L'effroi parvint enfin au grand corps de troupes qui entourait le

Monarque et son sérail, et qui était à deux lieues de distance. Vathek,

choyé par ses eunuques, ne s'était encore aperçu de rien; il était

mollement couché sur des coussins de soie dans son ample litière; et

pendant que deux petits pages, plus blancs que l'émail de Franguistan,

lui chassaient les mouches, il dormait d'un profond sommeil, et voyait

briller les trésors de Suleïman dans ses rêves. Les clameurs de ses

femmes le réveillèrent en sursaut, et au lieu du Giaour avec sa clef

d'or, il vit Bababalouk tout transi et consterné. Sire, s'écria ce

fidèle serviteur du plus puissant des Monarques, le malheur est à son

comble; les bêtes féroces, qui ne vous respecteraient pas plus qu'un âne

mort, sont tombées sur vos chameaux. Trente des plus richement chargés

ont été dévorés avec leurs conducteurs; vos boulangers, vos cuisiniers,

et ceux qui portaient vos provisions de bouche ont éprouvé le même sort,

et si notre saint Prophète ne nous protège pas, nous ne mangerons plus

de notre vie. A ce mot de manger, le Calife perdit toute contenance; il

hurla et se donna de grands coups. Bababalouk voyant que son maître

avait tout-à-fait perdu la tête, se boucha les oreilles pour s'éviter au

moins le tintamarre du sérail. Et comme les ténèbres augmentaient, et

que la rumeur devenait toujours plus grande, il prit un parti héroïque.

Allons, mesdames et mes confrères, cria-t-il de toutes ses forces,

mettons la main à l'oeuvre, battons le briquet au plus vite! Il ne sera

pas dit que le Commandeur des vrais Croyants serve de pâture à des

animaux infidèles.

Quoiqu'il n'y eût pas mal de capricieuses et de revêches parmi ces

belles, toutes furent soumises dans cette occasion. En un clin-d'oeil,

on vit paraître des feux dans toutes les cages. Dix mille flambeaux

furent allumés sur-le-champ, tout le monde s'arme de gros cierges, et le

Calife lui-même en fait autant. Des étoupes trempées dans l'huile et

allumées au bout de longues perches, jetaient tant d'éclat que les

rochers paraissaient éclairés comme en plein jour. L'air était rempli de

tourbillons d'étincelles, et le vent les chassant partout, le feu prit à

la fougère et aux broussailles. Dans peu, l'incendie fit des progrès

rapides; on vit ramper de toutes parts des serpents au désespoir et qui

abandonnaient leur demeure avec des sifflements effroyables. Les

chevaux, le nez au vent, hennissaient, battaient du pied, et ruaient

sans quartier.

Une des forêts de cèdre qu'on côtoyait alors s'embrasa, et les branches

qui pendaient sur le chemin communiquèrent les flammes aux fines

mousselines et aux belles toiles qui couvraient les cages des dames, et

elles furent obligées d'en sortir, au hasard de se rompre le col.

Vathek, vomissant mille blasphèmes, fut forcé tout comme les autres, de

mettre ses pieds sacrés à terre.

Jamais rien de pareil n'était arrivé: les dames qui ne savaient pas se

tirer d'affaire, tombaient dans la fange, pleines de dépit, de honte et

de rage. Moi, marcher! disait l'une; moi, mouiller mes pieds! disait

l'autre; moi salir mes robes! s'écriait une troisième: exécrable

Bababalouk! disaient-elles toutes à la fois, ordure d'enfer! Qu'avais-tu

besoin de flambeaux? Plutôt que les tigres nous eussent dévorées, que

d'être vues dans l'état où nous sommes! Nous voilà perdues pour jamais.

Il n'y aura pas de porte-faix dans l'armée, ni de décrotteur de chameaux

qui ne puisse se vanter d'avoir vu une partie de notre corps, et, qui

pis est, nos visages. En disant ces mots les plus modestes se jetèrent

la face dans les ornières. Celles qui avaient un peu plus de courage en

voulurent à Bababalouk; mais lui, qui les connaissait et qui était fin,

s'enfuit à toutes jambes avec ses confrères, en secouant leurs torches

et battant des timbales.

