Après le baptême de mon fils il y eut des fêtes, bals, illuminations,

feux d’artifice, à la cour; pour moi j’étais toujours dans mon lit,

malade et souffrant un grand ennui. Enfin on choisit le dix-septième

jour de mes couches pour m’annoncer deux fort agréables nouvelles à la

fois: la première, que Serge Soltikoff était nommé pour porter la

nouvelle de la naissance de mon fils en Suède; la seconde, que le

mariage de la princesse Gagarine était fixé pour la semaine suivante;

c’est-à-dire en bon français, que j’allais être incessament séparée des

deux personnes que j’aimais le mieux de tout ce qui m’entourait. Je me

renfonçai plus que jamais dans mon lit, où je ne faisais que m’affliger.

Pour m’y tenir je prétendis des redoublements de mal à la jambe, qui

m’empêchaient de me lever; mais le vrai est que je ne pouvais ni ne

voulais voir personne, parceque j’étais chagrine.

Pendant mes couches le grand-duc eut aussi un grand crève-cœur, car

le comte Alexandre Schouvaloff vint lui dire qu’un ancien chasseur du

grand-duc, nommé Bastien, à qui l’Impératrice avait ordonné, il y avait

quelques années, de marier Melle Schenck, mon ancienne fille de

chambre, était venu lui dénoncer comme quoi il avait entendu de je ne

sais qui, que Bressan voulait donner je ne sais quoi à boire au

grand-duc. Or ce Bastien était un grand gueux et un ivrogne, qui buvait

de temps en temps avec Son Altesse Impériale, et s’étant brouillé avec

Bressan, qu’il croyait plus en faveur près du grand-duc que lui, il

pensait lui jouer un mauvais tour. Le grand-duc les aimait tous les

deux. Bastien fut mis à la forteresse; Bressan pensa y être mis aussi,

mais il en fut quitte pour la peur. Le chasseur fut banni du pays et

renvoyé en Holstein avec sa femme, et Bressan garda sa place, parcequ’il

servait d’espion à tout le monde. Serge Soltikoff après quelques délais

provenus de ce que l’Impératrice ne signait ni souvent ni aisément,

partit. La princesse Gagarine, en attendant, se maria au terme fixé.

Quand les quarante jours de mes couches furent passés, l’Impératrice,

pour les relevailles, vint une seconde fois dans ma chambre. Je m’étais

levée du lit pour la recevoir; mais elle me vit si faible et si défaite

qu’elle me fit asseoir pendant les prières que lut son confesseur. On

m’avait apporté mon fils dans ma chambre. C’était la première fois que

je le voyais après sa naissance. Je le trouvai fort beau, et sa vue me

réjouit un peu; mais au moment même que les prières furent finies,

l’Impératrice le fit emporter et s’en alla. Le 1er de novembre fut

fixé par Sa Majesté Impériale pour que je reçusse les félicitations

d’usage, après les six semaines de couches. A cet effet on mit des

ameublements fort riches dans la chambre à côté de la mienne, et là,

assise sur un lit de velours couleur de rose brodé en argent, tout le

monde vint me baiser la main. L’Impératrice y vint aussi, et de chez moi

elle passa au palais d’hiver, et nous eûmes ordre de la suivre deux ou

trois jours après. On nous logea dans les chambres qu’avait occupées ma

mère et qui proprement faisaient partie de la maison Yagoujisky et

mi-partie de la maison Ragousinsky; l’autre moitié de cette dernière

était occupée par le collège des affaires étrangères. On bâtissait alors

le palais d’hiver, à côté de la grande place.

