Enfin un jour il me découvrit ce qui le tourmentait. Je trouvai que la

chose était infiniment plus grave que je ne l’avais supposé. Pendant

l’été presqu’entier, du moins pendant le séjour à Rajova, sur le chemin

du couvent de Troïtza, je n’avais quasi vu le grand-duc qu’à table et

au lit. Il y venait après que j’étais endormie, et s’en allait avant que

je fusse réveillée; le reste du temps s’était passé quasi à la chasse ou

à des préparatifs de chasse. Tchoglokoff avait obtenu, sous prétexte

d’amuser le grand-duc, deux meutes du grand-veneur, l’une de chiens et

chasseurs russes, l’autre de chiens français ou allemands. A celle-ci

étaient attachés un vieux piqueur français, un garçon courlandais et un

allemand. Comme M. Tchoglokoff s’était emparé de la direction de la

meute russe, le grand-duc prit sur lui la direction de la meute

étrangère, dont l’autre ne se souciait pas du tout. Chacun d’eux entrait

dans les plus menus détails de tout ce qui regardait sa partie. Par

conséquent le grand-duc allait lui-même continuellement au chenil de la

meute, ou bien aussi les chasseurs venaient chez lui l’entretenir de

l’état de la meute, de ses faits et besoins. Enfin, s’il faut parler

net, il se faufila avec ces gens, collationnait et buvait avec eux à la

chasse, et était toujours au milieu d’eux. Le régiment de Boutirsky se

trouvait alors à Moscou. Dans ce régiment il y avait alors un lieutenant

nommé Yakoff Batourine, perdu de dettes, joueur et reconnu pour un très

mauvais sujet, d’ailleurs homme fort déterminé. J’ignore par quel hasard

ou comment cet homme fit connaissance avec les chasseurs de la meute

française du grand-duc; mais je crois que les uns et les autres avaient

leur quartier dans ou près le village de Moutistcha ou Alexééwsky.

Enfin tant il y a que les chasseurs du grand-duc lui dirent qu’il y

avait un lieutenant du régiment de Boutirsky qui marquait un grand

attachement à Son Altesse Impériale et qui disait que tout le régiment

pensait de même. Le grand-duc écouta ce récit avec complaisance, voulut

savoir des détails sur le régiment par ces chasseurs. On lui rapporta

beaucoup de mal des chefs, et beaucoup de bien des subalternes.

Batourine enfin, toujours par les chasseurs, demanda d’être présenté au

grand-duc, à la chasse. A ceci, au commencement, le grand-duc ne se

prêta pas tout-à-fait, mais à la suite il y consentit. De fil en

aiguille le grand-duc étant un jour à la chasse, Batourine se trouva

dans un lieu écarté. Batourine lui dit, en le voyant et se jetant à ses

genoux, qu’il jurait qu’il ne reconnaissait d’autre maître que lui et

ferait tout ce qu’il lui ordonnerait. Le grand-duc me dit qu’en

entendant proférer ce serment il s’effraya de cela, donna des deux à son

cheval et laissa l’autre à genoux dans le bois, et que les chasseurs,

qui l’avaient précédé, n’avaient pas entendu ce que l’autre avait dit.

