Environ ce temps-là nous apprîmes que Zachar Czernicheff et le colonel

Nicolas Léontieff avaient pris querelle ensemble pour le jeu, chez Roman

Voronzoff; qu’ils s’étaient battus l’épée à la main, et que le comte

Zachar Czernicheff avait une griève blessure à la tête. Elle était telle

qu’on n’avait pas pu le transporter de la maison du comte Roman

Voronzoff dans la sienne. Il y resta; fut très mal; on parla de le

trépaner. J’en fus très fâchée, car je l’aimais beaucoup. Léontieff fut

arrêté par l’ordre de l’Impératrice. Ce combat mit toute la ville en

intrigues, à cause de la très nombreuse parenté de l’un et de l’autre

des champions. Léontieff était beau-fils de la comtesse Roumianzoff,

très proche parent des Panine et des Kourakine. L’autre avait aussi des

parents, amis et protecteurs. Le tout était arrivé dans la maison du

comte Roman Voronzoff; le malade était chez lui. Enfin quand le danger

cessa, l’affaire fut apaisée et les choses en restèrent là.

Dans le courant du mois de mai j’eus de nouveau des indices de

grossesse. Nous allâmes à Libéritza, campagne du grand-duc, à douze ou

quatorze verstes de Moscou. La maison de pierre qui y était, et qui

avait été bâtie anciennement par le prince Menchikoff, tombait en

ruines; nous ne pûmes l’habiter. Pour y suppléer, on dressa des tentes

dans la cour. Le matin, dès trois et quatre heures, mon sommeil était

interrompu par les coups de hache qu’on donnait, et par le bruit qu’on

faisait à la bâtisse d’une aîle de bois qu’on se hâtait de construire à

deux pas, pour ainsi dire, de nos tentes, afin que nous eussions où

demeurer pendant le reste de l’été. Le reste du temps nous étions à la

chasse ou à la promenade; je n’allais plus à cheval, mais en cabriolet.

Vers la St Pierre nous revînmes à Moscou, et il me prit un tel sommeil

que je dormais tous les jours jusqu’à midi et qu’on avait de la peine à

m’éveiller pour le dîner. La St Pierre fut célébrée comme de coutume;

je m’habillai, j’assistai à la messe, au dîner, au bal et au souper. Dès

le lendemain je sentis des douleurs aux reins; Mme Tchoglokoff fit

venir une sage-femme qui prédit la fausse couche que je fis réellement

la nuit suivante. Je pouvais être grosse de deux à trois mois; je fus

dans un grand danger pendant treize jours, parcequ’on soupçonnait qu’une

partie de l’arrière-faix était resté; on me cacha cette circonstance.

Enfin le treizième jour il partit de lui-même, sans douleurs ni efforts.

On me fit rester pendant six semaines pour cet accident dans ma

chambre, pendant une chaleur insupportable. L’Impératrice vint me voir

le jour même que je devins malade et parut affectée de mon état. Pendant

les six semaines que je restai dans ma chambre, je m’ennuyai à mourir.

