avait été peu mesurée, tant en Suède qu’à Dresde, dans l’un et l’autre
pays. Outre cela il en avait conté à toutes les femmes qu’il avait
rencontrées. Au commencement je ne voulais rien en croire, mais à la fin
je l’entendis répéter de tant de côtés, que ses amis même ne purent le
disculper. Durant cette année je me liai plus que jamais d’amitié avec
Anne Narichkine; Léon, son beau-frère, y contribua beaucoup. Il était
toujours, lui troisième, avec nous, et ses folies ne finissaient plus.
Il nous disait quelquefois: «A celle de vous deux qui se conduira le
mieux, je destine un bijou dont vous me remercierez!» On le laissait
dire et personne n’était curieux de lui demander ce que c’était que ce
bijou.
En automne les troupes de Holstein furent renvoyées par mer, et nous
allâmes occuper le palais d’été. Pendant ce temps-là Léon Narichkine
tomba malade d’une fièvre chaude, durant laquelle il m’écrivit des
lettres que je voyais bien qui n’étaient pas de lui. Je lui répondis. Il
me demandait par ses lettres tantôt des confitures, tantôt d’autres
misères pareilles, et puis il m’en remerciait. Les lettres étaient
parfaitement bien écrites et fort gaies; il disait qu’il employait la
main de son secrétaire. Enfin j’appris que ce secrétaire était le comte
Poniatowsky, et que celui-ci ne débougeait pas de chez lui et s’était
faufilé avec la maison Narichkine. Du palais d’été, à l’entrée de
l’hiver, on nous fit passer au nouveau palais d’hiver, que l’Impératrice
avait fait bâtir, en bois, là où est présentement la maison des
Tchitchérine. Ce palais prenait tout le quartier jusque vis-à-vis la
maison de la comtesse Matiouchkine, qui appartenait alors à Naoumoff;
mes fenêtres étaient vis-à-vis de cette maison, qui était occupée par
les demoiselles d’honneur. En y entrant, je fus singulièrement frappée
de la hauteur et grandeur des appartements qu’on nous y destinait:
quatre grandes antichambres et deux chambres avec un cabinet, étaient
préparées pour moi, et autant pour le grand-duc; nos appartements
étaient assez bien distribués pour que je n’eusse pas à souffrir de la
proximité de ceux du grand-duc. C’était un grand point de gagné. Le
comte Alexandre Schouvaloff remarqua mon contentement, et alla tout de
suite dire à l’Impératrice que j’avais beaucoup loué la grandeur et la
quantité des appartements qui m’étaient destinés, ce qu’il me dit
ensuite avec une sorte de contentement marqué par son clignotement
d’œil, accompagné d’un sourire.
Dans ce temps-là, et longtemps après, le principal jouet du grand-duc,
en ville, était une excessive quantité de petites poupées, de soldats de
bois, de plomb, d’amadou et de cire, qu’il rangeait sur des tables fort
étroites qui prenaient toute une chambre; entre ces tables à peine
pouvait-on passer. Il avait cloué des bandes étroites de laiton le long
de ces tables; à ces bandes de laiton étaient attachées des ficelles, et
quand on tirait celles-ci, les bandes de laiton faisaient un bruit qui,
selon lui, imitait le feu roulant des fusils. Il célébrait les fêtes de
la cour avec beaucoup de régularité, en faisant faire le feu roulant à
ces troupes-là; outre cela chaque jour on relevait la garde,
c’est-à-dire que de chaque table on prenait les poupées qui étaient
censées monter la garde; il assistait à cette parade en uniforme,
bottes, éperons, hausse-col et écharpe; ceux de ses domestiques qui
étaient admis à ce bel exercice, étaient obligés d’y assister de même.
Vers l’hiver de cette année, je me crus de nouveau grosse; on me saigna.
