La dernière semaine du carême, je pris la rougeole. Je ne pus paraître à

pâques; je communiai dans ma chambre le samedi. Pendant cette maladie

Mme Tchoglokoff, quoique grosse à pleine ceinture, ne me quittait

quasi pas, et faisait ce qu’elle pouvait pour m’amuser. J’avais alors

une petite fille kalmouque que j’aimais beaucoup. Cette enfant gagna de

moi la rougeole. Après pâques nous allâmes au palais d’été, et de là, à

la fin de mai, pour l’ascension, chez le comte Razoumowsky, à

Gostilitza. L’Impératrice y fit venir, le 23 du même mois, l’ambassadeur

de la cour impériale, le baron Breitlack, qui partait pour Vienne. Il y

passa la soirée et soupa avec l’Impératrice. Ce souper se fit fort avant

dans la nuit, et nous revînmes à la maisonnette où nous étions logés,

après le lever du soleil. Cette maisonnette de bois était située sur une

petite élévation et attachée aux glissoires.[G] La situation de cette

maisonnette nous avait plu, l’hiver, lorsque nous avions été à

Gostilitza pour la fête du grand-veneur, et pour nous faire plaisir il

nous y avait logés cette fois-ci. Elle avait deux étages. Celui d’en

haut consistait en un escalier, une salle, et trois cabinets; nous

couchions dans l’un, le grand-duc s’habillait dans un autre, et Mme

Krouse occupait le troisième. En bas étaient logés les Tchoglokoff, mes

demoiselles d’honneur, et mes femmes de chambre. Revenus du souper, tout

le monde se coucha. Vers les six heures du matin un sergent aux gardes,

Lévacheff, arriva d’Oranienbaum pour parler à Tchoglokoff au sujet des

bâtisses qui s’y faisaient alors. Trouvant tout le monde endormi dans la

maison, il s’assit près de la sentinelle et entendit des craquements qui

lui donnèrent des soupçons. La sentinelle lui dit que ces craquements

s’étaient renouvelés plusieurs fois depuis qu’il était en faction.

Lévacheff se leva et courut à l’extérieur de la maison. Il vit que du

dessous de la maison il se détachait de grands carreaux de pierre. Il

courut éveiller Tchoglokoff, et lui dit que le fondement de la maison

s’affaissait, et qu’il fallait tâcher d’en faire sortir le monde qui y

dormait. Tchoglokoff prit une robe de chambre et courut en haut, où,

trouvant les portes qui étaient vitrées, fermées à clef, il en fit

sauter les serrures. Il parvint ainsi au cabinet où nous dormions, et

tirant le rideau, il nous réveilla et nous dit de nous lever au plus

vite et de sortir, parceque le fondement de la maison manquait. Le

grand-duc sauta du lit, prit sa robe de chambre, et s’enfuit. Je dis à

Tchoglokoff que j’allais le suivre, et il s’en alla. Je m’habillai à la

hâte. En m’habillant je me souvins que Mme Krouse couchait dans

l’autre cabinet. J’allai la réveiller. Comme elle dormait profondément,

je parvins avec peine à la réveiller et puis à lui faire comprendre

qu’il fallait sortir de la maison. Je l’aidai à s’habiller. Quand elle

fut en état, nous passâmes le seuil de la porte et entrâmes dans la

salle; mais au moment que nous y posâmes les pieds, il s’y fit un

écroulement universel accompagné d’un bruit comme celui d’un vaisseau

qu’on lance du chantier. Mme Krouse et moi nous tombâmes par terre.

