Au milieu de cette conversation arriva Fakreddin, pour inviter Vathek à

des prières solennelles, et aux ablutions qui se faisaient dans une

vaste prairie, arrosée par une infinité de ruisseaux. Le Calife trouva

l'eau fraîche, mais les prières ennuyeuses à la mort. Il se divertissait

pourtant de la multitude de calenders, de santons et de derviches, qui

allaient et venaient dans la prairie. Les bramanes, les faquirs et

autres cagots venus des grandes Indes, et qui en voyageant s'étaient

arrêtés chez l'Emir, l'amusaient surtout beaucoup. Ils avaient tous

quelque momerie favorite: les uns traînaient une grande chaîne; les

autres un ourang-outang; d'autres étaient armés de disciplines; tous

réussissaient à merveille dans leurs différents exercices. On en voyait

qui grimpaient sur les arbres, tenaient un pied en l'air, se balançaient

sur un petit feu, et se donnaient des nazardes sans pitié. Il y en avait

aussi qui chérissaient la vermine, et celle-ci ne répondait pas mal à

leurs caresses. Ces cagots ambulants soulevaient le coeur des derviches,

des calenders et des santons. On les avait rassemblés, dans l'espoir que

la présence du Calife les guérirait de leur folie, et les convertirait à

la foi musulmane: mais hélas! on se trompa beaucoup. Au lieu de les

prêcher, Vathek les traita comme des bouffons, leur dit de faire ses

compliments à Visnou et à Ixhora, et se prit de fantaisie pour un gros

vieillard de l'île de Serendib, qui était le plus ridicule de tous. Ah

çà, lui dit-il, pour l'amour de tes Dieux, fais quelque gambade qui

m'amuse. Le vieillard offensé se mit à pleurer; et comme il était un

vilain pleureur, Vathek lui tourna le dos. Bababalouk, qui suivait le

Calife avec un parasol, lui dit alors: Que votre Majesté prenne garde à

cette canaille. Quelle diable d'idée de la rassembler ici! Faut-il qu'un

grand Monarque soit régalé d'un tel spectacle, avec des intermèdes de

talapoins plus galeux que des chiens? Si j'étais vous, j'ordonnerais un

grand feu, et je purgerais la terre de l'Emir, de son harem et de toute

sa ménagerie.--Tais-toi, répondit Vathek. Tout ceci m'amuse infiniment,

et je ne quitterai pas la prairie que je n'aie visité tous les animaux

qui l'habitent.

A mesure que le Calife allait en avant, on lui présentait toutes sortes

d'objets pitoyables; des aveugles, des demi-aveugles, des messieurs sans

nez, des dames sans oreilles, et le tout pour relever la grande charité

de Fakreddin qui, avec ses barbons, distribuait à la ronde les

cataplasmes et les emplâtres. A midi, il se fit une superbe entrée

d'estropiés, et bientôt on vit dans la plaine les plus jolies sociétés

d'infirmes. Les aveugles, en tâtonnant, allaient avec les aveugles; les

boiteux clochaient ensemble, et les manchots gesticulaient du seul bras

qui leur restait. Aux bords d'une grande chute d'eau se trouvaient les

sourds; ceux de Pégu avaient les oreilles les plus belles et les plus

larges, et jouissaient de l'agrément d'entendre encore moins que les

autres. Ce lieu était aussi le rendez-vous des superfluités en tout

genre, comme des goîtres, des bosses, et même des cornes, dont plusieurs

avaient un poli admirable.

L'Emir voulut rendre la fête solennelle, et faire tous les honneurs

possibles à son illustre convive; en conséquence, il fit étendre sur le

gazon une multitude de peaux et de nappes. On servit des pilaus de

toutes les couleurs, et autres mets orthodoxes pour les bons musulmans.

Vathek, qui était honteusement tolérant, avait eu le soin d'ordonner des

petits plats d'abomination[21] qui scandalisaient les fidèles. Bientôt,

toute la sainte assemblée se mit à manger de son mieux. Le Calife eut

envie d'en faire autant; et malgré toutes les remontrances du chef des

eunuques, il voulut dîner sur le lieu même. Aussitôt l'Emir fit dresser

une table à l'ombre des saules. Au premier service on donna du poisson

tiré d'une rivière qui coulait sur un sable doré au pied d'une colline

fort haute. On rôtissait ce poisson à mesure qu'on le prenait, et on

l'assaisonnait ensuite avec des fines herbes du mont Sina; car chez

l'Emir tout était aussi pieux qu'excellent.

