chose était infiniment plus grave que je ne l’avais supposé. Pendant
l’été presqu’entier, du moins pendant le séjour à Rajova, sur le chemin
du couvent de Troïtza, je n’avais quasi vu le grand-duc qu’à table et
au lit. Il y venait après que j’étais endormie, et s’en allait avant que
je fusse réveillée; le reste du temps s’était passé quasi à la chasse ou
à des préparatifs de chasse. Tchoglokoff avait obtenu, sous prétexte
d’amuser le grand-duc, deux meutes du grand-veneur, l’une de chiens et
chasseurs russes, l’autre de chiens français ou allemands. A celle-ci
étaient attachés un vieux piqueur français, un garçon courlandais et un
allemand. Comme M. Tchoglokoff s’était emparé de la direction de la
meute russe, le grand-duc prit sur lui la direction de la meute
étrangère, dont l’autre ne se souciait pas du tout. Chacun d’eux entrait
dans les plus menus détails de tout ce qui regardait sa partie. Par
conséquent le grand-duc allait lui-même continuellement au chenil de la
meute, ou bien aussi les chasseurs venaient chez lui l’entretenir de
l’état de la meute, de ses faits et besoins. Enfin, s’il faut parler
net, il se faufila avec ces gens, collationnait et buvait avec eux à la
chasse, et était toujours au milieu d’eux. Le régiment de Boutirsky se
trouvait alors à Moscou. Dans ce régiment il y avait alors un lieutenant
nommé Yakoff Batourine, perdu de dettes, joueur et reconnu pour un très
mauvais sujet, d’ailleurs homme fort déterminé. J’ignore par quel hasard
ou comment cet homme fit connaissance avec les chasseurs de la meute
française du grand-duc; mais je crois que les uns et les autres avaient
leur quartier dans ou près le village de Moutistcha ou Alexééwsky.
Enfin tant il y a que les chasseurs du grand-duc lui dirent qu’il y
avait un lieutenant du régiment de Boutirsky qui marquait un grand
attachement à Son Altesse Impériale et qui disait que tout le régiment
pensait de même. Le grand-duc écouta ce récit avec complaisance, voulut
savoir des détails sur le régiment par ces chasseurs. On lui rapporta
beaucoup de mal des chefs, et beaucoup de bien des subalternes.
Batourine enfin, toujours par les chasseurs, demanda d’être présenté au
grand-duc, à la chasse. A ceci, au commencement, le grand-duc ne se
prêta pas tout-à-fait, mais à la suite il y consentit. De fil en
aiguille le grand-duc étant un jour à la chasse, Batourine se trouva
dans un lieu écarté. Batourine lui dit, en le voyant et se jetant à ses
genoux, qu’il jurait qu’il ne reconnaissait d’autre maître que lui et
ferait tout ce qu’il lui ordonnerait. Le grand-duc me dit qu’en
entendant proférer ce serment il s’effraya de cela, donna des deux à son
cheval et laissa l’autre à genoux dans le bois, et que les chasseurs,
qui l’avaient précédé, n’avaient pas entendu ce que l’autre avait dit.
Le grand-duc prétendait qu’il n’avait pas eu avec cet homme d’autre
connexion, et qu’il avait même averti les chasseurs de bien prendre
garde que cet homme ne leur portât malheur. Ses inquiétudes présentes
provenaient de ce que les chasseurs lui étaient venus dire que Batourine
avait été arrêté et transféré à Préobrajenskoé, où était la
chancellerie secrète qui connaissait les crimes d’Etat. Son Altesse
Impériale tremblait pour les chasseurs et craignait fort d’être
compromis. Pour ce qui regarde les chasseurs, ses craintes se tournèrent
bientôt en réalité, car il apprit peu de jours après qu’ils avaient été
arrêtés et menés à Préobrajenskoé. Je tâchais de diminuer ses angoisses
en lui représentant que si réellement il n’était entré dans aucun
pourparler autre que ce qu’il avait fait, il me paraissait tout au plus
une imprudence de s’être faufilé en aussi mauvaise compagnie. Je ne
saurais dire s’il me disait la vérité. J’ai lieu de croire qu’il
diminuait ce qu’il pourrait y avoir eu de pourparlers peut-être, car à
moi-même sur cette affaire il ne parlait que par paroles coupées et
comme malgré lui: cependant l’excessive peur qu’il avait pouvait aussi
produire le même effet sur lui. Peu de temps après il vint me dire que
quelques chasseurs avaient été remis en liberté, mais avec ordre d’être
renvoyés au-delà de la frontière, et qu’ils lui avaient fait dire qu’ils
n’avaient pas nommé son nom, de quoi il sautait de joie. Le calme se
remit dans son esprit, et il ne fut plus question de cette affaire. Pour
J. Batourine il fut trouvé très coupable. Je n’ai ni lu, ni vu depuis
son affaire, mais j’ai su qu’il ne méditait pas moins que de tuer
l’Impératrice, de mettre le feu au palais, et de porter, par cette
horreur et dans cette bagarre, le grand-duc au trône. Il fut condamné,
après avoir reçu la question, à passer le reste de ses jours à
Schlusselbourg, enfermé dans cette forteresse. De mon règne, ayant voulu
forcer sa prison, il a été envoyé à Kamtchatka, d’où il s’est enfui avec
Benjousky, et a été tué en pillant, chemin faisant, l’île Formose dans
la mer pacifique.
