la cause de ses assiduités. Je ne lui répondis pas d’abord; je lui
demandai, lorsqu’il revint me parler sur la même matière, ce qu’il s’en
promettait? Alors il se mit à faire un tableau aussi riant que passionné
du bonheur qu’il s’en promettait. Je lui dis: «Et votre femme que vous
avez épousée par passion, il y a deux ans, et dont vous passiez pour
être amoureux, et elle de vous aussi, à la folie, qu’est-ce qu’elle dira
de cela?» Alors il se mit à me dire que tout n’était pas or qui luisait,
et qu’il payait cher un moment d’aveuglement. Je fis tout au monde pour
le faire changer d’idée--je croyais bonnement y réussir--il me faisait
pitié. Par malheur je l’écoutais. Il était beau comme le jour, et
assurément personne ne l’égalait ni à la grande cour, ni encore moins à
la nôtre. Il ne manquait ni d’esprit, ni de cette tournure de
connaissances, de manières, de manèges, que donne le grand monde, mais
surtout la cour; il avait vingt-six ans. A tout prendre, c’était, et par
sa naissance et par plusieurs autres qualités, un cavalier distingué.
Ses défauts, il les savait cacher; les plus grands de tous étaient
l’esprit d’intrigue et le manque de principes: ceux-ci n’étaient pas
développés à mes yeux. Je tins bon pendant le printemps et une partie de
l’été; je le voyais quasi tous les jours, je ne changeai point de
conduite avec lui; j’étais avec lui comme j’étais avec tous les autres,
je ne le voyais qu’en présence de la cour ou d’une partie de celle-ci.
Un jour je m’avisai de lui dire, pour m’en défaire, qu’il s’adressait
mal. J’ajoutai: «Que savez-vous? peut-être mon cœur est-il pris
ailleurs.» Ceci dit, au lieu de le décourager, je vis que sa poursuite
n’en devint que plus ardente. Il n’était pas question dans tout ceci du
cher mari, parceque c’était une chose connue et reçue qu’il n’était
guère aimable, même pour les objets dont il était amoureux, et il
l’était continuellement, et faisait, pour ainsi dire, la cour à toutes
les femmes. Il n’y avait que celle qui portait le nom de la sienne qui
fût exclue de son attention.
Sur ces entrefaites Tchoglokoff nous invita à une chasse sur son île,
où nous allâmes en chaloupe; nos chevaux nous avaient devancés. Dès que
j’arrivai je me mis à cheval, et nous allâmes trouver les chiens. Serge
Soltikoff guetta le moment où les autres étaient à la poursuite des
lièvres, et s’approcha de moi pour me parler de sa matière favorite. Je
l’écoutai plus attentivement qu’à l’ordinaire. Il me fit un tableau du
plan qu’il avait arrangé pour envelopper d’un profond mystère,
disait-il, le bonheur dont quelqu’un pouvait jouir en pareil cas. Je ne
disais mot; il profita de mon silence pour me persuader qu’il m’aimait
passionnément, et il me pria de lui permettre de croire qu’il pouvait
espérer qu’il ne m’était pas du moins indifférent. Je lui dis qu’il
pouvait jouir d’imagination, sans que je pusse l’en empêcher. Enfin il
fit des comparaisons des autres gens de la cour, et me fit convenir
qu’il leur était préférable: de-là il conclut qu’il était préféré. Je
riais de ce qu’il disait, mais au fond je convins qu’il me plaisait
assez. Au bout d’une heure et demie de conversation je lui dis de s’en
aller, parcequ’une aussi longue conversation pouvait devenir suspecte.
Il me dit qu’il ne s’en irait pas, si je ne lui disais, moi, qu’il était
souffert. Je lui répondis: «Oui, oui, mais allez-vous-en.» Il dit: «Je
me le tiens pour dit,» et donna des deux à son cheval, et moi je lui
criais: «Non, non,» et lui répétait: «Oui, oui,» et ainsi nous nous
séparâmes. Revenus à la maison, qui était sur l’île, nous y soupâmes,
et pendant le souper, il s’éleva un grand vent de mer, qui fit enfler
les eaux si considérablement qu’elles montèrent jusqu’aux degrés de
l’escalier de la maison, de sorte que toute l’île était couverte, à
quelques pieds de hauteur, des eaux de la mer. Nous fûmes obligés de
nous arrêter sur l’île de Tchoglokoff jusqu’à ce que la tempête et les
eaux fussent baissées, ce qui dura jusque vers les deux ou trois heures
du matin. Pendant ce temps Serge Soltikoff me dit que le ciel même lui
était favorable ce jour-là, parcequ’il le faisait jouir plus longtemps
de ma vue, et quantité de choses pareilles. Il se croyait déjà fort
heureux; mais moi je ne l’étais guère: mille appréhensions me
troublaient la tête, et j’étais très maussade, selon moi, ce jour-là, et
très mal-contente de moi-même. J’avais cru pouvoir gouverner et
morigéner sa tête à lui et la mienne, et je compris, que l’un et l’autre
étaient difficiles, sinon impossibles.
