Le 1er janvier 1759 les fêtes de la cour se terminèrent par un très

grand feu d’artifice, entre le bal et le souper. Comme j’étais encore en

couches, je ne parus pas à la cour. Avant le feu d’artifice le comte

Pierre Schouvaloff s’avisa de se présenter à ma porte pour me remettre

le plan du feu d’artifice, avant qu’on le tirât. Mme Vladislava lui

dit que je dormais, mais que cependant elle allait voir. Cela n’était

pas vrai que je dormais, seulement j’étais dans mon lit et j’avais ma

très petite compagnie ordinaire, qui était alors, comme ci-devant,

Mmes Narichkine, Siniavine, Ismaïloff, le comte Poniatowsky: celui-ci

depuis son rappel se disait malade, mais venait chez moi, et ces femmes

m’aimaient assez pour préférer ma compagnie aux bals et aux fêtes.

Mme Vladislava ne savait pas au juste qui était chez moi, mais elle

avait beaucoup trop bon nez pour ne pas se douter qu’il y avait

quelqu’un; je lui avais dit, de bonne heure, que je me mettais au lit

par ennui, et alors elle n’entrait plus. Après la venue du comte

Schouvaloff elle vint frapper à la porte; je tirai mon rideau du coté de

l’écran, et lui dis d’entrer. Elle entra et me fit le message du comte

Pierre Schouvaloff; je lui dis de le faire entrer. Elle alla le

chercher, et pendant ce temps mes gens de derrière l’écran crevaient de

rire de l’extravagance extrême de cette scène, où j’allais recevoir la

visite du comte Pierre Schouvaloff, qui pourrait jurer qu’il m’avait

trouvée seule dans mon lit, tandis qu’il n’y avait qu’un rideau qui

séparait ma petite compagnie très gaie, de ce personnage si important,

alors l’oracle de la cour, et possédant la confiance de l’Impératrice à

un degré éminent. Enfin il entra et m’apporta son plan de feu

d’artifice; il était alors grand-maître d’artillerie. Je commençai par

lui faire mes excuses de l’avoir fait attendre, ne faisant, dis-je, que

de me réveiller; je me frottai un peu les yeux disant que j’étais encore

tout endormie; je mentais, pour ne pas démentir Mme Vladislava, après

quoi je fis avec lui une conversation assez longue, et même jusque là

qu’il me parut pressé de s’en aller, afin de ne pas faire attendre

l’Impératrice pour le commencement du feu: alors je le congédiai. Il

sortit, et j’ouvris de rechef mon rideau. Ma compagnie, à force de

rire, commença à avoir faim et soif; je leur dis: «Fort bien, vous aurez

à boire et à manger; il est juste que par complaisance pour moi, tandis

que vous me faites compagnie, vous ne mouriez ni de soif ni de faim chez

moi.» Je fermai le rideau de mon lit et je sonnai. Mme Vladislava

vint. Je lui dis de me faire apporter à souper, que je mourais de faim,

et qu’au moins il y eût six bons plats. Quand le souper fut prêt on

l’apporta; je fis mettre le tout à côté de mon lit, et dis au domestique

de sortir. Alors mes gens de derrière l’écran vinrent, comme des

affamés, manger ce qu’ils trouvèrent: la gaîté ajoutait à l’appétit.

J’avoue que cette soirée fut une des plus folles et des plus gaies que

j’aie passées de ma vie. Quand le souper fut gobé, je fis emporter les

restes comme on l’avait apporté. Je pense que les domestiques furent

seulement un peu surpris et étonnés de mon appétit. Vers la fin du

souper de la cour ma compagnie se retira aussi, fort contente de sa

soirée. Le comte Poniatowsky, pour sortir, prenait toujours une perruque

blonde et un manteau, et quand les sentinelles lui demandaient: «Qui va

là?» il se disait musicien du grand-duc. Cette perruque nous fit bien

rire ce jour-là.