L'incendie répandit une lumière aussi vive que le soleil au plus beau

jour de la canicule, et il faisait chaud à proportion. Oh comble

d'horreur! On voyait le Calife embourbé comme un simple mortel! Ses sens

commencèrent à s'engourdir; il ne pouvait plus avancer. Une de ses

femmes Ethiopiennes (car il en avait une grande variété) eut pitié de

lui, le prit à brasse-corps, le chargea sur ses épaules, et voyant que

le feu gagnait de tous côtés, elle partit comme un trait, malgré le

poids de son fardeau. Les autres dames, auxquelles le danger avait rendu

l'usage de leurs jambes, la suivirent de toutes leurs forces; les gardes

se mirent à galoper après, et les palefreniers faisaient courir les

chameaux en se culbutant les uns sur les autres.

On arriva enfin au lieu où les bêtes féroces avaient commencé le

carnage; mais elles avaient trop d'esprit pour ne s'être pas retirées au

bruit d'un si horrible vacarme, ayant, du reste, soupé à merveille.

Bababalouk se saisit pourtant de deux ou trois des plus grasses, et qui

s'étaient tant remplies qu'elles ne pouvaient plus bouger. Il se mit à

les écorcher proprement; et comme on était déjà assez éloigné de

l'embrasement pour que la chaleur n'en fût que médiocre et agréable, on

se détermina à s'arrêter dans l'endroit où l'on était. On ramassa les

lambeaux des toiles peintes; on enterra les débris du repas des loups et

des tigres; on se vengea sur quelques douzaines de vautours qui en

avaient leur saoul; et après avoir fait le dénombrement des chameaux qui

préparaient tranquillement du sel ammoniac, on encagea tant bien que mal

les dames, et on dressa la tente impériale sur le terrain le moins

raboteux.

Vathek s'étendit sur ses matelas de duvet, et commençait à se refaire

des secousses de l'Ethiopienne; c'était une rude monture! Le repos

ramena son appétit accoutumé; il demanda à manger; mais hélas! ces pains

délicats qu'on cuisait dans des fours d'argent[16] pour sa bouche

royale, ces gâteaux friands, ces confitures ambrées, ces flacons de vin

de Shiraz, ces porcelaines remplies de neige, ces excellents raisins qui

croissent sur les bords du Tigre; tout avait disparu! Bababalouk n'avait

à offrir qu'un gros loup rôti, des vautours à la daube, des herbes

amères, des champignons vénéneux, des chardons et des racines de

mandragore qui ulcéraient la gorge et mettaient la langue en pièces.

Pour toutes liqueurs, il ne possédait que quelques phioles de méchante

eau-de-vie, que les marmitons avaient cachées dans leurs pabouches. On

conçoit qu'un repas aussi détestable dut mettre Vathek au désespoir; il

se bouchait le nez et mâchait avec des grimaces affreuses. Cependant, il

ne mangea pas mal, et s'endormit pour mieux digérer.

Pendant ce temps tous les nuages avaient disparu de dessus l'horizon. Le

soleil était ardent, et ses rayons, réfléchis par les rochers,

rôtissaient le Calife, malgré les rideaux qui l'enveloppaient. Un essaim

de moucherons fétides et couleur d'absynthe, le piquaient jusqu'au sang.

N'en pouvant plus, il se réveille en sursaut, et hors de lui; il ne

savait que devenir, et se débattait de toutes ses forces, tandis que

Bababalouk continuait de ronfler, couvert de ces vilains insectes qui

lui courtisaient le nez. Les petits pages avaient jeté leurs éventails

par terre. Ils étaient à moitié morts, et employaient leurs voix

expirantes à faire des reproches amers au Calife, qui, pour la première

fois de sa vie, entendit la vérité.