Le grand-duc prétendait qu’il n’avait pas eu avec cet homme d’autre

connexion, et qu’il avait même averti les chasseurs de bien prendre

garde que cet homme ne leur portât malheur. Ses inquiétudes présentes

provenaient de ce que les chasseurs lui étaient venus dire que Batourine

avait été arrêté et transféré à Préobrajenskoé, où était la

chancellerie secrète qui connaissait les crimes d’Etat. Son Altesse

Impériale tremblait pour les chasseurs et craignait fort d’être

compromis. Pour ce qui regarde les chasseurs, ses craintes se tournèrent

bientôt en réalité, car il apprit peu de jours après qu’ils avaient été

arrêtés et menés à Préobrajenskoé. Je tâchais de diminuer ses angoisses

en lui représentant que si réellement il n’était entré dans aucun

pourparler autre que ce qu’il avait fait, il me paraissait tout au plus

une imprudence de s’être faufilé en aussi mauvaise compagnie. Je ne

saurais dire s’il me disait la vérité. J’ai lieu de croire qu’il

diminuait ce qu’il pourrait y avoir eu de pourparlers peut-être, car à

moi-même sur cette affaire il ne parlait que par paroles coupées et

comme malgré lui: cependant l’excessive peur qu’il avait pouvait aussi

produire le même effet sur lui. Peu de temps après il vint me dire que

quelques chasseurs avaient été remis en liberté, mais avec ordre d’être

renvoyés au-delà de la frontière, et qu’ils lui avaient fait dire qu’ils

n’avaient pas nommé son nom, de quoi il sautait de joie. Le calme se

remit dans son esprit, et il ne fut plus question de cette affaire. Pour

J. Batourine il fut trouvé très coupable. Je n’ai ni lu, ni vu depuis

son affaire, mais j’ai su qu’il ne méditait pas moins que de tuer

l’Impératrice, de mettre le feu au palais, et de porter, par cette

horreur et dans cette bagarre, le grand-duc au trône. Il fut condamné,

après avoir reçu la question, à passer le reste de ses jours à

Schlusselbourg, enfermé dans cette forteresse. De mon règne, ayant voulu

forcer sa prison, il a été envoyé à Kamtchatka, d’où il s’est enfui avec

Benjousky, et a été tué en pillant, chemin faisant, l’île Formose dans

la mer pacifique.

Le 15 décembre nous partîmes de Moscou pour Pétersbourg. Nous allions

jour et nuit en traîneau découvert. A la moitié du chemin il me prit de

nouveau un violent mal de dents. Malgré cela le grand-duc ne consentit

pas à fermer le traîneau. Avec peine consentit-il que je tirasse un peu

le rideau du traîneau, afin de me garantir d’un vent froid et humide qui

me donnait dans le visage. Enfin nous arrivâmes à Zarskoé-Sélo, où

l’Impératrice était déjà, nous ayant dépassé le long du chemin, comme

elle en avait la coutume. Dès que j’eus mis pied à terre, j’entrai dans

l’appartement qui nous était destiné, et j’envoyai chercher le médecin

de Sa Majesté, Boërhave, le neveu du fameux, et je le priai de me faire

arracher cette dent qui me tourmentait depuis quatre à cinq mois. Il n’y

consentit qu’avec peine, mais je le voulais absolument. Enfin il fit

chercher Gyon, mon chirurgien; je m’assis par terre, Boërhave d’un côté,

Tchoglokoff de l’autre, et Gyon me tira cette dent. Mais au moment qu’il

me la tira, mes yeux, mon nez, ma bouche devinrent des fontaines, dont

il sortait, par la bouche le sang, par le nez et par les yeux découlait

de l’eau. Alors Boërhave, qui avait beaucoup de justesse dans l’esprit,

s’écria: «Le maladroit!» et s’étant fait donner la dent, il dit: «C’est

ce que je craignais, et pourquoi je ne voulais pas qu’elle fût

arrachée.» Gyon, en arrachant la dent, avait emporté un morceau de la

mâchoire d’en bas, à laquelle la dent avait été attachée. L’Impératrice

vint à la porte de ma chambre au moment où ceci s’y passait. On me dit

après qu’elle y fut sensible jusqu’aux larmes. On me coucha. Je souffris

beaucoup pendant plus de quatre semaines, même en ville, où malgré cela

nous allâmes le lendemain, toujours en traîneaux ouverts. Je ne sortis

de ma chambre qu’à la moitié de janvier 1750, parceque sur le bas de la

joue j’avais les cinq doigts de M. Gyon imprimés en taches bleues et

jaunes. Le premier jour de l’an de cette année, voulant me coiffer, je

vis le garçon perruquier, kalmouck de nation et que j’avais fait élever,

excessivement rouge et les yeux fort perçants. Je lui demandai ce qu’il

avait. Il me dit qu’il avait beaucoup mal à la tête et de la chaleur. Je

le renvoyai en lui disant d’aller se coucher, parceque réellement il

n’en pouvait plus. Il s’en alla, et le soir on vint me dire que la

petite vérole venait de paraître chez lui. J’en fus quitte pour la peur

que j’eus de prendre la petite vérole, mais je ne la gagnai pas,

quoiqu’il m’eût peigné la tête.

L’Impératrice resta une grande partie du carnaval à Zarskoé-Sélo.