Cette fois-ci mes relevailles, après les six semaines, se firent dans la

chapelle de l’Impératrice; mais excepté Alexandre Schouvaloff, personne

n’y assista. Vers la fin du carnaval, toutes les fêtes de la ville

finies, il y eut trois noces à la cour. Celle du comte Alexandre

Strogonoff avec la comtesse Anne Voronzoff, fille du vice-chancelier,

fut la première, et deux jours après, celle de Léon Narichkine avec

Melle Zakrefsky, le même jour que celle du comte Boutourline avec la

comtesse Marie Voronzoff. Ces trois demoiselles étaient filles d’honneur

de l’Impératrice, et à l’occasion de ces trois noces il se fit un pari à

la cour, entre le hetman, comte Rasoumowsky, et le ministre de Danemark,

comte d’Osten, qui des trois nouveaux mariés serait le plus tôt cocu; et

il se trouva que ceux qui avaient parié que ce serait Strogonoff, dont

la nouvelle épouse paraissait la plus laide et alors la plus innocente

et la plus enfant, gagnèrent le pari.

La veille du jour de la noce de Léon Narichkine et du comte Boutourline

fut un jour malheureux. Il y avait longtemps qu’on se disait à l’oreille

que le crédit du grand-chancelier, comte Bestoujeff, chancelait, et que

ses ennemis prenaient le dessus. Il avait perdu son ami le général

Apraxine; le comte Rasoumowsky, l’aîné, l’avait longtemps soutenu; mais

depuis la faveur prépondérante des Schouvaloff, il ne se mêlait presque

plus de rien que de demander, quand l’occasion s’en présentait, quelque

petite grâce pour ses amis ou parents. Les Schouvaloff et M. Voronzoff

étaient poussés encore dans leur haine contre le grand-chancelier, par

les ambassadeurs d’Autriche et de France, le comte Esterhazy et le

maréchal de l’Hôpital. Ce dernier regardait le comte Bestoujeff comme

plus porté pour l’alliance de la Russie avec l’Angleterre qu’avec la

France. Celui d’Autriche cabalait contre Bestoujeff parceque le

grand-chancelier voulait que la Russie se tînt à son traité d’alliance

avec la cour de Vienne, et qu’elle donnât du secours à Marie Thérèse,

mais ne voulait pas qu’elle agît en partie première guerroyant contre le

roi de Prusse. Le comte Bestoujeff pensait en patriote et n’était pas

facile à mener, tandis que MM. Voronzoff et Jean Schouvaloff étaient

livrés aux deux ambassadeurs, jusque là que quinze jours avant la

disgrâce du grand-chancelier, comte Bestoujeff, le marquis de l’Hôpital,

ambassadeur de France, s’en alla chez le vice-chancelier, comte

Voronzoff, la dépêche à la main, et lui dit: «Monsieur le comte, voici

la dépêche de ma cour, que je viens de recevoir, et dans laquelle il est

dit que si dans quinze jours de temps le grand-chancelier n’est pas

déplacé par vous, je dois m’adresser à lui et ne plus traiter qu’avec

lui.» Alors le vice-chancelier prit feu, et s’en alla chez Jean

Schouvaloff, et on représenta à l’Impératrice que sa gloire souffrait du

crédit du comte Bestoujeff en Europe. Elle ordonna de tenir le même soir

une conférence et d’y appeler le grand-chancelier. Celui-ci fit dire

qu’il était malade. Alors on appela cette maladie désobéissance, et on

lui envoya dire de venir sans délai. Il vint et on l’arrêta en pleine

conférence; on lui ôta ses charges, ses dignités et ses ordres, sans

qu’âme qui vive pût articuler pour quels crimes ou forfaits on

dépouillait ainsi le premier personnage de l’empire, et on le renvoya

prisonnier dans son hôtel. Comme ceci était préparé, on avait fait venir

une compagnie de grenadiers de la garde. Ceux-ci en longeant la Moïka,

où les comtes Alexandre et Pierre Schouvaloff avaient leurs maisons,

disaient: «Dieu merci, nous allons arrêter ces maudits Schouvaloff qui

ne font qu’inventer des monopoles.» Mais quand les soldats virent qu’il

s’agissait du comte Bestoujeff, ils en montrèrent du déplaisir, disant:

«Ce n’est pas celui-là, ce sont les autres, qui foulent le peuple.»

