divertissement quelconque, l’Impératrice se trouva incommodée d’une
forte colique qui parut devenir très sérieuse. Mme Vladislava et
Timothée Yévreinoff me vinrent chuchoter cela à l’oreille, me priant
instamment de ne dire à personne qu’ils m’en avaient parlé. Sans les
nommer j’en avertis le grand-duc, ce qui le mit fort en l’air. Un matin
Yévreinoff vint me dire que le chancelier Bestoujeff et le général
Apraxine avaient passé cette nuit dans l’appartement de M. et Mme
Tchoglokoff, ce qui donnait lieu à croire que l’Impératrice était fort
mal. Tchoglokoff et sa femme étaient plus refrognés que jamais, venaient
chez nous, y dînaient, soupaient, mais ne lâchaient pas un mot de cette
maladie. Nous n’en parlions pas non plus, ni n’osions par conséquent
envoyer demander comment Sa Majesté se portait, parceque l’on aurait
d’abord demandé: «Comment, par où, par qui savez-vous qu’elle est
malade?» et ceux qui auraient été nommés, ou même soupçonnés, auraient,
pour sûr, été renvoyés ou exilés, ou même envoyés à la chancellerie
secrète, inquisition d’état, qu’on craignait plus que le feu. Enfin
quand Sa Majesté, au bout de dix jours, se porta mieux, il y eut à la
cour une noce d’une de ses demoiselles d’honneur. A table je me trouvai
assise a côté de la comtesse Schouvaloff favorite de l’Impératrice. Elle
me conta que Sa Majesté était encore si faible de la terrible maladie
qu’elle venait d’avoir, qu’elle avait coiffé la promise de ses diamants
(honneur qu’elle faisait à toutes ses demoiselles d’honneur) assise sur
son lit, les pieds seulement hors du lit, et que pour cela elle n’avait
pas paru au festin de la noce. Comme la comtesse Schouvaloff me parlait
la première de cette maladie, je lui témoignai la peine que m’avait fait
son état et la part que j’y prenais. Elle me dit que Sa Majesté
apprendrait avec satisfaction ma manière de penser à cet égard. Le
surlendemain de ce jour Mme Tchoglokoff vint, le matin, dans ma
chambre, et me dit, en présence de Mme Vladislava, que l’Impératrice
était fort irritée contre le grand-duc et moi, à cause du peu d’intérêt
que nous avions marqué prendre à sa maladie, qui était allé jusque là
que nous n’avions pas même envoyé demander une seule fois comment elle
se portait. Je dis à Mme Tchoglokoff que je m’en rapportais à
elle-même; que ni elle ni son mari ne nous avaient dit un seul mot de la
maladie de Sa Majesté; que n’en sachant rien, nous n’avions pu témoigner
la part que nous y prenions. Elle me répondit: «Comment pouvez-vous dire
que vous n’en saviez rien? la comtesse Schouvaloff a dit à Sa Majesté
que vous aviez parlé avec elle, à table, de cette maladie.» Je lui
répondis: «Il est vrai que je lui en ai parlé, parcequ’elle m’a dit que
Sa Majesté était encore faible et ne pouvait sortir, et alors je lui ai
demandé des détails sur la maladie.» Mme Tchoglokoff s’en alla en
grognant, et Mme Vladislava me dit: qu’il était bien étrange de
chercher querelle aux gens pour une chose qu’ils ignorent, que puisque
les Tchoglokoff seuls étaient en droit de dire, s’ils n’avaient pas dit
c’était leur faute, et pas la nôtre, si nous avions manqué par cause
d’ignorance. Quelque temps après, à un jour de cour, l’Impératrice
s’approcha de moi, et je trouvai un moment favorable pour lui dire que
ni Tchoglokoff ni sa femme ne nous avaient point avertis de sa maladie,
et que par là nous avions été hors d’état de lui marquer la part que
nous y avions prise. Elle reçut ceci fort bien, et il me parut que le
crédit de ces gens-là diminuait.
La première semaine du carême, M. Tchoglokoff voulut faire ses
dévotions. Il se confessa, mais le confesseur de l’Impératrice lui
défendit de communier. Toute la cour disait que c’était par ordre de Sa
Majesté Impériale, à cause de son aventure avec Melle Kocheleff.