J’eus une fluxion, ou plutôt je crus en avoir aux deux joues; mais,
après avoir souffert pendant quelques jours, il me sortit quatre dents
mâchelières, aux quatre extrémités des mâchoires. Comme nos appartements
étaient très spacieux, le grand-duc établit toutes les semaines un bal
et un concert; il n’y venait que les demoiselles d’honneur et les
cavaliers de notre cour, avec leurs épouses. Les bals étaient
intéressants selon le monde qui y venait, jamais beaucoup. Les
Narichkine étaient plus sociables que les autres: dans ce nombre je
compte Mmes Siniavine et Ismaïloff, sœurs de Narichkine, et la
femme du frère ainé, dont j’ai déjà fait mention. Léon Narichkine,
toujours plus fou que jamais, et regardé par tout le monde comme un
homme sans conséquence, ce qu’il était en effet, avait pris l’habitude
de courir continuellement de la chambre du grand-duc à la mienne, ne
s’arrêtant nulle part longtemps. Pour entrer chez moi, il avait pris la
coutume de miauler comme un chat à la porte de ma chambre, et quand je
lui répondais, il entrait. Le 17 décembre, entre six et sept heures du
soir, il s’annonça ainsi à ma porte; je lui dis d’entrer. Il débuta par
me faire des compliments de sa belle-sœur, me disant qu’elle ne se
portait pas trop bien; ensuite il me dit: «Mais vous devriez l’aller
voir.» Je lui dis: «Je le ferais volontiers, mais vous savez que je ne
puis sortir sans permission, et qu’on ne me permettra jamais d’aller
chez elle.» Il me répondit: «Je vous y mènerai.» Je lui répartis:
«Avez-vous perdu l’esprit? comment aller avec vous! on vous mettra,
vous, à la forteresse, et moi, j’en aurai Dieu sait quelle
bagarre.»--«Oh!» dit-il, «personne ne le saura; nous prendrons nos
précautions.»--«Comment cela?»--Alors il me dit: «Je viendrai vous
prendre dans une heure ou deux d’ici; le grand-duc soupera (il y avait
longtemps que sous prétexte de ne pas souper, je restais dans ma
chambre); il sera à table pendant une partie de la nuit, ne se lèvera
que fort gris, et ira se coucher (il couchait alors la plupart du temps
chez lui, depuis mes couches); pour plus de sûreté habillez-vous en
homme, et nous irons chez Anna Nikitichna Narichkine ensemble.»
L’aventure commença à me tenter; j’étais toujours seule dans ma chambre
avec mes livres, sans aucune compagnie; enfin à force de débattre avec
lui ce projet fou par lui-même, et qui m’avait paru tel au premier
abord, j’y trouvai la possibilité de me procurer un moment d’amusement
et de gaîté. Il sortit. J’appelai un coiffeur Kalmouck que j’avais, et
lui dis de m’apporter un de mes habits d’homme et tout ce qu’il me
fallait à cet effet, parceque j’avais besoin d’en faire présent à
quelqu’un. Ce garçon avait la coutume de ne pas desserrer les dents, et
on avait plus de peine à le faire parler qu’on n’en a avec d’autres pour
les faire taire. Il s’acquitta de ma commission avec promptitude et
m’apporta tout ce qu’il me fallait. Je prétendis un mal de tête et
j’allai me coucher de meilleure heure. Dès que Mme Vladislava m’eût
couchée et qu’elle se fut retirée, je me relevai et m’habillai de pied
en cap en homme; j’accommodai mes cheveux le mieux que je pus: il y
avait longtemps que j’avais cette habitude, et je n’y étais pas gauche.
A l’heure marquée, Léon Narichkine vint, par les appartements du
grand-duc, miauler à ma porte, que je lui ouvris. Nous passâmes par une
petite antichambre dans le vestibule, et nous nous mîmes dans son
carrosse, sans que personne nous vît, riant comme des fous de notre
escapade. Léon logeait avec son frère et la femme de celui-ci dans la
même maison. Arrivés dans cette maison, Anna Nikitichna, qui ne se
doutait de rien, y était; nous y trouvâmes le comte Poniatowsky. Léon
annonça un de ses amis, qu’il pria de recevoir bien, et la soirée se
passa du ton le plus fou qu’on peut s’imaginer. Après une heure et demie
de visite je m’en allai et revins à la maison le plus heureusement du
monde, sans qu’âme qui vive nous rencontrât. Le lendemain, jour de
naissance de l’Impératrice, à la cour le matin et le soir au bal,
personne de nous qui étions du secret ne pouvions nous regarder sans
éclater de rire de la folie de la veille. Quelques jours après, Léon
proposa une contrevisite, qui devait avoir lieu chez moi; et de la même
manière il amena son monde dans ma chambre, si bien que personne n’en
eut vent. C’est ainsi que commença l’année 1756. Nous prîmes un plaisir
singulier à ces entrevues furtives; il n’y avait de semaine qu’il n’y en
eût une ou deux, et jusqu’à trois, tantôt chez les uns, tantôt chez les
autres; et quand il y avait quelqu’un de la société malade, pour sûr
c’était chez lui qu’on allait. Quelquefois à la comédie, sans nous
parler, par certains signes convenus, quoique dans différentes loges et
quelques-uns au parterre, chacun par un geste savait où se rendre, et
jamais il n’y eut de méprise entre nous; seulement qu’il m’est arrivé
deux fois de revenir à pied à la maison, ce qui était une promenade.
