Bababalouk, connaisseur en pareilles affaires, vit qu'à mauvais jeu il

fallait faire bonne mine, et fit signe à tout le monde de se retirer. Il

parcourut tous les coins de la salle pour voir si personne ne s'y était

caché, et il vit des pieds qui sortaient du bas de l'estrade. Bababalouk

les tira à lui sans cérémonie, et voyant que c'étaient ceux de

Gulchenrouz, il le mit sur ses épaules, et l'emporta en lui faisant

mille odieuses caresses. Le petit criait et se débattait, ses joues

devinrent rouges comme la fleur de grenade, et ses yeux humides

étincelaient de dépit. Dans son désespoir, il jeta un regard si

significatif à Nouronihar, que le Calife s'en aperçut, et dit: Serait-ce

là votre Gulchenrouz? Souverain du monde, répondit-elle, épargnez mon

cousin, dont l'innocence et la douceur ne méritent pas votre colère.

Rassurez-vous, reprit Vathek, en souriant; il est en bonnes mains;

Bababalouk aime les enfants, et n'est jamais sans dragées ni confitures.

La fille de Fakreddin, toute confondue, laissa emporter Gulchenrouz,

sans dire une parole. Cependant le mouvement du sein de Nouronihar

découvrait l'agitation de son coeur. Vathek en était transporté, et se

livrait à tout le délire de la plus vive passion; on ne lui opposait

plus qu'une faible résistance, lorsque l'Emir entrant subitement, se

jeta aux pieds du Calife, le front contre terre. Commandeur des Croyans,

lui dit-il, ne vous abaissez pas jusqu'à votre esclave. Non, Emir,

repartit Vathek, je l'élève plutôt jusqu'à moi. Je la déclare mon

épouse, et la gloire de votre famille s'étendra de génération en

génération. Hélas! Seigneur, répondit Fakreddin en s'arrachant quelques

poils de la barbe, abrégez les jours de votre fidèle serviteur, avant

qu'il manque à sa parole. Nouronihar est solennellement promise à

Gulchenrouz, le fils de mon frère Ali Hassan; leurs coeurs sont unis; la

foi est réciproquement donnée: on ne saurait violer des engagements

aussi sacrés. Quoi! repliqua brusquement le Calife, tu veux livrer cette

beauté divine à un mari encore plus femme qu'elle! Tu crois que je

laisserai flétrir ses charmes sous des mains si lâches et si faibles!

non, c'est dans mes bras qu'elle doit passer sa vie; tel est mon

plaisir! Retire-toi, et ne trouble pas cette nuit, que je consacre au

culte de ses attraits. L'Emir outré tira alors son sabre, le présenta à

Vathek, et tendant son col, il lui dit d'un ton ferme: Seigneur, frappez

votre hôte infortuné; il a trop vécu puisqu'il a le malheur de voir que

le Vicaire du Prophète viole les saintes lois de l'hospitalité.

Nouronihar, qui était restée interdite pendant toute cette scène, ne put

soutenir davantage le combat des diverses passions qui bouleversaient

son ame. Elle tomba en défaillance, et Vathek, aussi effrayé pour sa

vie, que furieux de trouver de la résistance, dit à Fakreddin: Secourez

votre fille! et il se retira en lui lançant son terrible regard.--Le

malheureux Emir tomba sur-le-champ à la renverse, baigné d'une sueur

mortelle.

Gulchenrouz, de son côté, s'était échappé des mains de Bababalouk, et

revenait en ce moment, lorsqu'il vit Fakreddin et sa fille étendus par

terre. Il cria au secours, tant qu'il put. Ce pauvre enfant tâchait de

ranimer Nouronihar par ses caresses. Pâle et haletant, il ne cessait de

baiser la bouche de son amante. Enfin, la douce chaleur de ses lèvres la

fit revenir, et bientôt elle reprit tous ses sens.

Lorsque Fakreddin fut remis de l'oeillade du Calife, il se mit sur son

séant, et regardant autour de lui pour voir si ce dangereux prince était

sorti, il fit appeler Shaban et Sutlemémé, et, les tirant à part, il

leur dit: Mes amis, aux grands maux, il faut des remèdes violents. Le

Calife porte l'horreur et la désolation dans ma famille; je ne saurais

résister à sa puissance; un autre de ses regards me mettrait au tombeau.