Quoique l’on eut arrêté le comte Bestoujeff dans le palais même où nous

occupions une aîle, et pas fort loin de nos appartements, ce soir-là

nous n’en apprîmes rien, tant on était soigneux de nous cacher tout ce

qui se faisait. Le lendemain, dimanche, en me réveillant, je reçus de la

part de Léon Narichkine un billet que le comte Poniatowsky me faisait

parvenir par cette voie, qui ne laissait pas d’être suspecte depuis fort

longtemps déjà. Ce billet commençait par ces mots: «L’homme n’est jamais

sans ressource. Je me sers de cette voie pour vous avertir qu’hier au

soir le comte Bestoujeff a été arrêté et privé de ses charges et

dignités, et avec lui votre bijoutier Bernardi, Téléguine et

Adadouroff.» Je tombai de mon haut en lisant ces lignes, et après les

avoir lues, je me dis qu’il ne fallait pas se flatter que cette affaire

ne me regarderait de plus près qu’il ne paraissait. Or, pour entendre

ceci il faudra un commentaire. Bernardi était un marchand bijoutier

italien, qui ne manquait pas d’esprit et auquel son métier donnait

entrée dans toutes les maisons. Je pense qu’il n’y en eut pas une qui ne

lui dût quelque chose, et à laquelle il ne rendit pas tel ou tel petit

service. Comme il allait et venait continuellement partout, on le

chargeait aussi quelquefois de commissions les uns pour les autres: un

mot de billet envoyé par Bernardi arrivait plus vite et plus sûrement

que par les domestiques. Or Bernardi arrêté intriguait toute la ville,

parcequ’il avait des commissions de tout le monde, et les miennes comme

toutes les autres. Téléguine était cet ancien adjudant du grand-veneur,

comte Rasoumowsky, qui avait eu la tutelle de Bekiétoff. Il était resté

attaché à la maison Rasoumowsky. Il était devenu l’ami du comte

Poniatowsky. C’était un homme affidé et de probité; quand on gagnait son

affection, on ne la perdait pas aisément; il avait témoigné toujours du

zèle et de la prédilection pour moi. Adadouroff avait été autrefois mon

maître dans la langue russe et m’était resté fort attaché. C’était moi

qui l’avais recommandé au comte Bestoujeff, qui commençait à lui

témoigner de la confiance depuis deux ou trois ans seulement, et qui ne

l’avait pas aimé anciennement, parcequ’il tenait au procureur-général

prince Nikita Youriéwitch Troubetzkoy, l’ennemi de Bestoujeff.

Après la lecture du billet et les réflexions que je venais de faire, une

foule d’idées les unes plus désagréables que les autres se présentèrent

à mon esprit. Le poignard dans le cœur, pour ainsi dire, je

m’habillai et allai à la messe, où il me parut à moi que la plupart de

ceux que je vis avaient la physionomie tout aussi allongée que moi.

