prince et la princesse Galitzine, accompagnés de M. Betzky; ceux-ci s’en
allaient dans les pays étrangers pour cause de leur santé, surtout
Betzky, qui avait besoin de se distraire du profond chagrin qui lui
était resté dans l’âme, de la mort de la princesse de Hesse-Hombourg,
née princesse Troubetzkoy, mère de la princesse Galitzine, laquelle
était issue du premier mariage de la princesse de Hesse avec le hospodar
de Valachie, Prina Kantemir. Comme c’étaient d’anciennes connaissances
que la princesse Galitzine et Betzky, je tâchai à les recevoir à
Oranienbaum de mon mieux, et après les avoir beaucoup promenés, je
montai avec la princesse Galitzine dans un cabriolet que je menais
moi-même, et nous allâmes nous promener dans les alentours
d’Oranienbaum. Chemin faisant la princesse Galitzine, qui était une
personne assez singulière et fort bornée, commença à me tenir des
propos, par lesquels elle me donna à entendre qu’elle me croyait de la
noise[L] contre elle. Je lui dis que je n’en avais aucune, et ne savais
pas sur quoi cette noise pouvait rouler, n’ayant jamais eu rien à
démêler avec elle. Là-dessus elle me dit qu’elle appréhendait que le
comte Poniatowsky ne l’ait desservie près de moi. Je tombai presque de
mon haut à ces mots, et me mis à lui répliquer qu’elle rêvait
parfaitement, et que celui-ci n’était pas à même de lui nuire ici et
chez moi, étant parti depuis longtemps, et ne le connaissant que de vue
et comme un étranger, et que je ne savais pas ce que c’était que cette
idée. Revenue chez moi, j’appelle Léon Narichkine et lui conte cette
conversation qui me parut aussi bête qu’impertinente et indiscrète.
Là-dessus il me dit que pendant l’hiver dernier la princesse Galitzine
avait remué ciel et terre pour attirer chez elle le comte Poniatowsky;
que lui, par politesse et pour ne pas lui manquer, avait témoigné
quelques attentions pour elle; qu’elle lui avait fait toutes sortes
d’avance, auxquelles il était aisé de concevoir qu’il n’avait pas
beaucoup répondu, parcequ’elle était vieille, laide, sotte et folle,
même presqu’extravagante, et que voyant qu’il ne répondait guère à ses
désirs, apparemment qu’elle avait conçu du soupçon de ce qu’il était
toujours avec lui, Léon Narichkine, et avec sa belle-sœur, chez eux.
Pendant le court séjour de la princesse Galitzine à Oranienbaum, j’eus
une terrible querelle avec le grand-duc, au sujet de mes demoiselles
d’honneur. Je remarquais que celles-ci, toujours confidentes ou
maîtresses du grand-duc, dans plusieurs occasions manquaient à leur
devoir, ou bien aussi aux égards et respects qu’elles me devaient. Je
m’en allai une après-dîner dans leur appartement et leur reprochai leur
conduite, les faisant ressouvenir de leurs devoirs, de ce qu’elles me
devaient, et que si elles continuaient, j’en porterais des plaintes à
l’Impératrice. Quelques-unes s’alarmèrent, d’autres s’irritèrent,
d’autres pleurèrent; mais dès que je fus sortie, elles n’eurent rien de
plus pressé que de dire au grand-duc ce qui venait de se passer dans
leur chambre. Son Altesse Impériale devint furieux, et vint tout de
suite courir chez moi. En entrant, il débuta par me dire qu’il n’y avait
plus moyen de vivre avec moi; que tous les jours je devenais plus fière
et plus altière; que je demandais des égards et du respect des
demoiselles d’honneur, et leur rendais la vie amère; qu’elles pleuraient
à chaudes larmes toute la journée; que c’étaient des filles de condition
que je traitais comme des servantes, et que si je me plaignais d’elles à
l’Impératrice, lui, il se plaindrait de moi, de ma fierté, de mon
arrogance, de ma méchanceté, et Dieu sait tout ce qu’il me dit. Je