Au moment de notre chute Lévacheff entra par la porte de l’escalier qui

était vis-à-vis de nous. Il me leva de terre et m’emporta hors de la

chambre. Je jetai par hazard les yeux vers les glissoires: elles avaient

été au niveau du second étage, elles ne l’étaient plus, mais au moins à

une archine au dessous du niveau du second étage. Lévacheff parvenu avec

moi jusqu’à l’escalier de la maison par lequel il était monté, ne le

trouva plus: il s’était écroulé; mais plusieurs personnes étant montées

sur les décombres, Lévacheff me donna aux plus proches, celles-ci à

d’autres, et ainsi, de mains en mains, je parvins jusqu’au pied de

l’escalier dans le vestibule, et de là on m’emporta dans un pré. J’y

trouvai le grand-duc en robe de chambre. Une fois sortie de la maison,

je me mis à regarder ce qui se passait du côté de la maison, et je vis

que plusieurs personnes en sortaient tout ensanglantées, et d’autres

qu’on portait dehors. Entre les plus grièvement blessées se trouva la

princesse Gagarine, ma demoiselle d’honneur. Elle avait voulu se sauver

de la maison comme les autres, et, en passant par une chambre attenant à

la sienne, un fourneau qui s’écroulait tomba sur un écran et la renversa

sur un lit qui se trouvait dans la chambre, plusieurs briques lui

tombèrent sur la tête et la blessèrent grièvement, de même qu’une fille

qui se sauvait avec elle. Dans ce même étage d’en bas il y avait une

petite cuisine où plusieurs domestiques dormaient, dont trois furent

tués par l’écroulement du foyer. Ceci n’était rien en comparaison de ce

qui se passa entre le fondement de la maison et le premier étage: seize

ouvriers attachés aux glissoires dormaient, et tous furent écrasés par

l’affaissement de ce bâtiment. La cause de tout cela était que cette

cette maison avait été bâtie en automne, à la hâte. Pour fondements on

lui avait donné quatre rangs de pierres à chaux. L’architecte avait

fait poser au premier étage douze poutres en guise de piliers dans le

vestibule. Il devait partir pour l’Ukraine, et au moment qu’il partit,

il dit au régisseur de la terre de Gostilitza de ne pas permettre qu’on

touchât jusqu’à son retour à ces douze poutres. Lorsque le régisseur

apprit que nous devions demeurer dans cette maisonnette, malgré la

prescription de l’architecte, comme ces douze poutres défiguraient le

vestibule, il n’eut rien de plus pressé que de les faire abattre. Alors,

le dégel venu, tout s’affaissa sur les quatre rangs de pierres à chaux

qui glissaient de différents côtés, et le bâtiment lui-même glissa vers

un tertre qui l’arrêta. J’en fus quitte pour quelques taches bleues et

une grande frayeur, pour laquelle on me saigna. Cette frayeur avait été

si grande parmi tout le monde, que, pendant plus de quatre mois, chaque

porte qui se ferma avec un peu de force nous causa à tous des

tressaillements. Quand la première peur fut passée, ce jour-là,

l’Impératrice, qui demeurait dans une autre maison, nous fit venir chez

elle, et comme elle avait envie de diminuer le danger, tout le monde

tâchait de n’y en voir que fort peu, et quelques uns même aucun. Ma

frayeur à moi lui déplut beaucoup, et elle m’en bouda. Le grand-veneur

pleurait et se désespérait; il parla de se tuer d’un coup de pistolet.

On l’en empêcha apparemment, car il n’en fit rien, et dès le lendemain

nous retournâmes à Pétersbourg, et, quelques semaines après, au palais

d’été.

