dire au grand-duc de renvoyer Stambke en Holstein, parcequ’on avait
découvert ses intelligences avec Bestoujeff, et qu’il méritait d’être
arrêté, mais que par considération pour Son Altesse Impériale, comme son
ministre, on le laissait libre, à condition qu’il fût tout de suite
renvoyé. Stambke fut expédié immédiatement, et avec son départ finit ma
manutention des affaires du Holstein. On fit entendre au grand-duc que
l’Impératrice n’avait pas pour agréable que je m’en mêlasse, et Son
Altesse Impériale y était assez porté de lui-même. Je ne me souviens pas
trop qui il prit à la place de Stambke, mais je pense que ce fut un
nommé Wolff. Le ministère de l’Impératrice demanda alors formellement au
roi de Pologne le rappel du comte Poniatowsky, dont on avait trouvé un
billet, fort innocent à la vérité, pour le comte Bestoujeff, mais
toujours adressé à un prétendu prisonnier d’état. Dès que j’appris le
renvoi de Stambke et le rappel du comte Poniatowsky, je ne me préparai
à rien de bon, et voici ce que je fis. J’appelai mon valet de chambre
Skourine, et lui dis de rassembler tous mes livres de comptes et tout ce
qui pouvait seulement avoir l’air d’un papier quelconque entre mes
effets, et de me l’apporter. Il exécuta mes ordres avec zèle et
exactitude. Quand tout fut dans ma chambre je le renvoyai. Quand il fut
sorti, je jetai tous ces livres au feu, et lorsque je les vis à demi
consumés, je rappelai Skourine et lui dis: «Tenez, soyez témoin que tous
mes papiers et comptes sont brûlés, afin que si jamais on vous demande
où ils sont, vous puissiez jurer de les avoir vus brûler par moi-même.»
Il me remercia du soin que je prenais de lui, et me dit qu’il venait
d’arriver un changement fort singulier dans la garde des prisonniers.
Depuis la découverte de la correspondance de Stambke avec le comte
Bestoujeff on faisait surveiller celui-ci de plus près, et à cet effet
on avait pris chez Bernardi le sergent Kalichkine, et on l’avait mis
dans la chambre et près de la personne du ci-devant grand-chancelier.
Quand Kalichkine avait vu cela, il avait demandé qu’on lui donnât une
partie des soldats affidés qu’il avait lorsqu’il était de garde près de
Bernardi. Voilà donc l’homme le plus sûr et intelligent que nous
eussions, Skourine et moi, introduit dans la chambre du comte
Bestoujeff, n’ayant point perdu toute intelligence avec Bernardi. En
attendant, les interrogatoires du comte Bestoujeff allaient leur train.
Kalichkine se fit connaître au comte pour un homme qui m’était dévoué,
et en effet il lui rendit mille services. Il était, comme moi,
intimement persuadé que le grand-chancelier était innocent, et la
victime d’une puissante cabale; le public l’était aussi. Au grand-duc,
je voyais qu’on lui avait fait peur, et qu’on lui avait donné des
soupçons comme quoi je n’ignorais pas la correspondance de Stambke avec
le prisonnier d’état. Je voyais que Son Altesse Impériale n’osait quasi
me parler, et évitait de venir dans ma chambre où j’étais pour le coup
fine seule et ne voyant âme qui vive. Moi-même j’évitais de faire venir
quelqu’un, crainte de les exposer à quelque malheur ou désagrément. A la
cour, crainte que l’on ne m’évitât, je me retins d’approcher tous ceux
que je supposais pouvoir être dans ce cas. Les derniers jours du
carnaval il devait y avoir une comédie russe au théâtre de la cour. Le
comte Poniatowsky me fit prier d’y venir, parcequ’on commençait à faire
courir le bruit qu’on se préparait à me renvoyer, à m’empêcher de
paraître, et que sais-je moi encore, et qu’à chaque fois que je ne
paraissais pas au spectacle ou à la cour, tout le monde était intrigué
pour en savoir la raison, peut-être autant par curiosité que par intérêt
pour moi. Je savais que la comédie russe était une des choses que Son
Altesse Impériale aimait le moins, et de parler d’y aller était déjà une
chose qui lui déplaisait souverainement; mais cette fois-ci le grand-duc
joignait à son dégoût pour la comédie nationale un autre motif et petit