1756.
On se préparait alors pour la guerre avec le roi de Prusse.
L’Impératrice, par son traité avec la maison d’Autriche, devait donner
trente mille hommes de secours: c’était l’opinion du grand-chancelier
Bestoujeff; mais la maison d’Autriche voulait que la Russie l’assistât
de toutes ses forces. Le comte Esterhazy, ambassadeur de Vienne,
intriguait pour cela de toutes ses forces, là où il pouvait, et souvent
par différents canaux. Le parti opposé à Bestoujeff était le
vice-chancelier comte Voronzoff et les Schouvaloff. L’Angleterre alors
se liguait avec le roi de Prusse, et la France avec l’Autriche.
L’Impératrice Elisabeth commençait dès lors à avoir de fréquentes
indispositions. Au commencement on ne savait pas trop ce que c’était; on
les attribuait à ses règles qui la quittaient. On voyait souvent les
Schouvaloff affligés et fort intrigués, caressant de temps en temps
fortement le grand-duc. Les courtisans se chuchotaient que ces
indispositions de Sa Majesté Impériale étaient plus de conséquence qu’on
ne le croyait; les uns nommaient maux hystériques ce que les autres
appelaient évanouissements, ou convulsions, ou maux de nerfs. Ceci dura
tout l’hiver de 1755 à 1756. Enfin au printemps nous apprîmes que le
maréchal Apraxine partait pour commander l’armée qui devait entrer en
Prusse. La maréchale vint chez nous pour prendre congé de nous avec sa
fille cadette. Je lui parlai des appréhensions que j’avais sur l’état de
la santé de l’Impératrice, et que j’étais fâchée que son mari partît
dans un temps où je pensais qu’il n’y avait pas beaucoup à compter sur
les Schouvaloff, que je regardais comme mes ennemis particuliers, qui
m’en voulaient terriblement parceque j’aimais mieux leurs ennemis
qu’eux, et nommément les comtes Rasoumowsky. Elle redit tout cela à son
mari, qui fut aussi content de mes dispositions à son égard que le comte
Bestoujeff, qui n’aimait pas les Schouvaloff et était allié aux
Rasoumowsky, son fils ayant épousé une nièce de ceux-ci. Le maréchal
Apraxine pouvait être intermédiaire utile entre tous les intéressés, à
cause des liaisons de sa fille avec le comte Pierre Schouvaloff: Léon
prétendait que ces liaisons étaient du sçu du père et de la mère. Je
comprenais parfaitement outre cela, et je voyais clair comme le jour
que MM. Schouvaloff employaient M. Brockdorf plus que jamais pour
éloigner de moi le grand-duc le plus qu’ils pouvaient. Malgré cela alors
encore il avait une confiance involontaire en moi: celle-ci il l’a
toujours conservée à un point singulier, dont lui-même ne s’apercevait
pas et ne se doutait ni ne se méfiait. Il était dans ce moment brouillé
avec la comtesse Voronzoff et amoureux de Mme Téploff, nièce des
Rasoumowsky. Quand il voulut voir celle-ci, il me consulta sur la façon
d’orner la chambre pour mieux plaire à la dame, et me montra qu’il avait
rempli cette chambre de fusils, de bonnets de grenadier, de
bandoulières, de façon qu’elle avait l’air d’un coin d’arsenal. Je le
laissai faire et m’en allai. Outre celle-ci on lui amenait le soir
encore une petite chanteuse allemande, qu’il entretenait, et qu’on
appelait Léonore, pour souper avec lui. C’était la princesse de
Courlande qui avait brouillé le grand-duc avec la comtesse Voronzoff. A
dire la vérité, je ne sais pas trop comment, cette princesse de
Courlande alors jouait un rôle particulier à la cour: d’abord c’était
une fille de près de trente ans alors, petite, laide et bossue, comme je
l’ai déjà dit; elle avait su se ménager la protection du confesseur de
l’Impératrice et de plusieurs vieilles femmes de la chambre de Sa
Majesté Impériale, de façon qu’on lui passait tout ce qu’elle faisait;
elle demeurait avec les demoiselles d’honneur de Sa Majesté. Celles-ci
étaient sous la férule d’une Mme Schmidt, qui était la femme d’un