On était aux entremets du festin, quand tout-à-coup un son mélodieux de

luths que répétaient les échos, se fit entendre sur la colline. Le

Calife, saisi d'étonnement et de plaisir, leva la tête, et il lui tomba

sur le visage un bouquet de jasmin. Mille éclats de rire succédèrent à

cette petite niche, et à travers les buissons on aperçut les formes

élégantes de plusieurs jeunes filles qui sautillaient comme des

chevreuils. L'odeur de leurs chevelures parfumées parvint jusqu'à

Vathek; il suspendit son repas, et comme enchanté il dit à Bababalouk:

Les Périses[22] sont-elles descendues de leurs sphères? Vois-tu celle

dont la taille est si déliée, qui court avec tant d'intrépidité sur les

bords des précipices, et qui en tournant la tête, semble ne faire

attention qu'aux gracieux replis de sa robe? Avec quelle jolie petite

impatience elle dispute son voile aux buissons! Serait-ce elle qui m'a

jeté les jasmins?--Oh! c'est bien elle, répondit Bababalouk, et elle

serait fille à vous jeter vous-même du rocher en bas; je la reconnais:

c'est ma bonne amie Nouronihar, qui m'a si poliment prêté son

escarpolette. Allons, mon cher seigneur et maître, continua-t-il, en

rompant une branche de saule, permettez-moi de l'aller fustiger pour

vous avoir manqué de respect. L'Emir ne saurait s'en plaindre; car, sauf

ce que je dois à sa piété, il a grand tort de tenir un troupeau de

demoiselles sur les montagnes; l'air vif donne trop d'activité aux

pensées.

Paix, blasphémateur, dit le Calife; ne parle pas ainsi de celle qui

entraîne mon coeur sur ces montagnes. Fais plutôt que mes yeux se fixent

sur les siens, et que je puisse respirer sa douce haleine. Avec quelle

grace et quelle légèreté elle court palpitant dans ces lieux champêtres!

En disant ces mots, Vathek étendit ses bras vers la colline, et levant

les yeux avec une agitation qu'il n'avait jamais sentie, il cherchait à

ne pas perdre de vue celle qui l'avait déjà captivé. Mais sa course

était aussi difficile à suivre que le vol d'un de ces beaux papillons

azurés de cachemire, si rares et si semillants.

Vathek, non content de voir Nouronihar, voulait aussi l'entendre, et

prêtait avidement l'oreille pour distinguer ses accents. Enfin il

entendit qu'elle disait à une de ses compagnes, en chuchotant derrière

le petit buisson d'où elle avait jeté le bouquet; Il faut avouer qu'un

Calife est une belle chose à voir: mais mon petit Gulchenrouz est bien

plus aimable; une tresse de sa douce chevelure vaut mieux que toute la

riche broderie des Indes; j'aime mieux que ses dents me serrent

malicieusement le doigt que la plus belle bague du trésor impérial. Où

l'as-tu laissé, Sutlemémé? Pourquoi n'est-il pas ici?

Le Calife inquiet aurait bien voulu en entendre davantage; mais elle

s'éloigna avec toutes ses esclaves. L'amoureux Monarque la suivit des

yeux jusqu'à ce qu'il l'eût perdue de vue, et demeura tel qu'un voyageur

égaré pendant la nuit, à qui les nuages dérobent la constellation qui le

dirige. Un rideau de ténèbres semblait s'être abaissé devant lui; tout

lui paraissait décoloré, tout avait pour lui changé de face. Le bruit du

ruisseau portait la mélancolie dans son ame, et ses larmes tombaient sur

les jasmins qu'il avait recueillis dans son sein brûlant. Il ramassa

même quelques cailloux pour se ressouvenir de l'endroit où il avait

senti les premiers élans d'une passion, qui jusqu'alors lui avait été

inconnue. Mille fois il avait tâché de s'en éloigner, mais c'était en

vain. Une douce langueur absorbait son ame. Etendu au bord du ruisseau,

il ne cessait de tourner ses regards vers la cîme bleuâtre de la

montagne. Que me caches-tu, rocher impitoyable! s'écriait-il:

qu'est-elle devenue? Qu'est-ce qui se passe dans tes solitudes? Ciel!

peut-être en ce moment elle erre dans tes grottes avec son heureux

Gulchenrouz!

