bals de la cour, nous vîmes de rechef paraître mes deux anciens
gentilhommes de chambre qui avaient été placés comme colonels à l’armée,
Alexandre Villebois et Zachar Czernicheff. Comme ils m’étaient
sincèrement attachés, je fus fort aise de les revoir, et les reçus en
conséquence. Eux de leur côté ne négligeaient rien et aucune occasion où
ils pouvaient me donner des marques de leur disposition affectueuse.
J’aimais alors beaucoup la danse. Au bal public ordinairement je
changeais trois fois d’habit; ma parure était très recherchée, et si
l’habit de masque que je mettais attirait à lui l’approbation générale,
pour sûr je ne le remettais plus jamais, parceque j’avais pour règle que
si une fois il avait fait un grand effet, il n’en pouvait faire qu’un
moindre à une seconde mise. Aux bals de la cour, où le public
n’assistait pas, je me mettais le plus simplement que je pouvais, et en
cela je ne faisais pas mal ma cour à l’Impératrice, qui n’aimait pas
beaucoup qu’on y parût fort parée. Cependant quand les dames avaient
ordre d’y venir en habits d’homme, j’y venais avec des habits superbes,
brodés sur toutes les coutures, ou d’un goût fort recherché, et cela
passait alors sans critique: au contraire cela plaisait à l’Impératrice,
je ne sais pas trop pourquoi. Il faut avouer que le manège de la
coquetterie était alors fort grand à la cour, et que c’était à qui
raffinerait le plus sur la parure. Je me souviens qu’un jour, à une de
ces mascarades publiques, ayant appris que tout le monde se faisait
faire des habits neufs, et les plus beaux du monde, désespérant de
pouvoir surpasser les autres femmes, je m’avisai de mettre un corps
couvert de gros de Tours blanc (j’avais alors la taille très fine), une
jupe de même sur un très petit panier; je fis accomoder mes cheveux de
derrière la tête, qui étaient fort longs, très épais et fort beaux, je
les fis nouer avec un ruban blanc, en queue de renard; je mis sur mes
cheveux une seule rose avec son bouton et ses feuilles, qui imitait le
naturel à pouvoir s’y tromper, une autre je l’attachai à mon corset; je
mis au cou une fraise de gaze fort blanche, des manchettes et un tablier
de la même gaze, et je m’en allai au bal. Au moment que j’entrai je vis
aisément que je fixais tous les yeux. Je passai, sans m’arrêter au
travers de la galerie, et m’en allai dans les appartements qui en
faisaient le double. J’y rencontrai l’Impératrice qui me dit: «Bon Dieu,
quelle simplicité! quoi, pas une mouche!» Je me mis à rire et lui
répondis que c’était pour être plus légèrement habillée. Elle tira de sa
poche sa boîte à mouches, et en choisit une de médiocre grandeur,
qu’elle m’appliqua sur le visage. En la quittant je m’en allai très vite
dans la galerie, où je fis remarquer à mes plus intimes ma mouche. J’en
fis autant aux favorites de l’Impératrice, et comme j’étais fort gaie,
je dansai plus qu’à l’ordinaire. Je ne me souviens pas de ma vie d’avoir
entendu autant de louanges de tout le monde que ce jour-là. On me disait
belle comme le jour et d’un éclat singulier. A dire la vérité je ne me
suis jamais cru extrêmement belle, mais je plaisais et je pense que cela
était mon fort. Je revins à la maison très contente de mon invention de
simplicité, tandis que tous les autres habits étaient d’une richesse
rare.
C’est avec des divertissements comme cela que finit 1750. Mme
d’Arnheim dansait mieux qu’elle ne montait à cheval; je me souviens d’un
jour où il s’agissait entre elle et moi de savoir laquelle des deux se
lasserait le plus tôt: il se trouva que ce fut elle, et que, assise sur
une chaise, elle avoua qu’elle n’en pouvait plus, tandis que je dansais
encore.
DEUXIÈME PARTIE.