intérêt personnel: c’était celui qu’il ne voyait pas encore la comtesse
Elisabeth Voronzoff chez lui; mais comme elle se tenait dans
l’antichambre avec les autres demoiselles d’honneur, c’était là que Son
Altesse Impériale faisait ou sa conversation ou sa partie avec elle. Si
j’allais à la comédie, ces demoiselles étaient obligées de m’y suivre,
ce qui dérangeait Son Altesse Impériale, qui n’aurait trouvé d’autre
ressource que d’aller boire chez lui dans son appartement. Sans égard à
ces circonstances, comme j’avais donné parole d’aller à la comédie, je
fis dire au comte Alexandre Schouvaloff d’ordonner un carrosse parceque
j’étais intentionnée ce jour-là d’aller à la comédie. Le comte
Schouvaloff vint chez moi et me dit que le dessein que j’avais d’aller à
la comédie ne faisait pas plaisir au grand-duc. Je lui répondis que
comme je ne composais pas la société de Son Altesse Impériale, je
pensais qu’il pouvait lui être égal si j’étais seule dans ma chambre ou
dans ma loge au spectacle. Il s’en alla clignotant de l’œil, comme il
faisait toujours quand il était affecté de quelque chose. Quelque temps
après le grand-duc vint dans ma chambre: il était dans une colère
terrible, criant comme un aigle, disant que je prenais plaisir à le
faire enrager, et que j’avais imaginé d’aller à la comédie parceque je
savais qu’il n’aimait pas ce spectacle-là; mais je lui représentai qu’il
faisait mal de ne pas l’aimer. Il me dit qu’il défendrait de me donner
mon carrosse. Je lui dis que j’irais à pied et que je ne pouvais deviner
quel plaisir il avait à me faire mourir d’ennui, seule dans ma chambre,
dans laquelle pour toute compagnie j’avais mon chien et mon perroquet.
Après avoir longtemps disputé et parlé fort haut tous les deux, il s’en
alla, plus en colère que jamais, et moi persistant d’aller à la comédie.
Vers l’heure du spectacle j’envoyai demander au comte Schouvaloff si les
carrosses étaient prêts; il vint chez moi, et me dit que le grand-duc
avait défendu de m’en donner. Alors je m’en fâchai tout de bon, et je
dis que j’y allais à pied, et que si on défendait aux dames et aux
cavaliers de me suivre, j’irais toute seule, et qu’outre cela je me
plaindrais, par écrit, à l’Impératrice, et du grand-duc et de lui. Il me
dit: «Que lui direz-vous?»--«Je lui dirai,» dis-je, «la façon dont je
suis traitée, et que vous, pour ménager au grand-duc un rendez-vous avec
mes filles d’honneur, vous l’encouragez à m’empêcher d’aller au
spectacle, où je puis avoir le bonheur de voir Sa Majesté Impériale. Et
outre cela je la prierai de me renvoyer chez ma mère, parceque je suis
lasse et ennuyée du rôle que je joue, seule et délaissée dans ma
chambre, haïe du grand-duc, et point aimée de l’Impératrice. Je ne
désire que mon repos, et ne veux plus être à charge à personne, ni
rendre malheureux quiconque m’approche, et particulièrement mes pauvres
gens dont il y en a eu tant d’exilés, parceque je leur voulais ou
faisais du bien; et sachez que de ce pas je m’en vais écrire a Sa
Majesté Impériale, et je verrai un peu comment vous même vous ne
porterez pas ma lettre.» Mon homme s’effraya du ton déterminé que je
prenais; il sortit, et moi je me mis à écrire ma lettre à l’Impératrice
en russe, que je rendis aussi pathétique que je pus. Je commençai par la
remercier des bontés et grâces dont elle m’avait comblée dès mon arrivée
en Russie, disant que malheureusement l’événement prouvait que je ne les
avais pas méritées, parceque je ne m’étais attirée que la haine du
grand-duc et la disgrâce très marquée de Sa Majesté Impériale; que,
voyant mon malheur et que je restais dans ma chambre, où l’on me privait
des passe-temps même les plus innocents, je la priais instamment de
finir mes malheurs en me renvoyant, de telle façon qu’elle jugerait
convenable, à mes parents; que mes enfants, ne les voyant point, quoique
je demeurasse avec eux dans la même maison, il me devenait indifférent
d’être dans le même lieu où ils étaient ou à quelques centaines de