Le 15 décembre nous partîmes de Moscou pour Pétersbourg. Nous allions
jour et nuit en traîneau découvert. A la moitié du chemin il me prit de
nouveau un violent mal de dents. Malgré cela le grand-duc ne consentit
pas à fermer le traîneau. Avec peine consentit-il que je tirasse un peu
le rideau du traîneau, afin de me garantir d’un vent froid et humide qui
me donnait dans le visage. Enfin nous arrivâmes à Zarskoé-Sélo, où
l’Impératrice était déjà, nous ayant dépassé le long du chemin, comme
elle en avait la coutume. Dès que j’eus mis pied à terre, j’entrai dans
l’appartement qui nous était destiné, et j’envoyai chercher le médecin
de Sa Majesté, Boërhave, le neveu du fameux, et je le priai de me faire
arracher cette dent qui me tourmentait depuis quatre à cinq mois. Il n’y
consentit qu’avec peine, mais je le voulais absolument. Enfin il fit
chercher Gyon, mon chirurgien; je m’assis par terre, Boërhave d’un côté,
Tchoglokoff de l’autre, et Gyon me tira cette dent. Mais au moment qu’il
me la tira, mes yeux, mon nez, ma bouche devinrent des fontaines, dont
il sortait, par la bouche le sang, par le nez et par les yeux découlait
de l’eau. Alors Boërhave, qui avait beaucoup de justesse dans l’esprit,
s’écria: «Le maladroit!» et s’étant fait donner la dent, il dit: «C’est
ce que je craignais, et pourquoi je ne voulais pas qu’elle fût
arrachée.» Gyon, en arrachant la dent, avait emporté un morceau de la
mâchoire d’en bas, à laquelle la dent avait été attachée. L’Impératrice
vint à la porte de ma chambre au moment où ceci s’y passait. On me dit
après qu’elle y fut sensible jusqu’aux larmes. On me coucha. Je souffris
beaucoup pendant plus de quatre semaines, même en ville, où malgré cela
nous allâmes le lendemain, toujours en traîneaux ouverts. Je ne sortis
de ma chambre qu’à la moitié de janvier 1750, parceque sur le bas de la
joue j’avais les cinq doigts de M. Gyon imprimés en taches bleues et
jaunes. Le premier jour de l’an de cette année, voulant me coiffer, je
vis le garçon perruquier, kalmouck de nation et que j’avais fait élever,
excessivement rouge et les yeux fort perçants. Je lui demandai ce qu’il
avait. Il me dit qu’il avait beaucoup mal à la tête et de la chaleur. Je
le renvoyai en lui disant d’aller se coucher, parceque réellement il
n’en pouvait plus. Il s’en alla, et le soir on vint me dire que la
petite vérole venait de paraître chez lui. J’en fus quitte pour la peur
que j’eus de prendre la petite vérole, mais je ne la gagnai pas,
quoiqu’il m’eût peigné la tête.
L’Impératrice resta une grande partie du carnaval à Zarskoé-Sélo.