trompette de la cour. Cette Mme Schmidt était finnoise de nation,
prodigieusement épaisse et massive, avec cela une maîtresse femme qui
avait le ton parfaitement grossier et rustre de son premier état. Elle
jouait un rôle cependant à la cour, et était sous la protection
immédiate des vieilles femmes de chambre allemandes et suédoises de
l’Impératrice, et par conséquent, du maréchal de la cour Siévers, qui
était finnois lui-même et avait épousé la fille de Mme Krouse,
sœur d’une des plus affectionnées, comme je l’ai déjà dit. Mme
Schmidt gouvernait l’intérieur de l’hôtel des demoiselles d’honneur avec
plus de vigueur que d’intelligence, mais ne paraissait jamais à la cour.
En public la princesse de Courlande était à leur tête, et Mme Schmidt
lui avait tacitement confié leur conduite à la cour. Dans leur hôtel
elles logeaient toutes dans une file de chambres qui aboutissaient, d’un
côté à celle de Mme Schmidt, et de l’autre à celle de la princesse de
Courlande; elles étaient à deux, trois, et quatre dans une chambre,
chacune ayant un paravent à l’entour de son lit, toutes les chambres
n’ayant d’autre issue que de l’une dans l’autre. Au premier abord il
paraissait donc que par cet arrangement l’appartement des demoiselles
d’honneur était impénétrable, car on ne pouvait y arriver qu’en passant
par la chambre de Mme Schmidt ou par celle de la princesse de
Courlande. Mais Mme Schmidt était souvent malade d’indigestion de
tous les pâtés gras et autres friandises que lui envoyaient les parents
de ces demoiselles; par conséquent il ne restait plus que l’issue de la
chambre de la princesse de Courlande. Ici la médisance disait comme si
pour passer dans les autres chambres il fallait de façon ou d’autre
payer péage. Ce qu’il y avait de vérifié à cet égard, c’est que la
princesse de Courlande fiançait et défiançait, promettait et
dépromettait les demoiselles d’honneur de l’Impératrice pendant
plusieurs années, comme elle le jugeait à propos; et je tiens de la
bouche de plusieurs, entr’autres de celle de Léon Narichkine et du comte
Boutourline, l’histoire du péage qu’ils prétendaient, eux, ne pas avoir
été dans le cas de payer en argent.
Les amours du grand-duc avec Mme Téploff durèrent jusqu’à ce que nous
allâmes à la campagne. Ici ils furent interrompus, parceque Son Altesse
Impériale était insupportable l’été. Ne pouvant le voir, Mme Téploff
prétendait qu’il lui écrivît au moins une ou deux fois la semaine, et
pour l’engager dans cette correspondance, elle commença par lui faire
une lettre de quatre pages. Dès qu’il la reçut, il vint dans ma chambre
avec un visage fort altéré, tenant la lettre de Mme Téploff à la
main, et me dit avec un emportement et un ton de colère assez haut:
«Imaginez-vous: elle m’écrit une lettre de quatre pages entières, et
elle prétend que je dois lire cela, et qui plus est, lui répondre, moi
qui dois aller exercer (il avait de nouveau fait venir ses troupes de
Holstein), puis dîner, puis tirer, puis voir la répétition d’un opéra et
le ballet qu’y danseront les cadets! je lui ferai dire tout net que je
n’ai pas le temps, et si elle se fâche, je me brouille avec elle jusqu’à
l’hiver.» Je lui répondis que c’était assurément le chemin le plus
court. Je pense que les traits que je cite sont caractéristiques, et
qu’à cause de cela ils ne sont pas déplacés. Voici le nœud de
l’apparition des cadets à Oranienbaum. Au printemps de 1756 les
Schouvaloff avaient cru faire un trait fort politique, pour détacher le
grand-duc de ses troupes de Holstein, en persuadant à l’Impératrice de
donner à Son Altesse Impériale le commandement du corps des cadets de
terre, qui était le seul corps de cadets existant alors. On avait placé
sous lui l’intime ami d’Ivan Ivanowitch Schouvaloff et son confident, A.