l’écoutai non sans agitation aussi, et lui répondis qu’il pourrait dire
de moi tout ce qu’il lui plairait, que si l’affaire serait portée devant
madame sa tante, qu’alors elle jugerait aisément si le plus raisonable
ne serait pas de chasser des filles de mauvaise conduite, qui, par leur
dites et redites, brouillaient son neveu et sa nièce; et qu’assurément
Sa Majesté Impériale, pour rétablir la paix et l’union entre lui et moi,
et enfin pour n’avoir pas les oreilles battues d’une mésintelligence,
n’aurait d’autre résolution à prendre que celle-là, et que c’était ce
qu’elle ferait immanquablement. Ici il baissa d’un ton et s’imagina (car
il était très soupçonneux) que j’en savais plus des intentions de
l’Impératrice à l’égard des filles, que je n’en faisais paraître, et que
réellement elles pourraient être chassées pour cette affaire, et
commença à me dire: «Ditez-moi donc, est-ce que vous savez quelque chose
là-dessus? est-ce qu’on a parlé de cela?»--Je lui répondis que si les
choses en venaient au point d’être portées devant l’Impératrice, que je
ne doutais pas qu’elle ne les accommode d’une façon très tranchante.
Alors il se mit à marcher à grands pas par la chambre en rêvant, se
radoucit, puis s’en alla, ne boudant plus qu’à demi. Le même soir, je
contai à celle des demoiselles qui m’avait paru la plus raisonnable, la
scène que m’avait procurée leur imprudente redite mot-à-mot, ce qui les
mit en garde, afin de ne pas porter les choses à une extrémité dont
elles seraient devenues peut-être les victimes.
Pendant l’automne, nous rentrâmes en ville. Peu de temps après le
chevalier Williams retourna par congé en Angleterre. Il avait manqué
son but en Russie. Dès le lendemain de son audience chez l’Impératrice,
il avait proposé un traité d’alliance entre la Russie et l’Angleterre;
le comte Bestoujeff eut ordre et plein pouvoir de conclure ce traité.
Effectivement ce traité fut signé par le grand-chancelier, et
l’ambassadeur ne se sentait pas de joie de son succès, et dès le
lendemain le comte Bestoujeff lui communiqua, par une note, l’accession
de la Russie à la convention signée à Versailles entre la France et
l’Autriche. Ceci fut un coup de foudre pour l’ambassadeur d’Angleterre,
qui avait été déjoué et trompé dans cette affaire par le
grand-chancelier, ou paraissait l’être. Mais le comte Bestoujeff
lui-même n’était plus le maître de faire ce qu’il voulait: ses
antagonistes commençaient à l’emporter sur lui, et ils intriguaient, ou
plutôt on intriguait chez eux, pour les entraîner dans le parti
français-autrichien, à quoi ils étaient très portés. Les Schouvaloff, et
surtout Ivan Ivanovitch, aimaient la France, et tout ce qui en venait, à
la folie, en quoi ils étaient secondés par le vice-chancelier Voronzoff,
à qui Louis XV meubla, pour ce service, l’hôtel qu’il venait de bâtir à
St Pétersbourg, de vieux meubles qui commençaient à ennuyer la marquise
de Pompadour, sa maîtresse, et qu’elle vendit au roi, son amant, avec
profit. Le vice-chancelier avait, outre le profit, encore un autre
motif, c’était d’abaisser son rival, le comte Bestoujeff, en crédit, et
d’accaparer sa place pour Pierre Schouvaloff. Il méditait d’avoir en
monopole le commerce de tabac de la Russie, pour le vendre en France.
1757.
Vers la fin de cette année le comte Poniatowsky revint à Pétersbourg,
comme ministre du roi de Pologne. Pendant cet hiver, où commença 1757,
le train de vie chez nous fut le même que celui de l’hiver passé: mêmes
concerts, mêmes bals, mêmes coteries. Je m’aperçus bientôt après notre
rentrée en ville, où je voyais les choses de plus près, que M.