lieues d’eux; que je savais qu’elle en prenait un soin qui surpassait
ceux que mes faibles facultés me permettraient de leur donner; que
j’osais la prier de les leur continuer, et que, dans cette confiance, je
passerais le reste de ma vie chez mes parents, à prier Dieu pour elle,
le grand-duc, mes enfants, et tous ceux qui m’avaient fait du bien et du
mal; mais que l’état de ma santé par le chagrin était réduit à un tel
état que je devais faire ce que je pourrais pour du moins me sauver la
vie, et qu’à cet effet je m’adressais à elle pour me laisser aller aux
eaux, et de-là chez mes parents. Cette lettre écrite, je fis appeler le
comte Schouvaloff, qui, en entrant, me dit que les carrosses que j’avais
demandés étaient prêts. Je lui dis, en lui remettant ma lettre pour
l’Impératrice, qu’il pouvait dire aux dames et aux cavaliers qui
voudraient ne pas me suivre à la comédie, que je les dispensais d’y
aller avec moi. Le comte Schouvaloff reçut ma lettre en clignotant de
l’œil, mais comme elle était adressée à Sa Majesté Impériale, il fut
bien obligé de la recevoir. Il rendit aussi mes paroles aux dames et aux
cavaliers, et ce fut Son Altesse Impériale lui-même qui décida qui
devait aller avec moi et qui devait rester avec lui. Je passai par
l’antichambre, où je trouvai Son Altesse Impériale établi, avec la
comtesse Voronzoff, à jouer aux cartes dans un coin. Il se leva, et elle
aussi, quand il me vit, ce qu’il ne faisait d’ailleurs jamais. A cette
cérémonie, je ripostai par une profonde révérence et passai mon chemin.
J’allai à la comédie, où l’Impératrice ne vint pas ce jour-là; je pense
que ma lettre l’en empêcha. De retour de la comédie, le comte
Schouvaloff me dit que Sa Majesté Impériale aurait elle-même un
entretien avec moi. Apparemment que le comte Schouvaloff rendit compte
de ma lettre et de la réponse de l’Impératrice au grand-duc, car quoique
depuis ce jour-là il ne mit plus les pieds chez moi, cependant il fit
tout ce qu’il put pour être présent à l’entretien qu’aurait
l’Impératrice avec moi, et on crut ne pas pouvoir le refuser. En
attendant que ceci se passait, je me tenais tranquille dans ma chambre.
J’étais intimement persuadée que si on avait eu idée de me renvoyer, ou
de m’en donner la peur, la démarche que je venais de faire
déconcerterait entièrement ce projet des Schouvaloff, qui ne devaient
trouver d’ailleurs nulle part tant de résistance que dans l’esprit de
l’Impératrice, laquelle n’était pas du tout portée pour les mesures
d’éclat de ce genre; outre cela elle se souvenait encore des anciennes
mésintelligences de sa famille, et aurait certainement souhaité de ne
pas les voir renouvelées de ses jours. Contre moi il ne pouvait y avoir
qu’un seul point, qui était celui que monsieur son neveu ne me
paraissait pas le plus aimable des hommes, tout comme moi je ne lui
paraissais pas non plus la plus aimable des femmes. Sur le compte de son
neveu l’Impératrice pensait tout comme moi, et elle le connaissait si
bien qu’il y avait déjà des années qu’elle ne pouvait se trouver nulle
part avec lui un quart d’heure sans ressentir ou du dégoût, ou de la
colère, ou du chagrin, et que dans sa chambre, quand il s’agissait de
lui, elle en parlait ou en fondant en larmes sur le malheur d’avoir un
tel héritier, ou bien aussi elle n’en parlait qu’en faisant paraître son
mépris pour lui, et lui donnait souvent des épithètes qu’il ne méritait
que trop. J’ai eu de ceci des preuves en main, ayant trouvé dans ses
papiers deux billets écrits de la main de l’Impératrice, à je ne sais
qui, mais dont l’un paraissait être pour Jean Schouvaloff, et l’autre
pour le comte Rasoumowsky, où elle maudissait son neveu et l’envoyait au
diable. Dans l’un il y avait cette expression: Проклятый мой племянникъ
досадилъ какъ нельзя болѣе (Mon damné neveu m’a beaucoup fâchée); et
dans l’autre elle disait: Племянникъ мой уродъ, черт его возьми (Mon
neveu est un imbécile, que le diable l’emporte). Du reste mon parti