Je passai du palais d’été dans l’habitation d’hiver, dans la ferme

résolution de ne pas quitter ma chambre aussi longtemps que je ne me

sentirais pas assez de force pour vaincre mon hypocondrie. Je lisais

alors l’Histoire d’Allemagne et l’Histoire Universelle de Voltaire,

après quoi je lus, cet hiver, autant de livres russes que je pus m’en

procurer, entr’autres deux immenses tomes de Baronius traduits en

russe; puis je tombai sur l’Esprit des Lois de Montesquieu, après quoi

je lus les Annales de Tacite, qui firent une singulière révolution dans

ma tête, à laquelle peut-être la disposition chagrine de mon esprit à

cette époque ne contribua pas peu. Je commençais à voir plus de choses

en noir, et à chercher des causes plus profondes et plus calquées sur

les intérêts divers dans les choses qui se présentaient à ma vue. Je

rassemblai mes forces pour sortir à noël. Effectivement j’assistai au

service divin, mais à l’église même il me prit un frisson et des

douleurs par tout le corps, de façon que revenue chez moi, je me

déshabillai et me couchai dans mon lit, qui n’était autre chose qu’une

chaise longue que j’avais placée devant une porte condamnée, par

laquelle il me paraissait qu’il ne perçait pas de vent, parceque, outre

une portière doublée de drap, il y avait encore un grand écran, mais qui

m’a, je crois, donné toutes les fluxions qui m’accablèrent pendant cet

hiver. Le lendemain de noël la chaleur de la fièvre était si grande que

je battais la campagne. Quand je fermais les yeux je ne voyais que les

figures mal dessinées des carreaux du fourneau qui était au pied de ma

chaise longue, la chambre étant petite et étroite. Pour ma chambre à

coucher, je n’y entrais guère, parcequ’elle était très froide, à cause

des fenêtres qui donnaient au levant et au nord, des deux côtés, sur la

Néva. La seconde cause qui m’en bannissait était la proximité des

appartements du grand-duc, où, pendant le jour et une partie de la nuit,

il y avait toujours un tapage à-peu-près comme celui d’un corps de

garde. Outre cela, comme lui et tout ce qui l’entourait fumait beaucoup,

la désagréable vapeur et odeur du tabac s’y faisait sentir. Je me tins

donc tout l’hiver dans cette pauvre petite chambre étroite, qui avait

deux fenêtres et un trumeau, ce qui en tout pouvait faire l’étendue de

sept à huit archines de long sur quatre de large en trois portes.

1755.

C’est ainsi que commença l’année 1755. Depuis noël jusqu’au carême il

n’y eut que fêtes à la cour et en ville. C’était toujours encore la

naissance de mon fils qui y donnait lieu; tout le monde tour-à-tour

s’empressait, à l’envi l’un de l’autre, de donner les repas, les bals,

les mascarades, les illuminations et feux d’artifice les plus beaux

possibles. Je n’assistai à aucun, sous prétexte de maladie.

Vers la fin du carnaval Serge Soltikoff revint de Suède. Pendant son

absence le grand-chancelier comte Bestoujeff m’envoya toutes les

nouvelles qu’il recevait de lui et les dépêches du comte Panine, alors

envoyé de Russie en Suède, par Mme Vladislava, à qui son beau-fils,

le premier commis du grand-chancelier, les remettait, et je les renvoyai

par la même voie. Encore j’appris par la même voie que dès que Serge

Soltikoff serait revenu, on avait décidé de l’envoyer résider, comme

ministre de Russie, à Hambourg, à la place du prince Alexandre Galitzine

qu’on plaçait à l’armée. Ce nouvel arrangement ne diminua pas mon

chagrin.

Quand Serge Soltikoff fut revenu il envoya me dire par Léon Narichkine

de lui indiquer si je pouvais trouver un moyen de le voir. J’en parlai à

Mme Vladislava qui consentit à cette entrevue. Il devait passer chez

elle, de là chez moi. Je l’attendis jusqu’à trois heures du matin, mais

il ne vint pas; j’étais dans des transes mortelles de ce qui avait pu

l’empêcher de venir. J’appris le lendemain qu’il avait été entraîné, par

le comte Roman Voronzoff, dans une loge de francs-maçons, et prétendait

qu’il n’avait pas pu s’en retirer sans donner du soupçon. Mais je

questionnai et retournai tant Léon Narichkine, que je vis clair comme le

jour qu’il avait manqué faute d’empressement et d’attention pour moi,

sans aucun égard à ce que je souffrais depuis si longtemps uniquement

par attachement pour lui. Léon Narichkine lui-même, quoique son ami, ne

l’excusait guère ou point du tout. A dire vrai, j’en fus très piquée.

Je lui écrivis une lettre où je me plaignais amèrement de ces procédés.