Pétersbourg restait quasi vide. La plupart des personnes qui y

demeuraient étaient fixées par devoir, aucune par goût. Quand la cour

avait été à Moscou et qu’elle était sur son retour à Pétersbourg, tous

les courtisans s’empressaient de demander des congés, pour un an, six

mois, ou au moins quelques semaines, afin de rester à Moscou. Les gens

en place, comme sénateurs et autres, faisaient de même, et quand ils

craignaient de ne pas l’obtenir, alors venaient les maladies, feintes ou

véritables, des maris, des femmes, des pères, frères, mères, sœurs,

ou enfants, ou bien des procès ou autres affaires à régler et

indispensables. En un mot il fallait six mois, et plus quelquefois,

avant que la cour et la ville redevinssent ce qu’elles étaient avant le

départ de la cour; et tandis qu’elle n’y était pas, l’herbe croissait

dans les rues de Pétersbourg, parcequ’il n’y avait presque pas de

carrosses dans la ville. Dans cet état de choses, pour le moment, il n’y

avait pas grande compagnie à espérer, surtout pour nous qu’on tenait

fort enfermés. M. Tchoglokoff s’avisa pendant ce temps de nous amuser,

ou plutôt ne sachant lui-même et sa femme, quoi faire d’ennui, il nous

invita, le grand-duc et moi, de venir toutes les après-midi jouer chez

lui, dans les appartements qu’il occupait à la cour et qui consistaient

en quatre ou cinq chambres assez petites. Il y faisait venir les

cavaliers et les dames de service, et la princesse de Courlande, fille

du duc Ernest Jean Biren, ancien favori de l’impératrice Anne.

L’impératrice Elisabeth avait fait revenir ce duc de Sibérie, où, sous

la régence de la princesse Anne, il avait été exilé. C’est là qu’il

demeurait avec sa femme, ses fils, et sa fille. Cette fille n’était ni

belle, ni jolie, ni bien faite, car elle était bossue et assez petite;

mais elle avait de beaux yeux, de l’esprit, et une capacité singulière

pour l’intrigue. Son père et sa mère ne l’aimaient pas beaucoup; elle

prétendait qu’ils la maltraitaient continuellement. Un beau jour elle se

sauva de la maison paternelle et s’enfuit chez la femme du voïvode de

Yaroslav, Mme Pouchkine. Cette femme, enchantée de se donner de

l’importance à la cour, l’amena à Moscou, s’adressa à Mme

Schouvaloff, et l’on fit passer la fuite de la princesse de Courlande de

la maison paternelle, comme une suite de la persécution avec laquelle

ses parents en avaient usé envers elle, parcequ’elle avait témoigné le

désir d’embrasser la religion grecque. En effet la première chose

qu’elle fit à la cour fut réellement sa confession de foi. L’Impératrice

fut marraine, après quoi on lui donna un appartement parmi les

demoiselles d’honneur. M. Tchoglokoff se piquait de lui marquer de

l’attention, parceque le frère ainé de la princesse avait mis le

fondement de sa fortune, en le prenant du corps des cadets, où il était

élevé, dans la garde à cheval, et le tenant près de lui comme galopin.

La princesse de Courlande, ainsi faufilée avec nous, et jouant tous les

jours au trisset, pendant plusieurs heures, avec le grand-duc,

Tchoglokoff et moi, se conduisit au commencement avec une très grande

retenue. Elle était insinuante, et son esprit faisait oublier ce qu’il y

avait de désagréable dans sa figure, surtout quand elle était assise.

Elle tenait à un chacun les propos qui pouvaient lui plaire. Tout le

monde la regardait comme une orpheline intéressante, et la considérait

comme une personne quasi sans conséquence. Elle avait aux yeux du

grand-duc un autre mérite qui n’était pas de peu d’importance: c’était

une espèce de princesse étrangère et, qui plus est, allemande; par

conséquent il ne parlait qu’allemand avec elle: ceci lui donnait des

charmes à ses yeux. Il commença à lui témoigner autant d’attention qu’il

était capable d’en avoir. Quand elle dînait chez elle il lui envoyait du

vin et quelques plats favoris de sa table, et quand il attrapait quelque

nouveau bonnet de grenadier ou quelque bandoulière, il les lui envoyait

encore pour lui faire voir. Ce n’était pas la seule acquisition que la

cour avait faite à Moscou que cette princesse de Courlande, qui alors

pouvait avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans: l’Impératrice y avait pris

les deux comtesses Voronzoff, nièces du vice-chancelier et filles du

comte Roman Voronzoff, son frère puiné. L’ainée, Marie, pouvait avoir

quatorze ans. Elle avait été placée entre les filles d’honneur de

l’Impératrice. La cadette Elisabeth n’en avait que onze. On me la donna.

