La sultane Dilara, qui jusqu'alors avait été la favorite, prenait cette

négligence à coeur avec une énergie qui était dans son caractère. Dans

le cours de sa faveur, elle avait été imbue des idées extravagantes de

Vathek, et brûlait de voir les tombeaux d'Istakhar, et le palais des

quarante colonnes; élevée d'ailleurs parmi les mages, elle se

réjouissait de voir le Calife prêt à s'adonner au culte du feu: ainsi la

vie voluptueuse et fainéante qu'il menait avec sa rivale, l'affligeait

doublement. La piété passagère de Vathek, lui avait donné de vives

alarmes; ceci était pis encore. Elle prit donc le parti d'écrire à la

princesse Carathis, pour lui apprendre que tout allait mal, qu'on avait

manqué net aux conditions du parchemin, qu'on avait mangé, couché et

fait vacarme chez un vieil Emir, dont la sainteté était fort redoutable,

et qu'enfin il n'y avait plus d'apparence qu'on eût jamais les trésors

des sultans préadamites. Cette lettre fut confiée à deux bûcherons, qui

coupaient du bois dans une des grandes forêts de la montagne, et qui

connaissant les routes les plus courtes, arrivèrent en dix jours à

Samarah.

La princesse Carathis jouait aux échecs avec Morakanabad, quand les

messagers arrivèrent. Depuis quelques semaines elle avait abandonné les

hautes régions de sa tour, parce que tout lui semblait en confusion

parmi les astres, lorsqu'elle les consultait pour son fils. Elle avait

beau répéter ses fumigations, et s'étendre sur les toits, dans

l'espérance d'avoir des visions mystiques; elle ne rêvait que pièces de

brocard, bouquets et autres niaiseries pareilles. Cela l'avait jetée

dans un abattement dont toutes les drogues qu'elle composait ne

pouvaient la tirer, et sa dernière ressource était Morakanabad, bon

homme, plein d'une honnête confiance, mais qui, dans sa compagnie, ne se

trouvait pas sur des roses.

Comme personne ne savait des nouvelles de Vathek, mille histoires

ridicules se répandaient sur son compte. On conçoit donc avec quelle

vivacité Carathis décacheta la lettre, et quelle fut sa rage lorsqu'elle

apprit la lâche conduite de son fils. Ah! ah! dit-elle; je périrai, ou

il pénétrera dans le palais du feu; que je meure dans les flammes, et

que Vathek règne sur le trône de Suleïman! En parlant ainsi, elle fit la

pirouette d'une manière si magique et si effroyable que Morakanabad en

recula de terreur; elle commanda de préparer son grand chameau

Alboufaki, et de faire venir la hideuse Nerkès et l'impitoyable Cafour:

Je ne veux pas d'autre train, dit-elle au visir; je vais pour affaires

pressantes, ainsi trève de parade; vous aurez soin du peuple; plumez-le

bien dans mon absence; car nous dépensons beaucoup, et on ne sait pas ce

qui arrivera.

La nuit était très noire, et il soufflait de la plaine de Catoul un vent

mal sain, qui aurait rebuté le voyageur le plus intrépide; mais Carathis

se plaisait beaucoup à tout ce qui était funeste: Nerkès en pensait de

même; et Cafour avait un goût particulier pour les pestilences. Au

matin, cette gentille caravane, guidée par les deux bûcherons, s'arrêta

sur les bords d'un grand marais d'où s'exhalait une vapeur mortelle, qui

aurait tué tout autre animal qu'Alboufaki, qui naturellement pompait

avec plaisir ces malignes odeurs. Les paysans supplièrent les dames de

ne pas dormir dans ce lieu. Dormir! s'écria Carathis; la belle idée! Je

ne dors jamais que pour avoir des visions; et, quant à mes suivantes,

elles ont trop d'occupations pour fermer le seul oeil qui leur reste.

Les pauvres gens qui commençaient à ne pas trop se plaire dans cette

compagnie, restèrent la gueule béante.

Carathis mit pied à terre, aussi bien que les négresses qu'elle avait en

croupe; et toutes s'étant mises en chemise et en caleçons, elles

coururent à l'ardeur du soleil pour cueillir des herbes vénéneuses, dont

il y avait à foison le long du marécage. Cette provision était destinée

pour la famille de l'Emir, et pour tous ceux qui pouvaient apporter le

moindre empêchement au voyage d'Istakhar. Les bûcherons mouraient de

peur, en voyant courir ces trois horribles fantômes, et ne goûtaient pas

trop la société d'Alboufaki. Ce fut bien pire lorsque Carathis leur

ordonna de se mettre en route, quoiqu'il fût midi et qu'il fît une

chaleur à calciner les pierres; malgré tout ce qu'ils purent dire, il

fallut obéir.

