grand feu d’artifice, entre le bal et le souper. Comme j’étais encore en
couches, je ne parus pas à la cour. Avant le feu d’artifice le comte
Pierre Schouvaloff s’avisa de se présenter à ma porte pour me remettre
le plan du feu d’artifice, avant qu’on le tirât. Mme Vladislava lui
dit que je dormais, mais que cependant elle allait voir. Cela n’était
pas vrai que je dormais, seulement j’étais dans mon lit et j’avais ma
très petite compagnie ordinaire, qui était alors, comme ci-devant,
Mmes Narichkine, Siniavine, Ismaïloff, le comte Poniatowsky: celui-ci
depuis son rappel se disait malade, mais venait chez moi, et ces femmes
m’aimaient assez pour préférer ma compagnie aux bals et aux fêtes.
Mme Vladislava ne savait pas au juste qui était chez moi, mais elle
avait beaucoup trop bon nez pour ne pas se douter qu’il y avait
quelqu’un; je lui avais dit, de bonne heure, que je me mettais au lit
par ennui, et alors elle n’entrait plus. Après la venue du comte
Schouvaloff elle vint frapper à la porte; je tirai mon rideau du coté de
l’écran, et lui dis d’entrer. Elle entra et me fit le message du comte
Pierre Schouvaloff; je lui dis de le faire entrer. Elle alla le
chercher, et pendant ce temps mes gens de derrière l’écran crevaient de
rire de l’extravagance extrême de cette scène, où j’allais recevoir la
visite du comte Pierre Schouvaloff, qui pourrait jurer qu’il m’avait
trouvée seule dans mon lit, tandis qu’il n’y avait qu’un rideau qui
séparait ma petite compagnie très gaie, de ce personnage si important,
alors l’oracle de la cour, et possédant la confiance de l’Impératrice à
un degré éminent. Enfin il entra et m’apporta son plan de feu
d’artifice; il était alors grand-maître d’artillerie. Je commençai par
lui faire mes excuses de l’avoir fait attendre, ne faisant, dis-je, que
de me réveiller; je me frottai un peu les yeux disant que j’étais encore
tout endormie; je mentais, pour ne pas démentir Mme Vladislava, après
quoi je fis avec lui une conversation assez longue, et même jusque là
qu’il me parut pressé de s’en aller, afin de ne pas faire attendre
l’Impératrice pour le commencement du feu: alors je le congédiai. Il
sortit, et j’ouvris de rechef mon rideau. Ma compagnie, à force de
rire, commença à avoir faim et soif; je leur dis: «Fort bien, vous aurez
à boire et à manger; il est juste que par complaisance pour moi, tandis
que vous me faites compagnie, vous ne mouriez ni de soif ni de faim chez
moi.» Je fermai le rideau de mon lit et je sonnai. Mme Vladislava
vint. Je lui dis de me faire apporter à souper, que je mourais de faim,
et qu’au moins il y eût six bons plats. Quand le souper fut prêt on
l’apporta; je fis mettre le tout à côté de mon lit, et dis au domestique
de sortir. Alors mes gens de derrière l’écran vinrent, comme des
affamés, manger ce qu’ils trouvèrent: la gaîté ajoutait à l’appétit.
J’avoue que cette soirée fut une des plus folles et des plus gaies que
j’aie passées de ma vie. Quand le souper fut gobé, je fis emporter les
restes comme on l’avait apporté. Je pense que les domestiques furent
seulement un peu surpris et étonnés de mon appétit. Vers la fin du
souper de la cour ma compagnie se retira aussi, fort contente de sa
soirée. Le comte Poniatowsky, pour sortir, prenait toujours une perruque
blonde et un manteau, et quand les sentinelles lui demandaient: «Qui va
là?» il se disait musicien du grand-duc. Cette perruque nous fit bien
rire ce jour-là.