Il me répondit et vint chez moi; il ne lui était pas difficile de

m’apaiser, parceque j’y étais très portée. Il me persuada de sortir en

public; je suivis son conseil et je parus le 10 février, jour de

naissance du grand-duc et du carême-prenant. Je me fis faire pour ce

jour-là un habit superbe de velours bleu brodé en or. Comme dans ma

solitude j’avais fait mainte et mainte réflexion, je pris la résolution

de faire sentir à ceux qui m’avaient causé tant de divers chagrins,

autant qu’il dépendait de moi, qu’on ne m’offensait pas impunément, et

que ce n’était pas par de mauvais procédés qu’on gagnait mon affection

ou mon approbation. En conséquence je ne négligeais aucune occasion où

je pouvais témoigner à MM. Schouvaloff comment ils m’avaient disposée en

leur faveur; je leur marquais un profond mépris; je faisais remarquer

aux autres leur méchanceté, leur bêtise; je les tournais en ridicule

partout où je pouvais; j’avais toujours quelque sarcasme à leur lancer

qui ensuite courait la ville et amusait la malignité à leurs dépens; en

un mot je me vengeais d’eux de toutes les manières dont je pouvais

m’aviser; en leur présence je ne manquais jamais de distinguer ceux

qu’ils n’aimaient pas. Comme il y avait grand nombre de gens qui les

haïssaient, je ne manquai pas de chalands. Les comtes Rasoumowsky, que

j’avais toujours aimés, furent plus caressés que jamais; je redoublai

d’attention et de politesse envers tout le monde, excepté les

Schouvaloff; en un mot je me tins fort droite: je marchais tête levée,

plutôt en chef d’une très grande faction qu’en personne humiliée et

opprimée. MM. Schouvaloff ne surent un moment sur quel pied danser. Ils

tinrent conseil et on eut recours aux ruses et intrigues de courtisans.

Dans ce temps parut en Russie un M. Brockdorf, gentilhomme holsteinois,

qui ci-devant avait été renvoyé de la frontière de Russie (où il voulait

venir) par les entours d’alors, Brummer et Berkholz, parcequ’ils le

connaissaient pour un homme de très mauvais caractère et propre à

l’intrigue. Cet homme-là se présenta fort à propos pour MM. Schouvaloff.

Comme il avait une clef de chambellan du grand-duc, comme duc de

Holstein, celle-ci lui donna les entrées chez Son Altesse Impériale, qui

d’ailleurs était favorablement disposé pour chaque bûche qui venait de

ce pays-là. Cet homme-là trouva accès auprès du comte Pierre

Schouvaloff, et voici comment. Il fit sa connaissance, dans l’hôtellerie

où il logeait, avec un homme qui ne sortait pas des hôtelleries de

Pétersbourg que pour aller chez trois filles allemandes assez jolies,

nommées Reifenstein. Une de ces filles jouissait d’un entretien que lui

avait assigné le comte Pierre Schouvaloff. L’homme en question

s’appelait Braun: c’était une espèce de maquignon pour toutes choses. Il

introduisit Brockdorf chez ces filles. Là il fit connaissance du comte

Pierre Schouvaloff; celui-ci lui fit de grandes protestations

d’attachement pour le grand-duc, et, de fil en aiguille, se plaignit de

moi. M. Brockdorf, à la première occasion, rapporta tout ceci au

grand-duc, et on le dressa à mettre, à ce qu’il disait, sa femme à la

raison. A cet effet Son Altesse Impériale, un jour que nous avions dîné,

vint dans ma chambre et me dit que je commençais à être d’une fierté

insupportable; qu’il saurait me mettre à la raison. Je lui demandai en

quoi consistait cette fierté? Il me répondit que je me tenais fort

droite. Je lui demandai si pour lui plaire il fallait se tenir le dos

courbé, comme les esclaves du Grand-Seigneur? Il se fâcha et me dit

qu’il saurait bien me mettre à la raison. Je lui demandai comment? Alors

il se mit le dos contre la muraille et tira son épée jusqu’à la moitié

et me la montra. Je lui demandai ce que cela signifiait, s’il prétendait

se battre avec moi, qu’alors il m’en faudrait une aussi. Il remit son

épée à demi-tirée dans le fourreau, et me dit que j’étais devenue d’une

méchanceté épouvantable. Je lui demandai en quoi? alors il me dit, en

balbutiant: «Mais, vis-à-vis des Schouvaloff.» A ceci je lui répondis

que ce n’était qu’un rendu, et qu’il ferait bien de ne pas parler de ce

qu’il ne savait pas, ni n’entendait pas. Il se mit à dire: «Voilà ce que

c’est que de ne pas se fier à ses vrais amis; alors on s’en trouve mal.

Si vouz vouz étiez fiée à moi, vouz vouz en seriez trouvée fort bien.»