DEPUIS 1751, JUSQU’A LA FIN DE 1758.
Au commencement de 1751, le grand-duc, qui avait pris autant que moi le
comte de Bernis, ambassadeur de la cour de Vienne, en affection, s’avisa
de lui parler de ses affaires du Holstein, des dettes dont ce pays était
chargé alors, et de la négociation entamée par le Danemark, qu’il avait
autorisé à écouter. Il me dit un jour d’en parler aussi au comte de
Bernis; je lui répondis que s’il me l’ordonnait je n’y manquerais pas.
Effectivement au premier bal masqué je m’approchai du comte de Bernis,
qui s’était arrêté près de la balustrade dans l’intérieur de laquelle on
dansait, et lui dis que le grand-duc m’avait ordonné de lui parler sur
les affaires du Holstein. Le comte de Bernis m’écouta avec beaucoup
d’intérêt et d’attention. Je lui dis donc franchement qu’étant jeune et
dénuée de conseils, m’entendant d’ailleurs mal en affaires peut-être,
et n’ayant aucune expérience à alléguer en ma faveur, mes idées étaient
les miennes; qu’il pouvait y manquer bien des connaissances, mais qu’il
me paraissait d’abord que les affaires du Holstein n’étaient pas aussi
désespérées qu’on voulait les faire paraître; qu’ensuite pour ce qui
regardait l’échange en lui-même, je comprenais assez bien que celui-ci
pouvait avoir plus d’utilité pour la Russie que pour la personne du
grand-duc; qu’assurément, comme héritier du trône, l’intérêt de l’empire
lui devait être cher et précieux, que si pour cet intérêt il était
indispensablement nécessaire que le grand-duc se défit du Holstein, pour
terminer d’interminables discussions avec le Danemark, alors il ne
s’agirait même, en gardant le Holstein, que de choisir le moment le plus
propice pour que le grand-duc y consentit; qu’à moi il me paraissait que
le présent ne l’était ni pour l’intérêt ni pour la gloire personnelle du
grand-duc; qu’il pourrait venir cependant un temps où des circonstances
rendraient cet acte plus important et plus glorieux pour lui, et
peut-être plus avantageux pour l’empire de Russie même; mais qu’à
présent tout cela avait un air d’intrigue manifeste, qui, en
réussissant, jetterait sur le grand-duc un tel air de faiblesse dont il
ne reviendrait pas peut-être dans l’opinion publique, de sa vie; qu’il
n’y avait que peu de jours, pour ainsi dire, qu’il maniait les affaires
de ce pays; qu’il aimait ce pays passionément, et que malgré cela on
était parvenu à lui persuader de l’échanger, sans qu’il sût trop
pourquoi, contre l’Oldenbourg, qu’il ne connaissait pas du tout et qui
était plus éloigné de la Russie, et qu’outre cela le port de Kiel
pourrait être important entre les mains du grand-duc pour la navigation
russe. Le comte de Bernis entra dans toutes mes raisons et me dit à la
fin: «Comme ambassadeur je n’ai point d’instructions sur tout cela, mais
comme comte Bernis, je pense que vous avez raison.» Le grand-duc me dit
après cela que l’ambassadeur lui avait dit: «Tout ce que je puis vous
dire sur cette matière, c’est que je crois que votre femme a raison, et
que vous feriez très bien de l’écouter.» A la suite de quoi le grand-duc
se refroidit beaucoup pour cette négociation, ce dont apparemment on
s’aperçut, et ce qui fut la cause qu’on commença à lui en parler plus
rarement.