P. Melgounoff. Celui-ci était marié avec une des filles de chambre
allemandes, favorite de l’Impératrice. Ainsi MM. Schouvaloff avaient
donc un de leurs plus intimes dans la chambre du grand-duc, et à portée
de lui parler à toute heure. Sous prétexte des ballets de l’opéra à
Oranienbaum, on y mena donc une centaine de cadets, et M. Melgounoff et
les officiers les plus intimes de celui-ci, attachés au corps, y vinrent
avec eux: c’étaient autant de surveillants _à la Schouvaloff_. Parmi les
maîtres qui vinrent à Oranienbaum avec les cadets, se trouvait leur
écuyer Zimmerman, qui passait pour le meilleur homme de cheval qu’il y
eût alors en Russie. Comme ma prétendue grossesse de l’automne passé
s’était dissipée, je m’avisai de prendre des leçons pour bien manier mon
cheval, de Zimmerman. J’en parlai au grand-duc qui ne fit aucune
difficulté à ce sujet; il y avait longtemps que toutes les anciennes
règles introduites par les Tchoglokoff avaient été oubliées, négligées
ou ignorées par Alexandre Schouvaloff, qui d’ailleurs ne jouissait par
lui-même d’aucune ou de fort peu de considération: nous nous moquions de
lui, de sa femme, de sa fille, de son beau-fils, presqu’en leur
présence; ils y prêtaient, car jamais on ne vit des figures plus
ignobles ni plus mesquines. Mme Schouvaloff avait reçu, par moi,
l’épithète de la statue de sel. Elle était maigre, petite et contrainte;
son avarice perçait dans son habillement: ses jupes étaient toujours
trop étroites et avaient un lé de moins qu’il ne fallait et que n’en
avaient les autres jupes des dames. Sa fille, la comtesse Golofkine,
était mise de même, leurs coiffures et leurs manchettes étaient
mesquines et sentaient toujours l’épargne de quelque chose, quoique ce
fussent des gens fort riches et à leur aise; mais ils aimaient par goût
tout ce qui était petit et resserré, vrai tableau de leur esprit.
Dès que je parvins à prendre des leçons pour monter à cheval en règle,
je m’adonnai à cet exercice de nouveau avec passion. Je me levais le
matin à six heures, je m’habillais en homme et je m’en allais dans mon
jardin; là j’avais fait accomoder une place en plein air, qui me servait
de manège. Je faisais des progrès si rapides, que souvent Zimmerman, du
milieu de ce manège, venait courir à moi, la larme à l’œil, et me
baisait la botte avec une sorte d’enthousiasme dont il n’était pas le
maître; d’autres fois il s’écriait: «Jamais de ma vie je n’ai eu
d’écolier qui m’ait fait autant d’honneur, ni des progrès de cette
nature en aussi peu de temps!» A ces leçons n’assistaient que mon vieux
chirurgien Gyon, une femme de chambre et quelques domestiques. Comme je
donnais beaucoup d’application à ces leçons, que je prenais tous les
matins, excepté le dimanche, Zimmerman récompensa mes travaux par les
éperons d’argent, qu’il me donna, selon les règles du manège. Au bout de
trois semaines je passai par toutes les écoles de manège, et vers
l’automne Zimmerman fit venir un cheval sauteur, après quoi il voulait
me donner les étriers; mais la veille du jour fixé pour le monter, nous
reçûmes l’ordre de rentrer en ville; la partie fut donc remise jusqu’au
printemps prochain.
