pour y traiter de l’échange du Holstein, qui appartenait au grand-duc,
contre le comté d’Oldenbourg. C’était un homme qui joignait, à ce qu’on
disait, à beaucoup de connaissances autant de capacité. Son extérieur
était celui du fat le plus complet. Il était grand et bien fait, blond
tirant sur le roux, le teint blanc comme une femme. On disait qu’il
avait un si grand soin de sa peau, qu’il ne dormait jamais autrement
qu’après avoir couvert son visage et ses mains avec de la pommade, et
qu’il mettait des gants et un masque de nuit. Il se vantait d’avoir
dix-huit enfants, et prétendait que les nourrices de ses enfants, il les
avait toujours mises en état de le devenir. Le comte Lynar, si blanc,
portait l’ordre blanc de Danemark, et n’avait d’autres habits que des
couleurs extrêmement claires, comme par exemple bleu céleste, abricot,
lilas, couleur de chair, &c., quoique alors on vît encore rarement des
nuances aussi claires aux hommes. Le grand-chancelier comte Bestoujeff
et sa femme regardaient chez eux le comte Lynar comme l’enfant de la
maison, et il y était beaucoup fêté; mais cela ne mit pas sa faveur à
l’abri du ridicule. Il avait encore un autre point contre lui, qui était
que l’on se souvenait que son frère avait été plus que bien reçu par la
princesse Anne, dont la régence avait été réprouvée. Or, dès que cet
homme-là arriva, il n’eut rien de plus pressé à faire que l’étalage de
sa négociation de l’échange du Holstein contre le comté d’Oldenbourg. Le
grand-chancelier comte Bestoujeff fit venir chez lui M. Pechlin,
ministre du grand-duc pour son duché de Holstein, et lui dit avec quoi
le comte Lynar était venu. M. Pechlin en fit son rapport au grand-duc.
Celui-ci aimait passionnément son pays de Holstein. Dès Moscou on
l’avait représenté à Sa Majesté Impériale comme insolvable. Il avait
demandé de l’argent à l’Impératrice; elle lui en avait donné un peu: cet
argent n’était jamais parvenu en Holstein; mais les dettes criardes de
Son Altesse Impériale en Russie en avaient été payés. M. Pechlin
représentait les affaires du Holstein pour le pécuniaire comme
désespérées: ceci était facile à M. Pechlin, parceque le grand-duc s’en
remettait à lui de l’administration et n’y donnait que fort peu ou point
d’attention; de façon qu’une fois Pechlin, impatienté, lui dit d’une
voix lente: «Monseigneur, il dépend d’un souverain de se mêler du
gouvernement de son pays ou de ne pas s’en mêler; s’il ne s’en mêle pas,
alors le pays se gouverne de lui-même, mais il se gouverne mal.» Ce
Pechlin était un homme fort petit et fort gros, qui portait une immense
perruque, mais ne manquait ni de connaissances, ni de capacité. Cette
épaisse et courte figure était habitée par un esprit fin et délié; on
l’accusait seulement de n’être guère délicat dans le choix des moyens.
Le grand-chancelier comte Bestoujeff avait beaucoup de confiance en lui,
et c’était un de ses plus intimes confidents. M. Pechlin représenta au
grand-duc qu’écouter n’était pas négocier; que négocier était encore
fort loin d’accepter, et qu’il serait toujours le maître de rompre les
pourparlers, quand il le jugerait à propos. Enfin de fil en aiguille on
le fit consentir à autoriser M. Pechlin à écouter les propositions du
ministre de Danemark, et par-là la négociation fut ouverte. Au fond
elle peinait au grand-duc; il m’en parla. Moi qui avais été élevée dans
l’ancienne rancune de la maison de Holstein contre le Danemark, et à qui
on avait prêché que le comte Bestoujeff n’avait que des projets
nuisibles au grand-duc et à moi, je n’entendis parler de cette
négociation qu’avec beaucoup d’impatience et d’inquiétude. Je la
contrecarrais près du grand-duc tant que je pouvais. A moi d’ailleurs,
hormis lui-même, personne n’en disait mot; et à lui on lui recommendait
le plus grand secret, surtout, avait-on ajouté, envers les dames. Je
pense que ce propos me regardait moi plus qu’aucune autre; mais en cela
on se trompait, car Son Altesse Impériale n’eut rien de plus pressé que
de me le dire. Plus la négociation avançait, plus on tâchait de la
présenter au grand-duc sous un aspect favorable et agréable. Je le
voyais souvent enchanté de ce qu’il aurait, et puis il avait des retours
cuisants et des regrets de ce qu’il abandonnait. Quand on le voyait
flottant, alors on ralentissait les conférences, et on ne les reprenait
qu’après avoir inventé quelque nouvel appât pour lui faire voir les
choses sous un aspect favorable.