Qu'on me donne de cette poudre assoupissante qu'un Derviche m'apporta de

l'Arracan; j'en ferai prendre à ces deux enfants une dose dont l'effet

dure trois jours. Le Calife les croira morts. Alors, feignant de les

enterrer, nous les porterons dans la caverne de la vénérable Meimouné, à

l'entrée du grand désert de sable, près de la cabane de mes nains; et

quand tout le monde sera retiré, vous, Shaban, avec quatre eunuques

choisis, vous les transporterez près du lac où vous aurez fait porter

des provisions pour un mois. Un jour pour la surprise, cinq pour les

pleurs, une quinzaine pour les réflexions, et le reste pour se préparer

à se remettre en marche; voilà, selon mon calcul, tout le temps que

Vathek prendra, et j'en serai quitte.

L'idée est bonne, dit Sutlemémé; il en faut tirer tout le parti

possible. Nouronihar me paraît avoir du goût pour le Calife. Soyez sûr

qu'aussi long-temps qu'elle le saura ici, malgré tout son attachement

pour Gulchenrouz, nous ne pourrons pas la faire tenir dans ces

montagnes. Persuadons-lui qu'elle est réellement morte, ainsi que

Gulchenrouz, et que tous deux ont été transportés dans ces rochers, pour

y expier les petites fautes que l'amour leur a fait commettre. Nous leur

dirons que nous nous sommes tués de désespoir, et vos petits nains,

qu'ils n'ont jamais vus, leur paraîtront des personnages

extraordinaires. Les sermons qu'ils leur feront, produiront un grand

effet sur eux, et je gage que tout se passera le mieux du monde.

J'approuve ton idée, dit Fakreddin; mettons la main à l'oeuvre.

Aussitôt, on alla chercher la poudre; on la mit dans du sorbet, et

Nouronihar et Gulchenrouz, sans se douter de rien, avalèrent le mélange.

Une heure après, ils sentirent des angoisses et des palpitations de

coeur. Un engourdissement universel s'empara d'eux. Ils se levèrent, et

montant l'estrade avec peine, ils s'étendirent sur le sopha.

Réchauffe-moi, ma chère Nouronihar, disait Gulchenrouz, en la tenant

étroitement embrassée; mets ta main sur mon coeur: il est de glace. Ah!

tu es aussi froide que moi. Le Calife nous aurait-il tué tous les deux

avec son terrible regard? Je meurs, repartit Nouronihar d'une voix

éteinte, serre-moi; que du moins j'exhale mon ame sur tes lèvres. Le

tendre Gulchenrouz poussa un profond soupir, leurs bras tombèrent et ils

n'en dirent pas davantage; tous les deux restèrent comme morts.

Alors, de grands cris retentirent dans le harem. Shaban et Sutlemémé

jouèrent les désespérés avec beaucoup d'adresse. L'Emir, fâché d'en

venir à ces extrémités, faisait pour la première fois l'épreuve de la

poudre, et n'avait pas besoin de contrefaire l'affligé. On avait éteint

les lumières, à l'exception de deux lampes qui jetaient une triste lueur

sur le visage de ces belles fleurs, qu'on croyait fanées dans le

printemps de leur vie; et les esclaves, qui s'étaient rassemblés de

toutes parts, restèrent immobiles au spectacle qui s'offrait à leurs

yeux. On apporta les vêtements funèbres; on lava leurs corps avec de

l'eau rose; on les revêtit de simarres plus blanches que l'albâtre: et

leurs belles tresses, nouées ensemble, furent parfumées des odeurs les

plus exquises.

On allait poser sur leurs têtes deux couronnes de jasmin, leur fleur

favorite, lorsque le Calife, qui venait d'apprendre cet événement

tragique, arriva. Il était aussi pâle et hagard, que les Goules qui

errent la nuit dans les sépulcres. Dans cette circonstance, il s'oublia

lui-même et le monde entier; il se précipita au milieu des esclaves, se

prosterna au pied de l'estrade, et se frappant la poitrine, il se

qualifiait d'atroce meurtrier, et faisait mille imprécations contre

lui-même. Mais lorsque d'une main tremblante, il eut levé le voile qui

couvrait le visage blême de Nouronihar, il jeta un grand cri, et tomba

comme mort. Le chef des eunuques fit d'horribles grimaces, et l'emporta

sur-le-champ, en disant: Je l'avais bien prévu que Nouronihar lui

jouerait quelque mauvais tour.