Je lui dis: «Mais en quoi fiée?»--Alors il commença à tenir des propos

d’une telle extravagance et si hors du sens commun le plus ordinaire,

que, voyant qu’il extravaguait purement et simplement, je le laissai

dire sans lui répondre et saisis un intervalle qui me parut favorable,

pour lui conseiller d’aller se coucher: car je voyais clairement que le

vin lui avait aliéné la raison et abruti toute existence de sens commun.

Il suivit mon conseil et alla se coucher. Il commençait déjà alors à

avoir constamment une odeur de vin, mêlée à celle de tabac à fumer, qui

à la lettre était insupportable à ceux qui l’approchaient de près. Le

même soir, tandis que j’étais à jouer aux cartes, le comte Alexandre

Schouvaloff vint me signifier de la part de l’Impératrice, comme quoi

elle avait défendu aux dames d’employer dans leur parure quantité de

chiffons qui étaient spécifiés dans l’annonce. Pour lui montrer comment

Son Altesse Impériale m’avait corrigée, je lui ris au nez, et lui dis

qu’il aurait pu se dispenser de me notifier cette annonce, parceque je

ne mettais jamais aucun des chiffons qui déplaisaient à Sa Majesté

Impériale; que d’ailleurs je ne faisais point consister mon mérite dans

la beauté ni dans la parure; que quand l’une était passée, l’autre

devenait ridicule: qu’il n’y avait que le caractère qui restait. Il

écouta ceci jusqu’au bout, en clignotant de l’œil droit, comme

c’était sa coutume, et s’en alla avec sa grimace. Je fis remarquer ceci

à ceux que j’avais avec moi en le contrefaisant, ce qui fit rire la

compagnie. Quelques jours après le grand-duc me dit qu’il voulait

demander de l’argent à l’Impératrice pour ses affaires de Holstein, qui

allaient toujours de pis en pis, et que c’était Brockdorf qui lui

conseillait cela. Je vis bien que c’était une amorce qu’on lui tendait

pour lui en faire espérer par MM. Schouvaloff; je lui dis s’il n’y avait

pas moyen de faire autrement? Il me dit qu’il me montrerait là-dessus ce

que les holsteinois lui représentaient. Il le fit en effet, et après

avoir vu les papiers qu’il me fit voir, je dis qu’il me paraissait qu’il

pouvait se passer de mendier de l’argent chez madame sa tante, qui

peut-être encore le lui refuserait, n’y ayant pas six mois qu’elle lui

avait donné 100,000 roubles; mais il resta de son avis, et moi du mien.

Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’on lui fit longtemps espérer qu’il en

aurait, et qu’il n’eut rien.

