Nous revînmes à petites journées de Réval à Pétersbourg. Je gagnai dans

ce voyage un grand mal de gorge, dont je fus alitée pendant plusieurs

jours, ensuite de quoi nous allâmes à Péterhof, et de là nous faisions

des excursions de huit en huit jours à Oranienbaum.

Au commencement d’août l’Impératrice nous envoya dire, au grand-duc et à

moi, que nous devions faire nos dévotions. Nous nous conformâmes tous

les deux à ses volontés, et tout de suite nous commençâmes à faire

chanter matines et vêpres chez nous et aller à la messe tous les jours.

Le vendredi lorsqu’il s’agit d’aller à la confession, la cause de cet

ordre donné de faire des dévotions s’éclaircit. Simon Théodorsky, évêque

de Pleskov, nous questionna beaucoup tous les deux, chacun séparément,

sur ce qui s’était passé entre les Czernicheffs et nous. Mais, comme il

ne s’était passé rien du tout, il fut un peu penaud quand il vit qu’avec

l’ingénuité de l’innocence, on lui dit qu’il n’y avait pas même l’ombre

de ce que l’on avait osé supposer. Il lui échappa de me dire à moi:

«Mais d’où vient donc que l’Impératrice est prévenue du contraire?» à

quoi je lui répondis que je l’ignorais. Je suppose que notre confesseur

communiqua notre confession à celui de l’Impératrice, et que celui-ci

redit à Sa Majesté ce qui en était, ce qui certainement ne pouvait nous

nuire. Nous communiâmes le samedi, et le lundi nous allâmes à

Oranienbaum pour huit jours, tandis que l’Impératrice fit une excursion

à Zarskoé-Sélo.

Arrivé à Oranienbaum, le grand-duc enrégimenta toute sa suite. Les

chambellans, les gentilshommes de la chambre, les charges de la cour,

les adjudants du prince Repnine, son fils lui-même, les domestiques de

la cour, les chasseurs, les jardiniers, tous eurent le mousquet sur

l’épaule. Son Altesse Impériale les exerçait tous les jours, leur

faisait monter la garde: le corridor de la maison leur servait de corps

de garde, où ils passaient la journée. Pour les repas les cavaliers

montaient en haut, et le soir ils venaient dans la salle danser en

guêtres. De dames il n’y avait que moi, Mme Tchoglokoff, la

princesse Repnine, mes trois demoiselles d’honneur et mes femmes de

chambre: par conséquent ce bal était très maigre et mal arrangé, les

hommes harassés et de mauvaise humeur de cette continuité d’exercices

militaires, qui n’était pas du goût des courtisans. Après le bal on les

laissait aller se coucher chez eux. En général, moi et tout le monde,

nous étions excédés de la vie ennuyeuse que nous menions à Oranienbaum,

où nous étions cinq ou six femmes isolées vis-à-vis les unes des autres

depuis le matin jusqu’au soir, tandis que les hommes s’exerçaient à

contre-cœur de leur côté. J’eus recours aux livres que j’avais

apportés. Depuis mon mariage je ne faisais que lire. Le premier livre

que j’aie lu étant mariée, fut un roman intitulé Tiran le blanc, et une

année entière je ne lus que des romans. Mais ceux-ci commençaient à

m’ennuyer. Je tombai par hasard sur les lettres de Mme de Sévigné:

cette lecture m’amusa. Quand je les eus dévorées, les œuvres de

Voltaire me tombèrent sous la main. Après cette lecture je cherchai des

livres avec plus de choix.

Nous retournâmes à Péterhoff, et après deux ou trois allées et venues

entre Péterhoff et Oranienbaum, avec les mêmes passe-temps, nous

retournâmes à Pétersbourg, au palais d’été.

A la fin de l’automne l’Impératrice passa au palais d’hiver, où elle

occupa les appartements où nous avions demeuré l’hiver précédent, et on

nous logea dans ceux que le grand-duc avait occupés avant notre

mariage. Ces appartements nous plurent beaucoup, et réellement ils

étaient très commodes. C’étaient ceux de l’impératrice Anne. Tous les

soirs toute notre cour se rassemblait chez nous, et on y jouait à toutes

sortes de petits jeux, ou bien il y avait concert. Deux fois la semaine

il y avait spectacle au grand théâtre qui était alors vis-à-vis l’église

de Kasan. En un mot cet hiver fut un des plus gais et des mieux arrangés

que j’aie passés de ma vie. Nous ne faisions à la lettre que rire et

sauter pendant toute la journée.