Dès que le Calife fut éloigné, l'Emir commanda les cercueils, et fit

défendre l'entrée du harem. On ferma toutes les fenêtres; on brisa tous

les instruments de musique, et les Imans commencèrent à réciter des

prières. Les pleurs et les lamentations redoublèrent dans la soirée qui

suivit ce jour lugubre. Quant à Vathek, il gémissait en silence. On

avait été obligé d'assoupir les convulsions de sa rage et de sa douleur,

en lui donnant des remèdes calmants.

A la pointe du jour suivant, on ouvrit les grands battants des portes du

palais, et le convoi se mit en marche pour se rendre à la montagne. Les

tristes cris de Leillah-Illeilah[28] parvinrent jusqu'au Calife. Il

voulut à toute force se cicatriser et suivre la pompe funèbre; jamais on

n'aurait pu l'en dissuader, si sa grande faiblesse lui eut permis de

marcher: mais il tomba au premier pas, et l'on fut obligé de le mettre

au lit, où il resta plusieurs jours dans un état d'insensibilité qui

faisait pitié, même à l'Emir.

Quand la procession fut arrivée à la grotte de Meimouné, Shaban et

Sutlemémé congédièrent tout le monde. Les quatre eunuques affidés

restèrent avec eux; et après s'être reposés quelques moments auprès des

cercueils, auxquels on avait laissé de l'air, ils les firent porter sur

les bords d'un petit lac bordé d'une mousse grisâtre. Ce lieu était le

rendez-vous des hérons et des cigognes qui y pêchaient continuellement

des petits poissons bleus. Les nains, instruits par l'Emir, ne tardèrent

pas à s'y rendre, et avec l'aide des eunuques, ils construisirent des

cabanes de cannes et de joncs; ouvrage dans lequel ils réussissaient à

merveille. Ils élevèrent aussi un magasin pour les provisions, un petit

oratoire pour eux-mêmes, et une pyramide de bois. Elle était faite de

bûches arrangées avec beaucoup d'exactitude et servait à l'entretien du

feu; car il faisait froid dans le creux de ces montagnes.

Vers le soir, on alluma deux grands feux sur le bord du lac; on tira les

deux jolis corps de leurs cercueils, et ils furent posés doucement dans

la même cabane, sur un lit de feuilles sèches. Les deux nains se mirent

à réciter le Koran d'une voix claire et argentine. Shaban et Sutlemémé

se tenaient debout, à quelque distance, et attendaient avec beaucoup

d'inquiétude que la poudre eût fait son effet. Enfin, Nouronihar et

Gulchenrouz étendirent faiblement les bras, et ouvrant les yeux ils

regardèrent avec le plus grand étonnement tout ce qui les entourait. Ils

essayèrent même de se lever; mais les forces leur manquant, ils

retombèrent sur leur lit de feuilles. Aussitôt, Sutlemémé leur fit

avaler d'un cordial dont l'Emir l'avait munie.

Alors, Gulchenrouz se réveilla tout-à-fait, éternua bien fort, et se

leva avec un élan qui marquait toute sa surprise. Lorsqu'il fut hors de

la cabane, il huma l'air avec une extrême avidité, et s'écria: Je

respire, j'entends des sons, je vois un firmament semé d'étoiles!

j'existe encore. A ces accents chéris, Nouronihar se débarrassa des

feuilles, et courut serrer Gulchenrouz dans ses bras. Les longues

simarres dont ils étaient revêtus, leurs couronnes de fleurs et leurs

pieds nus, furent les premières choses qui frappèrent ses regards. Elle

cacha son visage dans ses mains pour réfléchir. La vision du bain

enchanté, le désespoir de son père, et surtout la figure majestueuse de

Vathek lui roulaient dans l'esprit. Elle se ressouvenait d'avoir été

malade et mourante, aussi bien que Gulchenrouz; mais toutes ces images

étaient confuses dans sa tête. Ce lac singulier, ces flammes réfléchies

dans les eaux paisibles, les pâles couleurs de la terre, ces cabanes

bizarres; ces joncs qui se balançaient tristement d'eux-mêmes, ces

cigognes, dont le cri lugubre se mêlait aux voix des nains; tout la

convainquit que l'ange de la mort lui avait ouvert le portail de quelque

nouvelle existence.