Toute ma compagnie consistait en Mme Tchoglokoff (encore venait elle

assez rarement) et une petite Kalmoucque, que j’aimais parcequ’elle

était gentille; d’ennui je pleurais souvent. Pour le grand-duc la

plupart du temps il était dans sa chambre, où un Ukrainien qu’il avait

pour valet de chambre, nommé Karnovitch, aussi sot qu’ivrogne, l’amusait

de son mieux, lui fournissant des jouets, du vin et d’autres liqueurs

fortes, tant qu’il pouvait, à l’insçu de M. Tchoglokoff, que d’ailleurs

tout le monde trompait et dont on se jouait. Mais dans les bacchanales

nocturnes et cachées du grand-duc avec les domestiques de la chambre,

parmi lesquels il y avait plusieurs garçons Kalmoucks, le grand-duc se

trouvait souvent mal obéi et mal servi, car étant ivres, ils ne savaient

ce qu’ils faisaient et oubliaient qu’ils étaient avec leur maître, et

que ce maître était le grand-duc. Alors Son Altesse Impériale avait

recours aux coups de bâton et de lame d’épée; malgré cela sa société lui

obéissait mal, et plus d’une fois il eut recours à moi, se plaignant de

ses gens et me priant de leur faire entendre raison. Alors j’allais chez

lui et leur disais leur fait, les faisant souvenir de leurs devoirs, et

tout de suite ils s’y rangeaient, ce qui fit que le grand-duc me dit

plus d’une fois, et le répéta aussi à Bressan, qu’il ne savait pas

comment je m’y prenais avec ces gens, que lui il les rossait et ne

pouvait s’en faire obéir, et que j’en obtenais ce que je voulais avec

une parole. Un jour que j’entrai à cet effet dans l’appartement de Son

Altesse Impériale, ma vue fut frappée par un gros rat qu’il avait fait

pendre, avec tout l’appareil d’un supplice, au milieu d’un cabinet qu’il

s’était fait faire à l’aide d’une cloison. Je demandai ce que cela

voulait dire? Il me dit alors que ce rat avait fait une action

criminelle et digne du dernier supplice, selon les lois militaires;

qu’il avait grimpé par dessus les remparts d’une forteresse de carton,

qu’il avait sur la table dans ce cabinet, et avait mangé deux

sentinelles, faites d’amadou, en faction sur un des bastions; qu’il

avait fait juger le criminel par les lois de la guerre; que son chien

couchant avait attrapé le rat, et que tout de suite il avait été pendu

comme je le voyais, et qu’il resterait là exposé aux yeux du public

pendant trois jours, pour l’exemple. Je ne pus m’empêcher d’éclater de

rire de l’extrême folie de la chose; mais ceci lui déplut très fort. Vu

l’importance qu’il y mettait, je me retirai et me retranchai dans mon

ignorance, comme femme, des lois militaires: cependant il ne laissa pas

de me bouder sur mon éclat de rire, et au moins pouvait-on dire pour la

justification du rat qu’il avait été pendu sans qu’on lui eût demandé ou

entendu sa justification.

Pendant ce séjour de la cour à Moscou, il arriva qu’un laquais de la

cour devint fol et même enragé. L’Impératrice ordonna que son premier

médecin, Boërhave, eût soin de cet homme. On le mit dans une chambre

proche de l’appartement de Boërhave, qui demeurait à la cour. Par hasard

il arriva encore que cette année il y eut plusieurs personnes qui

perdirent l’esprit. A mesure que l’Impératrice en était informée, elle

les prenait à la cour, les faisait loger proche de Boërhave, de façon

que cela formait un petit hôpital de fous à la cour. Je me souviens que

les principaux en étaient un major aux gardes Semenofsky, nommé

Tchédajeff, un lieutenant-colonel Lintrum, un major Tchoglokoff, un

moine du couvent de Voskresensky, qui s’était coupé avec un rasoir les

parties naturelles, et plusieurs autres. La folie de Tchédajeff

consistait en ce qu’il regardait Schah-Nadir, autrement

Thamas-Kuli-Khan, usurpateur de la Perse et son tyran, comme le bon

Dieu. Quand les médecins ne purent venir à bout de le guérir de sa

marotte, on le mit entre les mains des prêtres. Ceux-ci persuadèrent à

l’Impératrice de le faire exorciser. Elle assista elle-même à la

cérémonie; mais Tchédajeff resta aussi fou qu’il paraissait être.

Cependant il y avait des gens qui doutaient de sa folie, parcequ’il

était raisonnable sur tout autre point que Schah-Nadir; ses anciens amis

même allaient le consulter sur leurs affaires, et il leur donnait des

conseils très sensés. Ceux qui ne le croyaient pas fou donnaient pour

cause de cette affectation de manie, qu’il avait eu une mauvaise affaire

sur les bras, dont il ne s’était tiré que par cette ruse. Il avait été

du commencement du règne de l’Impératrice, à la révision des

contribuables, il avait été accusé de concussion, et il devait subir un

jugement, dans l’appréhension duquel il prit cette fantaisie qui le tira

d’affaire.