Alboufaki qui aimait beaucoup la solitude, reniflait quand il apercevait

la moindre habitation, et Carathis le gâtant à sa manière, se détournait

tout de suite. Il arriva de là que les paysans ne purent pas prendre la

moindre nourriture sur la route. Les chèvres et les brebis, que la

Providence semblait leur envoyer, et dont le lait aurait pu les

rafraîchir un peu, s'enfuyaient à la vue de l'hideux animal et de son

étrange charge. Pour Carathis, elle n'avait nul besoin de ces aliments

communs ayant inventé depuis long-temps une opiate qui lui suffisait, et

dont elle faisait part à ses chères muettes.

A la nuit tombante, Alboufaki s'arrête tout court, et frappa du pied.

Carathis connaissait ses allures, et comprit qu'elle devait être dans le

voisinage d'un cimetière. En effet, la lune jetait une pâle lueur qui

lui fit bientôt entrevoir une longue muraille, et une porte à

demi-ouverte et si élevée, qu'elle pouvait y faire passer Alboufaki. Les

misérables guides, qui touchaient à l'extrémité de leurs jours, prièrent

alors humblement Carathis de les enterrer, puisqu'elle en avait la

commodité, et rendirent l'ame. Nerkès et Cafour plaisantèrent à leur

manière sur la sottise de ces gens, trouvèrent l'aspect du cimetière

fort à leur gré, et les sépulcres bien réjouissans; il y en avait au

moins deux mille sur la pente d'une colline. Carathis trop occupée de

ses grandes vues pour s'arrêter à ce spectacle, quelque charmant qu'il

fût à ses yeux, s'avisa de tirer parti de sa situation. Assurément, se

disait-elle, un si beau cimetière est hanté par les Goules; cette espèce

ne manque pas d'intelligence; comme j'ai laissé mourir mes bêtes de

guides faute d'attention, je demanderai mon chemin aux Goules, et pour

les amorcer, je les inviterai à se régaler de ces corps frais. Après ce

sage monologue, elle parla des doigts à Nerkès et à Cafour, leur disant

d'aller frapper aux tombeaux, et d'y faire entendre leur joli ramage.

Les négresses, toutes joyeuses de cet ordre, et qui se promettaient

beaucoup de plaisir dans la compagnie des Goules, partirent avec un air

de conquête, et se mirent à faire toc, toc, contre les sépulcres. A

mesure qu'elles frappaient, on entendait un bruit sourd dans la terre,

les sables se remuaient, et les Goules attirés par la fraîcheur des

nouveaux cadavres, sortaient de toutes parts avec le nez en l'air. Tous

se rendirent devant un cercueil de marbre où Carathis était assise entre

les deux corps de ses malheureux conducteurs. Cette princesse reçut son

monde avec une politesse distinguée, et après avoir soupé, on parla

d'affaires. Elle apprit bientôt ce qu'elle desirait savoir, et sans

perdre de temps voulut se remettre en marche: les négresses qui avaient

commencé des liaisons de coeur avec les Goules, la supplièrent de tous

leurs doigts d'attendre au moins jusqu'à l'aurore; mais Carathis, qui

était la vertu même et ennemie jurée des amours et de la mollesse,

rejeta leur prière, et montant sur Alboufaki, leur ordonna de s'y placer

au plus vîte. Pendant quatre jours et quatre nuits, elle continua son

voyage sans s'arrêter. Le cinquième, elle traversa des montagnes et des

forêts à demi-brûlées, et arriva le sixième devant les beaux paravents,

qui dérobaient à tous les yeux les voluptueux égarements de son fils.

C'était la pointe du jour: les gardes ronflaient à leurs postes en

pleine sécurité; le grand trot d'Alboufaki les réveilla en sursaut; ils

crurent voir des spectres sortis du noir abîme, et s'enfuirent sans

autre cérémonie. Vathek était au bain avec Nouronihar: il écoutait des

contes et se moquait de Bababalouk qui les faisait. Alarmé par les cris

de ses gardes, il sauta hors de l'eau; mais il y rentra bien vîte

lorsqu'il vit paraître Carathis: elle avançait avec ses négresses et

toujours montée sur Alboufaki, et mettait en pièces les mousselines et

les fines portières du pavillon. A cette apparition subite, Nouronihar,

qui n'était pas toujours sans remords, crut que le moment de la

vengeance céleste était arrivé, et se colla amoureusement contre le

Calife. Alors Carathis, sans descendre de son chameau, et écumante de

rage au spectacle qui s'offrait à sa chaste vue, éclata sans ménagement.