Brockdorf, avec ses intrigues, faisait beaucoup de chemin dans l’esprit
du grand-duc. Il était secondé en cela par un assez grand nombre
d’officiers holsteinois, qu’il avait encouragé Son Altesse à garder,
durant cet hiver, à St Pétersbourg. Le nombre en montait au moins à une
vingtaine qui étaient continuellement avec cet alentour du grand-duc,
sans compter une couple de soldats holsteinois qui faisaient le service
dans sa chambre, comme galopins, comme valets de chambre, et étaient
employés à toute sauce: au fond tout cela servait d’autant d’espions aux
sieurs Brockdorf et compagnie. Je guettai un moment favorable pendant
cet hiver pour parler sérieusement au grand-duc et lui dire avec
sincérité ce que je pensais sur ceux qui l’entouraient et les intrigues
que je voyais. Il s’en présenta un que je ne négligeai pas. Le grand-duc
lui-même vint un jour dans mon cabinet, me dire comme quoi on lui
représentait qu’il était indispensablement nécessaire qu’il envoyât un
ordre secret en Holstein, pour faire mettre aux arrêts un des premiers
personnages du pays par sa charge et son crédit, un nommé Elendsheim,
d’extraction bourgeoise, mais qui par ses études et ses capacités était
parvenu à sa place. Là-dessus je lui demandai quels griefs on avait
contre cet homme, et qu’est-ce qu’il avait fait pour qu’il se porte à le
faire arrêter? à ceci il me répondit: «Voyez-vous, on dit qu’on le
soupçonne de malversation.» Je demandai qui étaient ses accusateurs? à
cela il se crut fort en raison en me disant: «Oh! des accusateurs, il
n’y en a pas, car tout le monde le craint et le respecte dans le pays,
et c’est pour cela qu’il faut que je le fasse arrêter, et dès qu’il le
sera, on m’assure qu’il s’en trouvera tant et plus.»--Je frémis de ce
qu’il me dit, et lui répartis: «Mais de cette façon de s’y prendre, il
n’y aura pas d’innocent dans le monde; suffit d’un envieux qui fera
courir dans le public tel bruit vague qu’il lui plaira, sur lequel on
arrêtera qui bon semblera en disant: ’les accusations et les crimes se
trouveront après.’ C’est _à la façon de Barbari, mon ami_, selon la
chanson, qu’on vous conseille d’agir, sans avoir égard ni à votre gloire
ni à votre justice. Qui est-ce qui vous donne d’aussi mauvais conseils?
Permettez-moi de vous le demander.»--Mon grand-duc se trouva un peu
penaud de ma question, et me dit: «Vous voulez toujours en savoir plus
que les autres.» Alors je lui répondis que ce n’était pas pour faire
l’entendue que je parlais, mais parceque je haïssais l’injustice, et ne
croyais pas que, de façon ou d’autre, il en voulût commettre une de
gaîté de cœur.--Il se mit à se promener à grands pas par la chambre,
puis s’en alla, plus agité que boudeur. Peu de temps après il revint et
me dit: «Venez chez moi, Brockdorf vous parlera de l’affaire
d’Elendsheim, et vous verrez et vous serez persuadée qu’il faut que je
le fasse arrêter.» Je lui répondis: «Fort bien, je vous suivrai et
écouterai ce qu’il vous dira, puisque vous le voulez.»--Effectivement je
trouvai M. Brockdorf dans la chambre du grand-duc, qui lui dit: «Parlez
à la grande-duchesse.»--M. Brockdorf, un peu interdit, s’inclina devant
le grand-duc et lui dit: «Puisque Votre Altesse me l’ordonne, je
parlerai à Mme la grande-duchesse.»--Ici il fit une pause, et puis dit:
«C’est une affaire qui demande à être traitée avec beaucoup de secret et