Pendant une partie de notre séjour à Moscou, M. Tchoglokoff parut être
intimement lié avec le chancelier comte Bestoujeff et avec l’âme damnée
de celui-ci, le général Etienne Apraxine. Il était continuellement avec
eux, et, à l’entendre parler, on aurait dit qu’il était le conseiller
intime du comte Bestoujeff, ce qui cependant ne pouvait être en effet,
parceque Bestoujeff avait infiniment trop d’esprit pour se laisser
conseiller par un sot aussi arrogant que l’était Tchoglokoff. Mais vers
la moitié à peu près de notre séjour à Moscou, cette extrême intimité
cessa tout d’un coup, je ne sais pas trop pourquoi, et il devint
l’ennemi juré de ceux dans l’intimité desquels il avait vécu peu
auparavant.
Peu après mon arrivée à Moscou, je me mis, par ennui, à lire l’Histoire
d’Allemagne par le père Barre, chanoine de Ste Geneviève, 9 tomes in
quarto. Tous les huit jours j’en finissais un, après quoi je lus les
Œuvres de Platon. Mes chambres donnaient sur la rue, le double en
était occupé par le grand-duc; ses fenêtres donnaient sur une petite
cour. J’étais à lire dans ma chambre; une fille de chambre ordinairement
y entrait et s’y tenait debout tant qu’elle voulait, puis sortait, et
une autre prenait sa place quand elle le jugeait à propos. Je fis sentir
à Mme Vladislava que cela n’était bon à rien qu’à incommoder, et que
d’ailleurs j’avais beaucoup à souffrir de la proximité des appartements
du grand-duc et de ce qui s’y passait, dont elle-même souffrait autant
que moi, parcequ’elle occupait un petit cabinet qui faisait précisément
le bout de mes appartements, et elle consentit à dispenser les filles de
chambre de cette espèce d’étiquette. Voici ce qui nous faisait souffrir,
le matin, le jour, et très avant dans la nuit. Le grand-duc, avec une
persévérance rare, dressait une meute de chiens à grands coups de fouet,
et, en criant comme les chasseurs, il faisait aller d’un bout de ses
deux chambres (car il n’en avait pas plus) à l’autre. Ceux de ses chiens
qui se fatiguaient ou détachaient étaient châtiés rigoureusement, ce qui
les faisait crier encore plus fort. Quand enfin il se lassait de cet
exercice détestable pour les oreilles et le repos de ses voisins, il
prenait un violon dont il râclait fort mal et avec une violence
extraordinaire, en se promenant par les chambres, après quoi
recommençait l’éducation de la meute et les châtiments, qui en vérité me
paraissaient cruels. Entendant un jour un pauvre chien crier
terriblement et fort longtemps, j’ouvris la porte de ma chambre à
coucher où j’étais assise, et qui était attenante à celle où se passait
la scène, et je vis qu’il tenait un de ses chiens en l’air par le
collier et qu’un garçon, kalmouck de naissance, qu’il avait, tenait le
même chien par la queue (c’était un pauvre petit charlot de la race
anglaise), et avec le gros manche d’un fouet le grand-duc battait ce
chien de toute sa force. Je me mis à intercéder pour cette pauvre bête,
mais cela fit redoubler les coups. Ne pouvant supporter ce spectacle qui
me parut cruel, je me retirai, les larmes aux yeux, dans ma chambre. En
général les larmes et les cris, au lieu de faire pitié au grand-duc, le
mettaient en colère. La pitié était un sentiment pénible et même
insupportable à son âme.
Vers ce temps-là mon valet de chambre Timothée Yévreinoff me remit une
lettre de son ancien camarade André Czernicheff, qu’on avait enfin remis
en liberté, et qui passait près de Moscou, pour s’en aller au régiment
dans lequel il avait été placé comme lieutenant. J’en usai avec cette
lettre comme avec la précédente; je lui envoyai tout ce qu’il me
demandait, et n’en dis mot ni au grand-duc ni à âme qui vive.
Au printemps l’Impératrice nous fit venir à Pérova, où nous passâmes
quelques jours avec elle chez le comte Razoumowsky. Le grand-duc et M.