Alors, il renouvella ses imprécations contre le Giaour, et commença même

à dire quelques douceurs à Mahomet. Où suis-je? s'écriait-il: quels sont

ces affreux rochers! ces vallées de ténèbres! sommes-nous arrivés à

l'épouvantable Caf! la Simorgue[17] va-t-elle venir me crever les yeux

pour venger mon expédition impie! En parlant ainsi, il mit la tête à une

ouverture du pavillon; mais hélas! quels objets se présentèrent à sa

vue! D'un côté, une plaine de sable noir dont on ne voyait point

l'extrémité; de l'autre, des rochers perpendiculaires tout couverts de

ces abominables chardons qui lui faisaient encore cuire la langue. Il

crut pourtant découvrir parmi les ronces et les épines, quelques fleurs

gigantesques; il se trompait: ce n'était que des morceaux de toiles

peintes, et des lambeaux de son magnifique cortège. Comme il y avait

plusieurs crevasses dans le roc, Vathek prêta l'oreille, dans l'espoir

d'y entendre le bruit de quelque torrent; mais il n'entendit que le

sourd murmure de gens, qui, en maudissant leur voyage, demandaient de

l'eau. Il y en avait même qui criaient auprès de lui: Pourquoi

avons-nous été conduits ici? Notre Calife a-t-il quelqu'autre tour à

bâtir? Ou est-ce que les Afrites[18] impitoyables que Carathis aime

tant, font ici leur demeure?

A ce nom de Carathis, Vathek se ressouvint de certaines tablettes

qu'elle lui avait données, en lui conseillant d'y avoir recours dans les

cas désespérés. Pendant qu'il les feuilletait, il entendit un cri de

joie et des battements de mains; les rideaux du pavillon s'ouvrirent, et

il vit Bababalouk suivi d'une troupe de ses favorites. Ils lui amenaient

deux nains d'une coudée de haut, portant une grande corbeille remplie de

melons, d'oranges et de grenades, et qui chantaient d'une voix argentine

les paroles suivantes: «Nous habitons sur la cîme de ces rochers, une

cabane tissue de cannes et de joncs; les aigles nous envient notre

séjour; une petite source nous y fournit de quoi faire l'Abdeste, et

jamais un jour ne se passe sans que nous récitions les prières

prescrites par notre saint Prophète. Nous vous chérissons, ô Commandeur

des Fidèles! Notre maître, le bon Emir Fakreddin vous chérit aussi; il

révère en vous le Vicaire de Mahomet. Tout petits que nous sommes, il a

de la confiance en nous; il sait que nos coeurs sont aussi bons que nos

corps paraissent méprisables; et il nous a placés ici pour secourir ceux

qui s'égarent dans ces tristes montagnes. Nous étions, la nuit dernière,

occupés dans notre petite cellule de la lecture du saint Koran, lorsque

les vents impétueux ont éteint tout-à-coup nos lumières, et fait

trembler notre habitation. Deux heures se sont écoulées dans les plus

profondes ténèbres; alors, nous entendîmes au loin des sons que nous

avons pris pour ceux des clochettes d'un Cafila qui traversait les rocs.

Bientôt des cris, des rugissements et le son des tymbales ont frappé nos

oreilles. Glacés d'effroi, nous avons pensé que le Deggial avec ses

anges exterminateurs, venait répandre ses fléaux sur la terre. Au milieu

de ces réflexions, des flammes couleur de sang se sont élevées sur

l'horison, et quelques moments après, nous fûmes tout couverts

d'étincelles. Hors de nous-mêmes par ce spectacle effrayant, nous nous

sommes agenouillés, nous avons ouvert le livre dicté par les

bienheureuses intelligences, et à la clarté des feux qui nous

entouraient, nous avons lu le verset qui dit: _On ne doit mettre sa

confiance qu'en la miséricorde du Ciel; il n'y a de ressource que dans

le saint Prophète; la montagne de Caf elle-même peut trembler, la

puissance d'Allah est seule inébranlable._ Après avoir prononcé ces

paroles, un calme céleste s'est emparé de nos ames; il s'est fait un

profond silence, et nos oreilles ont distinctement ouï dans l'air une

voix qui disait: Serviteurs de mon Serviteur fidèle, mettez vos

sandales, et descendez dans l'heureuse vallée qu'habite Fakreddin;