Pendant cet été le comte Poniatowsky alla faire un tour en Pologne, d’où
il revint avec un créditif de ministre du roi de Pologne. Avant que de
partir il vint à Oranienbaum, pour prendre congé de nous; il était
accompagné du comte Horn, que le roi de Suède, sous prétexte de porter à
Pétersbourg la notification de la mort de sa mère, ma grand-mère, avait
fait passer en Russie pour le soustraire aux persécutions du parti
français, autrement nommé des chapeaux, contre celui de Russie ou des
bonnets. Cette persécution devint si grande en Suède, à cette diète de
1756, que presque tous les chefs du parti russe eurent le col coupé
cette année-là. Le comte Horn m’a dit lui-même que s’il n’était pas venu
à St Pétersbourg, il aurait été pour sûr au nombre de ceux-ci.
Le comte Poniatowsky et le comte Horn restèrent deux fois vingt-quatre
heures à Oranienbaum. Le premier jour le grand-duc les traita très bien;
le second ils l’ennuyèrent, parcequ’il avait la noce d’un chasseur en
tête, où il voulait aller boire, et quand il vit que les comtes
Poniatowsky et Horn restaient, il les planta là, et ce fut moi qui
restai chargée des honneurs de la maison. Après le dîner, je menai la
compagnie qui m’était restée, et qui n’était pas fort nombreuse, voir
les appartements intérieurs du grand-duc et de moi. Arrivés dans mon
cabinet, un petit chien de Bologne que j’avais, vint au devant de nous
et se mit à aboyer fortement contre le comte Horn; mais quand il aperçut
le comte Poniatowsky, je crus que le chien allait devenir fou de joie.
Comme le cabinet était fort petit, hormis Léon Narichkine, sa
belle-sœur et moi, personne ne vit cela; mais le comte Horn ne fut
pas trompé, et tandis que je traversais les appartements pour revenir
dans la salle, le comte Horn tira le comte Poniatowsky par l’habit et
lui dit: «Mon ami, il n’y a rien d’aussi terrible qu’un petit chien de
Bologne; la première chose que j’ai toujours faite avec les femmes que
j’ai aimées, c’est de leur en donner un, et c’est par eux que j’ai
toujours reconnu s’il y avait quelqu’un de plus favorisé que moi. La
règle est sûre et certaine, vous le voyez, le chien a grondé, a voulu me
manger, moi qu’il ne connaît pas, tandis qu’il ne savait que faire de
joie quand il vous a revu, car très assurément ce n’est pas la première
fois qu’il vous voit là.» Le comte Poniatowsky traita tout cela de folie
de sa part, mais ne put le dissuader. Le comte Horn lui répondit
seulement: «Ne craignez rien, vous avez à faire à un homme discret.» Le
lendemain ils s’en allèrent. Le comte Horn disait que quand il faisait
tant que de devenir amoureux, c’était toujours de trois femmes à la
fois. Il mit ceci en pratique sous nos yeux à St Pétersbourg, où il fit
la cour à trois demoiselles à la fois. Le comte Poniatowsky partit deux
jours après pour son pays. Pendant son absence le chevalier Williams me
fit dire par Léon Narichkine, que le grand-chancelier Bestoujeff
cabalait pour que cette nomination du comte Poniatowsky n’eût pas lieu,
et que c’est par lui qu’il avait tenté de dissuader le comte Brühl,
alors ministre et favori du roi de Pologne, de cette nomination; mais
qu’il n’avait eu garde de remplir cette commission, quoiqu’il ne l’eût
pas déclinée, crainte que le grand-chancelier la donne à quelqu’autre
qui s’en serait acquitté avec plus d’exactitude peut-être, et par là
serait devenu nuisible à son ami, lequel souhaitait surtout revenir en
Russie. Le chevalier Williams soupçonnait que le comte Bestoujeff, qui
depuis longtemps avait les ministres Saxo-polonais à sa disposition,
voulait faire nommer quelqu’un de ses plus affidés pour cette place.
Cependant le comte Poniatowsky l’obtint et revint, vers l’hiver, comme
envoyé de Pologne, et la mission Saxonne resta sous la direction
immédiate du comte Bestoujeff.