était pris, et je regardais mon renvoi ou non-renvoi d’un œil très
philosophique; je ne me serais trouvée, dans telle situation qu’il
aurait plu à la providence de me placer, jamais sans ces ressources, que
l’esprit et le talent donnent à chacun selon ses facultés naturelles, et
je me sentais le courage de monter ou descendre, sans que par-là mon
cœur et mon âme en ressentissent de l’élévation ou ostentation, ou, en
sens contraire, ni rabaissement ni humiliation. Je savais que j’étais
homme, et par là un être borné, et par là incapable de la perfection,
mais mes intentions avaient toujours été pures et honnêtes. Si j’avais
compris, dès le commencement, qu’aimer un mari qui n’était pas aimable,
ni ne se donnait aucune peine pour l’être, était une chose difficile,
sinon impossible; au moins lui avais-je, et à ses intérêts, voué
l’attachement le plus sincère qu’un ami, et même un serviteur, peut
vouer à son ami et son maître; mes conseils avaient toujours été les
meilleurs dont j’avais pu m’aviser pour son bien; s’il ne les suivait
pas ce n’était pas ma faute, mais celle de son jugement qui n’était ni
sain ni juste. Lorsque je vins en Russie, et les premières années de
notre union, pour peu que ce prince eût voulu se rendre supportable, mon
cœur aurait été ouvert pour lui; il n’est pas du tout surnaturel que
quand je vis que de tous les objets possibles j’étais celui auquel il
prêtait le moins d’attention, précisément parceque j’étais sa femme, je
ne trouvai pas cette situation ni agréable ni de mon goût, qu’elle
m’ennuyait et peut-être me chagrinait. Ce dernier sentiment, celui du
chagrin, je le réprimais infiniment plus que tous les autres, la fierté
de mon âme et sa trempe me rendaient insupportable l’idée d’être
malheureuse. Je me disais: «Le bonheur et le malheur est dans le cœur et
dans l’âme d’un chacun; si tu sens du malheur mets-toi au-dessus de ce
malheur, et fais en sorte que ton bonheur ne dépende d’aucun événement.»
Avec une pareille disposition d’esprit, j’étais née et douée d’une très
grande sensibilité, d’une figure au moins fort intéressante, qui
plaisait dès le premier abord sans art ni recherche. Mon esprit était de
son naturel tellement conciliant que jamais personne ne s’est trouvé
avec moi un quart d’heure sans qu’on ne fût dans la conversation à son
aise, causant avec moi comme si l’on m’eût connue depuis longtemps.
Naturellement indulgente, je m’attirais la confiance de ceux qui
avaient à faire avec moi, parceque chacun sentait que la plus exacte
probité et la bonne volonté étaient les mobiles que je suivais le plus
volontiers. Si j’ose me servir de cette expression, je prends la liberté
d’avancer sur mon compte que j’étais un franc et loyal chevalier, dont
l’esprit était plus mâle que femelle; mais je n’étais, avec cela, rien
moins qu’hommasse, et on trouvait en moi, joints à l’esprit et au
caractère d’un homme, les agréments d’une femme très aimable: qu’on me
pardonne cette expression en faveur de la vérité de l’aveu que fait mon
amour-propre sans se couvrir d’une fausse modestie. Au reste, cet écrit
même doit prouver ce que je dis de mon esprit, de mon cœur, et de mon
caractère. Je viens de dire que je plaisais, par conséquent la moitié du
chemin de la tentation était faite, et il est en pareil cas de l’essence
de l’humaine nature que l’autre ne saurait manquer, car tenter et être
tenté sont fort proche l’un de l’autre, et malgré les plus belles
maximes de morale imprimées dans la tête, quand la sensibilité s’en
mêle, dès que celle-ci apparaît on est déjà infiniment plus loin qu’on
ne croit, et j’ignore encore jusqu’ici comment on peut l’empêcher de
venir. Peut-être la fuite seule pourrait y remédier, mais il y a des
cas, des situations, des circonstances, où la fuite est impossible, car
comment fuir, éviter, tourner le dos, au milieu d’une cour. La chose
même ferait jaser. Or, si vous ne fuyez pas, il n’y a rien de si
difficile, selon moi, que d’échapper à ce qui vous plaît foncièrement.