dites-lui qu'une occasion illustre se présente pour satisfaire la soif

de son coeur hospitalier: c'est le Commandeur des vrais Croyants qui

erre lui-même dans ces montagnes; il faut le secourir. Joyeusement, nous

avons obéi à l'angélique mission; et notre maître plein d'un zèle pieux,

a cueilli de ses propres mains ces melons, ces oranges, ces grenades; il

nous suit avec cent dromadaires chargés des eaux les plus limpides de

ses fontaines. Il vient baiser la frange de votre robe sacrée, et vous

supplier d'entrer dans son humble demeure, qui est enchâssée dans ces

déserts arides comme une émeraude dans le plomb.» Les nains, après avoir

ainsi parlé restèrent debout les mains croisées sur l'estomac, et dans

un profond silence.

Pendant cette belle harangue, Vathek s'était saisi de la corbeille, et

long-temps avant qu'elle fût finie, les fruits s'étaient fondus dans sa

bouche. A mesure qu'il les mangeait, il devenait pieux, récitait ses

prières, et demandait en même temps le Koran et du sucre.

Il était dans ces dispositions, quand les tablettes, qu'il avait posées

à l'apparition des nains, lui donnèrent dans la vue; il les reprit, mais

il pensa tomber de son haut, en y voyant en grands caractères rouges,

tracés par la main de Carathis, ces paroles qui étaient d'un à-propos à

faire trembler: _«Garde-toi bien des vieux docteurs et de leurs petits

messagers qui n'ont qu'une coudée; méfie-toi de leurs supercheries

pieuses; au lieu de manger leurs melons, il faut les mettre eux-mêmes à

la broche. Si tu es assez faible pour entrer chez eux, la porte du

palais souterrain se fermera, et son mouvement te mettra en lambeaux. On

crachera sur ton corps, et les chauve-souris feront leur nid de ton

ventre.»_

Que signifie ce galimathias épouvantable? s'écria le Calife: faut-il que

j'expire de soif dans ces déserts de sable, pendant que je puis me

rafraîchir dans l'heureuse vallée des melons et des concombres? Que

maudit soit le Giaour avec son portail d'ébène! Il m'a fait assez

morfondre; d'ailleurs, qui me donnera des lois? Je ne dois entrer chez

personne, dit-on; eh! puis-je entrer dans quelque lieu qui ne

m'appartienne? Bababalouk, qui ne perdait pas une parole de ce

soliloque, y applaudissait de tout son coeur, et toutes les dames furent

de son avis; ce qui jusqu'alors n'était pas arrivé.

On fêta les nains, on les caressa, on les mit bien proprement sur de

petits carreaux de satin, on admira la symmétrie de leurs petits corps;

on voulait tout voir; on leur présenta des breloques et du bonbon; mais

ils refusèrent tout avec une gravité admirable. Ils grimpèrent sur

l'estrade du Calife, et se plaçant sur ses épaules, ils lui

bourdonnèrent des prières dans les deux oreilles. Leurs petites langues

allaient comme les feuilles du tremble, et la patience de Vathek

touchait à sa fin, quand les acclamations des troupes annoncèrent

l'arrivée de Fakreddin, avec cent barbons, autant de Korans, et autant

de dromadaires. On se mit vîte aux ablutions et à réciter le

Bismillah[19]. Vathek se débarrassa de ses importuns moniteurs, et en

fit de même; car il avait les mains brûlantes.

