrirent des rangs de colonnes et des
arcades qui allaient en diminuant, et se terminaient en un point radieux
comme le soleil, lorsqu'il darde sur la mer ses derniers rayons. Le
pavé, semé de poudre d'or et de safran, exhalait une odeur si subtile,
qu'ils en furent comme étourdis. Ils avancèrent cependant, et
remarquèrent une infinité de cassolettes où brûlaient de l'ambre gris et
du bois d'aloës. Entre les colonnes, étaient des tables couvertes d'une
variété innombrable de mets et de toutes sortes de vins qui pétillaient
dans des vases de crystal. Une foule de Ginns et autres Esprits follets
des deux sexes, dansaient lascivement par bandes au son d'une musique,
qui résonnait sous leurs pas.
Au milieu de cette salle immense, se promenait une multitude d'hommes et
de femmes, qui tous, tenant la main droite sur le coeur, ne faisaient
attention à nul objet, et gardaient un profond silence. Ils étaient tous
pâles comme des cadavres, et leurs yeux enfoncés dans leurs têtes,
ressemblaient à ces phosphores qu'on aperçoit la nuit dans les
cimetières. Les uns étaient plongés dans une profonde rêverie; les
autres écumaient de rage, et couraient de tous côtés comme des tigres
blessés d'un trait empoisonné; tous s'évitaient; et quoiqu'au milieu
d'une foule, chacun errait au hasard, comme s'il eût été seul.
A l'aspect de cette funeste compagnie, Vathek et Nouronihar se sentirent
glacés d'effroi. Ils demandèrent avec importunité au Giaour, ce que tout
cela signifiait, et pourquoi tous ces spectres ambulants n'ôtaient
jamais leur main droite de dessus leur coeur? Ne vous embarrassez pas de
tant de choses à l'heure qu'il est, leur répondit-il brusquement, vous
saurez tout dans peu; hâtons-nous de nous présenter devant Eblis. Ils
continuèrent donc à marcher à travers tout ce monde; mais malgré leur
première assurance, ils n'avaient pas le courage de faire attention aux
perspectives des salles et des galeries, qui s'ouvraient à droite et à
gauche: elles étaient toutes éclairées par des torches ardentes, et par
des brasiers dont la flamme s'élevait en pyramide, jusqu'au centre de la
voûte. Ils arrivèrent enfin en un lieu, où de longs rideaux de brocard
cramoisi et or, tombaient de toutes parts dans une confusion imposante.
Là, on n'entendait plus les choeurs de musique ni les danses; la lumière
qui y pénétrait, semblait venir de loin.
Vathek et Nouronihar se firent jour à travers ces draperies, et
entrèrent dans un vaste tabernacle tapissé de peaux de léopards. Un
nombre infini de vieillards à longue barbe, d'Afrites en complète
armure, étaient prosternés devant les degrés d'une estrade, au haut de
laquelle, sur un globe de feu, paraissait assis le redoutable Eblis. Sa
figure était celle d'un jeune homme de vingt ans, dont les traits nobles
et réguliers, semblaient avoir été flétris par des vapeurs malignes. Le
désespoir et l'orgueil étaient peints dans ses grands yeux, et sa
chevelure ondoyante tenait encore un peu de celle d'un ange de lumière.
Dans sa main délicate, mais noircie par la foudre, il tenait le sceptre
d'airain, qui fait trembler le monstre Ouranbad[33], les Afrites, et
toutes les puissances de l'abîme.
A cette vue, le Calife perdit toute contenance, et se prosterna la face
contre terre. Nouronihar, quoiqu'éperdue, ne pouvait s'empêcher
d'admirer la forme d'Eblis, car elle s'était attendu à voir quelque
géant effroyable. Eblis, d'une voix plus douce qu'on aurait pu la
supposer, mais qui portait la noire mélancolie dans l'ame, leur dit:
Créatures d'argile, je vous reçois dans mon empire; vous êtes du nombre
de mes adorateurs; jouissez de tout ce que ce palais offre à votre vue,
des trésors des Sultans préadamites, de leurs sabres foudroyants, et des
talismans qui forceront les Dives à vous ouvrir les souterrains de la
montagne de Caf, qui communiquent à ceux-ci. Là, vous trouverez de quoi
contenter votre curiosité insatiable. Il ne tiendra qu'à vous de
pénétrer dans la forteresse d'Aherman[34], et dans les salles
d'Argenk[35] où sont peintes toutes les créatures raisonnables, et les
animaux qui ont habité la terre, avant la création de cet être
méprisable que vous appelez le père des hommes.