Gulchenrouz, de son côté, dans des transes mortelles, s'était collé

contre sa cousine. Il se croyait aussi dans le pays des fantômes, et

s'effrayait du silence qu'elle gardait. Parle, lui dit-il enfin, où

sommes-nous? Vois-tu ces spectres qui remuent cette braise ardente?

Seraient-ce Monkir et Nekir[29] qui vont nous y jeter? Le fatal pont[30]

traverserait-il ce lac, dont la tranquillité nous cache peut-être un

abîme d'eau, où nous ne cesserons de tomber pendant des siècles?

Non, mes enfants, leur dit Sutlemémé en s'approchant d'eux,

rassurez-vous; l'ange exterminateur qui a conduit nos ames après les

vôtres, nous a assuré que le châtiment de votre vie molle et voluptueuse

sera borné à passer une longue suite d'années dans ce lieu mélancolique,

où le soleil se montre à peine, où la terre ne produit ni fruits ni

fleurs. Voilà nos gardiens, continua-t-elle, en montrant les nains; ils

pourvoiront à nos besoins: car des ames aussi profanes que les nôtres

tiennent encore un peu à leur grossière existence. Pour tous mets vous

ne mangerez que du ris; et votre pain sera trempé dans les brouillards

qui couvrent sans cesse ce lac.

A cette triste perspective, les pauvres enfants fondirent en pleurs. Ils

se prosternèrent devant les nains, qui soutenant parfaitement bien leur

personnage, leur firent, selon la coutume, un discours bien beau et bien

long, sur le chameau sacré qui devait, dans quelques milliers d'années,

les porter au paradis des fidèles.

Le sermon fini, on fit des ablutions, on loua Allah et le Prophète, on

soupa bien maigrement, et on s'en retourna aux feuilles sèches.

Nouronihar et son petit cousin furent bien aises de trouver que les

morts couchaient dans la même cabane. Comme ils avaient assez dormi, ils

s'entretinrent le reste de la nuit de ce qui s'était passé, et cela

toujours en s'embrassant de peur des esprits.

Le lendemain matin, qui fut bien sombre et pluvieux, les nains montèrent

sur de longues perches plantées en guise de minarets, et appelèrent à la

prière. Toute la congrégation s'assembla; Sutlemémé, Shaban, les quatre

eunuques, quelques cigognes qui s'ennuyaient de la pêche, et les deux

enfants. Ceux-ci s'étaient traînés languissamment hors de leur cabane,

et comme leurs esprits étaient montés sur un ton mélancolique et tendre,

ils firent leurs dévotions avec ferveur. Après cela, Gulchenrouz demanda

à Sutlemémé et aux autres, comment ils avaient fait de mourir si à

propos pour eux. Nous nous sommes tués de désespoir après votre mort,

répondit Sutlemémé. Nouronihar, qui malgré tout ce qui s'était passé,

n'avait pas oublié sa vision, s'écria: Et le Calife! Serait-il mort de

douleur? Viendra-t-il ici? Les nains avaient le mot, et répondirent

gravement: Vathek est damné sans retour. Je le crois bien, s'écria

Gulchenrouz, et j'en suis charmé; car je pense que c'est son horrible

oeillade qui nous a envoyés ici manger du riz, et entendre des sermons.

Une semaine s'écoula à-peu-près de la même manière sur les bords du lac.

Nouronihar pensait aux grandeurs que son ennuyeuse mort lui avait fait

perdre; et Gulchenrouz faisait des prières et des paniers de joncs avec

les nains, qui lui plaisaient infiniment.