Au commencement du printemps on nous fit passer au jardin d’été et
habiter la petite maison bâtie par Pierre I, où les appartements sont de
plein-pied avec le jardin. Le quai de pierre et le pont de la Fontanka
n’existaient pas encore. J’eus dans cette maison un des plus violents
chagrins que j’aie eu de tout le règne de l’Impératrice Elisabeth. Un
matin on vint me dire que l’Impératrice avait ôté d’auprès de moi mon
ancien valet de chambre Timothée Yévreinoff. On avait pris pour prétexte
de ce renvoi une querelle qu’il avait eue dans une garderobe avec un
homme qui nous présentait le café, à quelle querelle le grand-duc était
survenu et avait entendu une partie des injures qu’ils s’étaient dites.
L’antagoniste de Yévreinoff avait été se plaindre à M. Tchoglokoff, et
lui avait dit que sans égard à la personne du grand-duc, l’autre lui
avait dit tout plein d’injures. M. Tchoglokoff en fit tout de suite son
rapport à l’Impératrice, qui ordonna de les renvoyer tous les deux de la
cour, et Yévreinoff fut relégué à Kasan, où on le fit ensuite maître de
police. Le vrai de la chose était que Yévreinoff et l’autre nous étaient
fort attachés, surtout le premier, et ce n’était qu’un prétexte cherché
de me l’ôter. Il avait en main tout ce qui m’appartenait. L’Impératrice
ordonna qu’un homme qu’il avait pris pour aide, nommé Skourine, prît sa
place. Dans celui-ci alors je n’avais aucune confiance.
Après quelque séjour dans la maison de Pierre I on nous fit passer au
palais d’été, de bois, où on nous avait préparé de nouveaux
appartements, dont un côté donnait sur la Fontanka, qui n’était alors
qu’un marais bourbeux, et l’autre sur une vilaine cour étroite. Le jour
de la Pentecôte l’Impératrice me fit dire de faire inviter l’épouse de
l’envoyé de Saxe, Mme d’Arnheim, à venir avec moi. C’était une grande
femme, très bien faite, de vingt-cinq à vingt-six ans, un peu maigre et
rien moins que jolie de visage, qu’elle avait fort et assez marqué de la
petite vérole; mais comme elle se mettait bien, de loin elle avait une
sorte d’éclat et paraissait assez blanche. Mme d’Arnheim arriva chez
moi vers les cinq heures de l’après-diner, habillée en homme de pied en
cap, avec un habit de drap rouge, bordé d’un galon d’or, et une veste de
gros de Tours vert, bordée de même. Elle ne savait où mettre son chapeau
et ses mains, et nous parut assez gauche. Comme je savais que
l’Impératrice n’aimait pas que je montasse à cheval en homme, je m’étais
fait préparer une selle de femme anglaise, et j’avais mis un habit de
cheval, à l’anglaise, d’une fort riche étoffe bleu céleste et argent,
avec des boutons de cristaux qui imitaient à s’y tromper les diamants,
et mon casquet noir était entouré d’un cordon de diamants. Je descendis
pour me mettre à cheval. Dans ce moment Sa Majesté vint dans nos
appartements pour nous voir partir. Comme j’étais très leste alors et
accoutumée à cet exercice, dès que je m’approchai de mon cheval, je
sautai dessus; ma jupe, qui était ouverte, je la laissai tomber des deux
côtés du cheval. L’Impératrice, me voyant monter avec autant d’agilité
que d’adresse, se récria d’étonnement et dit qu’il était impossible
d’être mieux à cheval. Elle demanda sur quelle selle j’étais, et,
sachant que j’étais sur une selle de femme, elle dit: «On jurerait
qu’elle est sur une selle d’homme.» Quand le tour vint de Mme
d’Arnheim, son adresse ne brilla pas aux yeux de Sa Majesté Impériale.