Cependant le serein commençait à tomber. L'Emir, inquiet pour la santé

du Calife, fit avancer la litière impériale; Vathek s'y laissa porter

sans s'en apercevoir, et fut ramené dans le superbe salon où il avait

été reçu la veille.

Mais laissons le Calife livré à sa nouvelle passion, et suivons sur les

rochers Nouronihar, qui avait enfin rejoint son cher petit Gulchenrouz.

Ce Gulchenrouz était le seul enfant d'Ali Hassan, frère de l'Emir, et la

créature de l'univers la plus délicate, la plus aimable. Depuis dix ans

son père était parti pour voyager sur des mers inconnues, et l'avait

confié aux soins de Fakreddin. Gulchenrouz savait écrire en différents

caractères avec une précision merveilleuse, et peignait sur le vélin les

plus jolis arabesques du monde. Sa voix était douce, et il l'accordait

avec le luth de la manière la plus attendrissante. Quand il chantait les

amours de Meignoun et de Leilah[23], ou de quelqu'autres amants

infortunés de ces siècles antiques, les larmes baignaient les yeux de

ses auditeurs. Ses vers (car comme Meignoun il était poète) inspiraient

une langueur et une mollesse bien dangereuses pour les femmes. Toutes

l'aimaient à la folie; et quoiqu'il eût treize ans, on n'avait pas

encore pu l'arracher du harem. Sa danse était légère comme ce duvet que

font voltiger dans l'air les zéphirs du printemps. Mais ses bras qui

s'entrelaçaient si gracieusement avec ceux des jeunes filles, lorsqu'il

dansait, ne pouvaient pas lancer les dards à la chasse, ni dompter les

chevaux fougueux que son oncle nourrissait dans ses pâturages. Il tirait

pourtant de l'arc d'une main sûre, et il aurait devancé tous les jeunes

gens à la course, si on avait osé rompre les liens de soie qui

l'attachaient à Nouronihar.

Les deux frères avaient mutuellement engagé leurs enfants l'un à

l'autre, et Nouronihar aimait son cousin encore plus que ses propres

yeux, tout beaux qu'ils étaient. Ils avaient tous deux les mêmes goûts

et les mêmes occupations, les mêmes regards longs et languissants, la

même chevelure, la même blancheur; et quand Gulchenrouz se parait des

robes de sa cousine, il semblait être plus femme qu'elle. Si par hasard

il sortait un moment du harem pour aller chez Fakreddin, c'était avec la

timidité du faon qui s'est séparé de la biche. Avec tout cela il avait

assez d'espiéglerie pour se moquer des barbons solennels; aussi le

tançaient-ils quelquefois sans pitié. Alors, il se plongeait avec

transport dans l'intérieur du harem, tirait toutes les portières sur lui

et se réfugiait en sanglotant dans les bras de Nouronihar. Elle aimait

ses fautes plus qu'on n'a jamais aimé les vertus.

Nouronihar, après avoir laissé le Calife dans la prairie, courut avec

Gulchenrouz sur les montagnes tapissées de gazon, qui protégeaient la

vallée où Fakreddin faisait sa résidence. Le soleil quittait l'horison;

et ces jeunes gens, dont l'imagination était vive et exaltée, crurent

voir dans les beaux nuages du couchant les dômes de Shaddukian et

d'Ambreabad[24] où les Péris font leur demeure. Nouronihar s'était

assise sur le penchant de la colline, et tenait la tête parfumée de

Gulchenrouz sur ses genoux. Mais l'arrivée imprévue du Calife, et

l'éclat qui l'environnait avaient déjà troublé son ame ardente.