C’était un enfant très laid, dont le teint était olive et qui était

malpropre au suprême degré. Vers la fin du carnaval Sa Majesté rentra en

ville. La première semaine du carême nous avions commencé à faire nos

dévotions. Le mercredi soir je devais aller au bain dans la maison de

Mme Tchoglokoff; mais la veille au soir elle entra dans ma chambre,

où le grand-duc se trouvait aussi, et lui signifia, de la part de Sa

Majesté, l’ordre d’aller aussi au bain. Or les bains et toutes les

autres coutumes russes ou habitudes du pays, non seulement il les avait

pris en grippe, mais même il les détestait mortellement. Il dit tout net

qu’il n’en ferait rien. Elle, qui était opiniâtre aussi et ne

connaissait dans son parler aucune sorte de ménagement, lui dit que cela

s’appelait désobéir à Sa Majesté Impériale. Lui il soutint qu’il ne

fallait pas lui ordonner ce qui répugnait à sa nature; qu’il savait que

le bain, où il n’avait jamais été, lui était contraire; qu’il ne voulait

pas mourir; que la vie était ce qu’il avait de plus cher, et que

l’Impératrice ne l’obligerait jamais d’y aller. Mme Tchoglokoff

riposta en disant que Sa Majesté saurait punir sa désobéissance. Ici il

se courrouça et lui dit avec emportement: «Je verrai un peu ce qu’elle

fera; je ne suis pas un enfant.» Alors Mme Tchoglokoff le menaça que

l’Impératrice le ferait mettre à la forteresse. A cela il se mit à

pleurer amèrement, et ils se dirent tout ce que la rage put leur

inspirer de plus outrageant; et à la lettre, ils n’avaient tous les deux

pas le sens commun. A la fin elle s’en alla, disant qu’elle

rapporterait mot-à-mot cette conversation à Sa Majesté Impériale. Je ne

sais ce qu’elle en fit, mais elle revint et la thèse changea d’objet,

car elle vint dire que l’Impératrice disait et était très fâchée que

nous n’avions pas d’enfants, et qu’elle voulait savoir à qui de nous

deux en était la faute; qu’à moi elle m’enverrait une sage-femme, et à

lui un médecin. Elle ajouta à cela beaucoup d’autres propos outrageants

et qui n’avaient ni queue ni tête, et finit par dire que l’Impératrice

nous dispensait de faire nos dévotions cette semaine, parceque le

grand-duc disait que le bain nuisait à sa santé. Pendant ces deux

conversations il faut savoir que je n’ouvris pas la bouche: primo,

parcequ’ils parlaient tous les deux avec une telle véhémence que je ne

trouvais où placer une parole; secondo, parceque je voyais que c’était

de part et d’autre le déraisonnement le plus complet. Je ne sais comment

l’Impératrice en jugea, mais tant il y a qu’il ne fut plus question ni

de l’une ni de l’autre matière, après ce que je viens d’en rapporter.