Pétersbourg restait quasi vide. La plupart des personnes qui y
demeuraient étaient fixées par devoir, aucune par goût. Quand la cour
avait été à Moscou et qu’elle était sur son retour à Pétersbourg, tous
les courtisans s’empressaient de demander des congés, pour un an, six
mois, ou au moins quelques semaines, afin de rester à Moscou. Les gens
en place, comme sénateurs et autres, faisaient de même, et quand ils
craignaient de ne pas l’obtenir, alors venaient les maladies, feintes ou
véritables, des maris, des femmes, des pères, frères, mères, sœurs,
ou enfants, ou bien des procès ou autres affaires à régler et
indispensables. En un mot il fallait six mois, et plus quelquefois,
avant que la cour et la ville redevinssent ce qu’elles étaient avant le
départ de la cour; et tandis qu’elle n’y était pas, l’herbe croissait
dans les rues de Pétersbourg, parcequ’il n’y avait presque pas de
carrosses dans la ville. Dans cet état de choses, pour le moment, il n’y
avait pas grande compagnie à espérer, surtout pour nous qu’on tenait
fort enfermés. M. Tchoglokoff s’avisa pendant ce temps de nous amuser,
ou plutôt ne sachant lui-même et sa femme, quoi faire d’ennui, il nous
invita, le grand-duc et moi, de venir toutes les après-midi jouer chez
lui, dans les appartements qu’il occupait à la cour et qui consistaient
en quatre ou cinq chambres assez petites. Il y faisait venir les
cavaliers et les dames de service, et la princesse de Courlande, fille
du duc Ernest Jean Biren, ancien favori de l’impératrice Anne.
L’impératrice Elisabeth avait fait revenir ce duc de Sibérie, où, sous
la régence de la princesse Anne, il avait été exilé. C’est là qu’il
demeurait avec sa femme, ses fils, et sa fille. Cette fille n’était ni
belle, ni jolie, ni bien faite, car elle était bossue et assez petite;
mais elle avait de beaux yeux, de l’esprit, et une capacité singulière
pour l’intrigue. Son père et sa mère ne l’aimaient pas beaucoup; elle
prétendait qu’ils la maltraitaient continuellement. Un beau jour elle se
sauva de la maison paternelle et s’enfuit chez la femme du voïvode de
Yaroslav, Mme Pouchkine. Cette femme, enchantée de se donner de
l’importance à la cour, l’amena à Moscou, s’adressa à Mme
Schouvaloff, et l’on fit passer la fuite de la princesse de Courlande de
la maison paternelle, comme une suite de la persécution avec laquelle
ses parents en avaient usé envers elle, parcequ’elle avait témoigné le
désir d’embrasser la religion grecque. En effet la première chose
qu’elle fit à la cour fut réellement sa confession de foi. L’Impératrice
fut marraine, après quoi on lui donna un appartement parmi les
demoiselles d’honneur. M. Tchoglokoff se piquait de lui marquer de
l’attention, parceque le frère ainé de la princesse avait mis le
fondement de sa fortune, en le prenant du corps des cadets, où il était
élevé, dans la garde à cheval, et le tenant près de lui comme galopin.
La princesse de Courlande, ainsi faufilée avec nous, et jouant tous les
jours au trisset, pendant plusieurs heures, avec le grand-duc,
Tchoglokoff et moi, se conduisit au commencement avec une très grande
retenue. Elle était insinuante, et son esprit faisait oublier ce qu’il y
avait de désagréable dans sa figure, surtout quand elle était assise.
Elle tenait à un chacun les propos qui pouvaient lui plaire. Tout le
monde la regardait comme une orpheline intéressante, et la considérait
comme une personne quasi sans conséquence. Elle avait aux yeux du
grand-duc un autre mérite qui n’était pas de peu d’importance: c’était
une espèce de princesse étrangère et, qui plus est, allemande; par
conséquent il ne parlait qu’allemand avec elle: ceci lui donnait des
charmes à ses yeux. Il commença à lui témoigner autant d’attention qu’il
était capable d’en avoir. Quand elle dînait chez elle il lui envoyait du
vin et quelques plats favoris de sa table, et quand il attrapait quelque
nouveau bonnet de grenadier ou quelque bandoulière, il les lui envoyait
encore pour lui faire voir. Ce n’était pas la seule acquisition que la
cour avait faite à Moscou que cette princesse de Courlande, qui alors
pouvait avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans: l’Impératrice y avait pris
les deux comtesses Voronzoff, nièces du vice-chancelier et filles du
comte Roman Voronzoff, son frère puiné. L’ainée, Marie, pouvait avoir
quatorze ans. Elle avait été placée entre les filles d’honneur de
l’Impératrice. La cadette Elisabeth n’en avait que onze. On me la donna.