Pendant que cette scène d'innocence se passait au sein des montagnes, le

Calife en donnait une autre chez l'Emir. Il n'eut pas plutôt repris

l'usage de ses sens, qu'avec une voix qui fit tressaillir Bababalouk, il

s'écria: Perfide Giaour! c'est toi qui as tué ma chère Nouronihar; je

renonce à toi et demande pardon à Mahomet; il me l'aurait conservée si

j'avais été plus sage. Allons, qu'on me donne de l'eau pour faire mes

ablutions, et que le bon Fakreddin vienne ici, pour que je me réconcilie

avec lui et que nous fassions la prière. Après cela, nous irons ensemble

visiter le sépulcre de l'infortunée Nouronihar. Je veux me faire

hermite, et passer mes jours sur cette montagne pour y expier mes

crimes. Et que mangerez-vous là, lui dit Bababalouk? je n'en sais rien,

repartit Vathek; je te le dirai quand j'aurai appétit: ce qui ne

m'arrivera, je crois, de long-temps.

L'arrivée de Fakreddin interrompit cette conversation. Dès que Vathek le

vit, il lui sauta au col, et le baigna de ses larmes, en lui disant des

choses si pieuses, que l'Emir en pleurait de joie, et se félicitait tout

bas de l'admirable conversion qu'il venait d'opérer. On comprend qu'il

n'osait pas s'opposer au pélerinage de la montagne; ils se mirent donc

chacun dans leur litière et partirent.

Malgré l'attention avec laquelle on veillait sur le Calife, on ne put

empêcher qu'il ne se fît quelques égratignures sur le lieu où l'on

disait que Nouronihar était enterrée. L'on eut grand'peine à l'en

arracher, et il jura solennellement qu'il y reviendrait tous les jours,

ce qui ne plut pas trop à Fakreddin; mais il se flattait que le Calife

ne se hasarderait pas plus avant, et qu'il se contenterait de faire ses

prières dans la caverne de Meimouné; d'ailleurs, le lac était si caché

dans les rochers, qu'il ne croyait pas possible de le trouver. Cette

sécurité de l'Emir était augmentée par la conduite de Vathek. Il tenait

bien exactement sa résolution, et revenait de la montagne si dévot et si

contrit, que tous les barbons en étaient en extase.

Nouronihar, de son côté, n'était pas tout-à-fait aussi contente.

Quoiqu'elle aimât Gulchenrouz, et qu'on la laissât libre avec lui afin

d'augmenter sa tendresse, elle le regardait comme un joujou qui

n'empêchait pas que l'escarboucle de Giamchid ne fût très-désirable.

Elle avait même quelquefois des doutes sur son état, et ne pouvait pas

comprendre que les morts eussent tous les besoins et les fantaisies des

vivants. Un matin, pour s'en éclaircir, elle se leva doucement d'auprès

de Gulchenrouz, pendant que tout dormait encore, et après lui avoir

donné un baiser, elle suivit le bord du lac, et vit qu'il se dégorgeait

sous un rocher dont la cîme ne lui parut pas inaccessible. Aussitôt elle

y grimpa du mieux qu'elle put, et voyant le ciel à découvert, elle se

mit à courir comme une biche qui fuit le chasseur. Quoiqu'elle sautât

avec la légèreté de l'antelope, elle fut pourtant obligée de s'asseoir

sur quelques tamarins pour reprendre haleine. Elle y faisait ses petites

réflexions, et croyait reconnaître les lieux, quand tout-à-coup, Vathek

se présenta à sa vue. Ce prince inquiet et agité avait devancé l'aurore.

Lorsqu'il vit Nouronihar, il resta immobile. Il n'osait approcher de

cette figure tremblante et pâle; mais pourtant encore charmante à voir.

Enfin, Nouronihar, d'un air moitié content et moitié affligé, leva ses

beaux yeux sur lui, et lui dit: Seigneur, vous venez donc manger du riz

avec moi, et entendre des sermons? Ombre chérie, s'écria Vathek, vous

parlez! vous avez toujours la même forme élégante, le même regard

rayonnant! Seriez-vous aussi palpable? En disant ces mots, il l'embrasse

de toute sa force, en répétant sans cesse; mais voici de la chair, elle

est animée d'une douce chaleur; que veut dire ce prodige?