Le bon Emir, qui était religieux à toute outrance, et grand

complimenteur, fit une harangue cinq fois plus longue, et cinq fois

moins intéressante, que celle de ses petits précurseurs. Le Calife n'y

pouvant plus tenir, s'écria: Pour l'amour de Mahomet! finissons, mon

cher Fakreddin, et allons dans votre verte vallée, manger les beaux

fruits dont le ciel vous a fait présent. Sur ce mot d'allons, on se mit

en marche; les vieillards allaient un peu lentement; mais Vathek,

sous-main, avait ordonné aux petits pages d'éperonner les dromadaires.

Les cabrioles que ces animaux faisaient, et l'embarras de leurs

cavaliers octogénaires, étaient si plaisants, qu'on n'entendait

qu'éclats de rire dans toutes les cages.

On descendit pourtant heureusement dans la vallée par de grands

escaliers que l'Emir avait fait pratiquer dans le roc; et déjà on

commençait à entendre le murmure des ruisseaux et le frémissement des

feuilles. Le cortège enfila bientôt un sentier bordé d'arbustes fleuris,

qui aboutissait à un grand bois de palmier, dont les branches

ombrageaient un vaste bâtiment de pierre de taille. Cet édifice était

couronné de neuf dômes, et orné d'autant de portails de bronze, sur

lesquels les mots suivants étaient gravés en émail: _C'est ici l'asile

des pélerins, le refuge des voyageurs, et le dépôt des secrets de tous

les pays du monde._

Neuf pages, beaux comme le jour, et décemment vêtus de longues robes de

lin d'Egypte, se tenaient à chaque porte. Ils reçurent la procession

d'un air ouvert et caressant. Quatre des plus aimables placèrent le

Calife sur un techtravan[20] magnifique; quatre autres un peu moins

gracieux se chargèrent de Bababalouk, qui tressaillait de joie en voyant

l'heureux gîte qu'il devait avoir: le reste du train fut soigné par les

autres pages.

Quand tout ce qui était mâle eut disparu, la porte d'une grande enceinte

qu'on voyait à droite, tourna sur ses gonds harmonieux, et il en sortit

une jeune personne d'une taille légère, et dont la chevelure d'un blond

cendré flottait au gré des zéphirs du crépuscule. Une troupe de jeunes

filles, semblables aux Pléiades, la suivait sur la pointe des pieds.

Elles accoururent toutes aux pavillons où étaient les sultanes, et la

jeune dame s'inclinant avec grace leur dit: Mes charmantes princesses,

on vous attend; nous avons dressé les lits de repos, et jonché vos

appartements de jasmin: nul insecte n'écartera le sommeil de vos

paupières, nous les chasserons avec un million de plumes. Venez donc,

aimables dames, rafraîchir vos pieds délicats, et vos membres d'ivoire

dans des bains d'eau de rose; et, à la douce lueur des lampes parfumées,

vos servantes vous feront des contes. Les sultanes acceptèrent avec

grand plaisir ces offres obligeantes, et suivirent la jeune dame dans le

harem de l'Emir; mais il faut les quitter un moment pour retourner au

Calife.

Ce prince avait été conduit sous un grand dôme, éclairé de mille lampes

de crystal de roche. Autant de vases de la même matière, remplis d'un

sorbet délicieux, étincelaient sur une grande table où se trouvait une

profusion de mets délicats. Il y avait entr'autres du riz au lait

d'amandes, des potages au safran, et de l'agneau à la crême que le

Calife aimait beaucoup. Il en mangea avec excès, témoigna bien de

l'amitié à l'Emir dans la gaîté de son coeur, et fit danser les nains

malgré eux; car ces petits dévots n'osaient désobéir au Commandeur des

Fidèles. Enfin, il s'étendit sur le sopha, et dormit plus tranquillement

qu'il n'avait fait de sa vie.

Il régnait sous ce dôme un silence paisible que rien n'interrompait que

le bruit des mâchoires de Bababalouk, qui se refaisait du triste jeûne

auquel il avait été forcé dans les montagnes. Comme il était de trop

bonne humeur pour dormir, et qu'il n'aimait pas à être désoeuvré, il

voulut aller tout de suite au harem pour soigner ses dames, voir si

elles s'étaient frottées à propos de baume de la Mecque, si leurs

sourcils et leurs chevelures étaient en ordre; en un mot, pour leur

rendre tous les menus services dont elles avaient besoin.