A la mi-carême Sa Majesté s’en alla à Gostilitza, chez le comte

Razoumowsky, pour y fêter sa fête, et elle nous envoya, avec ses filles

d’honneur et notre suite ordinaire, à Zarskoé-Sélo. Le temps était

extraordinairement doux, et même chaud, de façon que le 17 mars il n’y

avait plus de neige, mais de la poussière sur le chemin. Arrivés à

Zarskoé-Sélo, le grand-duc et Tchoglokoff se mirent à chasser, et moi

et les dames nous nous promenions, tant à pied qu’en carrosse, tant que

nous pouvions; le soir on jouait à différents petits jeux. Ici le

grand-duc prit un goût décidé, surtout quand il avait bu le soir, ce qui

lui arrivait chaque jour, pour la princesse de Courlande. Il ne la

quittait plus d’un pas, ne parlait plus qu’à elle; enfin cette affaire

allait tambour battant, en ma présence et en celle de tout le monde, ce

qui commençait à choquer ma vanité et mon amour-propre, de ce que le

petit monstre de figure m’était préféré. Un soir, en me levant de table,

Mme Vladislava me dit que tout le monde était choqué de ce que cette

bossue m’était préférée. Je lui répondis: «Que faire!» Les larmes me

vinrent aux yeux et j’allai me coucher. A peine étais-je endormie que le

grand-duc vint se coucher aussi. Comme il était gris et qu’il ne savait

ce qu’il faisait, il m’adressa la parole pour m’entretenir des éminentes

qualités de sa belle. Je fis semblant de dormir fortement pour le faire

taire au plus tôt; mais, après avoir parlé encore plus haut pour

m’éveiller, voyant que je ne donnais aucun signe de l’être,[I] il me

donna deux ou trois coups de poing assez forts de côté, en grondant la

force de mon sommeil, se tourna et s’endormit. Je pleurai beaucoup,

cette nuit, de la chose même et des coups de poing qu’il m’avait donnés,

et de ma situation à tous égards aussi désagréable qu’ennuyante. Le

lendemain il parut avoir honte de ce qu’il avait fait; il ne m’en parla

pas, et je fis semblant de ne pas l’avoir senti. Nous revînmes deux

jours après en ville. La dernière semaine du carême nous recommençâmes à

faire nos dévotions. On ne parla plus au grand-duc d’aller au bain.

Il lui arriva un autre accident, cette semaine, qui l’intrigua un peu.

Dans sa chambre, où il était, pendant la journée, presque toujours en

mouvement de façon ou d’autre, une après-dîner il s’était exercé à

claquer d’un immense fouet de cocher qu’il s’était fait faire. Il en

flanquait dans la chambre à droite et à gauche, et faisait beaucoup

courir ses valets de chambre d’un coin à l’autre, crainte d’en attraper

quelque estafilade. Je ne sais comment il s’y prit, mais tant il y a

qu’il s’en donna à lui-même un très grand coup sur la joue. La cicatrice

lui longeait toute la partie gauche du visage, et elle était jusqu’au

sang. Il en fut très alarmé, craignant qu’à pâques même il n’en pourrait

sortir, et que, comme il avait la joue ensanglantée, l’Impératrice de

nouveau ne lui défendît de faire ses dévotions, et que, en apprenant la

raison, l’exercice du fouet ne lui attirât quelque réprimande

désagréable. Il n’eut rien de plus pressé dans sa détresse que de venir

courir chez moi pour me consulter, ce qu’il ne manquait jamais de faire

en pareil cas. Je le vis donc arriver avec sa joue ensanglantée; je

m’écriai, en le voyant: «Mon Dieu! qu’est-ce donc qui vous est arrivé?»

Alors il me conta le fait. Ayant un peu considéré la chose, je lui dis:

«Eh bien! peut-être vous tirerai-je d’affaire; en premier lieu

allez-vous-en dans votre chambre, et faites en sorte que l’on voie votre

joue le moins qu’il vous sera possible; je viendrai chez vous dès que

j’aurai ce qu’il me faut, et j’espère que personne ne s’en apercevra.»

Il s’en alla, et moi, m’étant souvenue qu’ayant fait une chute, il y

avait quelques années, dans le jardin à Péterhof, et m’étant écorché la

joue jusqu’au sang, mon chirurgien Gyon me donna du blanc de plomb en

pommade, avec quoi ayant couvert mon écorchure, je ne discontinuai point

de sortir et personne même ne s’aperçut que j’avais la joue écorchée,

j’envoyai tout de suite chercher cette pommade, et quand on me

l’apporta, je m’en allai chez le grand-duc et lui accommodai si bien la

joue qu’au miroir lui-même n’y vit rien. Le jeudi nous communiâmes avec

l’Impératrice à la grande église de la cour, et quand nous eûmes

communié nous revînmes à nos places. Le jour donnait sur la joue du

grand-duc; Tchoglokoff s’approcha pour nous dire je ne sais quoi, et

regardant le grand-duc, il lui dit: «Essuyez votre joue, car il y a de

la pommade dessus.» Là dessus je dis au grand-duc, comme en badinant:

«Et moi qui suis votre femme, je vous défends de l’essuyer.» Alors le

grand-duc dit à Tchoglokoff: «Vous voyez comme ces femmes nous traitent;

nous n’osons pas même nous essuyer quand elles ne le veulent pas.»