A la mi-août (1753) nous retournâmes à la campagne. Pour le 5 septembre,

jour de la fête de l’Impératrice, elle s’en alla au couvent de

Voskresensky. Pendant qu’elle y était la foudre tomba dans l’église; par

bonheur que Sa Majesté Impériale se tenait dans une chapelle à côté de

la grande église: elle n’apprit la chose que par la frayeur de ses

courtisans, cependant il n’y eut ni blessé ni tué de cet accident. Peu

de temps après elle revint à Moscou, où nous nous rendîmes aussi de

Libéritza. A notre rentrée en ville nous vîmes la princesse de Courlande

baiser la main publiquement à l’Impératrice, pour la permission qu’elle

lui avait donnée de se marier avec le prince George Hovansky: elle

s’était brouillée avec son premier promis Pierre Soltikoff, qui de son

côté tout de suite épousa une princesse Sonzoff. Le 1er novembre de

cette année, l’après-midi, à 3 heures, j’étais dans l’appartement de

Mme Tchoglokoff, lorsque son mari, Serge Soltikoff, Léon Narichkine,

et plusieurs autres cavaliers de la cour sortirent de la chambre pour

s’en aller dans les appartements du chambellan Schouvaloff, afin de le

féliciter du jour de sa naissance, qui était ce jour-là. Mme

Tchoglokoff, la princesse Gagarine et moi nous causions ensemble,

lorsqu’après avoir entendu quelque bruit dans une petite chapelle qui

était proche de l’appartement où nous nous tenions, nous vîmes rentrer

un couple de ces messieurs qui nous dirent qu’ils avaient été empêchés

de passer par les salles du château, parceque le feu y avait pris. Tout

de suite je m’en allai dans ma chambre, et, en passant par une

antichambre, je vis que la balustrade du coin de la grande salle était

en feu. C’était à vingt pas de notre aîle. J’entrai dans mes chambres et

je les trouvai déjà remplies de soldats et de domestiques qui les

démeublaient et emportaient ce qu’ils pouvaient. Mme Tchoglokoff me

suivit de près, et comme il n’y avait plus rien à faire dans la maison

que d’y attendre qu’elle prît feu, Mme Tchoglokoff et moi nous en

sortîmes, et ayant trouvé à la porte le carrosse du maître de chapelle

Araga, qui était venu pour un concert chez le grand-duc que j’avais

averti moi-même que la maison brûlait, nous nous mîmes, elle et moi,

dans ce carrosse, la rue étant couverte de boue, à cause des pluies

continuelles qui étaient tombées depuis quelques jours, et nous

regardions de là tant l’incendie que la façon dont on emportait les

meubles de toutes parts hors de la maison. Je vis alors une chose

singulière, c’est l’étonnante quantité de rats et de souris qui

descendaient l’escalier à la file, sans même trop se presser. On ne put

porter aucun secours à cette vaste maison de bois, faute d’instruments

et parceque le peu qu’il y en avait se trouvait précisément sous la

salle qui brûlait: celle-ci occupait à-peu-près le centre des bâtiments

qui l’entouraient, ce qui pouvait faire l’étendue de deux ou trois

verstes de circonférence. J’en sortis à trois heures précises, et vers

les six heures il n’existait aucun vestige de la maison. La chaleur du

feu devint si grande que ni moi ni Mme Tchoglokoff ne pouvant plus la

supporter, nous fîmes aller notre carrosse dans la campagne, à quelques

centaines de pas. Enfin M. Tchoglokoff vint avec le grand-duc, et nous

dit que l’Impératrice s’en allait à la maison de Pokrovsky et qu’elle

avait ordonné que nous irions dans celle de M. Tchoglokoff, qui faisait

à droite le premier coin de la grande rue de la Sloboda. Tout de suite

nous nous y rendîmes. Dans cette maison il y avait une salle au milieu

et quatre chambres de chaque côté; il n’est guère possible d’être plus

mal que nous n’y étions: le vent y soufflait dans toutes les directions,

les fenêtres et les portes y étaient à demi pourries, les planchers

fendus avec des intervalles de trois à quatre doigts; outre cela la

vermine y dominait; les enfants, les domestiques de M. Tchoglokoff

l’habitaient; au moment que nous y entrâmes on les en fit sortir, et on

nous logea dans cette horrible maison, qui était dégarnie de meubles.