Tout ce qu’on vous dira à la place de ceci ne sera que des propos de
pruderie non calqués sur le cœur humain, et personne ne tient son cœur
dans sa main, et le resserre ou le relâche, à poing fermé ou ouvert, à
volonté.
J’en reviens à mon récit. Le lendemain de cette comédie je me dis malade
et ne sortis plus, attendant tranquillement la décision de Sa Majesté
Impériale sur mon humble requête; seulement la première semaine de
carême, je jugeai à propos de faire mes dévotions, afin qu’on vît mon
attachement à la foi orthodoxe grecque. La seconde ou troisième semaine
j’eus un nouveau chagrin cuisant. Un matin, après m’être levée, mes gens
m’avertirent que le comte Alexandre Schouvaloff avait fait appeler
Mme Vladislava. Ceci me parut assez singulier. J’attendis avec
inquiétude qu’elle revînt, mais en vain. Vers une heure après midi le
comte Schouvaloff vint me dire que l’Impératrice avait jugé à propos de
l’ôter d’auprès de moi. Je fondis en larmes, et lui dis que Sa Majesté
Impériale était assurément la maîtresse d’ôter ou de placer auprès de
moi qui il lui plaisait, mais que j’étais fâchée de voir de plus en plus
que tous ceux qui m’approchaient étaient autant de victimes vouées à la
disgrâce de Sa Majesté Impériale, et que pour qu’il y eût moins de
malheureux, je le priais, lui, et le sollicitais de solliciter Sa
Majesté Impériale de finir au plus tôt l’état auquel j’étais réduite,
de ne faire que des malheureux, par mon renvoi chez mes parents. Je
l’assurai encore que Mme Vladislava ne servirait aucunement à donner
aucun éclaircissement sur rien, parceque ni elle ni personne ne
possédait ma confiance. Le comte Schouvaloff voulait parler, mais voyant
mes sanglots, il se mit à pleurer avec moi, et me dit que l’Impératrice
me parlerait là-dessus à moi-même. Je le priai d’en presser le moment,
ce qu’il me promit. Alors j’allai dire à mes gens ce qui venait
d’arriver, et leur dis que si l’on mettait chez moi quelque duègne qui
me déplairait, à la place de Mme Vladislava, elle se préparerait à
recevoir de moi tous les mauvais traitements imaginables, et jusqu’aux
coups même, et je les priai de redire cela à qui bon leur semblerait,
afin de dégoûter toutes celles qu’on voudrait placer auprès de moi de
s’empresser d’accepter cette place, étant lasse de souffrir, et voyant
que ma douceur et ma patience n’amenaient rien autre chose que de faire
aller de mal en pis tout ce qui me regardait, et que par conséquent
j’allais changer de conduite tout-à-fait. Mes gens ne manquèrent pas de
redire ce que je voulais.
Le soir de ce jour, où j’avais beaucoup pleuré, me promenant dans ma
chambre en long et en large, et ayant le corps et l’esprit assez agités,
je vis entrer dans ma chambre à coucher, où j’étais toute seule comme
toujours, une de mes femmes de chambre, nommée Catherine Ivanovna
Chérégorodskaya. Celle-ci me dit, en pleurant et avec une grande
affection: «Nous craignons tous que vous ne succombiez à l’état dans
lequel nous vous voyons; permettez-moi que je m’en aille aujourd’hui
chez mon oncle, le confesseur de l’Impératrice et le vôtre; je lui
parlerai, lui dirai tout ce que vous m’ordonnerez, et je vous promets
qu’il saura parler à l’Impératrice de telle façon que vous en serez
contente.» Alors, voyant sa bonne volonté, je lui contai tout au net
l’état des choses, ce que j’avais écrit à Sa Majesté Impériale et tout
le reste. Elle alla chez son oncle, et après lui avoir parlé et l’avoir
disposé en ma faveur, elle revint vers les onze heures me dire que le
confesseur, son oncle, me conseillait de me dire malade pendant la nuit
et de demander à me confesser, et à cet effet de le faire appeler, afin
qu’il pût dire à l’Impératrice tout ce qu’il aurait entendu de ma propre
bouche. J’approuvai beaucoup cette idée, et je promis de la mettre en