Il chercha long-temps, mais sans succès, la porte qui conduisait au

harem. De peur d'éveiller le Calife, il n'osait crier, et personne ne

bougeait dans le palais. Il commençait à désespérer de venir à bout de

son dessein, lorsqu'il entendit un petit chuchotement; c'étaient les

nains qui étaient retournés à leur ancienne occupation, et qui, pour la

neuf cent quatre vingt neuvième fois de leur vie, relisaient le Koran.

Ils invitèrent très-poliment Bababalouk à les entendre; mais il avait

bien d'autres choses à faire. Les nains, quoiqu'un peu scandalisés, lui

indiquèrent le chemin des appartements qu'il cherchait. Il fallait, pour

y arriver, passer par cent corridors fort obscurs. Il les enfila en

tâtonnant, et à la fin au bout d'une longue allée, il commença à

entendre l'agréable caquet des femmes, et son coeur en fut tout réjoui.

«Ah! ah! vous n'êtes pas encore endormies, s'écria-t-il, en faisant de

grandes enjambées; ne croyez pas que j'aie abdiqué ma charge.» Deux

eunuques noirs, entendant parler si haut, se détachèrent des autres à la

hâte, le sabre à la main; mais bientôt on répéta de tous côtés: Ce n'est

que Bababalouk, ce n'est que Bababalouk. En effet, ce vigilant gardien

s'avança vers une portière de soie incarnat, à travers laquelle luisait

une clarté agréable, qui lui fit distinguer un grand bain de porphyre

foncé, et d'une forme ovale. D'amples rideaux tombant en grands replis,

entouraient ce bain; ils étaient à demi-ouverts, et laissaient entrevoir

des groupes de jeunes esclaves, parmi lesquelles Bababalouk reconnut ses

anciennes pupilles étendant mollement les bras, comme pour embrasser

l'eau parfumée, et se refaire de leurs fatigues. Les regards langoureux,

les mots à l'oreille, les sourires enchanteurs qui accompagnaient les

petites confidences, la douce odeur des roses, tout inspirait une

volupté contre laquelle Bababalouk lui-même avait de la peine à se

défendre.

Il garda pourtant un grand sérieux, et commanda d'un ton magistral de

faire sortir ces belles de l'eau, et de les peigner d'importance. Tandis

qu'il donnait ces ordres, la jeune Nouronihar, fille de l'Emir, gentille

comme une gazelle, et pleine d'espiéglerie, fit signe à une de ses

esclaves de descendre tout doucement la grande escarpolette qui était

attachée au plancher avec des cordons de soie. Pendant qu'on faisait

cette manoeuvre, elle parla des doigts aux femmes qui étaient dans le

bain, et qui bien fâchées d'être obligées de sortir de ce séjour de

mollesse, emmêlèrent leurs cheveux pour donner de l'occupation à

Bababalouk, et lui faisaient mille autres niches.

Quand Nouronihar le vit prêt à perdre patience, elle s'approcha de lui

avec un respect affecté, et lui dit: «Seigneur, il n'est pas décent que

le chef des eunuques du Calife, notre Souverain, se tienne ainsi debout;

daignez reposer votre gentille personne sur ce sopha, qui se rompra de

dépit s'il n'a pas l'honneur de vous recevoir.» Charmé de ces accents

flatteurs, Bababalouk répondit galamment: «Délices de mes prunelles,

j'accepte la proposition qui découle de vos lèvres sucrées; et à dire

vrai, mes sens sont affaiblis par l'admiration que m'a causée la

splendeur rayonnante de vos charmes.» Reposez-vous donc, reprit la

belle, en le plaçant sur le prétendu sopha. Tout-à-coup, la machine

partit comme un éclair. Toutes les femmes voyant alors de quoi il

s'agissait, sortirent nues du bain, et se mirent follement à donner le

branle à l'escarpolette. Dans peu elle parcourut tout l'espace d'un dôme

fort élevé, et faisait perdre la respiration à l'infortuné Bababalouk.