Le lendemain de mon séjour dans cet hôtel je vis ce qu’un nez Kalmouck

peut contenir. La petite fille que j’avais près de moi, à mon réveil, me

dit, en me montrant son nez: «J’ai là une noisette.» Je lui tâtai le

nez, je n’y trouvai rien; mais toute la matinée cette enfant ne fit que

répéter qu’elle avait dans son nez une noisette; c’était une enfant de

quatre à cinq ans; personne ne savait ce qu’elle entendait par sa

noisette dans le nez. Vers midi elle tomba en courant et se cogna contre

une table, ce qui la fit pleurer, et en pleurant elle tira son mouchoir

et se moucha le nez: en se mouchant la noisette tomba de son nez, ce que

je vis moi-même, et alors je compris qu’une noisette qui ne pourrait

tenir dans aucun nez européen sans qu’on s’en aperçut, pouvait tenir

dans la cavité d’un nez Kalmouck, qui est placé dans l’intérieur de la

tête entre deux grosses joues.

Nos hardes, et tout ce dont nous avions besoin, étaient restées dans la

boue, devant le palais brûlé, et on nous les amena pendant la nuit et le

jour suivant. Ce qui me fit le plus de peine, ce furent mes livres.

J’achevais alors le 4ème tome du dictionnaire de Bayle; j’avais

employé deux ans à cette lecture, tous les six mois je coulais à fond un

tome: par là on peut s’imaginer dans quelle solitude je passais ma vie.

Enfin on me les apporta; mes hardes se trouvèrent, celles de la comtesse

Schouvaloff, &c. Mme Vladislava me fit voir par curiosité les jupes

de cette dame, qui par derrière étaient toutes doublées de cuir,

parcequ’elle ne pouvait retenir ses urines, accident qui lui était resté

après ses premières couches, et dont l’odeur était imprégnée dans toutes

ses jupes; je les renvoyai au plus vite à qui elles appartenaient.

L’Impératrice perdit dans cet incendie tout ce qu’on avait amené à

Moscou de son immense garderobe. Elle m’a fait l’honneur de me dire

qu’elle y avait perdu 4000 paires d’habits, et que de tous elle ne

regrettait que celui qui avait été fait de l’étoffe que je lui avais

envoyée et que j’avais reçue de ma mère. Elle y perdit encore d’autres

choses précieuses, entre autres un bassin couvert de pierres gravées,

que le comte Roumianzoff avait acheté à Constantinople et qu’il avait

payé 8000 ducats. Tous ces effets avaient été placés dans une garderobe

qui était au dessus de la salle où le feu avait pris. Cette salle

servait d’avant-salle à la grande salle du palais; à dix heures du matin

les chauffeurs de fourneaux étaient venus pour chauffer cette

avant-salle; après avoir mis le bois dans le fourneau, ils l’allumèrent

comme de coutume. Ceci fait, la chambre se remplit de fumée; ils crurent

qu’elle perçait par quelques trous imperceptibles du fourneau, et se

mirent à couvrir de terre glaise les entre-deux des carreaux de faïence.

La fumée augmentant, ils se mirent à chercher des crevasses au fourneau,

et n’en trouvant pas, ils comprirent que la crevasse était entre les

séparations de l’appartement. Ces séparations n’étaient que de bois.

Ils allèrent chercher de l’eau et éteignirent le feu dans le fourneau;

mais la fumée augmentant, elle passa dans l’antichambre où il y avait

une sentinelle de la garde-à-cheval. Celle-ci, pensant étouffer et

n’osant bouger de son poste, cassa une vitre et se mit à crier; mais

personne n’arrivant à son secours ni ne l’entendant, il tira son fusil

par la fenêtre. Le coup fut entendu à la grande garde qui était

vis-à-vis du palais; on courut à lui, et en entrant on trouva partout

une fumée épaisse de laquelle on retira la sentinelle. Les chauffeurs

furent mis aux arrêts. Ils avaient cru que sans avertir personne ils

éteindraient le feu ou bien empêcheraient la fumée d’augmenter; ils

s’étaient de bonne foi occupés à cela pendant cinq heures.

Cet incendie donna lieu à une découverte que fit M. Tchoglokoff. Le

grand-duc avait dans son appartement beaucoup de fort grandes commodes;

quand on les apporta de sa chambre, quelques tiroirs ouverts ou mal

fermés découvrirent aux yeux des spectateurs ce dont ils étaient

remplis. Qui le croyait? les tiroirs ne contenaient rien autre chose

qu’une immense quantité de bouteilles de vin et de liqueurs fortes: ils

servaient de cave à Son Altesse Impériale. Tchoglokoff m’en parla; je

lui dis que j’ignorais cette circonstance, et je disais vrai: je n’en

savais rien, mais je voyais fort souvent, quasi journellement, l’ivresse

du grand-duc.