Entraînée par sa vanité, elle n'avait pu s'empêcher de se faire

remarquer de ce prince. Elle avait bien vu qu'il ramassait les jasmins

qu'elle lui avait jetés, et son amour-propre en était flatté. Aussi,

fut-elle toute troublée, lorsque Gulchenrouz s'avisa de lui demander ce

qu'était devenu le bouquet qu'il lui avait cueilli. Pour toute réponse,

elle le baisa au front, et s'étant levée à la hâte, elle se promena à

grands pas dans une agitation et une inquiétude qu'on ne saurait

décrire.

Cependant la nuit avançait: l'or pur du soleil couchant avait fait place

à un rouge sanguin; des couleurs comme celles d'une fournaise ardente,

donnaient sur les joues enflammées de Nouronihar. Le pauvre petit

Gulchenrouz s'en aperçut. Il tressaillait jusqu'au fond de son ame de ce

que son amiable cousine était si agitée. Retirons-nous, lui dit-il d'une

voix timide, il y a quelque chose de funeste dans les cieux. Ces

tamarins tremblent plus qu'à l'ordinaire, et ce vent me glace le coeur.

Allons, retirons-nous; cette soirée est bien lugubre. En disant ces

mots, il avait pris Nouronihar par la main, et l'entraînait de toutes

ses forces. Celle-ci le suivait sans savoir ce qu'elle faisait. Mille

idées étranges roulaient dans son esprit. Elle passa un grand rond de

chèvre-feuille qu'elle aimait beaucoup, sans y faire aucune attention;

Gulchenrouz seul, quoiqu'il courût comme si une bête sauvage eût été à

ses trousses, ne put s'empêcher d'en arracher quelques tiges.

Les jeunes filles les voyant venir si vîte crurent que, selon leur

coutume, ils voulaient danser. Aussitôt elles s'assemblèrent en cercle

et se prirent par la main; mais Gulchenrouz, hors d'haleine, se laissa

aller sur la mousse. Alors, la consternation se répandit parmi cette

troupe folâtre. Nouronihar, presque hors d'elle-même, et aussi fatiguée

du tumulte de ses pensées, que de la course qu'elle venait de faire, se

jeta sur lui. Elle prit ses petites mains glacées, les réchauffa dans

son sein, et frotta ses tempes d'une pommade odoriférante. Enfin, il

revint à lui, et s'enveloppant la tête dans la robe de Nouronihar, la

supplia de ne pas retourner encore au harem. Il craignait d'être grondé

par Shaban, son gouverneur, vieil eunuque ridé et qui n'était pas des

plus doux. Ce gardien rébarbatif aurait trouvé mauvais qu'il eût dérangé

la promenade accoutumée de Nouronihar. Toute la bande s'assit donc en

rond sur la pelouse, et on commença mille jeux enfantins. Les eunuques

se placèrent à quelque distance, et s'entretinrent ensemble. Tout le

monde était joyeux, Nouronihar resta pensive et abattue. Sa nourrice

s'en aperçut, et se mit à faire des contes plaisants, auxquels

Gulchenrouz, qui avait déjà oublié toutes ses inquiétudes, prenait grand

plaisir. Il riait, il battait des mains, et faisait cent petites niches

à toute la compagnie, même aux eunuques, qu'il voulait absolument faire

courir après lui, en dépit de leur âge et de leur décrépitude.

Sur ces entrefaites, la lune se leva; la soirée était délicieuse, et on

se trouva si bien, qu'on résolut de souper au grand air. Un des eunuques

courut chercher des melons; les autres firent pleuvoir des amandes

fraîches en secouant les arbres qui ombrageaient l'aimable bande.

Sutlemémé, qui excellait à faire des salades, remplit des grandes jattes

de porcelaine d'herbes les plus délicates, d'oeufs de petits oiseaux, de

lait caillé, de jus de citron et de tranches de concombres, et en servit

à la ronde, avec une grande cuiller de Cocknos. Mais Gulchenrouz, niché,

à son ordinaire, dans le sein de Nouronihar, fermait ses petites lèvres

vermeilles lorsque Sutlemémé lui présentait quelque chose. Il ne voulait

rien recevoir que de la main de sa cousine, et s'attachait à sa bouche

comme une abeille qui s'enivre du suc des fleurs.