Après pâques nous allâmes, comme de coutume, habiter quelque temps au
palais d’été de Péterhof, où les séjours commençaient, d’année en année,
à se raccourcir. Cette année il y arriva un évènement qui donna matière
aux courtisans à jaser: il fut occasioné par les intrigues des messieurs
Schouvaloff. Le colonel Békétoff, dont il a déjà été parlé ci-dessus,
par ennui et ne sachant que faire durant la faveur dont il jouissait,
quoiqu’elle fût montée au point que de jour en jour on s’attendait à
voir lequel des deux céderait sa place à l’autre, c’est-à-dire Békétoff
à Jean Schouvaloff ou celui-ci au premier, s’avisa de faire chanter
chez lui les petits chanteurs de l’Impératrice. Il prit plusieurs d’eux
en affection particulière, à cause de la beauté de leurs voix, et comme
il était lui-même, et son ami Yélagine, versificateur, ils faisaient
pour eux des chansons que ces enfants chantaient. A ceci on donna une
interprétation odieuse: on savait que rien n’était plus détesté par
l’Impératrice que le vice de pareille nature. Békétoff, dans l’innocence
de son cœur, se promenait avec ces enfants dans le jardin; ceci lui
fut imputé à crime. L’Impératrice s’en alla à Zarskoé-Sélo pour une
couple de jours, et puis revint à Péterhof, et M. Békétoff, sous
prétexte de maladie, eut ordre d’y rester. Il y resta en effet avec
Yélagine, y prit une fièvre chaude dont il pensa mourir, et dans les
transports de cerveau il ne rêva que de l’Impératrice, dont il était
profondément occupé, et en revint. Mais il resta disgracié et se retira;
après quoi il fut placé à l’armée où il n’eut aucun succès. Il était
trop efféminé pour le métier des armes.
Pendant ce temps nous allâmes à Oranienbaum, où nous étions tous les
jours à la chasse. Vers l’automne nous rentrâmes en ville, au mois de
septembre. L’Impératrice plaça à notre cour M. Léon Narichkine, comme
gentilhomme de la chambre. Il ne faisait que de revenir, avec sa mère,
son frère, la femme de celui-ci et ses trois sœurs, de Moscou.
C’était un des plus singuliers personnages que j’aie connu, et jamais
personne ne m’a tant fait rire que lui. C’était un Arlequin né, et s’il
n’eût été par sa naissance ce qu’il était, il aurait pu gagner sa vie,
et gagner beaucoup, par ses talents vraiment comiques. Il ne manquait
aucunement d’esprit; il avait entendu parler de tout, et tout se plaçait
dans sa tête d’une façon unique. Il était capable de faire des
dissertations sur tel art ou telle science qu’il voulait; il y employait
les termes techniques de la chose, et vous parlait un quart d’heure et
plus de suite, et à la fin ni lui ni personne ne comprenait rien à tout
ce qui coulait de sa bouche de paroles cousues ensemble, et tout le
monde finissait par éclater de rire. Il disait de l’histoire entr’
autres, qu’il n’aimait pas l’histoire dans laquelle il y avait des
histoires, et que pour que l’histoire fût bonne, il fallait qu’elle fût
dépourvue d’histoire, que d’ailleurs l’histoire devenait du phœbus.
C’était encore la politique sur laquelle il était inimitable: quand il
se mettait à en parler, il n’était pas possible qu’aucun sérieux y
résistât. Il disait encore que des comédies bien écrites la plupart
étaient ennuyantes.
A peine fut-il placé à la cour que l’Impératrice envoya ordre à sa
sœur âinée de se marier avec un M. Séniavine, qui, à cet effet, fut
placé à notre cour, comme gentilhomme de la chambre. Ce fut un coup de
foudre pour la demoiselle qui ne se maria avec cet homme-là qu’avec la
plus grande répugnance. Ce mariage fut très mal reçu dans le public,
qui en rejeta toute la faute sur M. Schouvaloff, favori de
l’Impératrice, qui avait eu beaucoup d’inclination pour cette demoiselle
avant sa faveur, et qu’on mariait si mal afin qu’il la perdît de vue.
C’était une espèce de persécution vraiment tyrannique. Enfin elle
l’épousa, devint étique, et mourut.