A deux jours de-là Serge Soltikoff me dit qu’un des valets de chambre du
grand-duc, nommé Bressan, français de nation, lui avait dit que Son
Altesse Impériale avait dit, dans sa chambre: «Serge Soltikoff et ma
femme trompent Tchoglokoff, lui font accroire ce qu’ils veulent et puis
s’en moquent.» Il faut dire vrai, il en était quelque chose, et le
grand-duc s’en était aperçu. Je répondis à cela en lui conseillant
d’être plus circonspect à l’avenir. Je pris quelques jours après un
terrible mal de gorge qui me dura plus de trois semaines, avec une
forte fièvre pendant laquelle l’Impératrice m’envoya la princesse
Kourakine qui se mariait avec le prince Lobanoff: je devais la coiffer.
On la fit asseoir à cet effet, en robe de cour sur grand panier, sur mon
lit; je fis de mon mieux; mais Mme Tchoglokoff, voyant qu’il m’était
impossible de parvenir à la coiffer, la fit descendre de mon lit et
acheva de la coiffer. Je n’ai pas revu cette dame depuis ce temps-là.
Le grand-duc était alors amoureux de la demoiselle Marthe Isaevna
Schafiroff que l’Impératrice avait nouvellement placée près de moi, de
même que la sœur ainée de celle-ci, nommée Anne Isaevna. Serge
Soltikoff, qui était un démon en fait d’intrigue, se faufila avec ces
deux demoiselles afin de savoir ce qu’il pourrait y avoir de discours du
grand-duc avec les deux sœurs à son sujet, pour en faire son profit.
Ces filles étaient pauvres, assez sottes et très intéressées, et
réellement elles devinrent très confiantes avec lui dans fort peu de
temps.
Sur ces entrefaites nous allâmes à Oranienbaum, où de rechef je fus tous
les jours à cheval et ne portais plus d’autre habit que celui d’homme,
excepté les dimanches. Tchoglokoff et sa femme étaient devenus doux
comme des moutons. J’avais aux yeux de Mme Tchoglokoff un nouveau
mérite: j’aimais et je caressais beaucoup un de ses enfants qui était
avec elle. Je lui faisais des habits, et Dieu sait tous les jouets et
nippes que je lui donnais. Or la mère raffolait de cet enfant, qui
après cela est devenu un tel vaurien qu’il a été enfermé par sentence,
pour ses fredaines, dans une forteresse, pour quinze ans. Serge
Soltikoff était devenu l’ami, le confident, le conseiller de M. et de
Mme Tchoglokoff. Assurément aucun homme qui avait le sens commun,
n’aurait pu se soumettre à une aussi dure besogne, qui est celle
d’entendre deux sots orgueilleux, arrogants et égoïstes déraisonner
toute la journée, sans y avoir un très grand intérêt. On devina, on
supposa celui qu’il pouvait y avoir; ceci parvint à Péterhof et aux
oreilles de l’Impératrice. Or dans ce temps-là il arrivait assez souvent
que quand Sa Majesté Impériale avait envie de gronder, elle ne grondait
pas pour ce pourquoi elle aurait pu gronder, mais elle prenait le
prétexte de gronder pour ce dont on ne s’était jamais avisé qu’elle
pourrait gronder: ceci est une remarque de courtisan; je la tins de la
propre bouche de son auteur, nommément de Zachar Czernicheff. A
Oranienbaum tout le monde de notre suite était convenu, tant hommes que
femmes, de se faire pour cet été des habits de la même couleur, le
dessus gris, le reste bleu, avec un collet de velours noir, le tout sans
garniture aucune. Cette uniformité nous était commode de plus d’une
façon. C’est à cet habillement qu’on s’accrocha, et plus
particulièrement à ce que j’étais toujours habillée en habit de cheval
et que je montais en homme à Péterhof. Pour un jour de cour
l’Impératrice dit à Mme Tchoglokoff que cette manière de monter
m’empêchait d’avoir des enfants, et que mon habillement ne convenait
point; que quand elle montait à cheval, elle changeait d’habit. Mme
Tchoglokoff lui répondit que pour avoir des enfants il n’en était pas
question; que ceux-ci ne pouvaient venir sans cause, et que, quoique
