Vers le printemps de cette année le bruit se répandit que le prince

Charles de Saxe, fils du roi Auguste III de Pologne, allait venir à St

Pétersbourg. Ceci ne fit pas plaisir au grand-duc par différentes

raisons, dont la première était qu’il craignait que cette arrivée ne fût

une augmentation de gêne pour lui, parcequ’il n’aimait pas que le train

de vie qu’il s’était arrangé fût le moins du monde dérangé; la seconde

raison était que la maison de Saxe se trouvait du côté opposé au roi de

Prusse; la troisième raison encore pouvait être qu’il craignait de

perdre à la comparaison: c’était au moins être très modeste, car ce

pauvre prince de Saxe n’était rien par lui-même et n’avait aucune sorte

d’instruction; excepté la chasse et la danse, il ne savait rien, et il

m’a dit lui-même que de la vie il n’avait eu de livre à la main, excepté

les livres de prières que lui fournissait la reine sa mère qui était

fort bigotte. Le prince Charles de Saxe arriva effectivement, le 5 avril

de cette année, à St Pétersbourg. On le reçut avec beaucoup de

cérémonie et un grand étalage de magnificence et de splendeur. Sa suite

était fort nombreuse: quantité de polonais et de saxons

l’accompagnaient, parmi lesquels il y avait un Lubomirsky, un Pototsky,

un Rzevusky, qu’on appelait _le beau_, deux princes Soulkowsky, un comte

Sapieha, le comte Branitzky, depuis grand-général, un comte Einsiedel,

et beaucoup d’autres dont les noms ne sont pas présents à ma mémoire. Il

avait une espèce de sous-gouverneur avec lui, nommé Lachinal, qui

dirigeait sa conduite et sa correspondance. On logea le prince de Saxe

dans la maison du chambellan Jean Schouvaloff, tout nouvellement achevée

et dans laquelle le maître avait épuisé son goût, malgré quoi la maison

était sans goût et assez mal, quoique fort richement arrangée. Il y

avait beaucoup de tableaux, mais la plupart étaient des copies; on y

avait orné une chambre de bois tchinar, mais comme le tchinar ne brille

pas, on l’avait couvert de vernis; par-là elle devint jaune, mais d’un

jaune désagréable, ce qui fit qu’on la trouva vilaine, et pour y

remédier on la couvrit d’une fort lourde et riche sculpture qu’on

argenta. Extérieurement cette maison, grande par elle-même, ressemblait

par ses ornements à des manchettes de point d’Alençon, tant elle était

chargé d’ornements. On nomma le comte Jean Czernicheff près du prince

Charles, et il fut servi et pourvu en tout aux dépens de la cour et

desservi par les gens de la cour.

La nuit avant le jour que le prince Charles vint chez nous, je sentis

une si forte colique, avec un tel dévoiement que j’allai plus de trente

fois à la selle. Malgré cela et la fièvre qui me prit, je m’habillai le

lendemain pour recevoir le prince de Saxe. On l’amena chez l’Impératrice

vers les deux heures de l’après-dîner et au sortir de chez elle on le

mena chez moi, où le grand-duc devait entrer un moment après lui. A cet

effet on avait placé trois fauteuils à la même muraille; celui du milieu

était pour moi, celui à ma droite pour le grand-duc, celui à ma gauche

pour le prince de Saxe. Ce fut moi qui fis la conversation, car le

grand-duc ne voulut quasi pas parler, et le prince Charles n’était pas

parlant. Enfin après un demi-quart d’heure d’entretien, le prince

Charles se leva pour nous présenter son immense suite. Il avait, je

pense, au delà de vingt personnes avec lui, auxquelles s’étaient joints,

ce jour-là, l’envoyé de Pologne et celui de Saxe, qui résidaient à la

cour de Russie, avec leurs employés. Après une demi-heure d’entretien le

prince s’en alla, et moi je me déshabillai pour me mettre dans mon lit,

où je restai trois ou quatre jours avec une très forte fièvre, à la

suite de laquelle je donnai des indices de grossesse. A la fin d’avril

nous allâmes à Oranienbaum. Avant notre départ nous apprîmes que le

prince Charles de Saxe s’en irait comme volontaire à l’armée de Russie.