de prudence.»--J’écoutais.--«Tout le pays de Holstein est rempli du
bruit des malversations et des concussions d’Elendsheim. Il est vrai
qu’il n’y a point d’accusateurs, parcequ’on le craint; mais quand il
sera arrêté, on pourra en avoir tant qu’on voudra.»--Je lui demandai des
détails sur ces malversations et concussions, et j’appris que pour des
malversations des deniers il ne pouvait y en avoir, vu que de l’argent
du grand-duc il n’en avait pas en mains, mais qu’on regardait comme
malversation qu’étant à la tête du département de la justice, à tout
procès jugé il y avait toujours un des plaideurs qui se plaignait
d’injustice, et disait que la partie adverse n’avait gagné qu’en payant
les juges. Mais M. Brockdorf avait beau étaler toute son éloquence et sa
science, il ne me persuada pas. Je continuai à soutenir à M. Brockdorf,
en présence du grand-duc, qu’on tâchait de porter Son Altesse Impériale
à une injustice criante, en le persuadant d’expédier un ordre pour faire
arrêter un homme contre qui il n’existait ni plainte en forme ni
accusation formelle. Je dis à Brockdorf que de cette façon le grand-duc
pouvait le faire encoffrer à toute heure, et dire aussi que les crimes
et les accusations viendraient après, et qu’en fait d’affaires de
justice, il n’était pas difficile à concevoir que celui qui perdrait son
procès crierait toujours qu’on lui faisait tort. J’ajoutai encore que le
grand-duc devait être en garde plus que personne contre des affaires
pareilles, parceque l’expérience lui avait déjà appris, à ses dépens, ce
que la persécution et la haine des partis peut produire, n’y ayant que
deux ou trois ans au surplus, qu’à mon intercession Son Altesse
Impériale avait fait relâcher M. de Holmer, qu’on avait tenu en prison
pendant six ou huit ans, afin de lui faire rendre compte sur les
affaires qui avaient été traitées pendant la tutelle du grand-duc et
durant l’administration de son tuteur le prince royal de Suède, auquel
M. de Holmer avait été attaché et qu’il avait suivi en Suède, d’où même
il n’était revenu qu’après que le grand-duc eut signé et expédié une
approbation et une décharge générale en forme de tout ce qui avait été
fait pendant sa minorité, malgré quoi on avait cependant engagé le
grand-duc à faire arrêter M. de Holmer, et à nommer une commission pour
rechercher ce qui s’était fait sous l’administration du prince de Suède;
que cette commission, après avoir agi au commencement avec beaucoup de
vigueur, ayant ouvert aux délateurs un champ libre et, malgré cela,
n’ayant rien trouvé, était tombée en léthargie faute d’aliments; que
pendant ce temps cependant M. de Holmer languissait dans une prison
étroite, ne voyant ni sa femme, ni ses enfants, ni ses amis, ni ses
parents; qu’à la fin tout le pays criait à l’injustice et à la tyrannie
qu’on employait dans cette affaire, qui vraiment était criante, et qui
n’aurait pas fini encore de si tôt, si ce n’était pas moi qui eusse
conseillé au grand-duc de couper ce nœud gordien, en expédiant un ordre
de relâcher M. de Holmer et d’abolir une commission, qui, outre cela, ne
coûtait pas peu d’argent à la caisse d’ailleurs très aride du grand-duc,
dans son duché héréditaire. Mais j’eus beau citer cet exemple frappant,
le grand-duc m’écoutait, je pense, en rêvant à autre chose, et M.