C’était un enfant très laid, dont le teint était olive et qui était
malpropre au suprême degré. Vers la fin du carnaval Sa Majesté rentra en
ville. La première semaine du carême nous avions commencé à faire nos
dévotions. Le mercredi soir je devais aller au bain dans la maison de
Mme Tchoglokoff; mais la veille au soir elle entra dans ma chambre,
où le grand-duc se trouvait aussi, et lui signifia, de la part de Sa
Majesté, l’ordre d’aller aussi au bain. Or les bains et toutes les
autres coutumes russes ou habitudes du pays, non seulement il les avait
pris en grippe, mais même il les détestait mortellement. Il dit tout net
qu’il n’en ferait rien. Elle, qui était opiniâtre aussi et ne
connaissait dans son parler aucune sorte de ménagement, lui dit que cela
s’appelait désobéir à Sa Majesté Impériale. Lui il soutint qu’il ne
fallait pas lui ordonner ce qui répugnait à sa nature; qu’il savait que
le bain, où il n’avait jamais été, lui était contraire; qu’il ne voulait
pas mourir; que la vie était ce qu’il avait de plus cher, et que
l’Impératrice ne l’obligerait jamais d’y aller. Mme Tchoglokoff
riposta en disant que Sa Majesté saurait punir sa désobéissance. Ici il
se courrouça et lui dit avec emportement: «Je verrai un peu ce qu’elle
fera; je ne suis pas un enfant.» Alors Mme Tchoglokoff le menaça que
l’Impératrice le ferait mettre à la forteresse. A cela il se mit à
pleurer amèrement, et ils se dirent tout ce que la rage put leur
inspirer de plus outrageant; et à la lettre, ils n’avaient tous les deux
pas le sens commun. A la fin elle s’en alla, disant qu’elle
rapporterait mot-à-mot cette conversation à Sa Majesté Impériale. Je ne
sais ce qu’elle en fit, mais elle revint et la thèse changea d’objet,
car elle vint dire que l’Impératrice disait et était très fâchée que
nous n’avions pas d’enfants, et qu’elle voulait savoir à qui de nous
deux en était la faute; qu’à moi elle m’enverrait une sage-femme, et à
lui un médecin. Elle ajouta à cela beaucoup d’autres propos outrageants
et qui n’avaient ni queue ni tête, et finit par dire que l’Impératrice
nous dispensait de faire nos dévotions cette semaine, parceque le
grand-duc disait que le bain nuisait à sa santé. Pendant ces deux
conversations il faut savoir que je n’ouvris pas la bouche: primo,
parcequ’ils parlaient tous les deux avec une telle véhémence que je ne
trouvais où placer une parole; secondo, parceque je voyais que c’était
de part et d’autre le déraisonnement le plus complet. Je ne sais comment
l’Impératrice en jugea, mais tant il y a qu’il ne fut plus question ni
de l’une ni de l’autre matière, après ce que je viens d’en rapporter.