A la fin de septembre nous repassâmes au palais d’hiver. La cour était
alors si mal en meubles, que les mêmes miroirs, lits, chaises, tables et
commodes qui nous servaient au palais d’hiver, passaient avec nous au
palais d’été et de là à Péterhof, et nous, suivaient à Moscou même. Il
s’en brisait et cassait dans les transports un bon nombre, et dans cet
état de déchet on nous les donnait, de façon qu’on avait de la peine à
s’en servir; et comme il fallait un ordre exprès de l’Impératrice pour
en avoir d’autres, qu’elle était la plupart du temps d’un accès
difficile ou même inaccessible, je pris la résolution de m’acheter petit
à petit des commodes et les plus nécessaires des meubles, de mon argent,
tant pour le palais d’hiver que pour celui d’été, et quand je passais
d’une maison à l’autre, je trouvais tout ce qu’il me fallait sans
difficulté et sans les échecs de transport. Cet arrangement plut au
grand-duc, et il en fit autant pour son appartement. Pour Oranienbaum,
qui appartenait au grand-duc, nous avions, à nos frais et dépens, tout
ce qu’il nous fallait dans mes appartements à moi, dans cette maison.
J’y faisais tout à mes propres dépens, afin d’éviter toute contestation
et difficulté, car Son Altesse Impériale, quoique très dépensier pour
ses fantaisies, ne l’était point du tout pour ce qui me regardait, et en
général il n’était rien moins que donnant; mais comme ce que je faisais
dans mes appartements, de ma bourse, servait à l’embellissement de sa
maison, il en était très content.
Pendant cet été Mme Tchoglokoff me prit dans une affection très
particulière et si réelle, que, rentrée en ville, elle ne pouvait se
passer de moi et s’ennuyait quand je n’étais pas avec elle. Le fond de
cette affection provenait de ce que je ne répondais point du tout à
celle qu’il avait plu à monsieur son mari de témoigner pour moi, ce qui
m’avait donné un mérite singulier aux yeux de la femme. Revenus au
palais d’hiver, Mme Tchoglokoff m’envoyait inviter presque toutes les
après-dîner à venir chez elle. Il y avait peu de monde, mais toujours
plus que dans la mienne,[J] où j’étais toute seule à lire quand le
grand-duc n’y entrait pas pour se promener à grands pas dans ma chambre
et me parler de choses qui l’intéressaient lui, mais qui n’avaient aucun
prix pour moi. Ses promenades duraient une et deux heures et se
répétaient plusieurs fois dans la journée; il fallait marcher avec lui
jusqu’à l’extinction des forces; il fallait l’écouter avec attention, il
fallait lui répondre, et ses propos la plupart du temps n’avaient ni
queue ni tête, il y jouait souvent d’imagination. Il me souvient que
pendant un hiver tout entier il fut occupé à projeter de bâtir, près
d’Oranienbaum, une maison de plaisance en forme de couvent de capucins,
où lui et moi avec toute la cour qui le suivait, devraient être vêtus en
capucins; il trouvait cet habillement charmant et commode. Chacun devait
avoir une bourrique, et, à tour de rôle, mener cette bourrique chercher
de l’eau et porter des provisions au soi-disant couvent. Il se pâmait de
rire et d’aise de tous les effets admirables et gais que produirait son
invention. Il me fit faire un croquis de plan au crayon de cette belle
œuvre, et tous les jours il fallait y ajouter ou diminuer quelque
chose. Quelque résolue que je fusse d’user de complaisance et de
patience envers lui, j’avoue franchement que j’étais très souvent
excédée d’ennui de ses visites, promenades et conversations, qui étaient
d’une insipidité dont je n’ai rien vu de pareil. Quand il sortait, le
livre le plus ennuyeux paraissait un délicieux amusement.
A la fin de l’automne les bals pour la cour et le public recommencèrent
à la cour, de même que les parures et les recherches en habits de
masque. Le comte Zachar Czernicheff revint à St Pétersbourg. Comme, à
titre d’ancienne connaissance, je le traitais toujours fort bien, il ne
tint qu’à moi d’interpréter cette fois-ci ses assiduités comme il me
plaisait. Il débuta par me dire qu’il me trouvait fort embellie;
c’était la première fois de ma vie que quelqu’un m’eût dit pareille
chose. Je ne le trouvai pas mauvais. Je fis plus: j’eus la bonhomie de
croire qu’il disait vrai. A chaque bal, nouveau propos de cette nature.