Je ne me souviens pas au juste, mais il me semble que c’est à cette date

à peu près qu’arriva en Russie le chevalier Sacromoso. Il y avait fort

longtemps qu’il n’était venu de chevalier de Malte en Russie, et en

général on voyait alors très peu d’étrangers venir à Pétersbourg; par

conséquent son arrivée fut une espèce d’évènement. On le traita au mieux

et on lui fit voir tout ce qu’il y avait de remarquable à Pétersbourg et

à Cronstadt. Un officier de marque de la marine fut nommé à cet effet

pour l’accompagner. Ce fut M. Poliansky, alors capitaine de haut-bord,

depuis amiral. Il nous fut présenté. En me baisant la main, Sacromoso me

glissa dans la main un fort petit billet et me dit fort bas: «C’est de

la part de madame votre mère.» Je fus presque interdite de frayeur de ce

qu’il venait de faire. Je mourais de peur que quelqu’un ne l’eût

remarqué, et surtout les Tchoglokoff qui étaient tout proches. Cependant

je pris le billet et le glissai dans mon gant droit: personne ne le

remarqua. Revenue dans ma chambre, je trouvai dans ce billet roulé (où

il me disait que par un musicien italien qui venait au concert du

grand-duc, il attendait la réponse) réellement un billet de ma mère qui,

inquiète de mon silence involontaire, m’en demandait la raison et

voulait savoir dans quelle situation je me trouvais. Je répondis à ma

mère et l’instruisis de ce qu’elle voulait savoir. Je lui dis qu’on

m’avait défendu de lui écrire et à qui que ce fût, sous prétexte qu’il

ne convenait pas à une grande-duchesse de Russie d’écrire d’autres

lettres que celles qui étaient composées au collége des affaires

étrangères, où je devais seulement apposer ma signature et ne jamais

dire ce qu’on devait écrire, parceque le collége savait mieux que moi ce

qu’il convenait d’écrire; qu’à M. Olsoufieff on avait presque fait un

crime de ce que je lui avais envoyé quelques lignes que je l’avais prié

d’insérer dans une lettre pour ma mère. Je lui donnai encore plusieurs

autres informations qu’elle demandait. Je roulai mon billet comme avait

été celui que j’avais reçu, et je guettai avec impatience et inquiétude

le moment de m’en défaire. Au premier concert qu’il y eut chez le

grand-duc, je fis le tour de l’orchestre, et m’arrêtai derrière la

chaise du violon soliste d’Ologlio, qui était l’homme qu’on m’avait

indiqué. Lorsqu’il me vit arriver derrière sa chaise, il fit semblant de

prendre son mouchoir dans la poche de son habit, et par là ouvrit cette

poche au large. J’y glissai, sans faire semblant de rien, mon billet, je

m’en allai d’un autre côté, et personne ne se douta de rien. Sacromoso,

pendant son séjour à Pétersbourg, me glissa encore deux ou trois billets

ayant trait à la même matière, et mes réponses lui furent rendues de

même, jamais personne n’en sut rien.

Du palais d’été nous allâmes à Péterhof, qu’on rebâtissait alors. On

nous logea en haut dans le vieux bâtiment de Pierre I, qui existait

alors. Ici, par ennui, le grand-duc se mit à jouer avec moi toutes les

après-diners l’hombre à deux. Quand je gagnais il se fâchait, et quand

je perdais il demandait à être payé tout de suite. Je n’avais pas le

sou, faute de quoi il se mettait à jouer aux jeux de hasard avec moi, en

tête-à-tête. Je me souviens qu’un jour son bonnet de nuit servit entre

nous de marque pour 10,000 roubles; mais quand il perdait il devenait, à

la fin du jeu, furieux, et était capable de bouder pendant plusieurs

jours. Ce jeu d’aucune façon ne me convenait.