A la mi-carême Sa Majesté s’en alla à Gostilitza, chez le comte
Razoumowsky, pour y fêter sa fête, et elle nous envoya, avec ses filles
d’honneur et notre suite ordinaire, à Zarskoé-Sélo. Le temps était
extraordinairement doux, et même chaud, de façon que le 17 mars il n’y
avait plus de neige, mais de la poussière sur le chemin. Arrivés à
Zarskoé-Sélo, le grand-duc et Tchoglokoff se mirent à chasser, et moi
et les dames nous nous promenions, tant à pied qu’en carrosse, tant que
nous pouvions; le soir on jouait à différents petits jeux. Ici le
grand-duc prit un goût décidé, surtout quand il avait bu le soir, ce qui
lui arrivait chaque jour, pour la princesse de Courlande. Il ne la
quittait plus d’un pas, ne parlait plus qu’à elle; enfin cette affaire
allait tambour battant, en ma présence et en celle de tout le monde, ce
qui commençait à choquer ma vanité et mon amour-propre, de ce que le
petit monstre de figure m’était préféré. Un soir, en me levant de table,
Mme Vladislava me dit que tout le monde était choqué de ce que cette
bossue m’était préférée. Je lui répondis: «Que faire!» Les larmes me
vinrent aux yeux et j’allai me coucher. A peine étais-je endormie que le
grand-duc vint se coucher aussi. Comme il était gris et qu’il ne savait
ce qu’il faisait, il m’adressa la parole pour m’entretenir des éminentes
qualités de sa belle. Je fis semblant de dormir fortement pour le faire
taire au plus tôt; mais, après avoir parlé encore plus haut pour
m’éveiller, voyant que je ne donnais aucun signe de l’être,[I] il me
donna deux ou trois coups de poing assez forts de côté, en grondant la
force de mon sommeil, se tourna et s’endormit. Je pleurai beaucoup,
cette nuit, de la chose même et des coups de poing qu’il m’avait donnés,
et de ma situation à tous égards aussi désagréable qu’ennuyante. Le
lendemain il parut avoir honte de ce qu’il avait fait; il ne m’en parla
pas, et je fis semblant de ne pas l’avoir senti. Nous revînmes deux
jours après en ville. La dernière semaine du carême nous recommençâmes à
faire nos dévotions. On ne parla plus au grand-duc d’aller au bain.
Il lui arriva un autre accident, cette semaine, qui l’intrigua un peu.
Dans sa chambre, où il était, pendant la journée, presque toujours en
mouvement de façon ou d’autre, une après-dîner il s’était exercé à
claquer d’un immense fouet de cocher qu’il s’était fait faire. Il en
flanquait dans la chambre à droite et à gauche, et faisait beaucoup
courir ses valets de chambre d’un coin à l’autre, crainte d’en attraper
quelque estafilade. Je ne sais comment il s’y prit, mais tant il y a
qu’il s’en donna à lui-même un très grand coup sur la joue. La cicatrice
lui longeait toute la partie gauche du visage, et elle était jusqu’au
sang. Il en fut très alarmé, craignant qu’à pâques même il n’en pourrait
sortir, et que, comme il avait la joue ensanglantée, l’Impératrice de
nouveau ne lui défendît de faire ses dévotions, et que, en apprenant la
raison, l’exercice du fouet ne lui attirât quelque réprimande
désagréable. Il n’eut rien de plus pressé dans sa détresse que de venir
courir chez moi pour me consulter, ce qu’il ne manquait jamais de faire
en pareil cas. Je le vis donc arriver avec sa joue ensanglantée; je
m’écriai, en le voyant: «Mon Dieu! qu’est-ce donc qui vous est arrivé?»
Alors il me conta le fait. Ayant un peu considéré la chose, je lui dis:
«Eh bien! peut-être vous tirerai-je d’affaire; en premier lieu
allez-vous-en dans votre chambre, et faites en sorte que l’on voie votre
joue le moins qu’il vous sera possible; je viendrai chez vous dès que
j’aurai ce qu’il me faut, et j’espère que personne ne s’en apercevra.»
Il s’en alla, et moi, m’étant souvenue qu’ayant fait une chute, il y
avait quelques années, dans le jardin à Péterhof, et m’étant écorché la
joue jusqu’au sang, mon chirurgien Gyon me donna du blanc de plomb en
pommade, avec quoi ayant couvert mon écorchure, je ne discontinuai point
de sortir et personne même ne s’aperçut que j’avais la joue écorchée,
j’envoyai tout de suite chercher cette pommade, et quand on me
l’apporta, je m’en allai chez le grand-duc et lui accommodai si bien la
joue qu’au miroir lui-même n’y vit rien. Le jeudi nous communiâmes avec
l’Impératrice à la grande église de la cour, et quand nous eûmes
communié nous revînmes à nos places. Le jour donnait sur la joue du
grand-duc; Tchoglokoff s’approcha pour nous dire je ne sais quoi, et
regardant le grand-duc, il lui dit: «Essuyez votre joue, car il y a de
la pommade dessus.» Là dessus je dis au grand-duc, comme en badinant:
«Et moi qui suis votre femme, je vous défends de l’essuyer.» Alors le
grand-duc dit à Tchoglokoff: «Vous voyez comme ces femmes nous traitent;
nous n’osons pas même nous essuyer quand elles ne le veulent pas.»