œuvre, et la renvoyai en la remerciant, elle et son oncle, de
l’attachement qu’ils me marquaient. A la lettre entre les deux et trois
heures du matin je sonnai; une de mes femmes entra; je lui dis que je me
sentais si mal que je demandais à me confesser. Au lieu du confesseur,
le comte Alexandre Schouvaloff vint courir chez moi, auquel, d’une voix
faible et entrecoupée, je renouvelai la demande de faire appeler mon
confesseur. Il envoya chercher les médecins; à ceux-ci je dis qu’il me
fallait des secours spirituels, que j’étouffais. L’un me tâta le pouls
et dit qu’il était faible; moi je disais mon âme en danger et mon corps
n’ayant plus besoin des médecins. Enfin le confesseur arriva, et on nous
laissa seuls. Je le fis asseoir à côté de mon lit, et nous eûmes une
conversation au moins d’une heure et demie. Je lui dis et contai l’état
passé et présent des choses, la conduite du grand-duc à mon égard, la
mienne vis-à-vis de Son Altesse Impériale, la haine des Schouvaloff, les
exils continuels ou renvois de plusieurs de mes gens, et toujours ceux
qui s’attachaient le plus à moi, ensuite de quoi les Schouvaloff
m’attiraient la haine de Sa Majesté Impériale, et enfin où en étaient
pour le présent les choses, ce qui m’avait porté d’écrire à
l’Impératrice la lettre par laquelle je demandais mon renvoi. Je le
priai de me procurer une prompte réponse à ma prière. Je le trouvai de
la meilleure volonté du monde pour moi, et moins sot qu’on ne disait
qu’il l’était. Il me dit que ma lettre faisait et ferait l’effet désiré,
que je devais persister à demander d’être renvoyée, et que pour sûr on
ne me renverrait pas, parcequ’on ne pourrait justifier ce renvoi aux
yeux du public, qui avait l’attention tournée sur moi. Il convint qu’on
en agissait cruellement avec moi, et que l’Impératrice, m’ayant choisie
dans un âge fort tendre, m’abandonnait à la merci de mes ennemis, et
qu’elle ferait beaucoup mieux de renvoyer mes rivales, et surtout
Elisabeth Voronzoff, et de tenir en bride ses favoris, qui étaient
devenues les sangsues du peuple par tous les monopoles que MM.
Schouvaloff inventaient tous les jours, et qui outre cela faisaient
crier tout le monde à l’injustice, témoin l’affaire du comte Bestoujeff,
de l’innocence duquel le public était persuadé. Il finit cet entretien
en me disant que tout de suite il se rendrait chez l’Impératrice, où il
attendrait son réveil pour lui parler, et presser l’entretien qu’elle
m’avait promis et qui devait être décisif, et que je ferais bien de
rester dans mon lit; qu’il dirait que le chagrin et la douleur pouvaient
me tuer, si l’on n’y portait un prompt remède, et ne me tirait, de façon
où d’autre, de l’état où j’étais, seule et abandonnée de tout le monde.
Il tint parole et représenta à l’Impératrice mon état avec des couleurs
si vives que Sa Majesté appela le comte Alexandre Schouvaloff, et lui
ordonna de voir si je serais en état de venir lui parler la nuit
suivante. Le comte Schouvaloff vint me dire cela; je lui dis qu’à cette
fin je ramasserais tout le reste de mes forces. Vers le soir je me levai
du lit, quand Schouvaloff vint me dire qu’après minuit il viendrait me
chercher pour m’accompagner dans l’appartement de Sa Majesté Impériale.
Le confesseur me fit dire par sa nièce que les choses prenaient un assez
bon train, et que l’Impératrice me parlerait le même soir. Je m’habillai
donc vers les dix heures du soir, et me mis tout habillée sur un canapé,
où je m’endormis. A une heure et demie environ, le comte Schouvaloff
entra dans ma chambre et me dit que l’Impératrice me demandait. Je me
levai et le suivis. Nous passâmes par des antichambres où il n’y avait
personne. En arrivant à la porte de la galerie, je vis le grand-duc
traverser la porte opposée, et qu’il se rendait tout comme moi chez Sa
Majesté Impériale. Depuis le jour de la comédie je ne l’avais pas vu.