Cette dame avait fait amener son cheval de la maison. C’était une
vilaine rosse noire, fort grande et fort lourde, que nos courtisans
prétendaient être un des timoniers de son carrosse. Il lui fallut un
escalier pour monter dessus; tout ceci se fit avec tout plein de façons,
et enfin à l’aide de plusieurs personnes. Placée sur sa rosse, celle-ci
se mit à trotter d’un trot assez rude pour secouer beaucoup la dame qui
n’était ni ferme dans la selle, ni dans les étriers, et qui de la main
se tenait à la selle. La voyant assise, je m’en allai en avant, et me
suivit qui put. Je joignis le grand-duc qui m’avait devancé, et Mme
d’Arnheim, sur sa rosse, resta en arrière. L’on m’a dit que
l’Impératrice rit beaucoup et fut peu édifiée de la façon d’aller à
cheval de Mme d’Arnheim. A quelque distance de la cour, je pense que
Mme Tchoglokoff, qui allait en carrosse, recueillit la dame qui
perdait tantôt son chapeau, tantôt ses étriers. Enfin on nous l’amena à
Catherinhoff, mais l’aventure n’en resta pas là encore. Il avait plu, ce
jour-là, jusqu’à trois heures de l’après-midi, et le perron de
l’escalier de la maison de Catherinhoff était couvert de mares d’eau.
Descendue de cheval et ayant été pendant quelque temps dans la salle de
cette maison, où il y avait beaucoup de monde, je m’avisai de passer
par dessus le perron découvert, pour aller dans une chambre où se
tenaient mes femmes. Mme d’Arnheim voulut me suivre, et, comme je
marchais vite, elle ne put me suivre qu’en courant, et donna dans les
mares d’eau où elle glissa et tomba tout de son long, ce qui fit rire la
nombreuse foule de spectateurs qui étaient sur le perron. Elle se releva
un peu confuse, rejetant la faute de sa chute sur les bottes neuves
qu’elle avait mises ce jour-là. Nous revînmes de la promenade en
carrosse, et, chemin faisant, elle nous entretint de la bonté de sa
rosse, tandis que nous nous mordions les lèvres pour ne pas éclater.
Enfin pendant plusieurs jours elle fournit à rire à la cour et à la
ville. Mes femmes prétendaient qu’elle était tombée parcequ’elle avait
cherché à m’imiter, sans être aussi leste que moi. Mme Tchoglokoff,
qui n’était pas rieuse, riait aux larmes quand on l’en faisait souvenir,
et même longtemps après.