Leurs Altesses Impériales fussent mariées depuis 1745, cependant la
cause n’en existait pas. Alors Sa Majesté Impériale gronda Mme
Tchoglokoff, et lui dit qu’elle s’en prenait à elle de ce qu’elle
négligeait de prêcher les parties intéressées sur cet article, et en
général elle marqua beaucoup d’humeur, et lui dit que son mari était un
bonnet de nuit qui se laissait mener par des morveux. Tout ceci fut
redit dans les vingt-quatre heures à leurs confidents. A ce mot de
morveux, les morveux se mouchèrent, et, dans un conseil très particulier
tenu à cet effet par ces morveux, il fut résolu et déterminé qu’en
suivant très strictement les sentiments de Sa Majesté Impériale, Serge
Soltikoff et Léon Narischkine encourraient une disgrâce simulée de la
part de M. Tchoglokoff, dont lui-même peut-être ne se douterait pas; que
sous prétexte de maladie de leurs parents, ils se retireraient dans
leurs maisons pour trois semaines ou un mois, afin de faire tomber les
bruits sourds qui couraient. Ceci fut exécuté à la lettre, et le
lendemain ils partirent pour se confiner dans leurs familles pour un
mois. Pour moi je changeai tout de suite d’habillement, aussi bien
l’autre était-il devenu inutile. La première idée de l’uniformité
d’habillement nous était venue de celui qu’on portait les jours de cour
à Péterhof; il était, le dessus, blanc, le reste vert, et le tout
chamarré de galons d’argent. Serge Soltikoff, qui était brun, disait que
dans cet habit blanc et argent il avait, lui, l’air d’une mouche dans du
lait. Au reste je continuais à fréquenter les Tchoglokoff comme
ci-devant, quoique j’y essuyais un plus grand ennui. Mari et femme en
étaient aux regrets de l’absence des deux principaux champions de leur
société, en quoi assurément je ne les contredisais pas. La maladie de
Serge Soltikoff prolongea encore son absence pendant laquelle
l’Impératrice nous fit dire de venir d’Oranienbaum la joindre à
Cronstadt, où elle se rendait pour faire entrer les eaux dans le canal
de Pierre I, que cet empereur avait commencé et qui venait d’être
achevé. Elle nous devança à Cronstadt. La nuit qui suivit son arrivée
étant devenue fort orageuse, Sa Majesté Impériale, qui, dès son arrivée,
nous avait fait dire de venir l’y joindre, crut que pendant cet orage
nous étions en mer; elle fut fort inquiète pendant toute la nuit; il lui
parut qu’un bâtiment qu’elle voyait de ses fenêtres et qui souffrait en
mer, pouvait bien être le yacht sur lequel nous devions passer la mer;
elle eut recours à des reliques qu’elle avait toujours à côté de son
lit; elle les porta à la fenêtre et leur faisait faire le mouvement
contraire du bâtiment qui souffrait de la tourmente; elle s’écria
plusieurs fois qu’assurément nous allions périr et que ce serait sa
faute à elle, parceque, nous ayant envoyé réprimander il n’y avait pas
longtemps, pour lui témoigner plus d’empressement nous serions partis
tout de suite après l’arrivée du yacht. Mais de fait le yacht n’arriva
qu’après cette tourmente à Oranienbaum, de façon que nous ne nous
rendîmes à bord que le lendemain après-midi. Nous restâmes trois fois
vingt-quatre heures à Cronstadt, pendant lesquelles la bénédiction du
canal eut lieu avec une très grande solemnité, et l’on fit entrer l’eau
pour la première fois dans ce canal. L’après-dîner il y eut un grand
bal. L’Impératrice voulait rester à Cronstadt pour voir de rechef sortir
l’eau; mais elle repartit le troisième jour sans que ceci eût été
effectué. Ce canal n’a pas été mis à sec depuis cette époque jusqu’à ce
que, de mon règne, j’aie fait construire le moulin à feu qui le vide;
d’ailleurs la chose aurait été impossible, le fond du canal étant plus
bas que la mer; mais c’est ce qu’on n’envisageait pas alors.