Monstre à deux têtes et à quatre jambes, s'écria-t-elle, que signifie

tout ce bel entortillage? N'as-tu pas honte d'empoigner ce tendron au

lieu des sceptres des sultans préadamites? C'est donc pour cette gueuse

que tu as follement manqué aux conditions du Giaour? C'est avec elle que

tu consumes des moments précieux? Est-ce là le fruit que tu retires des

belles connaissances que je t'ai données? Est-ce ici le but de ton

voyage? Arrache-toi des bras de cette petite niaise; noie-là dans l'eau,

et suis-moi.

Dans son premier mouvement de fureur, Vathek avait eu envie d'éventrer

Alboufaki, et de le farcir des négresses, et même de Carathis; mais les

idées du Giaour du palais d'Istakhar, des sabres et des talismans,

frappèrent son esprit avec la rapidité d'un éclair. Il dit donc à sa

mère d'un ton civil, quoique résolu: Redoutable dame, vous serez obéie;

mais je ne noyerai pas Nouronihar. Elle est plus douce que le mirabolan

confit; elle aime beaucoup les escarboucles, et surtout celui de

Giamchid qu'on lui a promis; elle viendra avec nous, car je prétends

qu'elle couche sur les canapés de Suleïman; je ne puis plus dormir sans

elle. A la bonne heure, répondit Carathis, en descendant d'Alboufaki,

qu'elle remit entre les mains des négresses.

Nouronihar, qui n'avait pas lâché prise, se rassura un peu, et dit

tendrement au Calife; Cher souverain de mon coeur, je vous suivrai, s'il

le faut, jusqu'au-delà de Caf dans le pays des Afrites; je ne craindrai

pas de grimper pour vous au nid de la Simorgue, qui, après Madame, est

l'être le plus respectable qui ait été créé. Voilà, dit Carathis, une

jeune fille qui a du courage et des connaissances. Nouronihar en avait

assurément; mais malgré toute sa fermeté, elle ne pouvait s'empêcher de

penser quelquefois aux graces de son petit Gulchenrouz, et aux journées

de tendresse qu'elle avait passées avec lui; quelques larmes mouillèrent

ses yeux et n'échappèrent pas au Calife; elle dit même tout haut et par

inadvertance: Hélas! mon doux cousin, que deviendrez-vous? A ces mots,

Vathek fronça le sourcil, et Carathis s'écria: Que signifient ces

grimaces, qu'a-t-elle dit? Le Calife répondit: Elle donne mal-à-propos

un soupir à un petit garçon aux yeux langoureux et aux douces tresses

qui l'aimait.--Où est-il? repartit Carathis, il faut que je fasse

connaissance avec ce joli enfant; car, poursuivit-elle tout bas, j'ai

dessein avant que de partir, de me remettre en grace avec le Giaour; il

n'y aura rien de plus appétissant pour lui que le coeur d'un enfant

délicat, qui s'abandonne aux premières impulsions de l'amour.

Vathek, en sortant du bain, donna ordre à Bababalouk de rassembler ses

troupes, ses femmes, et les autres meubles de son sérail, et de tout

préparer pour partir dans trois jours. Quant à Carathis, elle se retira

seule dans une tente, où le Giaour l'amusa avec des visions

encourageantes. A son réveil, elle vit à ses pieds Narkès et Cafour,

qui, par leurs signes, lui apprirent qu'ayant mené Alboufaki aux bords

d'un petit lac pour y brouter une mousse grise passablement vénéneuse,

elles avaient vu des poissons bleuâtres, comme ceux du réservoir au haut

de la tour de Samarah. Ah! ah! dit-elle, je veux aller sur les lieux à

l'instant même; au moyen d'une petite opération, je pourrai rendre ces

poissons oraculaires; ils m'éclairciront beaucoup de choses, et

m'apprendront où est ce Gulchenrouz que je veux absolument immoler.

Aussitôt elle partit avec son noir cortège.