Du palais d’été nous allâmes à Péterhof, où, cette année, nous logeâmes
à Monplaisir. Nous passions régulièrement une partie de l’après-dîner
chez Mme Tchoglokoff, et comme il y venait du monde, cela nous
amusait assez. De là nous allâmes à Oranienbaum, où nous étions tous les
jours que Dieu donnait, à la chasse, et quelquefois treize heures, dans
la journée, à cheval. L’été cependant était assez pluvieux. Je me
souviens qu’un jour que je revins toute mouillée à la maison, je
rencontrai, en descendant de cheval, mon tailleur qui me dit: «A vous
voir comme vous êtes faite, je ne m’étonne plus qu’à peine je puisse
suffire à vous faire des habits de cheval, et qu’on m’en demande
continuellement de nouveaux.» Je n’en portais pas d’autres que de
camelot de soie; la pluie les faisait gercer, le soleil en gâtait les
couleurs, par conséquent il m’en fallait sans cesse de nouveaux. Ce fut
pendant ce temps-là que je m’inventai des selles sur lesquelles je
pouvais m’asseoir comme je voulais. Elles avaient le crochet anglais, et
on pouvait passer la jambe pour être assise en homme. Outre cela le
crochet se divisait, et un autre étrier se baissait et se relevait à
volonté, selon que je le jugeais à-propos. Si l’on demandait aux écuyers
comment je montais, ils disaient: «Sur une selle de femme.» selon la
volonté de l’Impératrice. Je ne passais ma jambe jamais autrement que
quand j’étais sûre de n’être pas trahie, et comme je ne me vantais pas
de mon invention et qu’on était bien aise de me faire plaisir, je n’en
eus aussi point de désagrément. Le grand-duc se souciait fort peu
comment j’allais. Pour les écuyers ils trouvaient moins de risque pour
moi d’aller à califourchon, surtout courant continuellement à la chasse,
que sur des anglaises qu’ils détestaient, appréhendant toujours quelque
accident dont peut-être on leur eût donné la faute ensuite. A dire la
vérité, je ne me souciais pas du tout de la chasse, mais j’aimais
passionnément à monter à cheval; plus cet exercice était violent et
plus il m’était cher, de façon que si un cheval venait à s’enfuir, je
courais après lui et le ramenais. J’avais dans ce temps-là aussi
toujours un livre dans ma poche, et si j’avais un moment à moi, je
l’employais à lire.
Je m’aperçus, dans ces chasses, que M. Tchoglokoff se radoucissait
beaucoup, et surtout pour moi. Cela me fit appréhender qu’il ne s’avisât
de me faire la cour, ce qui ne me convenait d’aucune manière. D’abord le
personnage ne me plaisait aucunement: il était blond et fat, fort gros
et aussi épais d’esprit que de corps; il était haï de tout le monde
comme un crapaud, et n’était pas du tout aimable non plus. La jalousie
de sa femme et la méchanceté et malveillance de celle-ci étaient aussi
des choses à éviter, surtout pour moi qui n’avais d’autre appui au monde
que moi-même et mon mérite, si j’en avais. J’évitais donc et esquivais
très habilement, à ce qu’il me semble, toutes les poursuites de M.
Tchoglokoff, sans cependant qu’il pût jamais se plaindre de ma
politesse. Ceci fut parfaitement remarqué par sa femme, qui m’en sut gré
et me prit ensuite très fortement en amitié, en partie à cause de cela,
comme je le dirai par la suite.
Il y avait à notre cour deux chambellans Soltikoff, fils du
général-adjudant Vasili Téodorovitch Soltikoff, dont la femme Marie
Alexcéevna, née princesse Galitzine, mère de ces deux jeunes gens,
était fort considérée de l’Impératrice, à cause des services signalés
qu’elle lui avait rendus lors de son avènement au trône, lui ayant
marqué une fidélité et un attachement rares. Le cadet de ces fils,
Serge, était marié depuis peu de temps avec une fille d’honneur de
l’Impératrice, nommée Matrena Pavlovna Balk. Le frère aîné de celui-ci
se nommait Pierre. C’était un sot dans toute la valeur du terme, et il
avait la physionomie la plus hébêtée que j’aie vue de ma vie: de grands
yeux fixes, le nez camard, et la bouche toujours entr’ouverte; avec cela
il était rapporteur au suprême degré, et comme tel, assez bien venu des
Tchoglokoff, chez qui ce fut Mme Vladislava, qui, à titre d’ancienne
connaissance de la mère de cette espèce d’imbécile, suggéra aux
Tchoglokoff l’idée de le marier avec la princesse de Courlande. Tant il
y a qu’il se mit sur les rangs pour la courtiser, se proposa de
l’épouser, obtint son consentement, et ses parents demandèrent celui de
l’Impératrice. Le grand-duc n’apprit ceci que quand les choses étaient