De Cronstadt chacun revint chez soi; l’Impératrice alla à Péterhof, et
nous à Oranienbaum. M. Tchoglokoff demanda et obtint la permission
d’aller dans une de ses terres pour un mois. Pendant son absence, madame
son épouse se donna beaucoup de mouvement pour exécuter les ordres de
l’Impératrice à la lettre. D’abord elle eut beaucoup de conférences avec
le valet de chambre du grand-duc, Bressan; celui-ci trouva à
Oranienbaum une jolie veuve d’un peintre, nommé Mme Groot; on fut
quelques jours à la persuader, à lui promettre je ne sais quoi, puis à
l’instruire sur ce qu’on voulait d’elle et à quoi elle devait se prêter.
Ensuite Bressan fut chargé de faire faire à Son Altesse Impériale la
connaissance de cette jeune et jolie veuve. Je voyais bien que Mme
Tchoglokoff était fort intriguée; mais j’ignorais de quoi, lorsqu’enfin
Serge Soltikoff revint de son exil volontaire et m’apprit à peu-près de
quoi il était question. Enfin, à force de peine, Mme Tchoglokoff
parvint à son but, et quand elle fut sûre de son fait, elle avertit
l’Impératrice que tout allait au gré de ses désirs. Elle espérait grande
récompense de ses peines; mais sur ce point elle se trompa, car on ne
lui donna rien: cependant elle disait que l’Empire lui en devait.
Immédiatement après nous rentrâmes en ville.
Ce fut dans ce temps-là que je persuadai le grand-duc de rompre la
négociation avec le Danemark. Je lui fis ressouvenir les conseils du
comte de Bernis, qui était déjà parti pour Vienne; il m’écouta et
ordonna de finir sans rien conclure, ce qui fut fait. Après un court
séjour au palais d’été, nous retournâmes à celui d’hiver.
Il me parut que Serge Soltikoff commençait à diminuer ses assiduités,
qu’il devenait distrait, quelquefois fat, arrogant et dissipé. J’en
étais fâchée, je lui en parlai. Il me donna de mauvaises raisons et
prétendit que je n’entendais rien à l’excès d’habileté de sa conduite:
il avait raison, car je le trouvais assez étrange. On nous dit de nous
préparer pour le voyage de Moscou, ce que nous fîmes. Nous partîmes le
14 décembre 1752 de Pétersbourg. Serge Soltikoff y resta et ne vint que
plusieurs semaines après nous. Je partis de St Pétersbourg avec
quelques légers indices de grossesse; nous allions fort vite, nuit et
jour. A la dernière station avant Moscou, les indices s’évanouirent avec
de violentes tranchées. Arrivée à Moscou, et voyant le tour que
prenaient les choses, je me doutai que je pouvais bien avoir fait une
fausse couche. Mme Tchoglokoff était restée à St Pétersbourg,
parcequ’elle venait d’accoucher de son dernier enfant, qui était une
fille; c’était le septième. Quand elle fut relevée, elle nous joignit à
Moscou.
1753.
Ici on nous avait logés dans une aîle bâtie en bois, tout nouvellement
construite pendant cet automne, de façon que l’eau découlait des lambris
et que tous les appartements étaient étrangement humides. Cette aîle
contenait deux rangées de cinq ou six grandes chambres chacune, dont
celle sur la rue était pour moi, et celle de l’autre côté pour le
grand-duc. Dans celle de ces chambres qui devait me servir de toilette,
on logea mes filles et femmes de chambre, avec leurs servantes, de façon
qu’elles étaient dix-sept filles et femmes logées dans une chambre, qui
avait à la vérité trois grandes fenêtres, mais point d’autre issue que
ma chambre à coucher, par laquelle, pour toute espèce de besoin, elles
étaient obligées de passer, ce qui n’était commode ni pour elles ni pour
moi. Nous fûmes obligées de supporter cette incommodité, dont je n’ai
jamais vu rien de semblable. Outre cela leur chambre à manger était une
de mes antichambres. J’étais malade en arrivant; pour remédier à cet
inconvénient je fis mettre force grands écrans dans ma chambre à
coucher, à l’aide desquels je la partageai en trois; mais cela ne
m’aidait presque de rien, parceque les portes s’ouvraient et se
fermaient presque continuellement, et ceci était inévitable. Enfin, le
dixième jour, l’Impératrice vint me voir, et voyant le passage
continuel, elle entra dans l’autre chambre et dit à mes femmes: «Je vous
ferai faire une autre sortie que par la chambre à coucher de la
grande-duchesse.» Mais que fit-elle? Elle ordonna de faire une cloison