Tchoglokoff couraient presque tous les jours les bois avec le maître de
la maison. Moi, je lisais dans ma chambre, ou bien aussi Mme
Tchoglokoff, quand elle ne jouait pas, venait me tenir compagnie par
ennui. Elle se plaignait beaucoup de celui qui régnait dans cet endroit
et des chasses continuelles de son mari, qui était devenu chasseur
passionné, depuis qu’à Moscou on lui avait donné un fort beau levrier
anglais. J’appris par d’autres que son mari servait de risée à tous les
autres chasseurs, et qu’il s’imaginait, et qu’on lui faisait accroire
que sa Circée (c’est ainsi que s’appelait sa chienne) attrapait tous les
lièvres qu’on prenait. En général M. Tchoglokoff était très porté à
croire que tout ce qui lui appartenait était d’une beauté ou bonté rare;
sa femme, ses enfans, ses domestiques, sa maison, sa table, ses chevaux,
ses chiens, tout ce qui lui appartenait, quoique tout futtrès médiocre,
participait à son amour-propre, mais comme lui appartenant devenait
chose incomparable à ses yeux.
Il me prit un jour, à Pérova, un si grand mal de tête, comme je ne me
souviens pas d’en avoir eu de pareil de ma vie. L’excessive douleur me
donna un violent mal de cœur. Je vomis à différentes reprises, et
chaque pas qu’on faisait dans ma chambre augmentait mon mal. Je restai
presque vingt-quatre heures dans cet état, et enfin je m’endormis. Le
lendemain je ne sentais que de la faiblesse. Mme Tchoglokoff eut tout
le soin possible de moi pendant ce violent accès. En général toutes les
gens que la malveillance assurément la plus marquée plaçait autour de
moi, dans fort peu de temps prenaient pour moi une bienveillance
involontaire, et quand ils n’étaient ni soufflés ni de nouveau excités,
ils agissaient contre les principes de ceux qui les avaient employés, et
se laissaient aller souvent à l’inclination qui les entraînait vers moi,
ou plutôt à l’intérêt que je leur inspirais. Ils ne me trouvaient jamais
boudeuse ni hargneuse, mais toujours portée à me prêter à la plus petite
avance de leur part. En tout ceci mon humeur gaie me servait beaucoup,
car tous ces argus souvent étaient amusés des propos que je leur tenais,
et se déridaient peu-à-peu malgré eux.
Il prit un nouvel accès de colique à Sa Majesté à Pérova. Elle se fit
transporter à Moscou, et nous allâmes pas-à-pas au palais qui n’est qu’à
quatre verstes de là. Cet accès n’eut aucune suite, et peu de temps
après Sa Majesté alla en pélérinage au couvent de Troïtza. Elle voulait
faire ces soixante verstes à pied, et à cet effet elle alla à la maison
de Pokrovskoé. On nous fit prendre le chemin de Troïtza, et nous allâmes
nous établir à onze verstes de Moscou sur ce chemin, à une fort petite
maison de campagne qui appartenait à Mme Tchoglokoff, et se nommait
Rajova. Pour tout logement il y avait une petite salle au milieu de la
maison, et de chaque côté deux fort petites chambres. On mit des tentes
autour de la maison, où toute notre suite fut placée. Le grand-duc en
avait une. J’occupais une des petites chambres; Mme Vladislava, une
autre; les Tchoglokoff étaient dans les autres. Nous dînions dans la
salle. L’Impératrice faisait trois à quatre verstes à pied, puis se
reposait quelques jours. Ce voyage dura presque tout l’été. Nous allions
à la chasse toutes les après-dîners.
Quand Sa Majesté parvint jusqu’à Taininska, qui est à peu près vis-à-vis
de Rajova, de l’autre côté du grand chemin du couvent de Troïtza, le
Hetman, comte Razoumowsky, frère puîné du favori et qui demeurait dans
sa campagne de Pokrovskojé, sur le chemin de Pétersbourg, de l’autre
côté de Moscou, s’avisa de venir tous les jours chez nous à Rajova. Il
était fort gai et à-peu-près de notre âge. Nous l’aimions beaucoup.