déjà tout arrangées, à notre retour en ville. Il en fut très fâché et
bouda la princesse de Courlande. Je ne sais quelle raison elle lui
donna, mais tant il y a que, quoiqu’il désapprouvât son mariage, elle ne
laissa pas que de garder une part de son affection et de se maintenir
dans une sorte de crédit près de lui pendant fort longtemps. Pour moi
j’étais enchantée de ce mariage, et je fis broder un habit superbe pour
le futur. Ces noces alors, à la cour, après consentement de
l’Impératrice, ne se faisaient pas autrement qu’après quelques années
d’attente, parceque Sa Majesté fixait elle-même le jour, l’oubliait,
souvent pendant longtemps, et quand on l’en faisait souvenir, elle
remettait d’un temps à l’autre. Celle-ci fut dans ce cas. En automne
donc nous rentrâmes en ville, et j’eus la satisfaction de voir la
princesse de Courlande et M. Soltikoff remercier Sa Majesté Impériale du
consentement qu’elle avait bien voulu donner à leur union. Au reste la
famille de Soltikoff était une des plus anciennes et des plus nobles de
cet empire. Elle était même alliée à la maison impériale par la mère de
l’impératrice Anne, qui était une Soltikoff, mais d’une autre branche
que celle-ci, tandis que M. Biren, fait duc de Courlande par la faveur
de l’impératrice Anne, n’avait été que le fils d’un pauvre petit fermier
d’un gentilhomme Courlandais. Ce fermier s’appelait Biren; mais la
faveur dont jouissait le fils en Russie, fit que la famille des Birons,
en France, l’agrégea, par la persuasion du cardinal Fleury, lequel
voulant gagner la cour de Russie, favorisa les vues et la vanité de
Biren, duc de Courlande.
Dès que nous rentrâmes en ville on nous dit que, outre les deux jours
déjà marqués par semaine où il y avait comédie française, il y aurait
encore deux jours de la semaine bal masqué. Le grand-duc en ajouta un
pour des concerts chez lui, et le dimanche ordinairement il y avait
cour. Un de ces jours de bal masqué n’était que pour la cour seule et
ceux que l’Impératrice voulait bien y admettre, l’autre pour tout ce
qu’il y avait en ville de gens titrés, jusqu’au rang de colonel, et ceux
qui servaient comme officiers dans les gardes. Quelquefois on permettait
aussi à toute la noblesse et aux négociants les plus huppés d’y venir.
Les bals de la cour ne dépassaient pas le nombre de 160 à 200 personnes;
ceux qu’on nommait publics, de 800 personnes.
L’Impératrice s’était plu, l’année 1744, à Moscou, à faire paraître aux
bals masqués de la cour tous les hommes en habits de femme et toutes les
femmes en habits d’homme, sans masque sur le visage. C’était précisément
un jour de cour métamorphosé. Les hommes étaient en grandes jupes de
baleine, avec des habits de femme, et coiffés comme les dames l’étaient
les jours de cour; et les femmes paraissaient en habits d’homme, comme
ceux-ci paraissaient à de pareils jours. Les hommes n’aimaient pas
beaucoup ces jours de métamorphose; la plupart étaient de la plus
mauvaise humeur du monde, parcequ’ils sentaient qu’ils étaient hideux
dans leur parure. Les femmes paraissaient de petits garçons mesquins, et
les plus âgées avaient les jambes grosses et courtes, ce qui ne les
embellissait guère. Il n’y avait de réellement bien et parfaitement en
homme que l’Impératrice elle-même. Comme elle était très grande et un
peu puissante, l’habit d’homme lui seyait à merveille. Elle avait la
plus belle jambe que j’aie jamais vue à aucun homme, et le pied d’une
proportion admirable. Elle dansait en perfection et avait une grâce
particulière à tout ce qu’elle faisait, égale habillée en homme tout
comme en femme. On aurait toujours voulu avoir les yeux attachés sur
elle, et on ne les en détournait qu’à regret, parcequ’on ne trouvait nul
objet qui la remplaçât. Un jour à un de ces bals je la regardais danser
un menuet. Quand elle eut fini, elle vint à moi. Je pris la liberté de
lui dire qu’il était fort heureux pour les femmes qu’elle ne fût pas
homme, et que son portrait seul ainsi peint pourrait tourner la tête à
plus d’une. Elle prit très bien ce que je lui dis et me répondit sur le
même ton, le plus gracieusement du monde, que si elle était homme ce
serait à moi qu’elle donnerait la pomme. Je me baissai pour lui baiser
la main, à l’occasion d’un compliment aussi inattendu. Elle m’embrassa,
et toute la compagnie chercha à pénétrer ce qu’il y avait eu entre nous.