Cette fois-ci mes relevailles, après les six semaines, se firent dans la
chapelle de l’Impératrice; mais excepté Alexandre Schouvaloff, personne
n’y assista. Vers la fin du carnaval, toutes les fêtes de la ville
finies, il y eut trois noces à la cour. Celle du comte Alexandre
Strogonoff avec la comtesse Anne Voronzoff, fille du vice-chancelier,
fut la première, et deux jours après, celle de Léon Narichkine avec
Melle Zakrefsky, le même jour que celle du comte Boutourline avec la
comtesse Marie Voronzoff. Ces trois demoiselles étaient filles d’honneur
de l’Impératrice, et à l’occasion de ces trois noces il se fit un pari à
la cour, entre le hetman, comte Rasoumowsky, et le ministre de Danemark,
comte d’Osten, qui des trois nouveaux mariés serait le plus tôt cocu; et
il se trouva que ceux qui avaient parié que ce serait Strogonoff, dont
la nouvelle épouse paraissait la plus laide et alors la plus innocente
et la plus enfant, gagnèrent le pari.
La veille du jour de la noce de Léon Narichkine et du comte Boutourline
fut un jour malheureux. Il y avait longtemps qu’on se disait à l’oreille
que le crédit du grand-chancelier, comte Bestoujeff, chancelait, et que
ses ennemis prenaient le dessus. Il avait perdu son ami le général
Apraxine; le comte Rasoumowsky, l’aîné, l’avait longtemps soutenu; mais
depuis la faveur prépondérante des Schouvaloff, il ne se mêlait presque
plus de rien que de demander, quand l’occasion s’en présentait, quelque
petite grâce pour ses amis ou parents. Les Schouvaloff et M. Voronzoff
étaient poussés encore dans leur haine contre le grand-chancelier, par
les ambassadeurs d’Autriche et de France, le comte Esterhazy et le
maréchal de l’Hôpital. Ce dernier regardait le comte Bestoujeff comme
plus porté pour l’alliance de la Russie avec l’Angleterre qu’avec la
France. Celui d’Autriche cabalait contre Bestoujeff parceque le
grand-chancelier voulait que la Russie se tînt à son traité d’alliance
avec la cour de Vienne, et qu’elle donnât du secours à Marie Thérèse,
mais ne voulait pas qu’elle agît en partie première guerroyant contre le
roi de Prusse. Le comte Bestoujeff pensait en patriote et n’était pas
facile à mener, tandis que MM. Voronzoff et Jean Schouvaloff étaient
livrés aux deux ambassadeurs, jusque là que quinze jours avant la
disgrâce du grand-chancelier, comte Bestoujeff, le marquis de l’Hôpital,
ambassadeur de France, s’en alla chez le vice-chancelier, comte
Voronzoff, la dépêche à la main, et lui dit: «Monsieur le comte, voici
la dépêche de ma cour, que je viens de recevoir, et dans laquelle il est
dit que si dans quinze jours de temps le grand-chancelier n’est pas
déplacé par vous, je dois m’adresser à lui et ne plus traiter qu’avec
lui.» Alors le vice-chancelier prit feu, et s’en alla chez Jean
Schouvaloff, et on représenta à l’Impératrice que sa gloire souffrait du
crédit du comte Bestoujeff en Europe. Elle ordonna de tenir le même soir
une conférence et d’y appeler le grand-chancelier. Celui-ci fit dire
qu’il était malade. Alors on appela cette maladie désobéissance, et on
lui envoya dire de venir sans délai. Il vint et on l’arrêta en pleine
conférence; on lui ôta ses charges, ses dignités et ses ordres, sans
qu’âme qui vive pût articuler pour quels crimes ou forfaits on
dépouillait ainsi le premier personnage de l’empire, et on le renvoya
prisonnier dans son hôtel. Comme ceci était préparé, on avait fait venir
une compagnie de grenadiers de la garde. Ceux-ci en longeant la Moïka,
où les comtes Alexandre et Pierre Schouvaloff avaient leurs maisons,
disaient: «Dieu merci, nous allons arrêter ces maudits Schouvaloff qui
ne font qu’inventer des monopoles.» Mais quand les soldats virent qu’il
s’agissait du comte Bestoujeff, ils en montrèrent du déplaisir, disant:
«Ce n’est pas celui-là, ce sont les autres, qui foulent le peuple.»