Personne ne me parla de rien pendant la journée, et c’était comme si on

ignorait l’évènement. Je ne disais mot non plus. Le grand-duc n’avait

jamais aimé le comte Bestoujeff: il me parut assez gai ce jour-là, mais

se tenant sans affectation, cependant assez loin de moi. Le soir il

fallut aller à la noce. Je m’habillai de rechef et j’assistai à la

bénédiction des mariages du comte Boutourline et de Léon Narichkine, au

souper, et au bal, pendant lequel je m’approchai du maréchal de la noce,

prince Nikita Troubetzkoy, et sous prétexte d’examiner les rubans de son

bâton de maréchal, je lui dis à demi-voix: «Qu’est-ce que c’est donc que

ces belles choses? avez-vous trouvé plus de crimes que de criminels, ou

avez-vous plus de criminels que de crimes?» Là-dessus il me dit: «Nous

avons fait ce qu’on nous a ordonné, mais pour les crimes on les cherche

encore. Jusqu’ici les démarches ne sont pas heureuses.» Ayant fini de

parler avec celui-ci, je m’en allai parler au maréchal Boutourline, qui

me dit: «Bestoujeff est arrêté, mais présentement nous sommes à

chercher la raison pourquoi il l’est.» C’est ainsi que parlaient les

deux commissaires nommés par l’Impératrice pour examiner pourquoi le

comte Alexandre Schouvaloff l’avait arrêté. Je vis à ce bal Stambke de

loin, et je lui trouvai l’air souffrant et découragé. L’Impératrice ne

parut pas à aucune de ces deux noces, ni à l’église, ni au festin. Le

lendemain Stambke vint chez moi et me dit qu’on venait de lui remettre

un billet du comte Bestoujeff qui lui marquait de me dire de n’en avoir

aucune appréhension sur ce que je savais, qu’il avait eu le temps de

tout jeter au feu, et qu’il lui communiquerait ses interrogatoires par

la même voie, quand on lui en ferait. Je demandai à Stambke quelle était

cette voie? Il me dit que c’était un joueur de cor de chasse du comte,

qui lui avait remis ce billet, et qu’il était convenu qu’à l’avenir on

mettrait parmi des briques, pas loin de la maison du comte Bestoujeff, à

un endroit marqué, ce qu’on voudrait se communiquer. Je dis à Stambke de

bien prendre garde que cette épineuse correspondance ne fût découverte,

quoiqu’il me parut dans de grandes angoisses lui-même. Cependant lui et

le comte Poniatowsky la continuèrent. Dès que Stambke fut sorti,

j’appelai Mme Vladislava et lui dis d’aller chez son beau-frère

Pougowoschnikoff, et de lui rendre ce billet que je lui faisais. Dans ce

billet il n’y avait rien que ces mots: «Vous n’avez rien à craindre; on

a eu le temps de tout brûler.» Ceci le tranquillisa, car il y a

apparence que depuis l’arrestation du grand-chancelier, il devait être

plus mort que vif, et voici à quel sujet, et ce que le comte Bestoujeff

avait eu le temps de brûler.

L’état valétudinaire et les fréquentes convulsions de l’Impératrice ne

laissaient pas que de tourner tous les yeux sur l’avenir. Le comte

Bestoujeff, et par sa place et par ses facultés d’esprit, n’était pas

assurément un de ceux qui y réfléchit le dernier. Il connaissait

l’antipathie que depuis longtemps on avait inspiré au grand-duc contre

lui. Il était très au fait de la faible capacité de ce prince, né

héritier de tant de couronnes. Il est naturel que cet homme d’état,

comme tout autre homme en lui-même, eût le désir de se maintenir dans sa

place. Il y avait plusieurs années qu’il m’avait vue revenir de mes

impressions. Il me regardait d’ailleurs personnellement peut-être comme

le seul individu sur lequel dans ce temps-là on pût fonder l’espérance

du public au moment où l’Impératrice manquerait. Ceci et des réflexions

pareilles lui avaient fait former le plan que dès le décès de

l’Impératrice le grand-duc fût déclaré comme de droit empereur, et qu’en

même temps je fusse déclarée avec lui participante à l’administration;