qui ôta une des fenêtres de cette chambre, où demeuraient d’ailleurs
avec peine dix-sept personnes. Voilà donc la chambre rétrécie pour
gagner un corridor; la fenêtre fut percée dans la rue; on y fit un
escalier, et voilà mes femmes obligées de passer dans la rue; sous leurs
fenêtres on plaça des lieux pour elles; quand elles allaient dîner il
fallait longer la rue encore. En un mot cet arrangement ne valait rien,
et je ne sais pas comment ces dix-sept femmes, entassées et quelquefois
malades, ne gagnèrent pas quelque fièvre putride dans cette habitation,
et cela à côté de ma chambre à coucher, qui en était remplie de vermine
de toute espèce jusqu’à empêcher le sommeil. Enfin Mme Tchoglokoff,
relevée de couches, arriva à Moscou, et quelques jours après, Serge
Soltikoff. Comme Moscou est fort grand, que tout le monde y est toujours
très éparpillé, il se servit de ce local avantageux à cet effet, pour
cacher la diminution de ses assiduités feintes ou réelles à la cour. A
dire la vérité j’en étais affligée; cependant il m’en donnait de si
bonnes et valables raisons, que dès que je le voyais et lui avais parlé,
mes réflexions à ce sujet s’évanouissaient. Nous convînmes que pour
diminuer le nombre de ses ennemis, je ferais dire quelques paroles au
comte Bestoujeff, qui pourraient donner espérance à celui-ci comme quoi
j’étais moins éloignée de lui que ci-devant. Je chargeai de ce message
un nommé Bremse, qui était employé dans la chancellerie holsteinoise de
M. Pechline. Cet homme-là, quand il n’était pas à la cour, allait
souvent dans la maison du chancelier comte Bestoujeff; il s’en chargea
avec beaucoup d’empressement et me dit que le chancelier en avait été
dans la joie de son cœur, et qu’il avait dit que je pouvais disposer
de lui toutes les fois que je le jugerais à propos, et que, si de son
côté il pouvait m’être utile, il me priait de lui indiquer un canal sûr
par qui réciproquement nous pourrions nous communiquer ce que nous
jugerions à propos. Je sentis son idée et répondis à Bremse que j’y
penserais. Je redis cela à Serge Soltikoff, et tout de suite il fut
résolu qu’il irait, lui, chez le chancelier, sous prétexte de visite, ne
faisant que d’arriver. Le vieillard le reçut à merveille, le prit à
part, lui parla de l’intérieur de notre cour, de la bêtise des
Tchoglokoff, lui disant entr’autres choses: «Je sais que, quoique leur
plus intime, vous les connaissez tout comme moi, car vous êtes un garçon
d’esprit.» Ensuite il lui parla de moi et de ma situation, comme s’il
avait vécu dans ma chambre, puis dit: «En reconnaissance de la bonne
volonté que la grande-duchesse veut bien me montrer, je m’en vais lui
rendre un petit service, dont elle me saura gré, je pense; je lui
rendrai Mme Vladislava, douce comme un agneau, et elle en fera ce
qu’elle voudra; elle verra que je ne suis pas aussi loup-garou qu’on
m’avait dépeint à ses yeux.» Enfin Serge Soltikoff revint enchanté de
cette commission et de son homme. Il lui donna à lui plusieurs conseils
aussi sages qu’utiles. Tout cela le rendit intime avec nous, sans que
âme qui vive en sût rien.
Sur ces entrefaites, Mme Tchoglokoff, qui avait toujours son projet
favori en tête, de veiller à la succession, me prit un jour à part et me
dit: «Écoutez, il faut que je vous parle bien sincèrement.» J’ouvris
yeux et oreilles, comme de raison. Elle débuta par un long raisonnement
de choses à sa manière, sur son attachement à son mari, sur sa sagesse,
sur ce qu’il fallait et ne fallait pas pour s’aimer et pour faciliter
les liens conjugals ou conjugaux, et puis elle se rabattit à dire qu’il
y avait quelquefois des situations d’un intérêt majeur qui devaient
faire exception à la règle. Je la laissai dire tout ce qu’elle voulut
sans l’interrompre, ne sachant point où elle en voulait venir, un peu
étonnée, et ignorant si c’était une embûche qu’elle me dressait ou si
elle parlait sincèrement. Au moment que je faisais intérieurement ces
réflexions, elle me dit: «Vous allez voir si j’aime ma patrie et combien
je suis sincère: je ne doute pas que vous n’ayez jeté un coup d’œil
de préférence sur quelqu’un; je vous laisse à choisir entre Serge
Soltikoff et Léon Narichkine; si je ne me trompe pas, c’est le dernier.»