Pendant ce séjour à Péterhof nous vîmes de nos fenêtres, qui donnaient

sur le jardin vers la mer, que M. et Mme Tchoglokoff étaient

continuellement en allées et venues du palais d’en haut vers celui de

Monplaisir, au bord de la mer, qu’habitait alors l’Impératrice. Cela

nous intrigua, de même que Mme Krouse, pour savoir la raison de ces

fréquentes allées et venues. A cet effet Mme Krouse s’en alla chez sa

sœur, qui était première femme de chambre de l’Impératrice. Elle en

revint toute rayonnante, ayant appris que toutes ces allées et venues

venaient de ce qu’il était parvenu à l’Impératrice que M. Tchoglokoff

avait une intrigue amoureuse avec une de mes demoiselles d’honneur,

Melle Kocheleff, et que celle-ci était grosse. L’Impératrice avait

fait venir Mme Tchoglokoff, et lui avait dit que son mari la

trompait, tandis qu’elle aimait ce mari comme une folle; qu’elle avait

été aveuglée jusqu’au point de faire quasi demeurer cette fille, la

bonne amie de son mari, avec elle; que si elle voulait se séparer de son

mari présentement, elle ferait une chose qui ne déplairait pas à Sa

Majesté, qui n’avait pas vu avec plaisir le mariage même de Mme

Tchoglokoff avec son mari. Elle lui déclara tout net qu’elle ne voulait

pas que son mari restât près de nous, qu’elle le renverrait et lui

laisserait, à elle, la charge. La femme, au premier moment, nia à

l’Impératrice la passion de son mari, et soutint que c’était une

calomnie; mais Sa Majesté Impériale, dans le temps qu’elle parlait à la

femme, avait envoyé questionner la demoiselle. Celle-ci avoua tout, tout

rondement, ce qui rendit la femme furieuse contre son mari. Elle revint

chez elle et chanta pouille au mari. Celui-ci tomba à ses genoux, lui

demanda pardon, et se servit de tout l’ascendant qu’il avait sur elle

pour l’adoucir. La couvée d’enfans qu’ils avaient servit à replâtrer

leur intelligence, qui cependant ne fut guère plus sincère depuis.

Désunis par amour, ils se lièrent par intérêt: la femme pardonna au

mari; elle s’en alla chez l’Impératrice et lui dit qu’elle avait tout

pardonné à son mari; qu’elle voulait rester avec lui pour l’amour de ses

enfans. Elle pria Sa Majesté, à genoux, de ne pas renvoyer son mari

ignominieusement de la cour, disant que ce serait la déshonorer et

mettre le comble à son amertume; enfin elle se conduisit si bien dans

cette occasion, et avec tant de fermeté et de générosité, et sa douleur

outre cela était si réelle, qu’elle désarma la colère de l’Impératrice.

Elle fit plus, elle amena son mari devant Sa Majesté Impériale, lui dit

bien ses vérités, et puis se mit avec lui aux genoux de l’Impératrice,

et la pria de pardonner à son mari en faveur d’elle et de ses six

enfans, dont il était le père. Toutes ces différentes scènes durèrent

cinq à six jours, et nous apprenions presqu’heure par heure ce qui

s’était passé, parceque nous étions moins guettés pendant cet

intervalle, et que tout le monde espérait voir renvoyer ces gens-là.

Mais l’issue ne répondit point à l’attente qu’on s’en était faite, car

il n’y eut que la demoiselle de renvoyée chez son oncle, le

grand-maréchal de la cour, Chépeleff, et les Tchoglokoff restèrent,

moins glorieux cependant qu’ils n’avaient été jusqu’ici. On choisit le

jour où nous devions aller à Oranienbaum, et tandis que nous partions

d’un côté, on fit partir la demoiselle d’un autre.

A Oranienbaum nous logeâmes, cette année-là, dans la ville, à droite et

à gauche du petit corps de logis. L’aventure de Gostilitza avait si bien

effrayé que dans toutes les maisons de la cour on fit examiner les

plafonds et les planchers, après quoi on répara ceux qui en avaient

besoin.