Je n’en fis pas secret à M. Tchoglokoff, qui le redit à l’oreille de
deux ou trois personnes, et de bouche en bouche, au bout d’un quart
d’heure à-peu-près, tout le monde le sut.
Pendant le séjour de la cour en dernier lieu à Moscou, le prince
Youssoupoff, sénateur et chef du corps des cadets, avait eu le
commandement en chef de la ville de St Pétersbourg, où il était resté
dans l’absence de la cour. Pour son amusement et celui des principales
personnes qui s’y trouvaient avec lui, il avait fait jouer par les
cadets, alternativement, les meilleures tragédies, tant russes, que
composait alors Soumarokoff, que françaises, de Voltaire: celles-ci
étaient défigurées. A son retour de Moscou l’Impératrice ordonna que les
pièces de Soumarokoff fassent jouées à la cour par cette troupe de
jeunes gens. L’Impératrice prit plaisir à voir ces représentations, et
bientôt on crut remarquer qu’elle les voyait jouer avec un plus grand
intérêt qu’on ne s’y serait attendu. Le théâtre, qui était dressé dans
une salle du palais, fut transporté dans l’intérieur de son appartement;
elle prit plaisir à parer les acteurs; elle leur fit faire des habits
superbes, et ils étaient tous couverts de pierreries de Sa Majesté
Impériale. On remarqua surtout que le premier amoureux, qui était un
assez beau garçon de dix-huit à dix-neuf ans, comme de raison, était le
plus paré; aussi on lui vit hors du théâtre des boucles de diamants, des
bagues, des montres, des dentelles et du linge fort recherché. Enfin il
sortit du corps des cadets, et le grand-veneur comte Razoumowsky, ancien
favori de l’Impératrice, tout de suite le prit pour son adjudant, ce qui
donna à l’autre le rang de capitaine. Alors les courtisans firent des
conclusions à leur manière et se figurèrent que puisque le comte
Razoumowsky avait pris le cadet Békétoff pour son adjudant, ceci ne
pouvait avoir d’autre cause que celle de balancer la faveur de M.
Schouvaloff, le gentilhomme de la chambre, qu’on savait n’être ni bien,
ni bien lié avec la famille Razoumowsky; et de là enfin fut tirée la
conjecture comme quoi ce jeune homme commençait à jouir d’une très
grande faveur chez l’Impératrice. On sut outre cela que le comte
Razoumowsky avait mis près de son nouvel adjudant un autre galopin qu’il
avait, nommé Jean Perfiliévitch Yélagine. Celui-ci était marié avec une
ancienne femme de chambre de l’Impératrice. C’était celle-ci qui avait
eu soin de fournir au jeune homme le linge et les dentelles dont il est
parlé ci-dessus, et comme elle n’était rien moins que riche, on se
figura aisément que l’argent de cette dépense ne sortait pas de la
bourse de cette femme. Personne ne fut plus intrigué de la faveur
naissante de ce jeune homme que la princesse Gagarine, ma demoiselle
d’honneur, qui n’était plus jeune et cherchait à se trouver un parti à
son goût. Elle avait du bien par elle-même, n’était pas jolie, mais
avait beaucoup d’esprit et de manège. C’était la seconde fois qu’il lui
arrivait d’avoir jeté son dévolu sur le même personnage qui ensuite
avait eu accès à la faveur de l’Impératrice. Le premier était M.
Schouvaloff; le second, ce même Békétoff dont il vient d’être question.