Vathek et Nouronihar se sentirent consolés et rassurés par cette
harangue. Ils dirent avec vivacité au Giaour; Conduisez-nous bien vîte
au lieu où sont ces talismans précieux. Venez, répondit ce méchant Dive,
avec sa grimace perfide, venez, vous posséderez tout ce que notre maître
vous promet, et bien davantage. Alors il leur fit enfiler une longue
allée, qui communiquait au tabernacle; il marchait le premier à grands
pas, et ses malheureux disciples le suivaient avec joie. Ils arrivèrent
à une salle spacieuse, couverte d'un dôme fort élevé, et autour de
laquelle on voyait cinquante portes de bronze, fermées avec des cadenats
d'acier. Il régnait en ce lieu une obscurité funèbre, et sur des lits
d'un cèdre incorruptible, étaient étendus les corps décharnés des fameux
Rois préadamites, jadis Monarques universels sur la terre. Ils avaient
encore assez de vie pour connaître leur déplorable état; leurs yeux
conservaient un triste mouvement; ils s'entre-regardaient languissamment
les uns les autres, et tenaient tous la main droite sur leur coeur. A
leurs pieds on voyait des inscriptions qui retraçaient les événements de
leur règne, leur puissance, leur orgueil et leurs crimes. Soliman Raad,
Soliman Daki, et Soliman dit Gian Ben Gian, qui, après avoir enchaîné
les Dives dans les ténébreuses cavernes de Caf, devinrent si
présomptueux, qu'ils doutèrent de la puissance suprême, tenaient là un
rang distingué; mais non pas comparable à celui du prophète Suleïman Ben
Daoud.
Ce Roi si renommé par sa sagesse, était sur la plus haute estrade, et
immédiatement sous le dôme. Il paraissait avoir plus de vie que les
autres; et quoiqu'il poussât de temps en temps de profonds soupirs, et
tînt la main droite sur le coeur comme ses compagnons, son visage était
plus serein; et il semblait être attentif au bruit d'une cataracte d'eau
noire, qu'on entrevoyait à travers l'une des portes qui était grillée.
Nul autre bruit n'interrompait le silence de ces lieux lugubres. Une
rangée de vases d'airain, entourait l'estrade. Ote les couvercles de ces
dépôts cabalistiques, dit le Giaour à Vathek; prends les talismans qui
briseront toutes ces portes de bronze, et te rendront le maître des
trésors qu'elles renferment et des Esprits qui en ont la garde.
Le Calife, que cet appareil sinistre avait entièrement déconcerté,
s'approcha des vases en chancelant, et pensa expirer de terreur, quand
il entendit les gémissements de Suleïman, que dans son trouble il avait
pris pour un cadavre. Alors, une voix sortant de la bouche livide du
prophète, articula ces mots: Pendant ma vie, j'occupai un trône
magnifique. A ma droite étaient douze mille sièges d'or, où les
patriarches et les prophètes écoutaient ma doctrine; à ma gauche, les
sages et les docteurs, sur autant de trônes d'argent, assistaient à mes
jugements. Tandis que je rendais ainsi justice à des multitudes
innombrables, les oiseaux voltigeant sans cesse sur ma tête me servaient
de dais contre les ardeurs du soleil. Mon peuple fleurissait; mes palais
s'élevaient jusqu'aux nues: je bâtis un temple au Très-Haut, qui fut la
merveille de l'univers; mais je me laissai lâchement entraîner par
l'amour des femmes, et par une curiosité qui ne se bornait pas aux
choses sublunaires. J'écoutai les conseils d'Aherman, et de la fille de
Pharaon; j'adorai le feu et les astres; et quittant la ville sacrée, je
commandai aux Génies de construire les superbes palais d'Istakhar et la
terrasse des phares, dont chacun était dédié à une étoile. Là, pendant
un temps, je jouis en plein de la splendeur du trône et des voluptés:
non-seulement les hommes, mais encore les Génies m'étaient soumis. Je
commençais à croire, ainsi que l'ont fait ces malheureux Monarques qui
m'entourent, que la vengeance céleste était assoupie, lorsque la foudre
brisa mes édifices et me précipita dans ce lieu. Je n'y suis cependant
pas, comme tous ceux qui l'habitent, entièrement dépourvu d'espérance.
Un ange de lumière m'a fait savoir, qu'en considération de la piété de
mes jeunes ans, mes tourments finiront lorsque cette cataracte (je
compte les gouttes) cessera de couler: mais hélas! quand arrivera ce
temps si désiré? Je souffre, je souffre, un feu impitoyable dévore mon
coeur.