Voici la vie que je menais à Oranienbaum. Je me levais à trois heures du

matin et m’habillais moi-même de pied en cap en habit d’homme; un vieux

chasseur que j’avais m’attendait déjà avec les fusils; il y avait un

esquif de pêcheur tout prêt au bord de la mer; nous traversions le

jardin à pied, le fusil sur l’épaule; nous nous mettions, lui, moi, un

chien d’arrêt et le pêcheur qui nous menait, dans cet esquif, et

j’allais tirer des canards dans les roseaux qui bordent la mer des deux

côtés du canal d’Oranienbaum, qui s’étend deux verstes dans la mer. Nous

doublions souvent ce canal, et par conséquent nous étions quelquefois,

par un assez gros temps, en pleine mer sur cet esquif. Le grand-duc y

venait une heure ou deux après nous, parcequ’à lui il fallait toujours

un déjeuner et Dieu sait quoi qu’il trainaît après lui. S’il nous

rencontrait, nous allions ensemble, si non chacun tirait et chassait de

son côté. A dix heures, et quelquefois plus tard, je rentrais et

m’habillais pour le dîner. Après le dîner on se reposait, et le soir le

grand-duc avait musique, ou bien nous courions à cheval. Ayant mené

cette vie-là pendant huit jours environ, je me sentis fort échauffée et

la tête embarrassée. Je compris qu’il me fallait du repos et de la

diète. Pendant vingt-quatre heures je ne mangeai rien, ne bus que de

l’eau froide, et dormis, deux nuits, autant que je pus, après quoi je

repris le même train de vie et me portai très bien. Je me souviens que

je lisais alors les mémoires de Brantôme, qui m’amusaient beaucoup.

Avant cela j’avais lu la Vie de Henri IV par Périfix.

Vers l’automne nous rentrâmes en ville et l’on nous dit que nous irions

pendant l’hiver à Moscou. Mme Krouse vint me dire qu’il fallait

augmenter mon linge pour ce voyage. J’entrai dans le détail de ce linge;

Mme Krouse prétendit m’amuser en faisant tailler le linge dans ma

chambre, afin, disait-elle, de m’instruire combien de chemises pouvaient

sortir d’une pièce de toile. Cette instruction ou cet amusement déplut

apparemment à Mme Tchoglokoff, qui était de plus mauvaise humeur

depuis l’infidélité découverte de son mari. Je ne sais ce qu’elle dit à

l’Impératrice, mais tant il y a qu’une après-midi elle vint me dire que

Sa Majesté dispensait Mme Krouse de son service près de moi, qu’elle

allait se retirer chez le chambellan Sievers, son beau-fils; et le

lendemain elle m’amena Mme Vladislava pour occuper sa place près de

moi. C’était une grande femme qui paraissait avoir bonne tournure, et

dont la physionomie spirituelle me revint assez au premier abord. Je

consultai mon oracle, Timothée Yévreinoff, sur ce choix. Il me dit que

cette femme, que je n’avais jamais vue auparavant, était la belle-mère

du premier commis du comte Bestoujeff, le conseiller Pougovichnikoff;

qu’elle ne manquait ni d’esprit, ni de gaîté, mais qu’elle passait pour

être très artificieuse; qu’il fallait voir comment elle se conduirait et

surtout ne pas trop lui laisser voir de confiance. Elle s’appelait

Praskovia Nikitichna. Elle débuta fort bien; elle était sociable, aimait

à parler, parlait et contait avec esprit, savait à fond toutes les

anecdotes du temps passé et présent, connaissait quatre ou cinq

générations de toutes les familles, avait la généalogie des pères,

mères, grand’pères, grand’mères, et aïeux paternels et maternels de tout

le monde très présente à la mémoire, et personne ne m’a plus mis au fait

qu’elle, de tout ce qui s’était passé en Russie depuis cent ans.

L’esprit et la tournure de cette femme me revinrent assez, et quand je

m’ennuyais je la faisais jaser, à quoi elle se prêtait toujours

volontiers. Je découvris sans peine qu’elle désapprouvait très souvent

les dits et les faits des Tchoglokoff; mais comme elle allait très

souvent aussi dans les appartements de Sa Majesté, et qu’on ne savait

pas du tout pourquoi, on était sur ses gardes avec elle jusqu’à un

certain point, ne sachant comment les actions ou les paroles les plus

innocentes pouvaient être interprétées.

Du palais d’été nous passâmes au palais d’hiver. Ici on nous présenta

Mme La Tour l’Annois, qui avait été près de l’Impératrice dans sa

première jeunesse et avait suivi la princesse Anna Pétrovna, fille ainée

de Pierre I, lorsque celle-ci avait quitté la Russie, avec son époux le

duc de Holstein, lors du règne de l’empereur Pierre II. Après la mort de

cette princesse, Mme L’Annois s’en était retournée en France, et

présentement elle était revenue en Russie pour s’y fixer, ou bien aussi

pour s’en retourner après avoir obtenu de Sa Majesté quelques grâces.