Comme on va vîte dans les mauvaises entreprises, Carathis et ses

négresses ne tardèrent pas d'arriver au lac. Elles brûlèrent des drogues

magiques dont elles étaient toujours munies, et s'étant déshabillées

toutes nues, elles entrèrent dans l'eau jusqu'au col. Narkès et Cafour

secouèrent des torches enflammées, tandis que Carathis prononçait des

mots barbares. Alors, tous les poissons mirent la tête hors de l'eau,

qu'ils agitaient fortement avec leurs nageoires; et contraints par la

puissance du charme, ils ouvrirent des bouches pitoyables, et dirent

tous à la fois: Nous vous sommes dévoués depuis la tête jusqu'à la

queue; que voulez-vous de nous? Poissons, dit Carathis, je vous conjure

par vos brillantes écailles de me dire où est le petit Gulchenrouz?--De

l'autre côté de ce rocher, Madame, répondirent tous les poissons en

choeur: êtes-vous contente? Nous ne le sommes pas du tout de tenir ainsi

la bouche ouverte au grand air. Oui, repartit la princesse, je vois bien

que vous n'êtes pas accoutumés à de longs discours, je vous laisserai en

repos, quoique j'aurais bien d'autres questions à vous faire. Sur cela,

l'eau devint calme, et les poissons disparurent.

Carathis, remplie du venin de ses projets escalada tout de suite le

rocher, et vit sous une feuillée l'aimable Gulchenrouz qui dormait,

tandis que les deux nains veillaient auprès de lui, et marmotaient leurs

oraisons. Ces petits personnages avaient le don de deviner quand quelque

ennemi des bons Musulmans approchait; ils sentirent donc venir Carathis

qui, s'arrêtant tout court, se disait à elle-même: Comme il penche

mollement sa petite tête! comme il est langoureux et blême! c'est

précisément l'enfant qu'il me faut. Les nains interrompirent ces belles

réflexions en se jetant sur elle, et en l'égratignant de toutes leurs

forces. Narkès et Cafour prirent aussitôt la défense de leur maîtresse,

et pincèrent les nains si fortement, qu'ils en rendirent l'ame, en

priant Mahomet de faire tomber sa vengeance sur cette méchante femme, et

sur toute sa famille.

Au bruit que cet étrange combat faisait dans le vallon, Gulchenrouz

s'éveilla, fit un furieux bond, grimpa sur un figuier, et, gagnant la

cîme du rocher, courut sans prendre haleine; enfin, il tomba comme mort

entre les bras d'un bon vieux Génie qui chérissait les enfans, et

s'occupait entièrement à les protéger. Ce Génie, faisant sa ronde dans

les airs, avait fondu sur le cruel Giaour lorsqu'il grommelait dans son

horrible fente, et lui avait enlevé les cinquante petits garçons que

Vathek avait eu l'impiété de lui sacrifier. Il éduquait ces

intéressantes créatures dans des nids élevés au-dessus des nuages, et

habitait lui-même un nid plus grand que tous les autres ensemble, dont

il avait chassé les rocs qui l'avaient construit.

Ces sûrs asiles étaient défendus contre les Dives et les Afrites par des

banderolles flottantes, sur lesquelles étaient écrits en caractères

d'or, brillants comme l'éclair, les noms d'Allah et du Prophète. Alors

Gulchenrouz, qui n'était pas encore désabusé sur sa prétendue mort, se

crut dans les demeures d'une paix éternelle. Il s'abandonnait sans

crainte aux caresses de ses petits amis, qui tous se rassemblaient dans

le nid du vénérable Génie, et à l'envi l'un de l'autre, baisaient le

front uni, et les belles paupières de leur nouveau camarade. C'est là

qu'éloigné des tracasseries de la terre, de l'impertinence des harems,

de la brutalité des eunuques et de l'inconstance des femmes, il trouva

sa véritable place. Heureux, ainsi que ses compagnons, les jours, les

mois, les années s'écoulèrent dans cette société paisible; car le Génie,

au lieu de combler ses pupilles de vaines connaissances, et de

périssables richesses les gratifiait du don d'une perpétuelle enfance.

Carathis, peu accoutumée à voir échapper sa proie, se mit dans une

colère épouvantable contre les négresses, qu'elle accusait de n'avoir

pas saisi l'enfant tout de suite, et de s'être amusées à pincer jusqu'à

la mort de petits nains qui ne signifiaient rien. Elle revint dans la

vallée en murmurant; et, trouvant que son fils n'était pas encore levé

d'auprès de sa belle, elle passa sa mauvaise humeur sur lui et sur

Nouronihar. Toutefois elle se consola par l'idée de partir le lendemain

pour Istakhar, et de faire connaissance avec Eblis[31] même, au moyen

des bons offices du Giaour; mais le destin en avait ordonné autrement.