Nouronihar répondit modestement; Vous savez, Seigneur, que je mourus la

nuit même où vous m'honorâtes de votre visite. Mon cousin dit que ce fut

d'une de vos oeillades, mais je n'en crois rien; elles ne me parurent

pas si terribles. Gulchenrouz mourut avec moi, et nous fûmes tous les

deux transportés dans un pays bien triste, et où l'on fait très-maigre

chère; si vous êtes mort aussi, et que vous veniez nous joindre, je vous

plains, car vous serez étourdi par les nains et les cigognes.

D'ailleurs, il est fâcheux pour vous et pour moi, d'avoir perdu les

trésors du palais souterrain qui nous étaient promis.

A ce nom de palais souterrain, le Calife suspendit ses caresses, qui

avaient déjà été assez loin, pour se faire expliquer ce que Nouronihar

voulait dire. Alors elle lui raconta sa vision, ce qui l'avait suivie,

et l'histoire de sa prétendue mort; elle lui dépeignit le lieu

d'expiation d'où elle s'était échappée, d'une manière qui l'aurait fait

rire, s'il n'avait pas été très-sérieusement occupé. Elle n'eut pas

plutôt cessé de parler, que Vathek la reprenant dans ses bras, lui dit:

Allons, lumière de mes yeux, tout est dévoilé. Nous sommes tous deux

pleins de vie: votre père est un fripon qui nous a trompés pour nous

séparer; et le Giaour, qui, à ce que je comprends, veut nous faire

voyager ensemble, ne vaut guères mieux. Ce ne sera pas du moins de

long-temps qu'il nous tiendra dans son palais de feu. J'attache plus de

valeur à votre belle personne, qu'à tous les trésors des sultans

préadamites; et je veux la posséder à mon aise, et en plein air pendant

bien des lunes, avant que d'aller m'enfouir sous terre. Oubliez ce petit

sot de Gulchenrouz, et...--Ah, Seigneur, ne lui faites point de mal,

interrompit Nouronihar. Non, non, reprit Vathek; je vous ai déjà dit de

ne rien craindre pour lui; il est trop pétri de lait et de sucre pour

que j'en sois jaloux: nous le laisserons avec les nains (qui par

parenthèse sont mes anciennes connaissances) c'est une compagnie qui lui

convient mieux que la vôtre. Au reste, je ne retournerai plus chez votre

père; je ne veux pas l'entendre lui et ses barbons, me criailler aux

oreilles que je viole les lois de l'hospitalité, comme si ce n'était pas

un plus grand honneur pour vous d'épouser le Souverain du monde, qu'une

petite fille habillée en garçon.

Nouronihar n'eut garde de désapprouver un discours aussi éloquent. Elle

aurait seulement voulu que l'amoureux Monarque eût marqué un peu plus

d'ardeur pour l'escarboucle de Giamchid; mais elle pensa que cela

viendrait en son temps, et demeura d'accord de tout, avec la soumission

la plus engageante.

Quand le Calife le jugea à propos, il appela Bababalouk qui dormait dans

la caverne de Meimouné, et rêvait que le fantôme de Nouronihar l'avait

remis sur l'escarpolette, et lui donnait un tel branle, que tantôt il

planait au-dessus des montagnes, et tantôt touchait aux abîmes. A la

voix de son maître, il s'éveilla en sursaut, courut tout essoufflé, et

pensa tomber à la renverse, lorsqu'il crut voir le spectre auquel il

venait de rêver. Ah! Seigneur, s'écria-t-il en reculant dix pas, et

mettant sa main devant ses yeux: est-ce que vous déterrez les morts?

Faites-vous aussi le métier de Goule? Mais n'espérez pas de manger cette

Nouronihar; après ce qu'elle m'a fait souffrir, elle sera assez méchante

pour vous manger vous-même.

Cesse de faire l'imbécile, dit Vathek; tu seras bientôt convaincu que

celle que je tiens dans mes bras, est Nouronihar, bien fraîche et très

vivante. Va faire dresser mes tentes dans une vallée que j'ai remarquée

ici près; je veux y fixer mon habitation avec cette belle tulipe dont je

ranimerai les couleurs. Fais en sorte de nous pourvoir de tout ce qu'il

faut pour mener une vie voluptueuse jusqu'à nouvel ordre.