Un jour la princesse Gagarine m’apporta de sa part une devise, qu’en
cassant je m’aperçus avoir été ouverte et recollée. Le billet en était
comme toujours imprimé, mais c’étaient deux vers fort tendres et remplis
de sentiment. Je me fis apporter après dîner des devises, et je cherchai
quelque billet qui pût répondre sans me compromettre à ce billet. J’en
trouvai un; je l’insérai dans une devise représentant une orange, et la
donnai à la princesse Gagarine qui la remit au comte Czernicheff. Le
lendemain elle m’en remit de sa part une encore; mais cette fois-ci j’y
trouvai un billet de quelques lignes de sa main. Pour le coup j’y
répondis, et nous voilà dans une correspondance régulière toute
sentimentale. A la première mascarade, en dansant avec moi, il me dit
qu’il avait mille choses à me dire qu’il ne pouvait confier au papier,
ni mettre dans une devise que la princesse Gagarine pouvait casser dans
sa poche ou perdre en chemin; qu’il me priait de lui accorder un moment
d’audience dans ma chambre, ou où je jugerais à propos. Je lui dis que
cela était de toute impossibilité, que mes chambres étaient
inaccessibles, et que je ne pouvais en sortir non plus. Il me dit qu’il
se déguiserait, s’il le fallait, en domestique; mais je refusai tout
net, et la chose en resta à cette correspondance fourrée dans des
devises. A la fin la princesse Gagarine s’aperçut de ce qui en pouvait
être, me gronda de l’en charger et ne voulut plus les recevoir.
1752.
C’est sur ces entrefaites que finit 1751 et que commença 1752. A la fin
du carnaval le comte Czernicheff partit pour son régiment. Quelques
jours avant son départ j’eus besoin de me faire saigner; c’était un
samedi. Le mercredi suivant M. Tchoglokoff nous invita à son île, à
l’embouchure de la Néva. Il y avait une maison composée d’une salle au
milieu et de quelques chambres à côté. Près de cette maison il avait
fait dresser des glissoires. En y arrivant j’y trouvai le comte Roman
Voronzoff, qui, me voyant, me dit: «J’ai votre fait; j’ai fait faire un
excellent petit traîneau pour les glissoires.» Comme il m’avait souvent
menée ci-devant, j’acceptai son offre, et tout de suite il fit apporter
son petit traîneau, où il y avait une espèce de petit fauteuil dans
lequel je m’assis; lui se mit derrière moi et nous descendîmes; mais à
la moitié de la pente, le comte Voronzoff ne fut plus le maître du petit
traîneau, qui versa. Je tombai et le comte Voronzoff, qui était un
corps fort lourd et maladroit, tomba sur moi, ou plutôt sur mon bras
gauche dont je m’étais fait saigner, il y avait quatre ou cinq jours. Je
me relevai, lui aussi, et nous allâmes à pied joindre un traîneau de la
cour, qui attendait ceux qui descendaient et les ramenait au point d’où
ils étaient partis, pour recommencer qui voulait de nouveau descendre.