Avant que de partir pour l’armée, il s’en alla avec l’Impératrice à

Péterhof où on le fêta. Là et en ville nous ne fûmes pas de ces fêtes,

mais restâmes à notre campagne, où il prit congé de nous et partit le 4

de juillet.

Comme le grand-duc était presque toujours de très mauvaise humeur contre

moi, et qu’à cela je ne savais pas d’autre raison que celle que je ne

faisais accueil ni à M. Brockdorf ni à la comtesse Elisabeth Voronzoff,

qui commençait à être de nouveau la sultane favorite, je m’avisai de

donner à Son Altesse Impériale une fête dans mon jardin à Oranienbaum,

afin de diminuer son humeur, si faire se pouvait. Toute fête était

toujours bien vue chez son Altesse Impériale. En conséquence je fis

construire, dans un lieu écarté du bois, par l’architecte italien que

j’avais alors, Antonio Rinaldi, un grand char sur lequel on pouvait

placer un orchestre de soixante personnes, musiciens et chanteurs. Je

fis composer des vers par le poète italien de la cour, et la musique par

le maître de chapelle, Araja. Dans le jardin on mit à la grande allée

une décoration illuminée, avec un rideau, vis-à-vis de laquelle on

dressa la table avec le souper. Le 17 juillet, au déclin du jour, Son

Altesse Impériale et tout ce qu’il y avait à Oranienbaum, et quantité de

spectateurs venus de Cronstadt et de St Pétersbourg, se rendirent dans

le jardin qu’ils trouvèrent illuminé. On se mit à la table, et après le

premier service, on leva le rideau qui cachait la grande allée, et l’on

vit arriver de loin l’orchestre ambulant traîné par une vingtaine de

bœufs ornés de guirlandes, et entouré de tout ce que j’avais pu

trouver de danseurs et danseuses. L’allée était illuminée et si claire

qu’on distinguait les objets. Lorsque le char s’arrêta, le hasard

voulut que la lune se trouvât précisément placée sur le char, ce qui fit

un effet admirable et étonna beaucoup toute la compagnie, le temps étant

outre cela le plus beau du monde. Tout le monde sauta de table pour

jouir de plus près de la beauté de la symphonie et du spectacle. Quand

elle finit, on baissa le rideau, et l’on alla se mettre à la table pour

le second service. A la fin de celui-ci on entendit les fanfares et

timballes, et un charlatan vint crier: «Messieurs et Mesdames, venez

chez moi, vous trouverez dans mes boutiques des loteries gratis.» Des

deux côtés de la décoration à rideaux deux petits rideaux se levèrent,

et l’on vit deux boutiques fort éclairées, dans l’une desquelles on

distribuait gratis des numéros de loterie pour la porcelaine qu’elle

contenait, et dans l’autre pour des fleurs, rubans, éventails, peignes,

bourses, gants, nœuds d’épée et autres chiffons de pareille nature.

Quand les boutiques furent vides on alla manger le dessert, après quoi

on se mit à danser jusqu’à six heures du matin. Pour le coup aucune

intrigue ou mauvaise volonté ne tint contre ma fête, et Son Altesse

Impériale et tout le monde en fut content à l’extase, et ne faisait que

priser la grande-duchesse et sa fête; aussi ni avais-je rien épargné.