que toutes les charges fussent continuées et qu’à lui on lui donnât la

lieutenance-colonelle des quatre régiments des gardes et la présidence

des trois colléges de l’empire, de celui des affaires étrangères, du

collége de la guerre, et de celui de l’amirauté. Ses prétensions étaient

donc excessives. Le projet de ce manifeste il me l’avait envoyé, écrit

de la main de Pougowichnikoff par le comte Poniatowsky, avec lequel

j’étais convenue de lui répondre de bouche que je le remerciais de ses

bonnes intentions pour moi, mais que je regardais la chose comme de

difficile exécution. Il avait fait écrire et récrire son projet

plusieurs fois, l’avait changé, amplifié, retranché; il en paraissait

fort occupé. A dire la vérité, je regardais son projet comme une espèce

de radotage, et comme une amorce que ce vieillard me jetait pour se

concilier de plus en plus mon affection; mais à cette amorce-là je ne

mordais pas, parceque je le regardais comme nuisible à l’empire que

chaque querelle entre mon époux, qui ne m’aimait pas, et moi aurait

déchiré. Mais comme je ne voyais pas le cas encore existant, je ne

voulais pas contredire un vieillard opiniâtre et entier quand il se

mettait quelque chose dans l’esprit. C’était donc son projet qu’il avait

eu le temps de brûler, et dont il m’avait avertie, pour tranquilliser

ceux qui en avaient connaissance.

Sur ces entrefaites mon valet de chambre Skourine vint me dire que le

capitaine qui gardait le comte Bestoujeff était un homme qui avait été

toujours son ami, et qui dînait tous les dimanches, en sortant de la

cour, chez lui. Alors je lui dis que si les choses étaient ainsi et

qu’il pût compter sur lui, il tâchât de le sonder pour voir s’il se

prêterait à quelque intelligence avec son prisonnier. Ceci devenait

d’autant plus nécessaire que le comte Bestoujeff avait communiqué à

Stambke, par son canal, qu’on devait avertir Bernardi de dire la pure

vérité à son interrogatoire, et de lui faire savoir ce qu’on lui

demanderait. Quand j’appris que Skourine se chargeait volontiers de

trouver quelques moyens pour faire parvenir au comte Bestoujeff, je lui

dis de tâcher aussi d’ouvrir une communication avec Bernardi, de voir

s’il ne pourrait gagner le sergent ou quelque soldat qui le gardait dans

son quartier. Le même jour Skourine me dit vers le soir que Bernardi

était gardé par un sergent aux gardes nommé Kalychkine, avec lequel dès

demain il aurait une entrevue; mais qu’ayant envoyé chez son ami, le

capitaine qui était chez le comte Bestoujeff, pour lui demander s’il

pouvait le voir, celui-ci lui avait fait dire que s’il voulait lui

parler il vînt chez lui, mais qu’un de ses sous-employés, qu’il

connaissait aussi et qui était son parent, lui avait fait dire de n’y

pas aller, parceque s’il y venait, le capitaine le ferait arrêter et

s’en ferait un mérite à ses dépens, de quoi il se vantait entre quatre

yeux. Skourine cessa donc d’envoyer chez M. le capitaine, son ami

prétendu. En revanche Kalychkine, lequel j’ordonnai entamer en mon nom,

dit à Bernardi tout ce qu’on voulait, aussi ne devait-il dire que la

vérité, à quoi l’un et l’autre se prêtèrent de bon cœur.