Quoique l’on eut arrêté le comte Bestoujeff dans le palais même où nous
occupions une aîle, et pas fort loin de nos appartements, ce soir-là
nous n’en apprîmes rien, tant on était soigneux de nous cacher tout ce
qui se faisait. Le lendemain, dimanche, en me réveillant, je reçus de la
part de Léon Narichkine un billet que le comte Poniatowsky me faisait
parvenir par cette voie, qui ne laissait pas d’être suspecte depuis fort
longtemps déjà. Ce billet commençait par ces mots: «L’homme n’est jamais
sans ressource. Je me sers de cette voie pour vous avertir qu’hier au
soir le comte Bestoujeff a été arrêté et privé de ses charges et
dignités, et avec lui votre bijoutier Bernardi, Téléguine et
Adadouroff.» Je tombai de mon haut en lisant ces lignes, et après les
avoir lues, je me dis qu’il ne fallait pas se flatter que cette affaire
ne me regarderait de plus près qu’il ne paraissait. Or, pour entendre
ceci il faudra un commentaire. Bernardi était un marchand bijoutier
italien, qui ne manquait pas d’esprit et auquel son métier donnait
entrée dans toutes les maisons. Je pense qu’il n’y en eut pas une qui ne
lui dût quelque chose, et à laquelle il ne rendit pas tel ou tel petit
service. Comme il allait et venait continuellement partout, on le
chargeait aussi quelquefois de commissions les uns pour les autres: un
mot de billet envoyé par Bernardi arrivait plus vite et plus sûrement
que par les domestiques. Or Bernardi arrêté intriguait toute la ville,
parcequ’il avait des commissions de tout le monde, et les miennes comme
toutes les autres. Téléguine était cet ancien adjudant du grand-veneur,
comte Rasoumowsky, qui avait eu la tutelle de Bekiétoff. Il était resté
attaché à la maison Rasoumowsky. Il était devenu l’ami du comte
Poniatowsky. C’était un homme affidé et de probité; quand on gagnait son
affection, on ne la perdait pas aisément; il avait témoigné toujours du
zèle et de la prédilection pour moi. Adadouroff avait été autrefois mon
maître dans la langue russe et m’était resté fort attaché. C’était moi
qui l’avais recommandé au comte Bestoujeff, qui commençait à lui
témoigner de la confiance depuis deux ou trois ans seulement, et qui ne
l’avait pas aimé anciennement, parcequ’il tenait au procureur-général
prince Nikita Youriéwitch Troubetzkoy, l’ennemi de Bestoujeff.
Après la lecture du billet et les réflexions que je venais de faire, une
foule d’idées les unes plus désagréables que les autres se présentèrent
à mon esprit. Le poignard dans le cœur, pour ainsi dire, je
m’habillai et allai à la messe, où il me parut à moi que la plupart de
ceux que je vis avaient la physionomie tout aussi allongée que moi.