A ceci je m’écriai: «Non, non, pas du tout.» Là-dessus elle me dit: «Eh
bien, si ce n’est pas lui, c’est l’autre sans faute.» A cela je ne dis
pas un mot, et elle continua en me disant: «Vous verrez que ce ne sera
pas moi qui vous ferai naître des difficultés.» Je fis la niaise
jusqu’au point qu’elle m’en gronda bien des fois, tant à la ville qu’à
la campagne, où nous allâmes après pâques.
Ce fut alors, ou à-peu-près dans ce temps-là, que l’Impératrice donna la
terre de Libéritza et plusieurs autres, à quatorze ou quinze verstes de
Moscou, au grand-duc; mais avant que d’aller demeurer dans ces nouvelles
possessions de Son Altesse Impériale, l’Impératrice célébra
l’anniversaire de son couronnement, à Moscou. C’était le 25 avril. On
nous annonça qu’elle avait ordonné que le cérémonial fût exactement
suivi selon qu’il avait été suivi le propre jour du couronnement. Nous
étions fort curieux de ce que ce serait. La veille elle alla coucher au
Kremlin. Nous restâmes à la Sloboda, au palais de bois, et nous reçûmes
l’ordre de venir à la messe à la cathédrale. Dès les 9 heures du matin
nous partîmes du palais de bois, en équipage de parade, les domestiques
marchant à pied; nous traversâmes tout Moscou pas à pas (le trajet fait
sept verstes) et nous mîmes pied à terre devant l’église. Quelques
moments après l’Impératrice y vint avec son cortège, la petite couronne
sur la tête, et le manteau impérial, comme de coutume, porté par les
chambellans. Elle alla se placer à sa place ordinaire à l’église, et à
tout ceci il n’y avait rien encore d’extraordinaire qui ne se pratiquât
à toutes les autres fêtes de son règne. Il faisait à l’église un froid
humide, comme je n’en ai senti de ma vie; j’étais toute bleue, et je
gelais de froid, en robe de cour et avec la gorge découverte.
L’Impératrice me fit dire de mettre une palatine de Sobel, mais je n’en
avais pas avec moi. Elle se fit apporter les siennes, en prit une, la
passa à son col; j’en vis une autre dans la boîte; je pensai qu’elle
allait me l’envoyer pour la mettre, mais je me trompais: elle la
renvoya. Il me parut que c’était une mauvaise volonté assez marquée.
Mme Tchoglokoff, qui voyait que je grelottais, me fit avoir, de je ne
sais qui, un mouchoir de soie que je me mis au col. Lorsque la messe et
le sermon furent finis, l’Impératrice sortit de l’église; nous nous
mîmes en devoir de la suivre, mais elle nous fit dire que nous pouvions
revenir à la maison. Ce fut alors que nous apprîmes qu’elle allait dîner
toute seule sur le trône, et qu’en cela le cérémonial serait observé
comme le jour même de son couronnement, où elle avait dîné seule. Exclus
de ce dîner, nous retournâmes, comme nous étions venus, en grande
cérémonie, nos gens à pied, faisant quatorze verstes pour aller et venir
par la ville de Moscou, et nous transis de froid et mourant de faim. Si
l’Impératrice nous avait paru de fort mauvaise humeur pendant la messe,
elle ne nous renvoya pas de plus belle humeur non plus, de cette marque
si peu agréable de manque d’attention, au moins à notre égard, pour ne
rien dire de plus. Les autres grandes fêtes où elle dînait sur le trône,
nous avions l’honneur de dîner avec elle: cette fois elle nous renvoya
publiquement. Chemin faisant, seule en carrosse avec le grand-duc, je
lui dis ce que j’en pensais; il me dit qu’il s’en plaindrait. Revenue à
la maison, morfondue de froid et fatiguée, je me plaignis à Mme
Tchoglokoff de m’être refroidie. Le lendemain il y eut un bal au palais
de bois; je me dis malade et n’y allai pas. Le grand-duc réellement fit
dire je ne sais quoi aux Schouvaloff à ce sujet, et eux lui firent
répondre aussi je ne sais quoi de satisfaisant pour lui, et il n’en fut
plus question.