Comme frère du favori, M. et Mme Tchoglokoff le recevaient volontiers
dans leur maison. Son assiduité continua tout l’été, et nous le voyions
toujours venir avec beaucoup de plaisir. Il dînait et soupait avec nous,
et après souper il s’en allait de rechef à sa terre; par conséquent il
faisait quarante ou cinquante verstes tous les jours. Une vingtaine
d’années plus tard il me prit fantaisie de lui demander ce qui, dans ce
temps là, l’avait pu porter ainsi à venir partager l’ennui et
l’insipidité de notre séjour à Rajova, tandis que sa propre maison
fourmillait tous les jours de toute la meilleure compagnie qui se
trouvât à Moscou. Il me répondit sans hésiter: «L’amour.»--«Mais, mon
Dieu,» lui dis-je, «de qui pouviez-vous être amoureux chez nous?»--«De
qui!» me dit-il, «de vous.» Je partis d’un grand éclat de rire, car de
ma vie je ne m’en serais doutée. D’ailleurs il était marié, depuis
plusieurs années, à une riche héritière de la maison Narichkine, que
l’Impératrice lui avait fait épouser, un peu malgré lui à la vérité,
mais avec laquelle il paraissait bien vivre; d’ailleurs il était connu
que toutes les plus jolies femmes de la cour et de la ville se
l’arrachaient; et réellement il était bel homme, d’une humeur originale,
très agréable, et il avait sans comparaison plus d’esprit que son frère,
qui d’un autre côté l’égalait en beauté, mais le surpassait en
générosité et bienfaisance. Ces deux frères-là étaient la famille de
favoris la plus aimée que j’aie jamais vue.
Vers la St Pierre l’Impératrice nous envoya dire de la venir joindre à
Bratovchina. Nous nous y rendîmes tout de suite. Comme tout le printemps
et partie de l’été j’avais été à la chasse ou continuellement à l’air,
la maison de Rajova étant si petite que nous passions la plus grande
partie du jour dans le bois qui l’entoure, j’arrivai à Bratovchina
excessivement rouge et hâlée. L’Impératrice, en me voyant, se récria sur
ma rougeur, et me dit qu’elle m’enverrait un lavage pour faire passer
mon hâle. Effectivement elle m’envoya tout de suite une fiole dans
laquelle il y avait une liqueur composée de citron, de blanc d’œuf et
d’eau de vie de France. Elle ordonna que mes femmes de chambre
apprissent la composition et la proportion qu’il fallait y mettre. Au
bout de quelques jours mon hâle passa, et depuis je m’en suis servie et
l’ai donné à plusieurs personnes pour en faire usage en pareil cas.
Quand la peau est échauffée, je ne connais pas de meilleur remède. Cela
est bon encore contre ce qu’on appelle en russe Лишай[H] et dont je ne
me souviens pas dans ce moment la dénomination en français, et qui n’est
autre qu’un échauffement qui fait gercer la peau.
Nous passâmes la St Pierre au couvent de Troïtza, et comme il n’y avait
rien l’après-dîner du même jour à quoi le grand-duc pût s’occuper, il
s’avisa de faire un bal dans sa chambre, où cependant il n’y avait que
lui, deux de ses valets de chambre, et deux femmes que j’avais avec moi,
dont l’une avait passé cinquante ans. Du couvent Sa Majesté passa à
Taïninskoé, et nous de rechef à Rajova, où nous menâmes la même vie.
Nous y restâmes jusqu’à la mi-août que l’Impératrice fit un voyage à
Sophino, endroit situé à soixante ou soixante-dix verstes de Moscou.
Nous y campions. Le lendemain de notre arrivée dans cet endroit nous
allâmes dans sa tente. Nous la trouvâmes qui grondait l’homme qui avait
la régie de cette terre. Elle y était allée pour la chasse, et n’y avait
pas trouvé de lièvres. Cet homme était pâle et tremblant, et il n’y
avait pas d’injures qu’elle ne lui dît: réellement elle était furieuse.