Personne ne me parla de rien pendant la journée, et c’était comme si on
ignorait l’évènement. Je ne disais mot non plus. Le grand-duc n’avait
jamais aimé le comte Bestoujeff: il me parut assez gai ce jour-là, mais
se tenant sans affectation, cependant assez loin de moi. Le soir il
fallut aller à la noce. Je m’habillai de rechef et j’assistai à la
bénédiction des mariages du comte Boutourline et de Léon Narichkine, au
souper, et au bal, pendant lequel je m’approchai du maréchal de la noce,
prince Nikita Troubetzkoy, et sous prétexte d’examiner les rubans de son
bâton de maréchal, je lui dis à demi-voix: «Qu’est-ce que c’est donc que
ces belles choses? avez-vous trouvé plus de crimes que de criminels, ou
avez-vous plus de criminels que de crimes?» Là-dessus il me dit: «Nous
avons fait ce qu’on nous a ordonné, mais pour les crimes on les cherche
encore. Jusqu’ici les démarches ne sont pas heureuses.» Ayant fini de
parler avec celui-ci, je m’en allai parler au maréchal Boutourline, qui
me dit: «Bestoujeff est arrêté, mais présentement nous sommes à
chercher la raison pourquoi il l’est.» C’est ainsi que parlaient les
deux commissaires nommés par l’Impératrice pour examiner pourquoi le
comte Alexandre Schouvaloff l’avait arrêté. Je vis à ce bal Stambke de
loin, et je lui trouvai l’air souffrant et découragé. L’Impératrice ne
parut pas à aucune de ces deux noces, ni à l’église, ni au festin. Le
lendemain Stambke vint chez moi et me dit qu’on venait de lui remettre
un billet du comte Bestoujeff qui lui marquait de me dire de n’en avoir
aucune appréhension sur ce que je savais, qu’il avait eu le temps de
tout jeter au feu, et qu’il lui communiquerait ses interrogatoires par
la même voie, quand on lui en ferait. Je demandai à Stambke quelle était
cette voie? Il me dit que c’était un joueur de cor de chasse du comte,
qui lui avait remis ce billet, et qu’il était convenu qu’à l’avenir on
mettrait parmi des briques, pas loin de la maison du comte Bestoujeff, à
un endroit marqué, ce qu’on voudrait se communiquer. Je dis à Stambke de
bien prendre garde que cette épineuse correspondance ne fût découverte,
quoiqu’il me parut dans de grandes angoisses lui-même. Cependant lui et
le comte Poniatowsky la continuèrent. Dès que Stambke fut sorti,
j’appelai Mme Vladislava et lui dis d’aller chez son beau-frère
Pougowoschnikoff, et de lui rendre ce billet que je lui faisais. Dans ce
billet il n’y avait rien que ces mots: «Vous n’avez rien à craindre; on
a eu le temps de tout brûler.» Ceci le tranquillisa, car il y a
apparence que depuis l’arrestation du grand-chancelier, il devait être
plus mort que vif, et voici à quel sujet, et ce que le comte Bestoujeff
avait eu le temps de brûler.
L’état valétudinaire et les fréquentes convulsions de l’Impératrice ne
laissaient pas que de tourner tous les yeux sur l’avenir. Le comte
Bestoujeff, et par sa place et par ses facultés d’esprit, n’était pas
assurément un de ceux qui y réfléchit le dernier. Il connaissait
l’antipathie que depuis longtemps on avait inspiré au grand-duc contre
lui. Il était très au fait de la faible capacité de ce prince, né
héritier de tant de couronnes. Il est naturel que cet homme d’état,
comme tout autre homme en lui-même, eût le désir de se maintenir dans sa
place. Il y avait plusieurs années qu’il m’avait vue revenir de mes
impressions. Il me regardait d’ailleurs personnellement peut-être comme
le seul individu sur lequel dans ce temps-là on pût fonder l’espérance
du public au moment où l’Impératrice manquerait. Ceci et des réflexions
pareilles lui avaient fait former le plan que dès le décès de
l’Impératrice le grand-duc fût déclaré comme de droit empereur, et qu’en
même temps je fusse déclarée avec lui participante à l’administration;
que toutes les charges fussent continuées et qu’à lui on lui donnât la
lieutenance-colonelle des quatre régiments des gardes et la présidence
des trois colléges de l’empire, de celui des affaires étrangères, du
collége de la guerre, et de celui de l’amirauté. Ses prétensions étaient
donc excessives. Le projet de ce manifeste il me l’avait envoyé, écrit
de la main de Pougowichnikoff par le comte Poniatowsky, avec lequel
j’étais convenue de lui répondre de bouche que je le remerciais de ses
bonnes intentions pour moi, mais que je regardais la chose comme de
difficile exécution. Il avait fait écrire et récrire son projet
plusieurs fois, l’avait changé, amplifié, retranché; il en paraissait
fort occupé. A dire la vérité, je regardais son projet comme une espèce
de radotage, et comme une amorce que ce vieillard me jetait pour se
concilier de plus en plus mon affection; mais à cette amorce-là je ne
mordais pas, parceque je le regardais comme nuisible à l’empire que
chaque querelle entre mon époux, qui ne m’aimait pas, et moi aurait
déchiré. Mais comme je ne voyais pas le cas encore existant, je ne
voulais pas contredire un vieillard opiniâtre et entier quand il se
mettait quelque chose dans l’esprit. C’était donc son projet qu’il avait
eu le temps de brûler, et dont il m’avait avertie, pour tranquilliser
ceux qui en avaient connaissance.