Pendant l'allégresse, qui était générale, on vit une lumière sur la cîme

de la plus haute montagne. Cette lumière répandait une clarté douce, et

on l'aurait prise pour le lever de la lune en son plein, si cet astre

n'eût pas été sur l'horison. Ce spectacle causa une émotion générale; on

s'épuisait en conjectures. Ce ne pouvait pas être l'effet d'un

embrasement, car la lumière était claire et bleuâtre. Jamais on n'avait

vu de météore d'une teinte pareille, ni de cette grandeur. Un moment,

cette étrange clarté devenait pâle; un instant après, elle se ranimait.

D'abord, on la crut fixée sur le pic du rocher; tout-à-coup, elle le

quitta et étincela dans un bois touffu de palmiers; de là, se portant le

long des torrents, elle s'arrêta enfin à l'entrée d'un vallon étroit et

ténébreux. Gulchenrouz, dont le coeur frissonnait à tout ce qui était

imprévu et extraordinaire, tremblait de peur. Il tirait Nouronihar par

sa robe, et la suppliait de retourner au harem. Les femmes en firent de

même; mais la curiosité de la fille de l'Emir était trop forte, elle

l'emporta. A tout hasard, elle voulut courir après le phénomène.

Pendant qu'on disputait ainsi, il partit de la lumière un trait de feu

si éblouissant, que tout le monde se sauva en jetant de grands cris.

Nouronihar fit aussi quelques pas en arrière; bientôt elle s'arrêta, et

s'avança du côté du phénomène. Le globe s'était fixé dans le vallon, et

y brûlait dans un majestueux silence. Nouronihar croisant alors les

mains sur sa poitrine, hésita quelques moments. La peur de Gulchenrouz,

la solitude profonde où elle se trouvait pour la première fois de sa

vie, le calme imposant de la nuit; tout concourait à l'épouvanter. Plus

de mille fois elle fut sur le point de s'en retourner, mais le globe

lumineux se retrouvait toujours devant elle. Poussée par une impulsion

irrésistible, elle s'en approcha au travers des ronces et des épines, et

malgré tous les obstacles qui devaient naturellement arrêter ses pas.

Lorsqu'elle fut à l'entrée du vallon, d'épaisses ténèbres

l'environnèrent tout-à-coup, et elle n'aperçut plus qu'une faible

étincelle, qui était fort éloignée. Le bruit des chûtes d'eau, le

froissement des branches de palmier, et les cris funèbres et interrompus

des oiseaux qui habitaient les troncs d'arbres; tout portait la terreur

dans son ame. A chaque instant, elle croyait fouler aux pieds quelque

reptile venimeux. Les histoires qu'on lui avait contées des Dives malins

et des sombres Goules[25], lui revinrent dans l'esprit. Elle s'arrêta

pour la seconde fois; mais sa curiosité l'emporta encore, et elle prit

courageusement un sentier tortueux qui conduisait vers l'étincelle.

Jusqu'alors elle avait su où elle était; elle ne se fut pas plutôt

engagée dans le sentier qu'elle se perdit. Hélas! disait-elle, que ne

suis-je encore dans ces appartements sûrs, et si bien illuminés, où mes

soirées s'écoulaient avec Gulchenrouz! Cher enfant; comme tu palpiterais

si tu errais comme moi dans ces profondes solitudes! En parlant ainsi,

elle avança toujours. Soudain, des degrés pratiqués dans le roc, se

présentèrent à ses yeux; la lumière augmentait et paraissait sur sa tête

au plus haut de la montagne. Elle monta audacieusement les degrés.

Lorsqu'elle fut parvenue à une certaine hauteur, la lumière lui parut

sortir d'une espèce d'antre; des sons plaintifs et mélodieux s'y

faisaient entendre: c'était comme des voix qui formaient une sorte de

chant, semblable aux hymnes qu'on chante sur les tombeaux. Un bruit,

comme celui qu'on fait en remplissant des bains, frappa en même temps

ses oreilles. Elle découvrit de grands cierges flamboyants, plantés çà

et là, dans les crevasses du rocher. Cet appareil la glaça d'épouvante:

cependant elle continua de monter; l'odeur subtile et violente

qu'exhalaient ces cierges la ranima, et elle arriva à l'entrée de la

grotte.