Tchoglokoff se prit à rire et dit: «Voilà un vrai caprice de femme.» La

chose en resta là, et le grand-duc me sut gré et de la pommade, qui lui

rendait service en lui épargnant des désagréments, et de ma présence

d’esprit, qui ne laissa pas le moindre soupçon, même dans l’esprit de M.

Tchoglokoff.

Comme j’avais à veiller la nuit de pâques, je me couchai le samedi saint

vers les cinq heures de l’après-dîner, pour dormir jusqu’à l’heure où je

commencerais à m’habiller. A peine fus-je au lit que le grand-duc arriva

en courant de toutes ses forces, et me dit de me lever pour venir, sans

tarder, manger des huîtres toutes fraiches qu’on venait de lui apporter

du Holstein. C’était pour lui une grande et double fête quand elles

arrivaient: il les aimait, et elles venaient du Holstein son pays natal,

pour lequel il avait une grande prédilection,--mais qu’il ne gouvernait

pas mieux pour cela, et dans lequel il faisait et on lui faisait faire

des choses terribles, comme on le verra dans la suite. C’était le

désobliger que de ne pas me lever, et m’exposer à une fort grande

querelle; ainsi je me levai et m’en allai chez lui, quoique je fusse

harassée des exercices de dévotion de la semaine sainte. Venue chez lui,

je trouvai les huîtres servies. J’en mangeai une douzaine, après quoi il

me permit de retourner dans ma chambre pour me remettre au lit, et il

resta lui pour achever son repas d’huîtres. C’était encore lui faire la

cour que de n’en pas trop manger, parcequ’il en restait plus pour lui,

qui était infiniment goulu en fait d’huîtres. A minuit je me levai et

m’habillai pour aller aux matines et à la messe de Pâques, mais je ne

pus rester jusqu’à la fin du service, à cause d’une violente colique qui

me prit. Je ne me souviens pas d’avoir eu de ma vie des douleurs

pareilles. Je revins dans ma chambre avec la princesse Gagarine seule,

tous mes gens étant à l’église. Elle m’aida à me déshabiller, à me

coucher, envoya chercher des médecins. On me donna de la médecine, et je

passai les deux premiers jours de fête au lit.

Ce fut environ ce temps, un peu avant, que vinrent en Russie le comte

Bernis, ambassadeur de la cour de Vienne, le comte Lynar, envoyé de

Danemark et le général Arnheim, envoyé de Saxe. Celui-ci amena avec lui

sa femme, née Hoim. Le comte Bernis était piémontais (il avait alors

cinquante et quelques années) spirituel, aimable, gai, et instruit, et

d’un tel caractère que les jeunes gens le préféraient et se plaisaient

avec lui plus qu’avec ceux qui étaient de leur âge. Il était

généralement aimé et estimé, et mille fois j’ai dit et répété que si cet

homme-là, ou un pareil, avait été placé auprès du grand-duc, il en

serait résulté un grand bien pour ce prince, qui avait pris, de même que

moi, le comte Bernis dans une affection et estime particulière. Le

grand-duc disait lui-même qu’avec un tel homme près de soi on aurait

honte de faire des sottises, mot excellent que je n’ai jamais oublié. Le

comte Bernis avait avec lui, comme cavalier d’ambassade, le comte

Hamilton, chevalier de Malte. Un jour que je demandais à celui-ci des

nouvelles de la santé de l’ambassadeur comte Bernis, qui était

incommodé, je m’avisai de dire au chevalier Hamilton que j’avais la plus

haute opinion du comte Bathyani, que l’Impératrice-reine avait alors

nommé gouverneur de ses deux fils ainés les archiducs Joseph et Charles,

parceque dans cette fonction on l’avait préféré au comte Bernis. L’année

1780, quand j’eus ma première entrevue avec l’empereur Joseph II, à

Mohilev, Sa Majesté Impériale me dit qu’il savait que j’avais tenu ce

propos. Je lui répondis qu’il le tenait apparemment du comte Hamilton,

qui avait été placé près de ce prince, lorsqu’il était revenu de Russie.

Il me dit alors que j’avais deviné juste, et que le comte Bernis, qu’il

n’avait pas connu, avait laissé la réputation d’être plus propre à cet

emploi que son ancien gouverneur.

Mémoires de l'Impératrice Catherine II. Écrits par elle-même · 第 8 / 21 段