Sur ces entrefaites mon valet de chambre Skourine vint me dire que le
capitaine qui gardait le comte Bestoujeff était un homme qui avait été
toujours son ami, et qui dînait tous les dimanches, en sortant de la
cour, chez lui. Alors je lui dis que si les choses étaient ainsi et
qu’il pût compter sur lui, il tâchât de le sonder pour voir s’il se
prêterait à quelque intelligence avec son prisonnier. Ceci devenait
d’autant plus nécessaire que le comte Bestoujeff avait communiqué à
Stambke, par son canal, qu’on devait avertir Bernardi de dire la pure
vérité à son interrogatoire, et de lui faire savoir ce qu’on lui
demanderait. Quand j’appris que Skourine se chargeait volontiers de
trouver quelques moyens pour faire parvenir au comte Bestoujeff, je lui
dis de tâcher aussi d’ouvrir une communication avec Bernardi, de voir
s’il ne pourrait gagner le sergent ou quelque soldat qui le gardait dans
son quartier. Le même jour Skourine me dit vers le soir que Bernardi
était gardé par un sergent aux gardes nommé Kalychkine, avec lequel dès
demain il aurait une entrevue; mais qu’ayant envoyé chez son ami, le
capitaine qui était chez le comte Bestoujeff, pour lui demander s’il
pouvait le voir, celui-ci lui avait fait dire que s’il voulait lui
parler il vînt chez lui, mais qu’un de ses sous-employés, qu’il
connaissait aussi et qui était son parent, lui avait fait dire de n’y
pas aller, parceque s’il y venait, le capitaine le ferait arrêter et
s’en ferait un mérite à ses dépens, de quoi il se vantait entre quatre
yeux. Skourine cessa donc d’envoyer chez M. le capitaine, son ami
prétendu. En revanche Kalychkine, lequel j’ordonnai entamer en mon nom,
dit à Bernardi tout ce qu’on voulait, aussi ne devait-il dire que la
vérité, à quoi l’un et l’autre se prêtèrent de bon cœur.