Au bout de quelques jours, un matin, de fort bonne heure, Stambke vint

dans ma chambre fort pâle et défait, et me dit que sa correspondance et

celle du comte Bestoujeff avec le comte Poniatowsky venait d’être

découverte; que le petit cor de chasse était arrêté, et qu’il y avait

toutes les apparences que leurs dernières lettres avaient eu le malheur

de tomber entre les mains des gardiens du comte Bestoujeff; que lui-même

s’attendait à tout instant d’être au moins renvoyé, sinon arrêté, et

qu’il était venu chez moi pour me dire cela et prendre congé de moi. Ce

qu’il me dit ne me mit pas du tout à mon aise. Je le consolai le mieux

que je pus et le renvoyai, ne doutant pas que sa visite ne ferait

qu’augmenter contre moi, s’il était possible, toutes les mauvaises

humeurs imaginables, et qu’on allait me fuir comme une personne suspecte

au gouvernement peut-être. Cependant j’étais très intimement convaincue

en moi-même que vis-à-vis du gouvernement je n’avais rien à me

reprocher. Le public en général, excepté Michel Voronzoff, Jean

Schouvaloff, les deux ambassadeurs de Vienne et de Versailles, et ceux à

qui ceux-ci faisaient accroire ce qu’ils voulaient, tout le monde dans

tout Pétersbourg, grands et petits, était persuadé que le comte

Bestoujeff était innocent, qu’il n’y avait ni crime ni délit à sa

charge. On savait que le lendemain du soir qu’il avait été arrêté, on

avait travaillé, dans la chambre d’Ivan Schouvaloff, à un manifeste que

le sieur Volkoff, autrefois premier commissaire du comte Bestoujeff, et

qui, l’année 1755, s’était sauvé de chez lui, et puis, après avoir erré

dans les bois, s’était laissé reprendre, et qui dans ce moment était

premier secrétaire de la conférence, avait dû écrire cette pièce qu’on

voulait publier pour donner connaissance au public des causes qui

avaient obligé l’Impératrice d’en agir avec le grand-chancelier comme

elle avait fait. Or donc ce conventicule secret se cassant la tête à

chercher des délits, convint de dire que c’était pour crime de

lèse-majesté, et parceque lui Bestoujeff avait cherché à semer la

zizanie entre Sa Majesté Impériale et Leurs Altesses Impériales; et sans

examen ni jugement on voulut, dès le lendemain de son arrestation,

l’envoyer dans une de ses terres, lui ôtant tout le reste de ses biens.

Mais il y en eut qui trouvèrent que c’était trop fort que d’exiler

quelqu’un sans crime ni jugement, et qu’au moins fallait-il chercher les

crimes dans l’espérance d’en trouver, et que si l’on n’en trouvait pas,

toujours fallait-il faire passer le prisonnier, on ne savait pas

pourquoi déchu de ses charges, dignités et décorations, par un jugement

des commissaires. Or ces commissaires étaient, comme je l’ai déjà dit,

le maréchal Boutourline, le procureur-général prince Troubetzkoy, le

général comte Alexandre Schouvaloff, et le sieur Volkoff, comme

secrétaire. La première chose que messieurs les commissaires firent fut

de prescrire par le collége des affaires étrangères, aux ambassadeurs,

envoyés et employés de la Russie aux cours étrangères, d’envoyer copie

des dépêches que leur avait écrit le comte Bestoujeff, depuis qu’il

était à la tête des affaires. Ceci était pour trouver dans ces dépêches

des crimes. On disait qu’il n’écrivait que ce qu’il voulait et des

choses contradictoires aux ordres et à la volonté de l’Impératrice. Mais

comme Sa Majesté n’écrivait ni ne signait rien, il était difficile

d’agir contre ses ordres, et pour les ordres verbaux Sa Majesté

Impériale n’était guère dans le cas d’en donner au grand-chancelier, qui

pendant des années entières n’avait pas l’occasion de la voir: et les

ordres verbaux par un tiers, à strictement parler, pouvaient être mal

entendus et être aussi mal rendus que mal reçus et compris. Mais de tout

ceci il n’advint rien, sinon l’ordre dont j’ai fait mention, parceque

personne des employés ne se donna la peine de parcourir son archive de

vingt ans, de la copier pour y chercher des crimes à celui dont ces

employés mêmes avaient suivi les instructions et les directions, et par

là-même pouvaient se trouver mêlés, avec la meilleure volonté du monde,

dans ce qu’on y trouverait peut-être de répréhensible. Outre cela

l’envoi seul de telles archives devait jeter la couronne dans des

dépenses considérables, et arrivées à Pétersbourg, il y aurait eu de

quoi lasser la patience, pendant plusieurs années, de bien des personnes

pour y trouver et débrouiller ce qui peut-être encore ne s’y trouvait

pas. Cet ordre envoyé ne fut jamais rempli. On s’ennuya de l’affaire

même, et on la finit au bout d’un an par le manifeste qu’on avait

commencé à composer le lendemain du jour où on avait mis aux arrêts le

grand-chancelier.

Mémoires de l'Impératrice Catherine II. Écrits par elle-même · 第 19 / 21 段