Assise dans ce traîneau avec la princesse Gagarine, qui m’avait suivie
avec le comte Ivan Czernicheff, celui-ci et Voronzoff se tenant debout
derrière le traîneau, je sentis que mon bras gauche se couvrait d’une
chaleur dont j’ignorais la cause. Je passai ma main droite dans la
manche de ma pelisse pour savoir ce que c’était, et en ayant retiré la
main, je la trouvai couverte de sang. Je dis aux deux comtes et à la
princesse que je pensais que ma veine était ouverte et que le sang en
coulait. Ils firent aller le traîneau plus vite, et nous allâmes, au
lieu d’aller aux glissoires, à la maison. Là nous ne trouvâmes qu’un
couvreur de table.[K] J’ôtai ma pelisse, le couvreur de table nous donna
du vinaigre, et le comte Czernicheff fit l’office de chirurgien. Nous
convînmes tous de ne pas ouvrir la bouche sur cette aventure. Dès que
mon bras fut accommodé je retournai à la montagne à glisser. Je dansai
le reste de la soirée, je soupai et nous revînmes très tard à la maison,
sans que personne se doutât de ce qui m’était arrivé; cependant j’en
eus la peau démise pendant près d’un mois, mais cela se passa
peu-à-peu.
Pendant le carême j’eus une forte altercation avec Mme Tchoglokoff;
en voici le sujet. Ma mère était allée depuis quelque temps à Paris. Le
fils aîné du général Ivan Fédorovitch Gléboff, revenu de cette capitale,
me remit de la part de ma mère deux pièces d’étoffes fort riches et très
belles. Les regardant, en présence de Skourine qui me les dépliait dans
ma chambre à toilette, il m’échappa de dire que ces étoffes étaient
telles que j’étais tentée de les présenter à l’Impératrice, et
réellement je guettais le moment d’en parler à Sa Majesté Impériale, que
je ne voyais que fort rarement, et cela encore la plupart du temps en
public. Je n’en parlai point à Mme Tchoglokoff; c’était un cadeau que
je me réservais à moi-même. Je défendis à Skourine de dire à âme qui
vive ce qu’il m’était échappé de dire devant lui seul; mais celui-ci
n’eut rien de plus pressé que d’aller tout de suite redire à Mme
Tchoglokoff ce qui venait de m’échapper. A quelques jours de là, un beau
matin, Mme Tchoglokoff entra dans ma chambre et me dit que
l’Impératrice me faisait remercier de mes étoffes, qu’elle en avait
gardé une, et que l’autre elle me la renvoyait. Je fus frappée
d’étonnement en entendant cela. Je lui dis: «Comment cela?» Alors Mme
Tchoglokoff ajouta qu’elle avait porté mes étoffes à l’Impératrice,
ayant entendu que je les destinais à Sa Majesté Impériale. Pour le coup
je me fâchai d’une telle manière comme je ne me souviens jamais de
l’avoir été. Je balbutiais, je ne parlais quasi pas. Cependant je dis à
Mme Tchoglokoff que je m’étais fait une fête de présenter ces étoffes
à l’Impératrice, et qu’elle me privait de ce plaisir, en m’emportant mes
étoffes à mon insçu et les présentant de cette façon à Sa Majesté
Impériale; qu’elle, Mme Tchoglokoff, ne pouvait pas savoir mes
intentions, parceque je ne lui en avais pas parlé, et que si elle les
savait, ce n’était que par la bouche d’un domestique traître qui
trahissait sa maîtresse, laquelle le comblait journellement de biens.
Mme Tchoglokoff, qui avait toujours des raisons à elle, me dit et me
soutint que je ne devais jamais parler moi-même de rien à l’Impératrice;
qu’elle m’en avait signifié l’ordre de la part de Sa Majesté Impériale,
et que mes domestiques devaient lui rapporter tout ce que je disais; que
par conséquent l’autre n’avait fait que son devoir, et elle le sien en
portant, à mon insçu, les étoffes que je destinais à l’Impératrice, à Sa
Majesté Impériale, et que tout cela était dans les règles. Je la laissai
dire, parceque la colère me coupait la parole. Enfin elle s’en alla.