Même lorsque je m’étais dite en danger de la vie, il n’était venu ni
n’avait envoyé demander comment je me portais. J’appris depuis que, ce
jour-là même, il avait promis à Elisabeth Voronzoff de l’épouser si je
venais à mourir, et que tous les deux se réjouissaient beaucoup de mon
état.
Enfin parvenue à l’appartement de Sa Majesté Impériale, j’y trouvai le
grand-duc. Dès que je vis l’Impératrice, je me jetai à ses genoux et la
priai, avec larmes et très instamment, de me renvoyer à mes parents.
L’Impératrice voulut me relever, mais je restai à ses pieds. Elle me
parut plus chagrine qu’en colère, et me dit, la larme à l’œil:
«Comment voulez-vous que je vous renvoie? souvenez-vous que vous avez
des enfants.» Je lui dis: «Mes enfants sont entre vos mains et ne
sauraient être mieux, j’espère que vous ne les abandonnerez pas.» Alors
elle me dit: «Mais que dirai-je au public pour cause de ce renvoi?» Je
répliquai: «Votre Majesté Impériale lui dira, si elle le juge à propos,
les causes pour lesquelles je me suis attiré votre disgrâce et la haine
du grand-duc.» L’Impératrice me dit: «Et de quoi vivrez-vous chez vos
parents?» Je répondis: «De quoi je vécus avant que vous m’ayez fait
l’honneur de me prendre.» Elle me dit à cela: «Votre mère est en fuite,
elle a été obligée de se retirer de chez elle, et est allée à Paris.» A
cela je lui dis: «Je le sais; on l’a crue trop attachée aux intérêts de
la Russie, et le roi de Prusse l’a poursuivie.» L’Impératrice me dit une
seconde fois de me lever, ce que je fis, et s’éloigna de moi en rêvant.
La chambre dans laquelle nous étions était longue et avait trois
fenêtres, entre lesquelles il y avait deux tables, avec les toilettes
d’or de l’Impératrice. Il n’y avait dans l’appartement, qu’elle, le
grand-duc, Alexandre Schouvaloff, et moi. Vis-à-vis de l’Impératrice il
y avait de larges paravents devant lesquels on avait placé un canapé. Je
soupçonnai d’abord que derrière ces paravents se trouvait pour sûr Jean
Schouvaloff, et peut-être aussi le comte Pierre, son cousin. J’ai appris
ensuite que j’avais deviné juste en partie, que Jean Schouvaloff s’y
trouvait. Je me mis à côté de la table à toilette la plus proche de la
porte par laquelle j’étais entrée, et je remarquai que dans le bassin de
la toilette il y avait des lettres pliées. L’Impératrice s’approcha de
rechef de moi et me dit: «Dieu m’est témoin combien j’ai pleuré, quand,
à votre arrivée en Russie, vous étiez malade à la mort, et si je ne vous
avais pas aimée, je ne vous aurais pas gardée.» Ceci s’appelait, selon
moi, s’excuser de ce que j’avais dit d’avoir encouru sa disgrâce. J’y
répondis en remerciant Sa Majesté Impériale de toutes les grâces et
bontés qu’elle m’avait témoignées alors et après, disant que le souvenir
ne s’en effacerait jamais de ma mémoire, et que je regarderais toujours
comme le plus grand de mes malheurs d’avoir encouru sa disgrâce. Alors
elle s’approcha de moi encore plus près, et me dit: «Vous êtes d’une
fierté extrême; souvenez-vous qu’au palais d’été je me suis approchée un
jour de vous, et vous ai demandé si vous aviez mal au cou, parceque j’ai
vu que vous me saluiez à peine, et que c’était par fierté que vous ne me
saluiez pas que d’un coup de tête.» Je lui dis: «Mon Dieu, madame,
comment pouvez-vous croire que je voulus user de fierté vis-à-vis de
vous; je vous jure que jamais même je ne me suis avisée que cette
question, que vous m’avez faite il y a quatre ans, pût avoir trait à
quelque chose de pareil.» A ceci elle me dit: «Vous vous imaginez que
personne n’a plus d’esprit que vous.» Je lui répondis: «Si j’avais cette
croyance, rien ne serait plus propre à me détromper que mon état présent
et cette conversation même, puisque je vois que, par bêtise, je n’ai pas
compris jusqu’ici ce qu’il vous a plu de me dire il y a quatre ans.»