Mon vin, on le trouva délicieux; mon repas, le meilleur possible. Tout

était à mes propres dépens, et la fête me coûta 10,000 à 15,000

roubles--notez que j’en avais 30,000 par an. Mais cette fête pensa me

coûter bien plus cher encore, car pendant la journée du 17 juillet,

étant allée en cabriolet, avec Mme Narichkine, pour voir les

préparatifs, en voulant sortir du cabriolet, étant déjà sur le

marchepied, le cheval fit un mouvement qui me fit tomber par terre sur

mes genoux, étant grosse de quatre ou cinq mois. Je ne fis semblant de

rien et restai la dernière à la fête, faisant les honneurs; je craignais

cependant beaucoup la fausse couche; cependant il ne m’arriva rien, et

je fus quitte pour la peur. Le grand-duc, tout ce qui était autour de

lui, tout ses holsteinois, et mes ennemis les plus acharnés même,

pendant plusieurs jours ne se lassèrent pas de chanter mes louanges et

celles de ma fête, n’y ayant ni ami ni ennemi qui n’eût emporté quelques

chiffons pour se souvenir de moi; et comme à cette fête, qui était en

masque, il y avait une grande quantité de monde de tout étage et que la

compagnie était fort mêlée dans le jardin, et entr’autres de quantité de

femmes qui d’ailleurs ne paraissaient pas à la cour et en ma présence,

tous se vantaient et faisaient étalage de mes dons, qui au fond

n’étaient pas grand-chose, car je pense qu’il n’y en avait aucun qui

passât les 100 roubles; mais on les recevait de moi, et l’on était bien

aise de dire: «Cela me vient de Son Altesse Impériale la

grande-duchesse; elle est la bonté même; elle a fait des présents à tout

le monde; elle est charmante; elle me regardait d’un air riant,

affable; elle prenait plaisir à nous faire danser, manger, promener;

elle plaçait qui n’avait plus de place; elle voulait qu’on vît ce qu’il

y avait à voir; elle était gaie, &c.» Enfin on me trouva ce jour-là des

qualités qu’on ne m’avait pas connues, et je désarmai mes ennemis.

C’était-là mon but; mais ce ne fut pas pour longtemps, comme on le verra

par la suite.

Après cette fête Léon Narichkine recommença à venir chez moi. Un jour,

voulant entrer dans mon cabinet, je l’y trouvai impertinemment couché

sur un canapé qui s’y trouvait, et chantant une chanson qui n’avait pas

le sens commun. Voyant cela je sortis, en fermant la porte après moi, et

tout de suite je m’en allai trouver sa belle-sœur, à laquelle je dis

qu’il fallait aller prendre une bonne poignée d’orties et en fouetter

cet homme, qui se conduisait si insolemment depuis longtemps avec nous,

afin de lui apprendre à nous respecter. La belle-sœur y consentit de

bon cœur, et tout de suite nous nous fîmes apporter de bonnes verges

entourées d’orties; nous nous fîmes accompagner par une veuve qui était

chez moi, parmi mes femmes, nommée Tatiana Jourievna, et nous entrâmes

toutes les trois dans mon cabinet, où nous trouvâmes Léon Narichkine à

la même place, chantant à gorge déployée sa chanson. Quand il nous vit,

il voulut nous esquiver, mais nous lui donnâmes tant de coups avec nos

verges et nos orties qu’il en eut les mains, les jambes et le visage

enflés pendant deux ou trois jours, de telle façon qu’il ne put pas

aller le lendemain à Péterhof avec nous au jour de cour, mais fut obligé

de rester dans sa chambre. Il n’eut garde non plus de se vanter de ce

qui venait de lui arriver, parceque nous l’assurâmes qu’à la moindre

impolitesse ou matière qu’il nous donnerait à nous plaindre de lui, nous

renouvellerions la même opération, voyant qu’il n’y avait que ce moyen

là pour venir à bout de lui. Tout cela se traitait comme un pur badinage

et sans colère, mais notre homme s’en ressentit assez pour s’en

ressouvenir, et ne s’y exposa plus, au degré du moins qu’il avait fait

ci-devant.