Mme L’Annois espérait qu’à titre d’ancienne connaissance, elle

rentrerait dans la faveur et la familiarité de l’Impératrice; mais elle

se trompa fort, tout le monde se ligua ensemble pour l’en exclure. Dès

les premiers jours de son arrivée je prévis ce qui en arriverait, et

voici comment. Un soir qu’il y avait jeu dans l’appartement de

l’Impératrice, Sa Majesté allait et venait d’une chambre à l’autre et ne

se fixait nulle part comme elle en avait la coutume. Mme L’Annois,

espérant apparemment lui faire la cour, la suivait partout où elle

allait. Mme Tchoglokoff, voyant cela, me dit: «Voyez comme cette

femme suit partout l’Impératrice; mais cela ne durera pas longtemps, on

la désaccoutumera bien vite de courir après elle.» Je me le tins pour

dit, et réellement on commença par l’écarter, et puis on la renvoya avec

des présents en France.

Pendant cet hiver se fit la noce du comte Lestocq et de la demoiselle

Mengden, fille d’honneur de l’Impératrice. Sa Majesté, avec toute la

cour, y assista, et elle fit l’honneur aux nouveaux mariés d’aller chez

eux. On aurait dit qu’ils jouissaient de la plus grande faveur; mais un

ou deux mois après la chance tourna. Un soir que nous étions au jeu dans

l’appartement de l’Impératrice, j’y vis le comte Lestocq. Je m’approchai

de lui pour lui parler; il me dit à demi-voix: «Ne m’approchez pas, je

suis un homme suspect.» Je crus qu’il badinait, je lui demandai ce que

cela voulait dire. Il me répondit: «Je vous répète très sérieusement de

ne pas m’approcher, parceque je suis un homme suspect, qu’il faut fuir.»

Je vis qu’il avait l’air altéré et qu’il était extrêmement rouge. Je le

crus ivre et je tournai d’un autre côté. Ceci se passait le vendredi. Le

dimanche matin, en me coiffant Timothée Yévreinoff me dit: «Savez-vous

bien que cette nuit le comte Lestocq et sa femme ont été arrêtés et

conduits à la forteresse comme criminels d’état.» Personne ne savait

pourquoi, mais on apprit que le général Etienne Apraxine et Alexandre

Schouvaloff avaient été nommés commissaires pour cette affaire.

Le départ de la cour pour Moscou fut fixé au 16 Décembre. Les

Czernicheffs avaient été transférés à la forteresse dans une maison que

l’Impératrice avait, et qui s’appelait Smolnoy Dvor. L’ainé des trois

frères enivrait quelquefois ses gardes, et puis allait se promener en

ville chez ses amis. Un jour une fille de garderobe, finnoise, que

j’avais, et qui était promise à un domestique de la cour, parent de

Yévreinoff, vint m’apporter une lettre d’André Czernicheff, dans

laquelle il me priait de diverses choses. Cette fille l’avait vu chez

son futur, où ils avaient passé la soirée ensemble. Je ne savais où

fourrer cette lettre quand je la reçus. Je ne voulais pas la brûler pour

me souvenir de ce dont il me priait. Il y avait fort longtemps que

j’avais eu défense d’écrire même à ma mère. Par cette fille je fis

l’emplette d’une plume d’argent et d’une écritoire. Pendant le jour

j’avais la lettre dans ma poche; quand je me déshabillais je la fourrais

sous ma jarretière dans mon bas, et avant de me coucher je la tirais de

là et la mettais dans ma manche. Enfin je répondis; je lui envoyai ce

qu’il avait désiré par le même canal auquel il avait confié sa lettre,

et je choisis un moment propice pour brûler cette lettre qui me donnait

de si grandes sollicitudes.