Quantité de jeunes et jolies femmes étaient liées avec la princesse
Gagarine; outre cela elle avait une très nombreuse parenté. Ceux-ci
accusaient M. Schouvaloff d’être la cause secrète de ce que Sa Majesté
faisait réprimander sans cesse la princesse Gagarine sur sa parure, et
qu’elle lui faisait défendre, et à beaucoup d’autres jeunes dames, de
porter tantôt tel chiffon et tantôt tel autre. En haine de tout ceci la
princesse Gagarine et toutes les plus jolies femmes de la cour disaient
pis que pendre de M. Schouvaloff qu’elles se mirent toutes à détester,
quoique elles l’eussent beaucoup aimé ci-devant. Lui croyait les adoucir
en leur faisant la cour et leur faisant conter fleurette, de sa part,
par ses plus affidés, ce qu’elles regardaient comme une nouvelle
offense. Il fut partout rebuté et mal reçu; toutes ces femmes le
regardaient comme la peste qu’il fallait fuir.
Sur ces entrefaites le grand-duc me donna un petit chien barbet
d’Angleterre que je désirais avoir. Il y avait dans ma chambre un
chauffeur de fourneau, nommé Ivan Ouchakoff: les autres s’avisèrent
d’appeler, d’après cet homme, mon barbet Ivan Ivanovitch. Ce barbet par
lui-même était une plaisante bête: il se promenait sur ses pattes de
derrière comme un homme, la plupart du temps il était d’une folie
inouie, de façon que moi et mes femmes nous le coiffions et l’habillions
tous les jours d’une autre manière, et plus on le fagottait, plus il
était fou; il venait s’asseoir à table avec nous, on lui mettait une
serviette et il mangeait fort proprement dans son assiette; ensuite il
tournait la tête et demandait à boire en jappant, à celui qui se tenait
derrière lui; quelquefois il montait sur la table pour prendre ce qui
lui convenait, comme un petit pâté, un biscuit ou quelque chose de
pareil, ce qui faisait rire la compagnie. Comme il était petit et
n’incommodait personne, on le laissait faire, parcequ’il n’abusait point
de la liberté dont il jouissait et qu’il était d’une propreté
exemplaire. Ce barbet nous amusa pendant tout cet hiver. L’été d’après,
l’ayant mené à Oranienbaum, et le chambellan Soltikoff, le cadet, y
étant venu avec sa femme, celle-ci et toutes les dames de notre cour
toute la journée ne faisaient autre chose que de coudre et de travailler
des coiffures et des habillements pour mon barbet, et elles se
l’arrachaient. Enfin Mme Soltikoff le prit tellement en affection
qu’il s’attacha particulièrement à elle, et quand elle s’en alla, le
barbet ne voulut plus la quitter, ni elle le barbet, et elle me pria
tant de le laisser avec elle que je le lui donnai. Elle le prit sous son
bras et s’en alla, en compagnie du barbet, tout droit à la campagne de
sa belle-mère, qui était alors malade. Celle-ci, la voyant arriver avec
le chien et lui voyant faire avec lui mille folies, voulut savoir le nom
du chien, et ayant entendu qu’il s’appelait Ivan Ivanovitch, elle ne put
s’empêcher d’en marquer son étonnement, en présence de différentes
personnes de la cour, qui étaient venues la voir de Péterhof. Celles-ci
s’en retournèrent à la cour, et au bout de trois ou quatre jours la
ville et la cour furent remplies du récit comme quoi toutes les jeunes
femmes, ennemies de M. Schouvaloff, avaient chacune un barbet blanc
qu’elles avaient nommé Ivan Ivanovitch, en dérision du favori de
l’Impératrice, et qu’à ces barbets elles faisaient porter les couleurs
claires dont l’autre aimait à se parer. La chose alla si loin que
l’Impératrice fit dire aux parents des jeunes demoiselles qu’elle
trouvait impertinent qu’ils permissent de pareilles choses. Le barbet
blanc tout de suite changea son nom, mais il fut fêté comme devant et
resta dans la maison des Soltikoffs, chéri jusqu’à sa mort par ses
maîtres, malgré la réprimande impériale à son sujet. De fait c’était une
calomnie: il n’y avait que ce seul chien ainsi nommé, et on n’avait pas
pensé à M. Schouvaloff en lui donnant ce nom. Pour Mme Tchoglokoff,
qui n’aimait pas les Schouvaloff, elle avait fait semblant de ne pas
prendre garde au nom du chien, qu’elle entendait cependant
continuellement, et auquel elle avait bien donné elle-même maint petit
pâté, en riant de ses folies.