Au mois d’août nous apprîmes, à Oranienbaum, que le 14 août s’était

donnée la bataille de Zorndorff, une des plus sanglantes du siècle,

puisque de chaque côté on compte au delà de 20,000 hommes de tués et

perdus. Notre perte en officiers était considérable et passait les

1,200. On nous annonça cette bataille comme gagnée; mais à l’oreille on

se disait que des deux côtés les pertes étaient égales; que pendant

trois jours aucune des deux armées n’avait osé s’attribuer le gain de

cette bataille; qu’enfin le troisième jour le roi de Prusse, dans son

camp, et le comte Fermor, sur le champ de bataille, avaient fait chanter

le _Te Deum_. Le chagrin de l’Impératrice et la consternation de la

ville furent grands, quand on sut tous les détails de cette sanglante

journée, où beaucoup de gens perdirent leurs proches, leurs amis, leurs

connaissances. Pendant longtemps on n’entendit que des regrets sur cette

journée; beaucoup de généraux tués, blessés ou faits prisonniers. Enfin

il fut reconnu que la conduite du comte Fermor n’était rien moins

qu’habile et militaire. La cour le rappela et on nomma le général comte

Pierre Soltikoff pour aller commander l’armée de la Russie en Prusse, au

lieu du général Fermor. A cet effet on fit venir le comte Soltikoff de

l’Ukraine, où il avait le commandement, et en attendant on donna le

commandement de l’armée au général Froloff Bagreeff, mais avec un ordre

secret de ne rien faire sans les lieutenants-généraux, comte Roumianzoff

et prince Alexandre Galitzine, beau-frère de Roumianzoff. On accusait ce

dernier qu’étant à une distance peu éloignée du champ de bataille avec

un corps de 10,000 hommes, sur des hauteurs d’où il entendait la

canonnade, il aurait dépendu de lui de la rendre plus décisive en se

portant au dos de l’armée prussienne, tandis que celle-ci était aux

prises avec la nôtre. Le comte Roumianzoff ne le fit pas, et quand son

beau-frère, le prince Galitzine, après la bataille, vint dans son camp

et lui conta la boucherie qu’il y avait eue, il le reçut fort mal et lui

dit toutes sortes de duretés, et ne voulait pas le voir ensuite, le

traitant comme un lâche, ce que cependant le prince Galitzine n’était,

et toute l’armée est plus convaincue de l’intrépidité de ce dernier que

de celle du comte Roumianzoff, malgré sa gloire présente et ses

victoires. L’Impératrice se trouvait au commencement de septembre à

Zarskoé-Sélo, où, le 8 du mois, jour de la nativité de la sainte vierge,

elle s’en alla à pied du château à l’église de la paroisse, qui n’est

qu’à deux pas de la porte vers le nord, pour y entendre la messe. A

peine le service divin eut-il commencé que l’Impératrice, se sentant

incommodée, sortit de l’église, descendit le petit perron qui donne en

biais vers le château, et étant parvenue à l’angle rentrant du côté de

l’église, elle tomba sur l’herbe sans connaissance, au milieu ou plutôt

entourée de la foule du peuple qui était venu pour entendre la messe de

la fête, de tous les villages d’alentour. Personne de la suite de Sa

Majesté ne l’avait suivie, lorsqu’elle sortit de l’église; mais bientôt

avertis, les dames de la suite de Sa Majesté et ses plus affidés

coururent à son secours, et la trouvèrent sans mouvement ni

connaissance, au milieu du peuple qui la regardait sans oser

l’approcher. L’Impératrice était grande et puissante et n’avait pu

tomber tout d’un coup sans se faire beaucoup de mal par la chute même.