A la moitié de décembre nous partîmes pour Moscou. Nous étions, le

grand-duc et moi, dans un grand traîneau, les cavaliers de service sur

le devant. Le grand-duc allait pendant le jour se mettre dans un

traîneau de ville avec Tchoglokoff, et moi je restais dans le grand

traîneau que nous ne fermions jamais, et je faisais conversation avec

ceux qui étaient assis sur le devant. Je me souviens que le chambellan

prince Alexandre Jouriévitch Troubetzkoy me conta pendant ce temps comme

quoi le comte Lestocq, prisonnier à la forteresse, les onze premiers

jours de sa détention avait voulu se laisser mourir de faim, mais qu’on

l’avait obligé à prendre de la nourriture. Il avait été accusé d’avoir

pris 1,000 roubles du roi de Prusse pour appuyer ses intérêts, et

d’avoir empoisonné un nommé Oettinger qui aurait pu déposer contre lui.

On lui donna la question, après quoi il fut exilé en Sibérie.

Dans ce voyage l’Impératrice nous devança à Tver, et comme on prit pour

sa suite les chevaux et les provisions qui étaient préparés pour nous,

nous restâmes vingt-quatre heures à Tver sans chevaux et sans

nourriture. Nous avions grand faim. Vers le soir Tchoglokoff nous fit

avoir un sterlette rôti, qui nous parut délicieux. Nous partîmes pendant

la nuit, et arrivâmes à Moscou deux ou trois jours avant noël. La

première nouvelle que nous y apprîmes fut que le chambellan de notre

cour, le prince Alex. Mich. Galitzine, avait reçu au moment de notre

départ de Pétersbourg ordre de se rendre à Hambourg comme ministre de

Russie, avec 4,000 roubles d’appointements. Ceci fut regardé de rechef

comme un exilé de plus. Sa belle-sœur, la princesse Gagarine, qui

était près de moi, en pleura beaucoup, et nous le regrettions tous.

Nous occupions à Moscou les appartements que j’y avais eus avec ma mère,

en 1744. Pour aller à la grande église de la cour il fallait faire en

carrosse le tour de la maison. Le jour de noël, à l’heure de la messe,

nous allions nous mettre en carrosse et étions déjà sur le perron de

l’escalier à cet effet, par une gelée de 29 dégrés, lorsqu’on vint nous

dire de la part de l’Impératrice, qu’elle nous dispensait d’aller à la

messe ce jour-là, à cause du froid excessif qu’il faisait; il est vrai

qu’il pinçait le nez. Je fus obligée de rester dans ma chambre le

premier temps de mon séjour à Moscou, à cause de l’excessive quantité de

boutons qui m’étaient venus au visage. Je mourais de peur de rester

couperosée. Je fis venir le médecin Boërhave, qui me donna des calmants

et tout plein de choses pour chasser les boutons du visage. A la fin

quand rien ne fit effet, il me dit un jour: «Je m’en vais vous donner ce

qui les chasse.» Il tira de sa poche un petit flacon d’huile de Falk, et

me dit d’en mettre une goutte dans une tasse d’eau et de me laver le

visage avec cela de temps en temps, comme par exemple tous les huit

jours. Réellement l’huile de Falk me nettoya le visage, et au bout d’une

dizaine de jours je pus paraître. Peu de temps après notre arrivée à

Moscou (1749), Mme Vladislava vint me dire que l’Impératrice avait

ordonné de faire au plus tôt les noces de ma fille de garderobe

finnoise. La seule raison pour laquelle vraisemblablement on hâtait ses

noces, était apparemment que j’avais marqué quelque prédilection pour

cette fille, qui était une grosse réjouie qui par-ci par-là me faisait

rire en contrefaisant tout le monde et notamment fort plaisamment Mme

Tchoglokoff. On la maria donc, et il n’en fut plus question.

Mémoires de l'Impératrice Catherine II. Écrits par elle-même · 第 6 / 21 段