Sur le soir, comme cette princesse s'entretenait avec Dilara qu'elle

avait fait venir et qui était fort de son goût, Bababalouk vint lui dire

que le ciel paraissait fort embrasé du côté de Samarah, et semblait

annoncer quelque chose de funeste. Sur-le-champ, elle prit ses

astrolabes et ses instruments magiques, mesura la hauteur des planètes,

fit ses calculs, et vit, à son grand déplaisir, qu'il y avait là une

révolte formidable; que Motavekel profitant de l'horreur qu'inspirait

son frère, avait soulevé le peuple, s'était emparé du palais, et faisait

le siége de la grande tour, où Morakanabad s'était retiré avec un petit

nombre de ceux qui restaient encore fidèles. Quoi! s'écria-t-elle, je

perdrais ma tour, mes muets, mes négresses, mes momies, et surtout mon

cabinet d'expériences qui m'a coûté tant de veilles, et cela sans savoir

si mon étourdi de fils viendra à bout de son aventure! Non, je n'en

serai pas la dupe; je pars dans l'instant pour secourir Morakanabad par

mon art redoutable, et faire pleuvoir sur les conspirateurs, des clous

et des ferrailles ardentes; j'ouvrirai mes magasins de serpents et de

torpèdes, qui sont sous les grandes voûtes de la tour et que la faim a

rendus enragés, et nous verrons si l'on tiendra contre de tels

assaillants. En parlant ainsi, Carathis courut à son fils, qui

banquetait tranquillement avec Nouronihar dans son beau pavillon

incarnat. Goulu, que tu es, lui dit-elle; sans ma vigilance, tu ne

serais bientôt que le Commandeur des tourtes: tes Croyants ont renié la

foi qu'ils t'avaient jurée; Motavekel, ton frère, règne dans ce moment

sur la colline des chevaux pies; et si je n'avais pas quelques petites

ressources dans notre tour, il ne lâcherait prise de sitôt. Mais afin de

ne pas perdre du tems, je ne te dirai que quatre mots; plie tes tentes,

pars ce soir même, et ne t'arrête nulle part à baliverner. Quoique tu

aies manqué aux conditions du parchemin, il me reste encore quelques

espérances; car, il faut avouer que tu as fort joliment violé les lois

de l'hospitalité, en séduisant la fille de l'Emir, après avoir mangé de

son sel et de son pain. Ces sortes de manières ne peuvent que plaire au

Giaour; et si, dans la route, tu fais encore quelque petit crime, tout

ira bien, et tu entreras en triomphe dans le palais de Suleïman. Adieu!

Alboufaki et mes négresses m'attendent à la porte.

Le Calife n'eut pas le mot à répondre; il souhaita un bon voyage à sa

mère, et finit son souper. A minuit, on décampa au bruit des fanfares et

des trompettes; mais on avait beau timbaler, on ne pouvait s'empêcher

d'entendre les cris de l'Emir et de ses barbons, qui à force de pleurer,

étaient devenus aveugles, et n'avaient pas un poil de reste. Nouronihar,

à qui cette musique faisait de la peine, fut fort aise quand elle ne fut

plus à portée de l'ouir. Elle était avec le Calife dans la litière

impériale, et ils s'amusaient à se représenter toutes les magnificences

dont ils devaient être bientôt entourés. Les autres femmes se tenaient

bien tristement dans leurs cages, et Dilara prenait patience, en pensant

qu'elle allait célébrer les rites du feu sur les augustes terrasses

d'Istakhar.

En quatre jours, on se trouva dans la riante vallée de Rocnabad. Le

printemps y était dans toute sa vigueur; et les branches grotesques des

amandiers en fleurs, se découpaient sur l'azur d'un ciel étincelant. La

terre jonchée d'hyacinthes et de jonquilles, exhalait une douce odeur;

des milliers d'abeilles, et presque autant de Santons, y faisaient leur

demeure. On voyait alternativement rangés sur les bords du ruisseau, des

ruches et des oratoires, dont la propreté et la blancheur étaient

relevées par le verd brun des hauts cyprès. Ces pieux solitaires

s'amusaient à cultiver de petits jardins, remplis de fruits, et surtout

de melons musqués les meilleurs de la Perse. Quelquefois on les voyait

épars dans la prairie, s'amusant à nourrir des paons plus blancs que la

neige, et des tourterelles azurées. Ils étaient ainsi occupés, quand les

avant-coureurs du cortège impérial crièrent à haute voix: Habitants de

Rocnabad, prosternez-vous sur les bords de vos sources limpides, et

rendez graces au ciel qui vous montre un rayon de sa gloire; car voici

le Commandeur des Croyans qui approche.