On la couvrit d’un mouchoir blanc et on alla chercher médecin et

chirurgien; celui-ci arriva le premier et n’eut rien de plus pressé à

faire que de la saigner là par terre, au milieu et en présence de tout

ce monde, mais elle ne revint pas. Le médecin fut longtemps à venir

étant malade lui-même et hors d’état de marcher; on fut obligé de

l’apporter sur un fauteuil. C’était feu Condoijdij, grec de nation, et

le chirurgien Fouzadier, français réfugié. Enfin on apporta de la cour

des écrans et un canapé, sur lequel on la plaça, et à force de remèdes

et de soins on la fit un peu revenir; mais en ouvrant les yeux elle ne

reconnut personne et demanda, d’une façon presque inintelligible, où

elle était. Tout ceci dura au-delà de deux heures, au bout desquelles on

prit la résolution de porter Sa Majesté Impériale, avec le canapé, au

château. L’on peut s’imaginer la consternation dans laquelle devaient

être tous ceux qui étaient attachés à la cour. La publicité de la chose

ajoutait encore à la peine: jusqu’ici on avait tenu son état fort

secret, et dans ce moment l’accident était devenu public. Le lendemain

matin j’en appris les circonstances, à Oranienbaum, par un billet que

m’envoya le comte Poniatowsky. J’allai tout de suite le dire au

grand-duc, qui n’en savait rien, parcequ’à nous on nous cachait tout en

général avec le plus grand soin, et particulièrement ce qui regardait

l’Impératrice personnellement. Seulement était-il d’usage que tous les

dimanches, quand nous n’étions pas dans le même endroit que Sa Majesté

Impériale, un de nos cavaliers était envoyé pour demander l’état de sa

santé. Nous n’y manquâmes pas le dimanche suivant, et nous apprîmes que

pendant plusieurs jours l’Impératrice n’avait recouvert l’usage libre de

sa langue et que son parler n’était pas encore sans difficulté. L’on

disait que pendant l’évanouissement elle s’était mordu la langue. Tout

cela faisait supposer que cette faiblesse tenait plus de la convulsion

que de l’évanouissement.

A la fin de septembre nous revînmes en ville.

Comme je commençais à devenir pesante à cause de ma grossesse, je ne

paraissais plus en public, me croyant plus proche d’accoucher qu’en

effet je ne l’étais; ceci ennuyait le grand-duc parceque quand je

paraissais en public, fort souvent il se disait incommodé, pour rester

chez lui, et comme l’Impératrice aussi paraissait rarement, c’était sur

moi que roulaient les jours de cour, les fêtes et les bals de la cour,

ou quand je n’y étais pas on persécutait Son Altesse Impériale d’y

aller, afin que quelqu’un remplit la représentation. Son Altesse

Impériale prit donc de l’humeur contre ma grossesse, et s’avisa de dire

un jour dans sa chambre en présence de Léon Narichkine et de plusieurs

autres: «Dieu sait où ma femme prend ses grossesses; je ne sais pas trop

si cet enfant est à moi et s’il faut que je le prenne sur mon compte.»

Léon Narichkine vint courir chez moi et me rendre ce propos tout chaud.

Je fus effrayée, comme de raison, de ce propos et lui dis: «Vous êtes

des étourdis; exigez de lui un serment comme quoi il n’a pas couché avec

sa femme, et dites-lui que s’il prête serment, tout de suite vous irez

en faire part à Alexandre Schouvaloff, comme au grand-inquisiteur de

l’empire.» Léon Narichkine alla effectivement chez Son Altesse

Impériale et lui demanda ce serment, à quoi il eut pour réponse:

«Allez-vous-en au diable et ne me parlez plus de cela.» Ce propos du

grand-duc, tenu si imprudemment, me fâcha beaucoup, et je vis dès lors

que trois voies également scabreuses se trouvaient à mon choix: primo,

de partager la fortune du grand-duc telle qu’elle pouvait se trouver;

secondo, d’être exposée à toute heure à tout ce qu’il lui plairait de

disposer pour ou contre moi; tertio, de prendre une route indépendante

de tout évènement. Mais pour parler plus clair, il s’agissait de périr

avec lui ou par lui, ou bien aussi de me sauver moi-même, mes enfants,

et peut-être l’Etat, du naufrage dont toutes les facultés morales et

physiques de ce prince faisaient prévoir le danger. Ce dernier parti me

parut le plus sûr. Je résolus donc, autant que je pourrais, de continuer

à lui donner tous les conseils dont je pourrais m’aviser pour son bien,

mais de ne jamais m’opiniâtrer jusqu’à le fâcher comme ci-devant, quand

il ne les suivrait pas; de lui ouvrir les yeux sur ses vrais intérêts,

chaque fois que l’occasion s’en présenterait, et le reste du temps de me

renfermer dans un très morne silence; de ménager, d’un autre côté, dans

le public mes intérêts, de telle façon que celui-ci vît en moi le

sauveur de la chose publique dans l’occasion. Au mois d’octobre je reçus

du grand-chancelier comte Bestoujeff l’avis que le roi de Pologne venait

de renvoyer au comte Poniatowsky ses lettres de rappel. Le comte

Bestoujeff eut une grande altercation à ce sujet avec le comte Brühl et

le cabinet de Saxe, et se fâcha de ce qu’on ne l’avait pas consulté

comme ci-devant sur ce point. Il apprit enfin que c’était le

vice-chancelier comte Voronzoff et Jean Schouvaloff, qui, par Prasse,

résident de Saxe, avaient manigancé toute cette affaire. Ce M. Prasse

d’ailleurs paraissait souvent instruit de quantité de particularités

dont on était étonné d’où il les savait. Plusieurs années après le canal

se découvrit: il était l’amant fort secret et fort discret de la femme

du vice-chancelier, la comtesse Anna Karlovna née Scavronsky; celle-ci

était très liée avec la femme du maître des cérémonies Samarine, et

c’était chez cette femme que la comtesse voyait M. Prasse. Le chancelier

Bestoujeff se fit donner les lettres de rappel envoyées au comte

Poniatowsky et les renvoya en Saxe sous prétexte de manque de formalité.

Dans la nuit du 8 au 9 décembre je commençai à sentir les douleurs de

l’enfantement. J’en envoyai avertir le grand-duc par Mme Vladislava,

de même que le comte Alexandre Schouvaloff, afin qu’il pût en instruire

Sa Majesté Impériale. Au bout de quelque temps le grand-duc vint dans ma

chambre, habillé de son uniforme de Holstein, en bottes et en éperons,

avec son écharpe autour du corps et une énorme épée au côté, ayant fait

une fort grande toilette; il était à peu près deux heures et demie du

matin. Tout étonnée de cet équipage, je lui demandai la cause de cette

parure si recherchée; à quoi il me répondit que ce n’était que dans

l’occasion qu’on reconnaissait ses vrais amis; que dans cet habillement

il était prêt à agir selon son devoir; que le devoir d’un officier

holsteinois était de défendre, selon son serment, la maison ducale

contre tous ses ennemis, et que comme je me trouvais mal, il était

accouru à mon secours. On aurait dit qu’il plaisantait, mais point du

tout, ce qu’il disait était très sérieux. Je compris aisément qu’il

était gris, et je lui conseillai d’aller se coucher, afin que

l’Impératrice, quand elle viendrait, n’eût pas le double déplaisir de le

voir ivre et armé de pied en cap, avec cet uniforme holsteinois que je

savais qu’elle détestait. J’eus beaucoup de peine à le faire aller;