Brockdorf, endurci dans la méchanceté de cœur, d’un esprit très borné,
et opiniâtre comme une bûche, me laissa dire, n’ayant plus de raisons à
produire. Et quand je fus sortie, il dit au grand-duc que tout ce que
j’avais dit ne partait d’autre principe que celui qui me donnait envie
de dominer; que je désapprouvais toutes les mesures que je n’avais pas
conseillées; que je n’entendais rien aux affaires; que les femmes
voulaient toujours se mêler de tout, et qu’elles gâtaient tout ce
qu’elles touchaient, que surtout les actions de vigueur étaient
au-dessus de leur portée: enfin il fit tant qu’il l’emporta sur mon
avis, et le grand-duc, persuadé par lui, fit dresser et signer l’ordre,
qui fut expédié, pour arrêter M. Elendsheim. Un nommé Zeitz, secrétaire
du grand-duc, attaché à Péchlin et beau-fils de la sage-femme qui
m’avait servie, m’avertit de ceci. Le parti de Péchlin en général
n’approuvait pas cette mesure violente et hors de saison, avec laquelle
M. Brockdorf faisait trembler et eux et tout le pays de Holstein. Dès
que j’appris que les menées de Brockdorf l’avaient emporté, dans une
cause aussi injuste, sur moi et sur tout ce que j’avais représenté au
grand-duc, je pris la ferme résolution de faire ressentir à M. Brockdorf
mon indignation en plein. Je dis à Zeitz, et je fis dire à Péchlin, que
dès ce moment je regardais Brockdorf comme une peste qu’il fallait fuir
et écarter d’auprès du grand-duc, si faire se pouvait; que
j’emploierais, moi, tout ce que je pourrais de peine pour cela.
Effectivement je pris à tâche, en toute occasion, de montrer le mépris
et l’horreur que m’avait inspirés la conduite de cet homme; il n’y eut
sorte de ridicule dont il ne fut couvert, et je ne laissais ignorer à
personne, quand l’occasion s’en présentait, ce que je pensais à son
égard. Léon Narichkine et d’autres jeunes gens s’amusaient et me
secondaient en cela. Quand M. Brockdorf passait par les chambres, tout
le monde criait après lui: Ваба птица Vaba (pélican) c’était son
épithète. Cet oiseau était le plus hideux qu’on connaissait, et en homme
M. Brockdorf était tout aussi hideux, tant par son extérieur que par son
intérieur. Il était grand, avec un col long et la tête épaisse et plate,
avec cela il était roux et portait une perruque de fil d’archal, ses
yeux étaient petits et enfoncés dans la tête, sans paupières presque ni
sourcils, et les coins de la bouche descendaient vers le menton, ce qui
lui donnait l’air piteux et de mauvaise volonté. Sur son intérieur je
m’en rapporte à ce que j’ai déjà dit, mais j’ajoute encore qu’il était
si vicieux qu’il prenait de l’argent de quiconque voulait lui en donner,
et pour que son auguste maître ne trouvât pas à dire, avec le temps, à
ses concussions, le voyant toujours nécessiteux, il le persuada d’en
faire autant et lui procurait de cette façon autant de pécune qu’il
pouvait, en vendant des ordres et des titres holsteinois à qui en
voulait payer, ou en faisant solliciter par le grand-duc, et pousser
dans les différents tribunaux de l’empire et au sénat, toutes sortes
d’affaires, souvent injustes, quelquefois même onéreuses à l’empire,
comme des monopoles et d’autres octrois qui n’auraient jamais passé
d’ailleurs, parcequ’ils étaient contraires aux lois de Pierre I. Outre
cela M. Brockdorf jeta le grand-duc plus que jamais dans la boisson et
dans la crapule, l’ayant entouré d’un ramas d’aventuriers et de gens
tirés des corps de garde et des tavernes, tant de l’Allemagne que de
Pétersbourg, qui n’avaient ni foi ni loi, et ne faisaient que boire,
manger, fumer et parler avec grossièreté de balivernes.