Les pauvres Santons, remplis d'un saint empressement, se hâtèrent

d'allumer des cierges dans tous les oratoires, déployèrent leurs Korans

sur des lutrins d'ébène, et allèrent au-devant du Calife, avec de petits

paniers remplis de figues, de miel et de melons. Pendant qu'ils

s'avançaient en procession et à pas comptés, les chevaux, les chameaux

et les gardes, faisaient un horrible dégât parmi les tulipes, et les

autres fleurs de la vallée. Les Santons ne pouvaient s'empêcher de jeter

un oeil de pitié sur ces ravages, tandis que de l'autre, ils regardaient

le Calife et le Ciel. Nouronihar, enchantée de ces beaux lieux qui lui

rappelaient les aimables solitudes de son enfance, pria Vathek de

s'arrêter; mais ce prince, pensant que tous ces petits oratoires

pourraient passer dans l'esprit du Giaour pour une habitation, ordonna à

ses pionniers de les abattre. Les Santons restèrent pétrifiés pendant

qu'on exécutait cet ordre barbare; ils pleuraient à chaudes larmes, et

Vathek les fit chasser à coups de pieds par des eunuques. Alors, il

descendit de sa litière avec Nouronihar, et ils se promenèrent dans la

prairie, tout en cueillant des fleurs et en se disant des gaillardises;

mais les abeilles, qui étaient bonnes musulmanes, se crurent obligées de

venger la querelle de leurs chers maîtres les Santons, et s'acharnèrent

tellement à les piquer, qu'ils furent trop heureux que leurs tentes se

trouvassent prêtes pour les recevoir.

Bababalouk, auquel l'embonpoint des paons et des tourterelles n'avait

pas échappé, en fit mettre tout de suite quelques douzaines à la broche,

et autant en fricassées. On mangeait, on riait, on trinquait, on

blasphémait à plaisir, quand tous les Moullahs, tous les Scheiks, tous

les Cadis, et tous les Imans de Schiraz, qui n'avaient pas apparemment

rencontré les Santons, arrivèrent avec des ânes parés de guirlandes, de

rubans et de sonnettes d'argent, et chargés de tout ce qu'il y avait de

meilleur dans le pays. Ils présentèrent leurs offrandes au Calife, en le

suppliant d'honorer leur ville et leurs mosquées de sa présence. Oh!

pour cela, dit Vathek, je m'en garderai bien; j'accepte vos présents, et

vous prie de me laisser tranquille, car je n'aime pas à résister à la

tentation: mais comme il n'est pas décent que des gens aussi

respectables que vous s'en retournent à pied, et que vous avez la mine

d'être d'assez mauvais cavaliers, mes eunuques auront la précaution de

vous lier sur vos ânes, et prendront surtout bien garde que vous ne me

tourniez pas le dos; car ils savent l'étiquette. Il y avait parmi eux de

vigoureux Scheiks, qui, croyant que Vathek était fou, en disaient tout

haut leur opinion. Bababalouk prit soin de les faire garrotter à doubles

cordes; et piquant tous les ânes avec des épines, ils partirent au grand

galop, tout en ruant et s'entrechoquant de la manière la plus plaisante

du monde. Nouronihar et son Calife, jouissaient à l'envi l'un de

l'autre, de cet indigne spectacle; ils faisaient de grands éclats de

rire, lorsque les vieillards tombaient avec leur monture dans le

ruisseau, et que les uns devenaient boiteux, d'autres manchots, d'autres

brèche-dents, ou pis encore.

On passa deux jours fort délicieusement à Rocnabad, sans y être troublé

par de nouvelles ambassades. Le troisième, on se remit en marche; on

laissa Schiraz à la droite, et on gagna une grande plaine d'où l'on

découvrait, à l'extrémité de l'horison, les noirs sommets des montagnes

d'Istakhar.

Vathek · 第 6 / 8 段