cependant Mme Vladislava et moi nous le persuadâmes, à l’aide de la

sage-femme qui assurait que je n’accoucherais pas encore si tôt. Enfin

il s’en alla et l’Impératrice arriva. Elle demanda où était le

grand-duc; on lui dit qu’il venait de sortir et ne manquerait pas de

revenir. Comme elle vit que les douleurs ralentissaient et que la

sage-femme disait que cela pouvait encore durer quelques heures, elle

retourna dans ses appartements, et moi je me mis au lit, où je

m’endormis jusqu’au lendemain que je me levai à mon ordinaire, sentant,

par-ci, par-là, des douleurs, après lesquelles j’étais sans douleurs des

heures entières. Vers l’heure du souper j’eus faim et je me fis

apporter à souper. La sage-femme était assise proche de moi, et me

voyant manger avec un appétit dévorant, elle me dit: «Mangez, mangez, ce

souper vous portera bonheur.» En effet ayant fini de souper je me levai

de table, et au moment même que je me levai il me prit une telle douleur

que je jetai un grand cri. La sage-femme et Mme Vladislava me

saisirent sous les bras et me mirent sur le lit de misère, et l’on alla

chercher et le grand-duc et l’Impératrice. A peine qu’ils furent entrés

dans ma chambre que j’accouchai, le 9 décembre, entre dix et onze heures

du soir, d’une fille à laquelle je priai l’Impératrice de permettre

qu’on donnât son nom. Mais elle décida qu’elle aurait le nom de la

sœur aînée de Sa Majesté Impériale, la duchesse de Holstein, Anne

Petrovna, mère du grand-duc. Celui-ci parut fort aise de la naissance de

cet enfant, et en fit dans son appartement de grandes réjouissances, et

en fit faire en Holstein, et reçut tous les compliments qu’on lui en

fit, avec des démonstrations de contentement. Le sixième jour

l’Impératrice tint sur les fonts de baptême cet enfant, et elle

m’apporta un ordre au cabinet pour m’apporter 60,000 roubles. Elle en

envoya autant au grand-duc, ce qui n’augmenta pas peu sa satisfaction.

Après le baptême les fêtes commencèrent. On en donna, à ce qu’on dit, de

très belles; je n’en ai vu aucune: j’étais dans mon lit toute fine,

seule, sans âme qui vive pour compagnie, car dès que j’étais accouchée,

non seulement l’Impératrice, cette fois-ci comme la première, avait

emporté l’enfant dans son appartement; mais aussi, sous prétexte de

repos qu’il me fallait, on me laissait là, abandonnée comme une pauvre

malheureuse, et personne ne mettait le pied dans mon appartement, ni

même ne demandait, ni ne faisait demander, comment je me portais. Comme

la première fois j’avais beaucoup souffert de cet abandon, cette fois-ci

j’avais pris toutes les précautions possibles contre les vents coulis et

les inconvénients du local, et dès que je fus délivrée, je me levai et

me couchai dans mon lit; et comme personne n’osait venir chez moi, à

moins que ce ne fut à la dérobée, sur ce point aussi je ne manquai point

de prévoyance. Mon lit était à-peu-près à la moitié d’une assez longue

chambre, les fenêtres étaient au côté droit du lit, il y avait une porte

de dégagement qui donnait dans une espèce de garderobe qui servait aussi

d’antichambre, et qui était très barricadée d’écrans et de coffres.

Depuis mon lit jusqu’à cette porte j’avais fait placer un écran immense,

qui cachait le plus joli cabinet que j’avais pu imaginer, vu le local et

les circonstances. Dans ce cabinet il y avait un canapé, des miroirs,

des tables portatives et quelques chaises. Quand le rideau de mon lit,

de ce côté-là, était tiré, on ne voyait rien du tout; quand il était

ouvert, je voyais le cabinet et ceux qui y étaient; mais ceux qui

entraient dans la chambre ne voyaient que l’écran. Quand on demandait

ce qu’il y avait derrière cet écran, on disait: «La chaise percée;» mais

celle-ci étant dans l’écran, personne n’était curieux de la voir, et on

aurait pu la montrer, sans parvenir encore dans ce cabinet que l’écran

couvrait.

1759.

Mémoires de l'Impératrice Catherine II. Écrits par elle-même · 第 18 / 21 段