Nous restâmes, après l’incendie, dans la maison de Tchoglokoff près de

six semaines, et comme en sortant nous passions souvent devant une

maison, située dans un jardin proche du pont Soltikoff, qui appartenait

à l’Impératrice et qu’on nommait la maison de l’évêque, parceque

l’Impératrice l’avait achetée d’un évêque, la fantaisie nous prit de

faire solliciter l’Impératrice, à l’insu des Tchoglokoff, de nous

permettre d’habiter cette maison, qui nous paraissait et qu’on disait

plus logeable que celle où nous étions. Nous reçûmes l’ordre d’aller

habiter la maison de l’évêque. C’était une très vieille maison de bois,

de laquelle il n’y avait aucune vue; elle était bâtie sur des caves de

pierre, et par-là plus élevée que celle que nous venions de quitter, qui

n’était qu’un rez-de-chaussée. Les poêles étaient si vieux que quand on

les chauffait, on voyait le feu à travers les fourneaux, tant il y avait

de crevasses, et la fumée remplissait les chambres; nous en avions tous

mal à la tête et aux yeux. On courait risque dans cette maison d’y être

brûlé vif; il n’y avait qu’un escalier de bois et les fenêtres étaient

hautes; le feu y prit réellement deux ou trois fois pendant que nous y

restâmes, mais on l’éteignit. J’y pris un mal de gorge avec beaucoup de

fièvre; le même jour que je devins malade, M. de Breithardt, qui était

revenu en Russie, de la part de la cour de Vienne, devait venir souper

chez nous pour prendre congé; il me trouva les yeux rouges et enflés.

Il crut que j’avais pleuré et il ne se trompait pas: l’ennui,

l’indisposition, et l’incommodité physique et morale de ma situation

m’avaient donné beaucoup d’hypocondrie. Pendant toute la journée, que

j’avais passée avec Mme Tchoglokoff à attendre ceux qui n’étaient pas

venus, elle disait à tout moment: «Voilà comme on nous abandonne!» Son

mari avait dîné dehors et avait emmené tout le monde. Malgré toutes les

promesses que Serge Soltikoff nous avait faites de s’esquiver de ce

dîner, il ne revint qu’avec Tchoglokoff. Tout cela me donnait une humeur

de chien. Enfin quelques jours après on nous permit d’aller à Libéritza.

Ici nous nous crûmes en paradis: la maison était toute neuve et assez

bien arrangée; on y dansait tous les soirs, et toute notre cour y était

rassemblée. Pendant un de ces bals nous vîmes le grand-duc longtemps

occupé à parler à l’oreille de M. Tchoglokoff; celui-ci, après cela,

parut chagrin, rêveur et plus renfermé et renfrogné que de coutume.

Serge Soltikoff, voyant cela et que Tchoglokoff lui battait

singulièrement froid, alla s’asseoir près de Melle Martha Schafiroff,

et tâcha de savoir d’elle ce que ce pouvait être que cette intimité peu

accoutumée entre le grand-duc et Tchoglokoff. Alors elle lui dit qu’elle

ne savait pas ce que c’était, que le grand-duc lui avait dit plusieurs

fois: «Serge Soltikoff et ma femme trompent Tchoglokoff d’une manière

inouïe; lui il est amoureux de la grande-duchesse; elle ne peut le

souffrir. Serge Soltikoff est le confident de Tchoglokoff; il lui fait

accroire qu’il travaille pour lui auprès de ma femme, et au lieu de cela

il travaille pour lui-même auprès d’elle; et elle, elle peut bien

souffrir Serge Soltikoff, qui est amusant; elle s’en sert pour mener

Tchoglokoff comme elle veut, et au fond elle se moque de tous les deux.