En disant ces mots, Suleïman éleva ses deux mains vers le ciel en signe
de supplication, et le Calife vit que son sein était d'un crystal
transparent, au travers duquel on découvrait son coeur brûlant dans les
flammes. A cette terrible vue, Nouronihar tomba comme pétrifiée dans les
bras de Vathek: O Giaour! s'écria ce malheureux prince, dans quel lieu
nous as-tu conduits? Laisse-nous en sortir; je te tiens quitte de toutes
tes promesses. O Mahomet! n'y a-t-il plus de miséricorde pour nous? Non,
il n'y en a plus, répondit le malfaisant Dive; sache que c'est ici le
séjour du désespoir et de la vengeance; ton coeur sera embrasé comme
celui de tous les adorateurs d'Eblis; peu de jours te sont donnés avant
ce terme fatal, emploie-les comme tu voudras; couche sur des monceaux
d'or, commande aux puissances infernales; parcours tous ces immenses
souterrains à ton gré, aucune porte ne te sera fermée; quant à moi j'ai
rempli ma mission, et je te laisse à toi-même. En disant ces mots, il
disparut.
Le Calife et Nouronihar restèrent dans un accablement mortel; leurs
larmes ne pouvaient couler; à peine pouvaient-ils se soutenir; enfin,
ils se prirent tristement par la main, et sortirent en chancelant de
cette salle funeste, sans savoir où ils allaient. Toutes les portes
s'ouvraient à leur approche, les Dives se prosternaient devant leurs
pas, des magasins de richesses se déployaient à leurs yeux; mais ils
n'avaient plus ni curiosité, ni orgueil, ni avarice. Avec la même
indifférence, ils entendaient les choeurs des Ginns, et voyaient les
superbes repas qui étaient étalés de toutes parts. Ils allaient errant
de chambre en chambre, de salle en salle, d'allée en allée, tous autant
de lieux sans bornes et sans limites, tous éclairés par une sombre
lueur, tous parés avec la même triste magnificence, tous parcourus par
des gens qui cherchaient le repos et le soulagement; mais qui le
cherchaient en vain, puisqu'ils portaient partout un coeur tourmenté
dans les flammes. Evités de tous ces malheureux qui, par leurs regards,
semblaient se dire les uns aux autres, c'est toi qui m'as séduit, c'est
toi qui m'as corrompu, ils se tenaient à l'écart, et attendaient dans
une angoisse effroyable le moment qui devait les rendre semblables à ces
objets de terreur.
Quoi! disait Nouronihar, le temps viendra-t-il que je retirerai ma main
de la tienne? Ah! disait Vathek, mes yeux cesseront-ils jamais de puiser
à longs traits la volupté dans les tiens? Les doux moments que nous
avons passés ensemble me seront-ils en horreur? Non, ce n'est pas toi
qui m'as mené dans ce lieu détestable, ce sont les principes impies par
lesquels Carathis a perverti ma jeunesse, qui ont causé ma perte et la
tienne: ah! que du moins elle souffre avec nous! En disant ces
douloureuses paroles, il appela un Afrite qui attisait un brasier, et
lui ordonna d'enlever la princesse Carathis du palais de Samarah, et de
la lui amener.
Après avoir donné cet ordre, le Calife et Nouronihar continuèrent de
marcher dans la foule silencieuse, jusqu'au moment où ils entendirent
parler au bout d'une galerie. Présumant que c'étaient des malheureux
qui, comme eux, n'avaient pas encore reçu leur arrêt final, ils se
dirigèrent d'après le son des voix, et trouvèrent qu'elles partaient
d'une petite chambre quarrée, où sur des sofas étaient assis quatre
jeunes hommes de bonne mine et une belle femme, qui s'entretenaient
tristement à la lueur d'une lampe. Ils avaient tous l'air morne et
abattu, et deux d'entr'eux s'embrassaient avec beaucoup
d'attendrissement. En voyant entrer le Calife et la fille de Fakreddin,
ils se levèrent civilement, les saluèrent et leur firent place. Ensuite,
celui qui paraissait le plus distingué de la compagnie, s'adressant au
Calife, lui dit: Etranger, qui sans doute êtes dans la même horrible
attente que nous, puisque vous ne portez pas encore la main droite sur
votre coeur; si vous venez passer avec nous les affreux moments qui
doivent s'écouler jusqu'à notre commun châtiment, daignez nous raconter
les aventures qui vous ont conduit en ce lieu fatal, et nous vous
apprendrons les nôtres, qui ne méritent que trop d'être entendues. Se
retracer ses crimes, quoiqu'il ne soit plus temps de s'en repentir, est
la seule occupation qui convienne à des malheureux tels que nous.
Le Calife et Nouronihar consentirent à cette proposition, et Vathek
prenant la parole, leur fit, non sans gémir, un sincère récit de tout ce
qui lui était arrivé. Lorsqu'il eut fini sa pénible narration, le jeune
homme qui lui avait parlé, commença la sienne de la manière suivante.
Histoire des deux Princes amis, Alasi et Firouz, enfermés dans le palais
du feu souterrain.
Histoire du Prince Barkiarokh enfermé dans le palais du feu souterrain.
Histoire du Prince Kalilah et de la Princesse Zulkais enfermés dans le
palais du feu souterrain.