Les nouvelles d'un incident aussi fâcheux parvinrent bientôt aux

oreilles de l'Emir. Au désespoir de ce que son stratagème n'avait pas

réussi, il s'abandonna à la douleur, et se barbouilla duement le visage

avec de la cendre; ses fidèles barbons en firent autant, et son palais

tomba dans un affreux désordre. Tout était négligé; on ne recevait plus

les voyageurs, on ne faisait plus d'emplâtres; et à la place de

l'activité charitable qui régnait dans cet asile, ceux qui l'habitaient

n'y montraient plus que des visages d'une coudée de long; ce n'était que

gémissements et barbouillages.

Cependant Gulchenrouz était resté pétrifié, en ne trouvant plus sa

cousine. Les nains n'étaient pas moins surpris que lui. Sutlemémé seule,

plus fine qu'eux tous, soupçonna d'abord ce qui était arrivé. On amusa

Gulchenrouz avec la belle espérance qu'il retrouverait Nouronihar dans

quelque endroit des montagnes, où la terre jonchée de fleurs d'orange et

de jasmin, offrirait des lits plus agréables que ceux des cabanes, où

l'on chanterait au son des luths, et où l'on irait à la chasse des

papillons.

Sutlemémé était dans le fort de ses descriptions quand un des quatre

eunuques la tira à part, lui éclaircit l'histoire de la fuite de

Nouronihar, et lui remit les ordres de l'Emir. Aussitôt elle tint

conseil avec Shaban et les nains; on plia bagage; on se mit dans une

chaloupe, et on vogua tranquillement. Gulchenrouz s'accommodait de tout;

mais lorsqu'on arriva à l'endroit où le lac se perdait sous la voûte du

rocher, que la barque y fut entrée, et que Gulchenrouz se vit dans une

parfaite obscurité, il fut saisi d'une peur horrible et jeta des cris

perçants; car il croyait qu'on allait le damner entièrement, pour avoir

trop fait le vivant avec sa cousine.

Pendant ce temps, le Calife, et celle qui régnait sur son coeur,

filaient des jours heureux. Bababalouk avait fait dresser les tentes et

fermer les deux entrées de la vallée avec des paravents magnifiques,

doublés de toile des Indes, et gardés par des esclaves Ethiopiens, le

sabre à la main. Pour maintenir le gazon de cette belle enceinte dans

une fraîcheur perpétuelle, des eunuques blancs ne cessaient d'en faire

le tour avec des arrosoirs de vermeil. L'air, auprès du pavillon

impérial, était sans cesse agité par le mouvement des éventails; un jour

tendre qui passait au travers des mousselines éclairait ce lieu de

volupté, et le Calife y jouissait en plein des charmes de Nouronihar.

Enivré de délices, il écoutait avec transport sa belle voix, et les

accords de son luth. De son côté, elle était ravie d'entendre les

descriptions qu'il lui faisait de Samarah, et de sa tour remplie de

merveilles. Elle se plaisait surtout à lui faire répéter l'aventure de

la boule, et celle de la crevasse où le Giaour se tenait auprès du

portail d'ébène.

Le jour s'écoulait dans ces entretiens, et la nuit ces amants se

baignaient ensemble dans un grand bassin de marbre noir, qui relevait

admirablement la blancheur de Nouronihar. Bababalouk, avec qui cette

belle était rentrée en grace, prenait soin que leurs repas fussent

servis avec la plus grande délicatesse; c'était toujours quelques mets

nouveaux; et il fit chercher à Schiraz un vin pétillant et délicieux,

encavé avant la naissance de Mahomet. On cuisait dans de petits fours

pratiqués dans le roc, des pains au lait que Nouronihar pétrissait de

ses mains délicates; ce qui leur donnait une saveur si fort au gré de

Vathek, qu'il en oubliait tous les ragoûts que ses autres femmes lui

avaient faits; aussi ces pauvres délaissées se mouraient-elles de

chagrin chez l'Emir.

Vathek · 第 5 / 8 段