Il faut que je détrompe ce pauvre diable de Tchoglokoff qui me fait

pitié, que je lui dise la vérité, et alors il verra qui est son vrai

ami, de ma femme ou de moi.» Dès que Serge Soltikoff eut appris ce

dangereux dialogue et la scabreuse situation qui s’en suivait, il me le

redit, et s’en alla s’asseoir auprès de Tchoglokoff et lui demanda ce

qu’il avait. Tchoglokoff au commencement ne voulut point s’expliquer et

ne fit que soupirer, ensuite se mit à faire des jérémiades sur la

difficulté qu’il y avait à trouver des amis fidèles; enfin Serge

Soltikoff le tourna et retourna dans tant de diverses directions, qu’il

lui tira l’aveu des conversations qu’il venait d’avoir avec le

grand-duc. Assurément on ne pouvait s’attendre à ce qui s’était dit

entr’eux, à moins que d’en être instruit. Le grand-duc avait débuté par

faire à Tchoglokoff de grandes protestations d’amitié, lui disant qu’il

n’y avait que dans les occasions les plus urgentes de la vie qu’on

pouvait distinguer les vrais amis des faux; que pour lui prouver la

sincérité de la sienne, il allait lui donner une preuve bien marquée de

sa franchise: qu’il savait à n’en pas douter, que lui Tchoglokoff était

amoureux de moi; qu’il ne lui en faisait pas un crime, que je pouvais

lui paraître aimable, et qu’on n’était pas le maître de son cœur;

mais qu’il devait l’avertir qu’il choisissait mal ses confidents, qu’il

croyait bonnement que Serge Soltikoff était son ami et qu’il travaillait

chez moi pour lui, tandis que l’autre ne travaillait que pour lui-même,

et qu’il le soupçonnait d’être son rival; que pour moi je me moquais

d’eux deux; mais que si lui, Tchoglokoff, voulait suivre ses avis à lui,

grand-duc, et se confier à lui, alors il verrait qu’il était son seul et

vrai ami. M. Tchoglokoff avait beaucoup remercié le grand-duc de son

amitié et de ses protestations d’amitié; mais au fond il avait traité

tout le reste de chimère et de vision de son compte.

Il est facile de croire qu’en aucun cas il ne se souciait d’un

confident, par état et par caractère aussi peu sûr qu’utile. Ceci une

fois dit, Serge Soltikoff n’eut que fort peu de peine à ramener le calme

et la tranquillité dans la tête de Tchoglokoff, qui était accoutumé à ne

faire ni beaucoup de cas ni beaucoup d’attention aux discours d’un homme

qui n’avait aucun jugement, et passait pour tel. Quand je sus tout ceci,

j’avoue que j’en fus outrée contre le grand-duc, et pour le détourner de

revenir à la charge, je lui fis sentir que je n’ignorais pas ce qui

s’était passé entre lui et Tchoglokoff. Il rougit et ne dit pas un mot,

s’en alla, me bouda, et les choses en restèrent là.

Revenus à Moscou on nous fit passer de la maison de l’évêque dans les

appartements de ce qu’on appelait la maison d’été de l’Impératrice, qui

n’avait pas été incendiée. L’Impératrice s’était fait construire de

nouveaux appartements dans l’espace de six semaines: à cet effet on

avait pris et transporté les poutres de la maison à Pérova, de celle du

comte Hendrikoff et de celle des princes de Géorgie. Enfin elle y entra

vers le nouvel an.

1754.

L’Impératrice fêta le 1er jour de janvier 1754 dans ce palais, et nous

eûmes, le grand-duc et moi, l’honneur de dîner avec elle, en public,

sous le dais. A table Sa Majesté Impériale parut fort gaie et parlante.

Il y avait auprès du trône des tables dressées pour quelques centaines

de personnes des premières classes. Pendant le dîner l’Impératrice

demanda qui était cette personne si maigre et laide et à cou de grue,

qu’elle voyait assise (elle désigna la place). On lui dit que c’était

Melle Marthe Schafiroff. Elle éclata de rire, et s’adressant à moi, elle

me dit que cela la faisait souvenir d’un proverbe russe qui disait:

«Шейка длинна, на висѣлицу годна.» («Cou long n’est bon que pour la

pendaison.») Je ne pus m’empêcher de sourire de la malice de ce

sarcasme impérial, qui ne tomba pas à terre et que les courtisans se

passèrent de bouche en bouche, de façon qu’en me levant de table j’en

trouvai déjà plusieurs personnes instruites. Pour le grand-duc, je ne

sais pas s’il l’avait entendu; mais ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il

n’en souffla pas le mot, et j’eus garde de lui en parler.

Mémoires de l'Impératrice Catherine II. Écrits par elle-même · 第 12 / 21 段