Alors je sortis dans une petite antichambre où Skourine se trouvait
ordinairement, le matin, et où étaient mes hardes, et le trouvant là, je
lui donnai, de toutes mes forces, un grand soufflet bien appliqué, et
lui dis qu’il était un traître et le plus ingrat des hommes, d’avoir
osé rapporter à Mme Tchoglokoff ce que je lui avais défendu de dire;
que je le comblais de biens, et qu’il me trahissait jusque dans des
paroles aussi innocentes; que de ce jour je ne lui donnerais plus rien,
et que je le ferais chasser et étriller. Je lui demandai ce qu’il se
promettait de sa conduite, lui dis que je restais moi toujours ce que
j’étais, et que les Tchoglokoff, haïs et détestés de tout le monde,
finiraient par se faire chasser de la part de l’Impératrice elle-même
qui, pour sûr, reconnaîtrait tôt ou tard leur profonde bêtise et leur
incapacité pour la place où un méchant homme par intrigue les avait
placés; que s’il voulait, il n’avait qu’à aller rendre ce que je venais
de lui dire, que pour moi il ne m’en arriverait assurément rien, mais
que lui-même il verrait ce qu’il deviendrait. Mon homme tomba à mes
pieds, pleurant à chaudes larmes, et me demanda pardon avec un repentir
qui me parut sincère. J’en fus touchée, et je lui répondis que sa
conduite future me montrerait le chemin que j’avais à tenir à son égard,
et que ce serait d’après elle que je réglerais la mienne. C’était un
garçon intelligent, qui ne manquait pas d’esprit et qui ne m’a jamais
manqué de parole; au contraire, j’ai eu de lui des preuves de zèle et de
fidélité les plus avérées, dans les temps les plus difficiles. Je me
plaignis à tous ceux que je pus, pour que cela parvînt aux oreilles de
l’Impératrice, du tour que Mme Tchoglokoff m’avait joué.
L’Impératrice me remercia de mes étoffes quand elle me vit; je sus par
tierce main qu’elle désapprouvait la manière dont Mme Tchoglokoff en
avait agi, et les choses en restèrent-là.
Après Pâques nous passâmes au palais d’été. Je voyais déjà depuis
quelque temps que le chambellan Serge Soltikoff était plus assidu que de
coutume à la cour. Il y venait toujours en compagnie de Léon Narichkine,
qui amusait tout le monde par son originalité, dont j’ai rapporté
plusieurs traits. Serge Soltikoff était la bête noire de la princesse
Gagarine, que j’aimais beaucoup et en laquelle même j’avais confiance.
Léon Narichkine était regardé comme un personnage parfaitement sans
conséquence et très original. Serge Soltikoff s’insinuait le plus qu’il
pouvait dans l’esprit des Tchoglokoff. Comme ceux-ci n’étaient ni
aimables, ni spirituels, ni amusants, il ne pouvait y avoir à ses
assiduités que quelques vues cachées. Mme Tchoglokoff était alors
grosse et souvent incommodée. Comme elle prétendait que je l’amusais
pendant l’été tout comme pendant l’hiver, souvent elle désirait que je
vinsse chez elle. Serge Soltikoff, Léon Narichkine, la princesse
Gagarine, et quelques autres, étaient ordinairement chez elle, quand il
n’y avait pas concert chez le grand-duc ou bien comédie à la cour. Les
concerts ennuyaient M. Tchoglokoff, qui n’y manquait jamais; Serge
Soltikoff trouva un moyen singulier de l’occuper. Je ne sais comment il
débrouilla dans l’homme le plus lourd et le plus dénué d’imagination et
d’esprit, un penchant passionné pour la versification de chansons qui
n’avaient pas le sens commun. Ceci découvert, chaque fois qu’on voulait
se défaire de M. Tchoglokoff, on le priait de faire une chanson
nouvelle. Alors, avec beaucoup d’empressement, il allait s’asseoir dans
le coin de la chambre, la plupart du temps près du fourneau, et se
mettait à faire sa chanson, ce qui remplissait la soirée. On trouvait sa
chanson charmante, et par-là il s’encourageait à en faire
continuellement de nouvelles. Léon Narichkine mettait ses chansons en
musique et les chantait avec lui; en attendant, la conversation se
faisait sans gêne dans la chambre, et l’on disait ce qu’on voulait. J’ai
eu un gros livre de ces chansons; je ne sais ce qu’il est devenu.