Nous voyant arriver pour lui baiser la main, elle nous embrassa comme à
l’ordinaire, puis continua à gronder son homme. Dans sa colère elle
lançait des traits sur qui elle en voulait. Elle amenait cela par
degrés, et la volubilité des paroles était grande. Elle se mit à dire,
entr’autres choses, qu’elle s’entendait parfaitement bien en régie de
terre; que le règne de l’Impératrice Anne lui avait appris cela;
qu’ayant eu peu, elle se gardait de dépenser; que si elle avait fait des
dettes, elle aurait craint de se damner; que si elle était morte alors
avec des dettes, personne ne les aurait payées, que son âme serait allée
en enfer, ce qu’elle ne voulait pas; que pour cela, à la maison, et
quand elle n’y était pas obligée, elle portait des habits fort simples,
le dessus en taffetas blanc et le dessous de grisette noire, avec quoi
elle faisait économie, et qu’elle avait garde de mettre des robes riches
à la campagne ou en voyage. Or ceci me regardait, j’avais une robe lilas
et argent; je me le tins pour dit. Cette dissertation, car c’en était
une, car personne ne disait mot, la voyant rouge et étincelante de
colère, dura bien trois quarts d’heure. Enfin un fou qu’elle avait,
nommé Aksakoff, la fit finir. Il entra et lui apporta un petit porc-épic
qu’il lui présenta dans son chapeau. Elle s’approcha de lui pour le
regarder, et, dès qu’elle l’eut vu, elle jeta un cri perçant, dit qu’il
ressemblait à une souris, et s’enfuit à toutes jambes dans l’intérieur
de sa tente, car elle craignait mortellement les souris. Nous ne la
revîmes plus; elle dîna chez elle. L’après-dîner elle alla à la chasse,
prit le grand-duc avec elle, et moi j’eus ordre de m’en retourner avec
Mme Tchoglokoff à Moscou, où le grand-duc revint quelques heures
après moi, la chasse ayant été courte, le vent étant très fort ce
jour-là.
Un jour de dimanche l’Impératrice nous fit venir à Taïninskoé, de Rajova
où nous étions retournés, et nous eûmes l’honneur d’y dîner avec Sa
Majesté à table. Elle était seule au bout de la table, le grand-duc à sa
droite, moi à sa gauche, vis-à-vis de lui; près du grand-duc le maréchal
Boutourline, près de moi la comtesse Schouvaloff. La table était fort
longue et étroite. Le grand-duc, ainsi assis entre l’Impératrice et le
maréchal Boutourline, se grisa si fort, à l’aide de ce maréchal qui ne
haïssait pas la boisson, qu’il passa toute mesure, ne savait plus ce
qu’il disait ni faisait, balbutiait de la langue, et faisait si peu de
plaisir que les larmes m’en vinrent à l’œil, à moi qui cachais et
palliais alors autant que je pouvais ce qu’il y avait de répréhensible
en lui. L’Impératrice me sut gré de ma sensibilité et se leva de table
plus tôt qu’à l’ordinaire. Son Altesse Impériale devait aller
l’après-dîner à la chasse avec le comte Razoumowski; mais il resta à
Taïninskoé, et moi je retournai à Rajova. Chemin faisant il me prit un
horrible mal de dents. Le temps commençait à devenir froid et humide, et
il n’y avait qu’à peine le couvert à Rajova. Le frère de Mme
Tchoglokoff, le comte Hendricoff, qui était chambellan de service auprès
de moi, proposa à sa sœur de me guérir sur le champ. Elle m’en parla.
Je consentis à éprouver son remède, qui ne paraissait rien du tout, ou
plutôt un charlatanisme parfait. Il alla tout de suite dans l’autre
chambre, et en rapporta un fort petit rouleau de papier qu’il me dit de
mâcher avec la dent malade. A peine eus-je fait ce qu’il m’avait dit,
que les douleurs de ma dent malade devinrent si vives que je fus obligée
de me mettre au lit. Il me prit une forte fièvre, avec une telle chaleur
que je commençais à battre la campagne. Mme Tchoglokoff, effrayée de
mon état et l’attribuant au remède de son frère, lui chanta pouille.
Elle ne quitta pas mon lit pendant la nuit; elle envoya dire à
l’Impératrice que sa maison de Rajova n’était aucunement propre pour
quelqu’un qui était aussi gravement malade comme je lui paraissais, et
se donna tant de mouvement que le lendemain on me ramena à Moscou, très
malade. Je fus dix ou douze jours au lit, et la douleur de dents me
reprenait chaque après-dîner à la même heure.
Au commencement de septembre l’Impératrice s’en alla au couvent de
Voskressensky, où nous eûmes ordre de nous rendre pour le jour de son
nom. Ce jour-là elle déclara pour gentilhomme de la chambre M. Ivan
Ivanowitch Schouvaloff. Ceci fit un évènement à la cour. Tout le monde
se disait à l’oreille que c’était un nouveau favori. Je me réjouissais
de son élévation, parcequ’étant page, je l’avais distingué comme un
personnage qui promettait par son application: on le trouvait toujours
un livre à la main.