Tchoglokoff se prit à rire et dit: «Voilà un vrai caprice de femme.» La
chose en resta là, et le grand-duc me sut gré et de la pommade, qui lui
rendait service en lui épargnant des désagréments, et de ma présence
d’esprit, qui ne laissa pas le moindre soupçon, même dans l’esprit de M.
Tchoglokoff.
Comme j’avais à veiller la nuit de pâques, je me couchai le samedi saint
vers les cinq heures de l’après-dîner, pour dormir jusqu’à l’heure où je
commencerais à m’habiller. A peine fus-je au lit que le grand-duc arriva
en courant de toutes ses forces, et me dit de me lever pour venir, sans
tarder, manger des huîtres toutes fraiches qu’on venait de lui apporter
du Holstein. C’était pour lui une grande et double fête quand elles
arrivaient: il les aimait, et elles venaient du Holstein son pays natal,
pour lequel il avait une grande prédilection,--mais qu’il ne gouvernait
pas mieux pour cela, et dans lequel il faisait et on lui faisait faire
des choses terribles, comme on le verra dans la suite. C’était le
désobliger que de ne pas me lever, et m’exposer à une fort grande
querelle; ainsi je me levai et m’en allai chez lui, quoique je fusse
harassée des exercices de dévotion de la semaine sainte. Venue chez lui,
je trouvai les huîtres servies. J’en mangeai une douzaine, après quoi il
me permit de retourner dans ma chambre pour me remettre au lit, et il
resta lui pour achever son repas d’huîtres. C’était encore lui faire la
cour que de n’en pas trop manger, parcequ’il en restait plus pour lui,
qui était infiniment goulu en fait d’huîtres. A minuit je me levai et
m’habillai pour aller aux matines et à la messe de Pâques, mais je ne
pus rester jusqu’à la fin du service, à cause d’une violente colique qui
me prit. Je ne me souviens pas d’avoir eu de ma vie des douleurs
pareilles. Je revins dans ma chambre avec la princesse Gagarine seule,
tous mes gens étant à l’église. Elle m’aida à me déshabiller, à me
coucher, envoya chercher des médecins. On me donna de la médecine, et je
passai les deux premiers jours de fête au lit.
Ce fut environ ce temps, un peu avant, que vinrent en Russie le comte
Bernis, ambassadeur de la cour de Vienne, le comte Lynar, envoyé de
Danemark et le général Arnheim, envoyé de Saxe. Celui-ci amena avec lui
sa femme, née Hoim. Le comte Bernis était piémontais (il avait alors
cinquante et quelques années) spirituel, aimable, gai, et instruit, et
d’un tel caractère que les jeunes gens le préféraient et se plaisaient
avec lui plus qu’avec ceux qui étaient de leur âge. Il était
généralement aimé et estimé, et mille fois j’ai dit et répété que si cet
homme-là, ou un pareil, avait été placé auprès du grand-duc, il en
serait résulté un grand bien pour ce prince, qui avait pris, de même que
moi, le comte Bernis dans une affection et estime particulière. Le
grand-duc disait lui-même qu’avec un tel homme près de soi on aurait
honte de faire des sottises, mot excellent que je n’ai jamais oublié. Le
comte Bernis avait avec lui, comme cavalier d’ambassade, le comte
Hamilton, chevalier de Malte. Un jour que je demandais à celui-ci des
nouvelles de la santé de l’ambassadeur comte Bernis, qui était
incommodé, je m’avisai de dire au chevalier Hamilton que j’avais la plus
haute opinion du comte Bathyani, que l’Impératrice-reine avait alors
nommé gouverneur de ses deux fils ainés les archiducs Joseph et Charles,
parceque dans cette fonction on l’avait préféré au comte Bernis. L’année
1780, quand j’eus ma première entrevue avec l’empereur Joseph II, à
Mohilev, Sa Majesté Impériale me dit qu’il savait que j’avais tenu ce
propos. Je lui répondis qu’il le tenait apparemment du comte Hamilton,
qui avait été placé près de ce prince, lorsqu’il était revenu de Russie.
Il me dit alors que j’avais deviné juste, et que le comte Bernis, qu’il
n’avait pas connu, avait laissé la réputation d’être plus propre à cet
emploi que son ancien gouverneur.