Dans cette espèce d'extase, elle jeta les yeux dans l'intérieur, et vit

une grande cuve d'or, remplie d'une eau dont la suave vapeur distillait

sur son visage une pluie d'essence de roses. Une douce symphonie

résonnait dans la caverne; sur les bords de la cuve, se trouvaient des

habillements royaux, des diadèmes et des plumes de héron, toutes

étincelantes d'escarboucles[26]. Pendant qu'elle admirait cette

magnificence, la musique cessa, et une voix se fit entendre, disant:

Pour quel Monarque a-t-on allumé ces cierges, préparé ce bain et ces

habillements qui ne conviennent qu'aux Souverains, non-seulement de la

terre, mais même des puissances talismaniques?--C'est pour la charmante

fille de l'Emir Fakreddin, répondit une seconde voix.--Quoi! repartit la

première, pour cette folâtre qui consume son temps avec un enfant

volage, noyé dans la mollesse, et qui ne sera jamais qu'un mari

pitoyable!--Que me dis-tu! reprit l'autre voix; pourrait-elle s'amuser à

de telles niaiseries, quand le Calife brûle d'amour pour elle, le

Souverain du monde, celui qui doit jouir des trésors des Sultans

préadamites, un Prince qui a six pieds de haut, et dont l'oeil pénètre

jusqu'à la moelle des jeunes filles? Non, elle ne saurait rejeter une

passion qui la comble de gloire, et elle méprisera son joujou enfantin:

alors, toutes les richesses qui sont en ce lieu, ainsi que l'escarboucle

de Giamchid[27], lui appartiendront.--Je crois que tu as raison, dit la

première voix, et je vais à Istakhar, préparer le palais du feu

souterrain pour recevoir les deux époux.

Les voix cessèrent, les flambeaux s'éteignirent, l'obscurité la plus

épaisse succéda à la rayonnante clarté, et Nouronihar se trouva étendue

sur un sopha, dans le harem de son père. Elle frappa des mains, et

aussitôt accoururent Gulchenrouz et ses femmes, qui se désespéraient de

l'avoir perdue, et avaient envoyé les eunuques pour la chercher partout.

Shaban parut aussi, et la gronda d'importance. Petite impertinente,

disait-il, ou vous avez de fausses clefs, ou vous êtes aimée de quelque

Ginn, qui vous donne des passes-partout. Je vais voir quelle est votre

puissance; entrez vîte dans la chambre aux deux lucarnes, et ne comptez

pas que Gulchenrouz vous y accompagne: allons, marchez, Madame, je vais

vous y enfermer à double tour. A ces menaces, Nouronihar leva sa tête

altière, et ouvrit sur Shaban ses yeux noirs, beaucoup agrandis depuis

le dialogue de la grotte merveilleuse; Va, lui dit-elle, parle ainsi à

des esclaves; mais respecte celle qui est née pour donner des lois, et

soumettre tout à son empire.

Elle allait continuer sur le même ton, quand on entendit crier: Voici le

Calife! voici le Calife! Aussitôt toutes les portières furent tirées,

les esclaves se prosternèrent en doubles rangs, et le pauvre petit

Gulchenrouz se cacha sous une estrade. D'abord, on vit paraître une file

d'eunuques noirs, traînant après eux de longues robes de mousseline

brochée d'or; ils tenaient dans leurs mains des cassolettes, qui

répandaient un doux parfum de bois d'aloës. Ensuite marchait gravement

Bababalouk, qui n'était pas trop content de la visite, et branlait la

tête. Vathek, habillé magnifiquement, le suivait de près. Sa démarche

était noble et aisée; on aurait admiré sa bonne mine, quand même il

n'eût pas été le Souverain du monde. Il s'approcha de Nouronihar, et

lorsqu'il eut fixé ses yeux rayonnants, qu'il avait seulement entrevus,

il fut tout hors de lui. Nouronihar, s'en aperçut, et elle les baissa

aussitôt; mais son trouble augmentait sa beauté, et enflammait davantage

le coeur de Vathek.

Vathek · 第 4 / 8 段