Voyant que malgré tout ce que je disais et faisais pour faire baisser le
crédit de M. Brockdorf, il se soutenait chez le grand-duc et était plus
en faveur que jamais, je pris la résolution de dire au comte Schouvaloff
ce que je pensais à l’égard de cet homme, en y ajoutant que je regardais
cet homme comme un des êtres les plus dangereux qu’il était possible de
placer auprès d’un jeune prince, héritier d’un grand empire, et qu’en
conscience je me trouvais obligée de lui en parler en confidence, afin
qu’il pût en avertir l’Impératrice, ou prendre telle mesure qu’il
regarderait convenable. Il me demanda s’il oserait me citer? Je lui dis
que oui, et que si l’Impératrice me demanderait à moi-même, je ne ferais
pas la petite bouche pour dire ce que je savais et voyais. Le comte
Alexandre Schouvaloff clignotait de son œil en m’écoutant fort
sérieusement, mais il n’était pas homme à agir sans le conseil de son
frère Pierre et de son cousin Ivan. Longtemps il ne me dit rien, ensuite
il me fit entendre qu’il se pourrait que l’Impératrice me parlerait.
Pendant ce temps, un beau matin, je vis entrer le grand-duc en
sautillant dans mon appartement, et son secrétaire Zeitz courait après
lui, un papier à la main. Le grand-duc me dit: «Voyez un peu ce diable
d’homme, j’ai trop bu hier, je suis tout étourdi encore aujourd’hui, et
le voilà qui m’apporte toute une feuille de papier, et ce n’est que le
registre des affaires qu’il veut que je finisse; il me poursuit jusque
dans votre chambre.» Zeitz me dit: «Tout ce que je tiens là ne dépend
que de oui ou de non, et c’est l’affaire d’un quart d’heure.» Je dis:
«Mais voyons donc! peut-être en viendrez-vous à bout plus tôt que vous
ne pensez.»--Zeitz se mit à lire, et à mesure qu’il lisait, je disais,
moi: «Oui» ou «Non». Ceci plut au grand-duc, et Zeitz lui dit: «Voilà,
Monseigneur, que si deux fois la semaine vous consentiez à faire comme
celà, vos affaires ne s’arrêteraient pas. Ce ne sont que des misères,
mais il faut qu’elles aillent, et la grande-duchesse a fini cela avec
six oui et autant de non.» Depuis ce jour Son Altesse Impériale s’avisa
de m’envoyer Zeitz toutes les fois qu’il avait des oui ou des non à
demander. Au bout de quelque temps je lui dis de me donner un ordre
signé, qu’est-ce que je pourrais finir et qu’est-ce que je ne pourrais
pas finir sans son ordre, ce qu’il fit. Il n’y avait que Péchlin, Zeitz,
et moi qui savions cet arrangement, dont Péchlin et Zeitz étaient
enchantés: quand il s’agissait de signer, le grand-duc signait ce que
j’avais réglé. L’affaire d’Elendsheim resta sous la tutelle de
Brockdorf; mais comme Elendsheim était aux arrêts, M. Brockdorf ne se
pressait pas de finir, parceque c’était à-peu-près tout ce qu’il avait
voulu que de l’éloigner des affaires, et de montrer là-bas son crédit
chez son maître.
Je saisis un jour que je trouvai l’occasion ou le moment favorable, pour
dire au grand-duc que puisqu’il trouvait les affaires de Holstein si
ennuyeuses à régler, et les regardait comme un échantillon de ce qu’il
aurait un jour à régler, quand l’empire de Russie lui tomberait en
partage, je pensais qu’il devait envisager ce moment-là comme un poids
bien plus pénible encore. Là-dessus il me répéta, ce qu’il m’avait dit
bien des fois, qu’il sentait qu’il n’était pas né pour la Russie, que ni
lui ne convenait aux russes, ni les russes à lui, et qu’il était
persuadé qu’il périrait en Russie. Je lui dis à ce sujet, ce que je lui
avais dit aussi ci-devant beaucoup de fois, qu’il ne devait pas se
laisser aller à cette fatale idée, mais faire de son mieux pour se faire
aimer d’un chacun en Russie, et prier l’Impératrice de le mettre à même
de s’instruire des affaires de l’empire: je le portai même à demander
d’avoir place dans les conférences qui tenaient lieu de conseil à
l’Impératrice. Effectivement il en parla aux Schouvaloff, qui portèrent
l’Impératrice à l’admettre à cette conférence toutes les fois qu’elle y
assistait elle-même; c’était comme si on avait dit qu’il n’y serait pas
admis, car elle y vint avec lui deux ou trois fois, et puis ni elle ni
lui n’y allèrent plus.