Au bout de quelques jours, un matin, de fort bonne heure, Stambke vint
dans ma chambre fort pâle et défait, et me dit que sa correspondance et
celle du comte Bestoujeff avec le comte Poniatowsky venait d’être
découverte; que le petit cor de chasse était arrêté, et qu’il y avait
toutes les apparences que leurs dernières lettres avaient eu le malheur
de tomber entre les mains des gardiens du comte Bestoujeff; que lui-même
s’attendait à tout instant d’être au moins renvoyé, sinon arrêté, et
qu’il était venu chez moi pour me dire cela et prendre congé de moi. Ce
qu’il me dit ne me mit pas du tout à mon aise. Je le consolai le mieux
que je pus et le renvoyai, ne doutant pas que sa visite ne ferait
qu’augmenter contre moi, s’il était possible, toutes les mauvaises
humeurs imaginables, et qu’on allait me fuir comme une personne suspecte
au gouvernement peut-être. Cependant j’étais très intimement convaincue
en moi-même que vis-à-vis du gouvernement je n’avais rien à me
reprocher. Le public en général, excepté Michel Voronzoff, Jean
Schouvaloff, les deux ambassadeurs de Vienne et de Versailles, et ceux à
qui ceux-ci faisaient accroire ce qu’ils voulaient, tout le monde dans
tout Pétersbourg, grands et petits, était persuadé que le comte
Bestoujeff était innocent, qu’il n’y avait ni crime ni délit à sa
charge. On savait que le lendemain du soir qu’il avait été arrêté, on
avait travaillé, dans la chambre d’Ivan Schouvaloff, à un manifeste que
le sieur Volkoff, autrefois premier commissaire du comte Bestoujeff, et
qui, l’année 1755, s’était sauvé de chez lui, et puis, après avoir erré
dans les bois, s’était laissé reprendre, et qui dans ce moment était
premier secrétaire de la conférence, avait dû écrire cette pièce qu’on
voulait publier pour donner connaissance au public des causes qui
avaient obligé l’Impératrice d’en agir avec le grand-chancelier comme
elle avait fait. Or donc ce conventicule secret se cassant la tête à
chercher des délits, convint de dire que c’était pour crime de
lèse-majesté, et parceque lui Bestoujeff avait cherché à semer la
zizanie entre Sa Majesté Impériale et Leurs Altesses Impériales; et sans
examen ni jugement on voulut, dès le lendemain de son arrestation,
l’envoyer dans une de ses terres, lui ôtant tout le reste de ses biens.
Mais il y en eut qui trouvèrent que c’était trop fort que d’exiler
quelqu’un sans crime ni jugement, et qu’au moins fallait-il chercher les
crimes dans l’espérance d’en trouver, et que si l’on n’en trouvait pas,
toujours fallait-il faire passer le prisonnier, on ne savait pas
pourquoi déchu de ses charges, dignités et décorations, par un jugement
des commissaires. Or ces commissaires étaient, comme je l’ai déjà dit,
le maréchal Boutourline, le procureur-général prince Troubetzkoy, le
général comte Alexandre Schouvaloff, et le sieur Volkoff, comme
secrétaire. La première chose que messieurs les commissaires firent fut
de prescrire par le collége des affaires étrangères, aux ambassadeurs,
envoyés et employés de la Russie aux cours étrangères, d’envoyer copie
des dépêches que leur avait écrit le comte Bestoujeff, depuis qu’il
était à la tête des affaires. Ceci était pour trouver dans ces dépêches
des crimes. On disait qu’il n’écrivait que ce qu’il voulait et des
choses contradictoires aux ordres et à la volonté de l’Impératrice. Mais
comme Sa Majesté n’écrivait ni ne signait rien, il était difficile
d’agir contre ses ordres, et pour les ordres verbaux Sa Majesté
Impériale n’était guère dans le cas d’en donner au grand-chancelier, qui
pendant des années entières n’avait pas l’occasion de la voir: et les
ordres verbaux par un tiers, à strictement parler, pouvaient être mal
entendus et être aussi mal rendus que mal reçus et compris. Mais de tout
ceci il n’advint rien, sinon l’ordre dont j’ai fait mention, parceque
personne des employés ne se donna la peine de parcourir son archive de
vingt ans, de la copier pour y chercher des crimes à celui dont ces
employés mêmes avaient suivi les instructions et les directions, et par
là-même pouvaient se trouver mêlés, avec la meilleure volonté du monde,
dans ce qu’on y trouverait peut-être de répréhensible. Outre cela
l’envoi seul de telles archives devait jeter la couronne dans des
dépenses considérables, et arrivées à Pétersbourg, il y aurait eu de
quoi lasser la patience, pendant plusieurs années, de bien des personnes
pour y trouver et débrouiller ce qui peut-être encore ne s’y trouvait
pas. Cet ordre envoyé ne fut jamais rempli. On s’ennuya de l’affaire
même, et on la finit au bout d’un an par le manifeste qu’on avait
commencé à composer le lendemain du jour où on avait mis aux arrêts le
grand-chancelier.