Après pâques nous allâmes à Oranienbaum. Avant de partir l’Impératrice

me permit de voir mon fils, pour la troisième fois depuis qu’il était

né. Il fallait passer tous les appartements de Sa Majesté Impériale pour

parvenir jusqu’à sa chambre. Je le trouvai dans une chaleur étouffante,

comme je l’ai déjà conté. Arrivés à la campagne nous y vîmes un

phénomène. Son Altesse Impériale, à qui les Holsteinois prêchaient

continuellement le déficit, et à qui tout le monde disait de diminuer ce

monde inutile, que d’ailleurs il ne pouvait voir que furtivement et par

parcelles, s’avisa et s’enhardit tout-à-coup d’en faire venir un

détachement entier. C’était encore une manigance de ce malheureux

Brockdorf, qui flattait la passion dominante de ce prince. Aux

Schouvaloff il avait fait entendre qu’en lui connivant ce jouet ou

hochet, ils s’assureraient sa faveur à jamais, qu’ils l’occuperaient par

là et seraient sûrs de son approbation pour tout ce qu’ils

entreprendraient ailleurs. A l’Impératrice, qui détestait le Holstein et

tout ce qui en venait, qui avait vu que des hochets militaires pareils

avaient perdu le père du grand-duc, le duc Charles Frédérick, dans

l’esprit de Pierre I et dans celui du public de Russie, au commencement

il paraît qu’on cacha la chose et qu’on lui dit que c’était si petite

chose qu’il n’y avait pas la peine d’en parler, et d’ailleurs la

présence seule du comte Schouvaloff était un frein suffisant pour que la

chose fût sans conséquence. Embarqué à Kiel ce détachement arriva à

Cronstadt et parvint à Oranienbaum. Le grand-duc qui, du temps de

Tchoglokoff, n’avait porté l’uniforme de Holstein que dans sa chambre et

comme furtivement, déjà n’en portait plus d’autre, excepté les jours de

cour, quoiqu’il fût lieutenant-colonel du régiment Préobrajensky, et

qu’il eût outre cela un régiment de cuirassiers en Russie. Pour moi, le

grand-duc fit, par le conseil de Brockdorf, un grand secret de ce

transport de troupes. J’avoue que, quand je l’appris, je frémis de

l’effet détestable que cette démarche devait faire pour le grand-duc,

dans le public russe et même dans l’esprit de l’Impératrice dont je

n’ignorais pas du tout les sentiments. M. Alexandre Schouvaloff vit

passer ce détachement devant le balcon d’Oranienbaum, en clignotant de

l’œil; j’étais à côté de lui. Intérieurement il désapprouvait ce que

lui et ses parents étaient convenus de tolérer. La garde du château

d’Oranienbaum était au régiment d’Inguermanie, qui alternait avec celui

d’Astracan. J’appris qu’en voyant passer les troupes de Holstein, ils

avaient dit: «Ces maudits allemands sont tous vendus au roi de Prusse;

c’est tout autant de traîtres qu’on amène en Russie.» En général le

public était scandalisé de cette apparition; les plus attachés

haussaient les épaules, les plus modérés trouvaient la chose ridicule;

au fond c’était un enfantillage très imprudent. Pour moi je me taisais,

et quand on m’en parlait j’en disais mon avis, de façon qu’on vît que je

n’approuvais nullement la chose, que je regardais en effet, de quelque

côté qu’on la tourne, comme très nuisible au bien-être du grand-duc; car

quelle autre opinion pouvait-on avoir en l’examinant? Son seul plaisir

ne pouvait jamais compenser le mal que cela devait lui faire dans

l’opinion publique. Mais le grand-duc, enthousiasmé de sa troupe, alla

s’établir avec elle dans le camp qu’il fit dresser à cet effet, et ne

fit que les exercer. Ensuite il fallait les nourrir, et à ceci on

n’avait nullement pensé. Cependant la chose était pressante; il y eut

quelques débats avec le maréchal de la cour, qui n’était pas préparé à

la demande; mais enfin il s’y prêta, et les laquais de la cour, avec les

soldats de la garde du château, du régiment d’Inguermanie, furent

employés pour porter de la cuisine du château au camp, de quoi nourrir

les nouveaux arrivés. Ce camp n’était pas bien près de la maison; on ne

donna rien ni aux uns ni aux autres pour leur peine: on peut s’imaginer

la belle impression que devait faire un arrangement aussi sage et

prudent. Les soldats du régiment d’Inguermanie disaient: «Nous voilà

devenus les valets de ces maudits allemands.» La livrée de la cour

disait: «Nous sommes employés à servir un ramas de manants.» Quand je

vis et appris ce qui se passait, je résolus très fermement de me tenir

le plus éloignée que je pourrais de ce nuisible jeu d’enfants. Les

cavaliers de notre cour, qui étaient mariés, avaient leurs femmes avec

eux, ceci faisait une assez nombreuse compagnie; les cavaliers eux-mêmes

n’avaient rien à faire au camp holsteinois, dont Son Altesse ne

débouchait plus. Ainsi au milieu de cette compagnie de gens de la cour

et avec elle, j’allais me promener le plus que je pouvais, mais toujours

du côté opposé au camp, duquel nous n’approchions ni de loin ni de près.

Il me prit alors fantaisie de me faire un jardin à Oranienbaum, et comme

je savais que le grand-duc ne me donnerait pas un pouce de terre pour

cela, je priai le prince Galitzine de me vendre ou de me céder un espace

de cent toises de terrain inutile et depuis longtemps abandonné, qu’ils

avaient tout à côté d’Oranienbaum. Ce terrain appartenant à huit ou dix

personnes de leur famille, ils me le cédèrent volontiers, n’en retirant

rien. Je commençai donc à faire des plans et à planter, comme c’était la

première gourme que je jetais en fait de plans et de bâtisse, elle

devint vaste. J’avais un vieux chirurgien, Gyon, qui, voyant cela, me

disait: «A quoi bon cela? Souvenez-vous de moi, je vous prédis que vous

abandonnerez un jour tout cela.» Sa prédiction s’est vérifiée; mais il

me fallait alors un amusement, et c’en était un à exercer l’imagination.