Les conseils que je donnais au grand-duc en général étaient bons et
salutaires; mais celui qui conseille ne saurait conseiller que d’après
son esprit et selon sa façon de penser, d’envisager les choses et de s’y
prendre. Or le grand défaut de mes conseils vis-à-vis du grand-duc était
que sa façon de faire et de s’y prendre était toute différente de la
mienne, et à mesure que nous avancions en âge, elle devenait plus
marquée. Je tâchais en toutes choses de m’approcher le plus que je
pouvais toujours de la vérité, et lui de jour en jour il s’en éloignait,
jusque là qu’il était devenu menteur déterminé. Comme la façon dont il
le devint est assez singulière, je m’en vais la rapporter: peut-être
développera-t-elle la marche de l’esprit humain sur ce point, et par là
pourra servir à prévenir ce vice ou à le corriger dans quelques
individus qui auraient du penchant à s’y livrer. Le premier mensonge que
le grand-duc imagina, fut que pour se faire valoir auprès de quelque
jeune femme ou fille, comptant sur son ignorance, il lui conta comme
quoi, étant encore chez son père en Holstein, monsieur son père l’avait
mis, lui, à la tête d’une escouade de ses gardes, et l’avait envoyé
pour se saisir d’une troupe d’Egyptiens, qui rôdait alentour de Kiel et
commettait, disait-il, des brigandages affreux; ceux-ci il les contait
en détail, de même que les ruses qu’il avait employées à les entourer, à
leur livrer un ou plusieurs combats dans lesquels il prétendait avoir
fait des prodiges d’habileté et de valeur, après quoi il les avait pris
et amenés à Kiel. Au commencement il prenait la précaution de ne conter
tout ceci qu’aux gens qui ignoraient ce qui le regardait; peu-à-peu il
s’enhardit à produire sa composition devant ceux sur la discrétion
desquels il comptait assez pour n’en pas recevoir de démentis; mais
lorsqu’il se prit à vouloir faire ce récit devant moi, je lui demandai
combien de temps avant la mort de son père ceci avait eu lieu? Alors,
sans hésiter, il me répondit: «Trois ou quatre ans.»--«Eh bien,» dis je,
«vous avez commencé bien jeune à faire des prouesses, car trois ou
quatre ans avant la mort du duc votre père, vous n’aviez que six ou sept
ans, étant resté à onze ans, après lui, sous la tutelle de mon oncle, le
prince royal de Suède; et ce qui m’étonne également,» dis-je, «c’est que
monsieur votre père, n’ayant que vous pour fils unique, et votre santé
ayant toujours été délicate, à ce qu’on m’a dit, dans votre enfance,
qu’il vous eût envoyé batailler contre des voleurs, et cela encore à
l’âge de six ou sept ans.» Le grand-duc se fâcha terriblement contre moi
de ce que je venais de lui dire, et me dit que je voulais le faire
passer pour un menteur vis-à-vis du monde, que je le discréditais. Je
lui dis que ce n’était pas moi, mais l’almanach qui discréditait ce
qu’il racontait; que je le laissais lui-même juger s’il était
humainement possible d’envoyer un petit enfant de six à sept ans, fils
unique et prince héréditaire, tout l’espoir de son père, pour prendre
des égyptiens. Il se tut, et moi aussi, et me bouda fort longtemps; mais
quand il eut oublié ma représentation, il n’en continua pas moins à
faire, même en ma présence, ce conte qu’il variait à l’infini. Il en fit
ensuite un autre infiniment plus honteux et plus nuisible pour lui, que
je rapporterai dans son temps. Il me serait impossible présentement de
dire toutes les rêveries que souvent il imaginait et donnait pour des
faits, et auxquelles il n’y avait ombre de vérité; suffit, je pense, de
cet échantillon.