Quelquefois il rasait l'eau, et quelquefois il allait donner du nez

contre les vitres; en vain, il remplissait l'air de ses cris avec une

voix qui ressemblait au son d'un pot cassé, les éclats de rire ne

permettaient pas de les entendre.

Nouronihar, ivre de jeunesse et de gaieté, était bien accoutumée aux

eunuques des harems ordinaires; mais elle n'en avait jamais vu d'aussi

dégoûtant ni d'aussi royal: aussi se divertissait-elle plus que toutes

les autres. Enfin, elle se mit à parodier des vers Persans, et chanta:

«Douce et blanche colombe, qui voles dans les airs, donne quelque

oeillade à ta fidèle compagne. Gazouillant rossignol, je suis ta rose;

chante-moi donc quelques couplets agréables.»

Les sultanes et les esclaves, animées par ces plaisanteries, firent tant

jouer l'escarpolette que la corde cassa, et que le pauvre Bababalouk

tomba comme une tortue au milieu du bain. Il se fit un cri général;

douze petites portes qu'on n'apercevait pas s'ouvrirent, et l'on

s'échappa bien vîte après lui avoir jeté tous les linges sur la tête, et

avoir éteint les lumières.

Le déplorable animal dans l'eau jusqu'au col et dans l'obscurité, ne

pouvait se débarrasser du fatras qu'on lui avait jeté, et entendait, à

sa grande douleur, des éclats de rire de tous côtés. C'était en vain

qu'il se débattait pour sortir du bain; le bord tout imbibé de l'huile

qui avait coulé des lampes cassées, le faisait glisser et retomber avec

un bruit sourd qui résonnait dans le dôme. A chaque chûte, les maudits

éclats de rire redoublaient. Croyant ce lieu habité par des démons

plutôt que par des femmes, il prit le parti de ne plus tâtonner, et de

rester tristement dans le bain. Son humeur s'exhala en soliloques

remplis d'imprécations, dont ses malicieuses voisines, nonchalamment

couchées ensemble, ne perdaient pas un mot. Le matin le surprit dans ce

bel état; on le tira enfin de dessous le monceau de linge à demi

étouffé, et trempé jusqu'aux os. Le Calife l'avait fait chercher

partout, et il se présenta devant son maître en boitant et en claquant

des dents. Vathek s'écria en le voyant dans cet état: Qu'as-tu donc? Qui

est-ce qui t'a mis à la marinade?--Et vous-même, qui vous a fait entrer

dans ce maudit gîte, demanda Bababalouk à son tour? Est-ce qu'un

Monarque, tel que vous, doit venir se fourrer avec son harem, chez un

barbon d'Emir qui ne sait pas vivre? Les gracieuses demoiselles qu'il

tient ici! Imaginez-vous qu'elles m'ont trempé comme une croûte de pain,

et m'ont fait danser toute la nuit sur leur maudite escarpolette comme

un saltimbanque. Voilà un bel exemple pour vos sultanes, à qui j'avais

inspiré tant de bienséance!

Vathek, ne comprenant rien à ce discours, se fit expliquer toute

l'histoire. Mais au lieu de plaindre le pauvre hère, il se mit de toute

sa force, de la figure qu'il devait faire sur l'escarpolette. Bababalouk

en fut outré, et peu s'en fallût qu'il ne perdît tout respect. Riez,

riez, Seigneur, disait-il; je voudrais que cette Nouronihar vous jouât

aussi quelque tour; elle est assez méchante pour ne pas vous épargner

vous-même. Ces mots ne firent pas d'abord une grande impression sur le

Calife; mais il s'en ressouvint dans la suite.

Vathek · 第 3 / 8 段