J’employai, au commencement, à planter mon jardin le jardinier

d’Oranienbaum, nommé Lamberti; il avait été chez l’Impératrice,

lorsqu’elle était encore princesse, dans la terre de Zarskoé-Sélo, d’où

elle l’avait placé à Oranienbaum; il se mêlait de prédictions:

entr’autres celle au sujet de l’Impératrice s’était accomplie; il avait

prédit qu’elle monterait au trône. Ce même homme m’a dit et répété,

autant de fois que j’ai voulu l’entendre, que je deviendrais impératrice

souveraine de Russie; que je verrais fils, petit-fils, et arrière

petit-fils, et mourrais dans une grande vieillesse, passé les

quatre-vingts ans. Il fit plus, il fixa l’année de mon avènement au

trône six ans avant l’évènement. C’était un homme très singulier, et qui

parlait avec une assurance dont rien ne le détournait. Il prétendait

que l’Impératrice lui voulait du mal de ce qu’il lui avait prédit ce qui

lui était arrivé, et qu’elle l’avait renvoyé de Zarskoé-Sélo à

Oranienbaum, parcequ’elle le craignait.

A la Pentecôte, je pense, on nous tira d’Oranienbaum pour nous faire

venir en ville. C’est à peu près dans ce temps-là que l’ambassadeur

d’Angleterre, le chevalier Williams, vint en Russie. Il avait dans sa

suite le comte Poniatowsky, polonais, fils de celui qui avait suivi le

parti de Charles XII, roi de Suède. Après un court séjour en ville, nous

retournâmes à Oranienbaum, où l’Impératrice ordonna de fêter la St

Pierre. Elle n’y vint pas elle-même, parcequ’elle ne voulait pas fêter

la première fête de mon fils Paul, qui tombe le même jour; elle resta à

Péterhof. Là elle se mit à une fenêtre, où apparemment elle resta toute

la journée, car tous ceux qui vinrent à Oranienbaum disaient l’avoir vue

à cette fenêtre. Il vint un fort grand monde; on dansa dans la salle qui

est à l’entrée de mon jardin et puis on y soupa; les ambassadeurs et les

ministres étrangers y vinrent. Je me souviens que l’ambassadeur

d’Angleterre, le chevalier Williams, au souper fut mon voisin, et que

nous fîmes une conversation aussi agréable que gaie: comme il avait

beaucoup d’esprit et de connaissances, et que l’Europe entière lui était

connue, il n’était pas difficile de faire conversation avec lui.

J’appris ensuite qu’il s’était autant amusé que moi à cette soirée, et

qu’il parlait de moi avec éloge, ce qui ne m’a jamais manqué avec les

têtes ou les esprits qui quadraient avec la mienne, et comme alors

j’avais moins d’envieux, on parlait de moi généralement avec assez

d’éloges; je passais pour avoir de l’esprit, et quantité de gens qui me

connaissaient de plus près, m’honoraient de leur confiance, se fiaient à

moi, me demandaient conseil, et se trouvaient bien de ceux que je leur

donnais. Le grand-duc depuis longtemps m’appelait Mme la Ressource,

et, quelque fâché ou boudeur qu’il fût contre moi, s’il se trouvait en

détresse sur quelque point que ce fût, il venait courir à toutes jambes,

comme il en avait l’habitude, chez moi, pour attraper mon avis, et dès

qu’il l’avait saisi, il se sauvait de rechef à toutes jambes. Je me

souviens encore qu’à cette fête de St Pierre, à Oranienbaum, voyant

danser le comte Poniatowsky, je parlai au chevalier Williams de son père

et du mal qu’il avait fait à Pierre I. L’ambassadeur d’Angleterre me dit

beaucoup de bien du fils et me confirma ce que je savais, c’est-à-dire

que son père et la famille de sa mère, les Czartorisky, composaient

alors le parti russe en Pologne, et qu’il avait envoyé ce fils en

Russie, et le lui avait confié, pour le nourrir dans leurs sentiments

pour la Russie, et qu’ils espéraient que ce jeune homme réussirait en

Russie. Il pouvait avoir alors vingt-deux à vingt-trois ans. Je lui

répondis qu’en général je regardais, pour les étrangers, la Russie

comme la pierre d’achoppement du mérite, et que celui qui réussirait en

Russie pouvait être sûr de réussir dans toute l’Europe. Cette remarque

je l’ai toujours regardée comme immanquable, car on n’est nulle part

plus habile qu’en Russie à remarquer le faible, le ridicule, et le

défaut d’un étranger; on peut être assuré qu’on ne lui passera rien,

parceque naturellement tout russe n’aime foncièrement aucun étranger.

Mémoires de l'Impératrice Catherine II. Écrits par elle-même · 第 14 / 21 段