Revenue de cette excursion, je tombai malade d’un mal de gorge avec une
forte fièvre. L’Impératrice vint me voir pendant cette maladie. A peine
commençais-je à me rétablir, et étant très faible encore, Sa Majesté me
fit ordonner par Mme Tchoglokoff d’assister à la noce et coiffer la
nièce de la comtesse Roumianzoff, qui se mariait à M. Alexandre
Narichkine, qui en suite fut grand-échanson. Mme Tchoglokoff, qui
voyait qu’à peine j’étais convalescente, fut un peu peinée en me faisant
ce compliment, qui ne me fit pas beaucoup de plaisir, parceque je voyais
clairement qu’on se souciait fort peu de ma santé et peut-être de ma
vie. J’en parlai sur ce ton-là à Mme Vladislava, qui me parut, de
même que moi, très peu édifiée de cet ordre signé sans égard ni
ménagement. Je ramassai mes forces, et le jour fixé on amena la promise
dans ma chambre. Je la coiffai de mes diamants, et quand cela fut fait
on la mena à l’église de la cour pour la marier. Pour moi on me fit
aller, en compagnie de Mme Tchoglokoff et de ma cour à moi, dans la
maison de Narichkine. Or nous logions à Moscou dans le palais au bout de
la Sloboda allemande. Pour aller à la maison des Narichkine il fallait
passer tout Moscou, faire au moins sept verstes. C’était au mois
d’octobre, vers les neuf heures du soir. Il gelait à pierre fendre, et
le verglas était tel qu’on ne pouvait aller autrement qu’à très petits
pas. Je fus au moins deux heures et demie en chemin en allant, et autant
en revenant, et il n’y eut ni un seul homme ni un seul cheval de ma
suite qui ne fît une ou plusieurs chutes. Enfin, parvenus à l’église de
Kasansky, qui était proche de la porte dite Troïtzkaja, nous trouvâmes
un autre embarras. Dans cette église on mariait, à cette heure même, la
sœur de Ivan Ivanowitch Schouvaloff, qui avait été coiffée par
l’Impératrice tandis que je coiffais Melle Roumianzoff, et tout
l’embarras des voitures se trouvait à cette porte. Nous nous arrêtions à
chaque pas, puis les chutes recommençaient, aucun cheval n’étant ferré à
glace. Enfin nous arrivâmes, non pas seulement de la meilleure humeur du
monde. Nous attendîmes très longtemps les nouveaux mariés, aux quels il
arriva à peu-près les mêmes accidents qu’à nous. Le grand-duc
accompagnait le jeune marié. Puis on attendit encore l’Impératrice.
Enfin on se mit à table. Après le souper on fit quelques tours de danse
de cérémonie dans l’antichambre, puis on nous dit de mener les nouveaux
mariés dans leurs appartements. A cet effet il fallait passer par
plusieurs corridors assez froids, monter quelques escaliers qui ne
l’étaient pas moins, puis passer par de longues galeries construites de
planches humides, à la hâte, et d’où l’eau découlait de toutes parts.
Enfin, parvenus aux appartements, on s’assit à une table couverte d’un
dessert: on n’y resta que pour porter la santé des nouveaux mariés; puis
on conduisit la nouvelle mariée à la chambre à coucher, et nous nous en
allâmes pour revenir à la maison. Le lendemain soir il fallait y
retourner. Qui l’eût cru? cette bagarre, au lieu de nuire à ma santé,
n’empêcha aucunement ma reconvalescence: le lendemain je me portais
mieux que la veille.
Au commencement de l’hiver je vis le grand-duc dans une grande
inquiétude. Je ne savais ce que c’était. Il ne dressait plus sa meute.
Il venait vingt fois par jour dans ma chambre, avait l’air très peiné,
était rêveur et distrait. Il s’acheta des livres allemands; mais quels
livres! Une partie consistait dans des livres de prières luthériens, et
l’autre dans l’histoire et le procès juridique de quelques voleurs de
grands chemins, qui avaient été pendus ou roués. Il lisait cela
tour-à-tour, quand il ne jouait pas du violon. Comme il ne gardait pas
longtemps sur le cœur communément ce qui lui cuisait, et qu’il
n’avait que moi à qui il le pouvait conter, j’attendis patiemment ce
qu’il m’en dirait.