Au milieu de l’hiver à peu près, l’Impératrice nous fit dire de la

suivre à Tichvine, où elle allait. C’était un voyage de dévotion. Mais

au moment que nous allions monter en traîneau, nous apprîmes que le

voyage était remis. On vint nous dire à l’oreille que le grand-veneur

comte Razoumovsky avait pris la goutte, et Sa Majesté ne voulait pas

partir sans lui. Quinze jours ou trois semaines après nous partîmes en

effet pour Tichvine. Ce voyage ne dura que cinq jours et nous revînmes.

En passant par Ribatchia Slobodk, et devant la maison où je savais

qu’étaient les Czernicheffs, je tâchai de les voir à travers les

fenêtres, mais je ne vis rien. Le prince Repnine ne fut point de ce

voyage. On nous dit qu’il avait la gravelle. Le mari de Mme

Tchoglokoff fit les fonctions du prince Repnine pendant ce voyage, ce

qui ne fit pas grand plaisir à tout le monde. C’était un sot arrogant

et brutal: tout le monde le craignait terriblement, de même que sa

femme, et à dire la vérité ils étaient véritablement malfaisants.

Cependant il y avait des moyens, comme il parut dans la suite, non

seulement d’endormir ces argus, mais même de les gagner. Alors on en

était encore à deviner ces moyens. Un des plus sûrs était de jouer au

pharaon avec eux. Ils étaient joueurs tous les deux et joueurs très

intéressés. Ce faible fut découvert le premier, les autres après.

Pendant cet hiver mourut la princesse Gagarine, demoiselle d’honneur,

d’une fièvre chaude, au moment où elle allait se marier au chambellan

prince Galitzine, qui épousa ensuite sa sœur cadette. Je la regrettai

beaucoup, et pendant sa maladie j’allai la voir plusieurs fois, malgré

les représentations de Mme Tchoglokoff. L’Impératrice fit venir de

Moscou à sa place sa sœur aînée, mariée depuis au comte Matiuschkine.

Au printemps nous allâmes habiter le palais d’été, et de là à la

campagne. Le prince Repnine, sous prétexte de mauvaise santé, obtint la

permission de se retirer dans sa maison, et M. Tchoglokoff continua à

être chargé des fonctions du prince Repnine près de nous, ad interim.

Celui-ci se signala d’abord par le renvoi de notre cour du chambellan

comte Divier, qui fut placé comme brigadier à l’armée, et du gentilhomme

de la chambre Villebois, qui y fut envoyé comme colonel, à la

représentation de Tchoglokoff qui les regardait de mauvais œil,

parceque le grand-duc et moi nous les regardions de bon œil. Pareil

renvoi avait déjà eu lieu dans la personne du comte Zachar Czernicheff,

en 1745, à la prière de ma mère; mais toutefois ces renvois étaient

regardés comme des disgrâces à la cour, et par là ils devenaient très

sensibles aux individus. Le grand-duc et moi nous fûmes très sensibles à

celui-ci. Le prince Auguste, ayant obtenu tout ce qu’il avait voulu, on

lui fit dire, de la part de l’Impératrice, de partir. Ceci était aussi

une manigance des Tchoglokoff, qui voulaient absolument nous isoler, le

grand-duc et moi, en quoi ils suivaient les instructions du comte

Bestoujeff, auquel tout le monde était suspect.

Pendant cet été, n’ayant rien de mieux à faire, et l’ennui devenant

grand chez nous, ma passion dominante devint de monter à cheval. Le

reste du temps je lisais dans ma chambre tout ce qui me tombait sous la

main. Pour le grand-duc, comme on lui avait ôté les gens qu’il aimait le

mieux, il en choisit de nouveaux entre les domestiques de la cour.

Pendant cet intervalle mon valet de chambre, Yévreinoff, un matin qu’il

m’accommodait les cheveux, me dit que par un hasard fort particulier, il

avait découvert qu’André Czernicheff et ses frères étaient à Ribatschia,

aux arrêts, dans une maison de plaisance appartenant en propre à

l’Impératrice, qui l’avait héritée de sa mère; voici comment cela

s’était découvert. Durant le carnaval mon homme s’était promené en

traîneau, sa femme et sa belle-sœur dans le traîneau et les deux

beaux-frères derrière. Le mari de la sœur était secrétaire du

magistrat de St Pétersbourg. Cet homme avait une sœur mariée à un

sous-secrétaire de la chancellerie secrète. Ils allèrent se promener un

jour à Ribatchia, et entrèrent chez l’homme qui avait l’administration

de cette terre de l’Impératrice. Ils eurent une dispute sur la fête de

Pâques, pour savoir à quelle date elle tomberait. L’hôte de la maison

dit qu’il allait bien vite finir cette contestation, qu’il n’y avait

qu’à faire demander aux prisonniers un livre qu’on nommait Swiatzj, où

l’on trouve toutes les fêtes et le calendrier pour plusieurs années.

Quelques moments après on l’apporta. Le beau-frère de Yévreinoff

s’empara du livre, et la première chose, en l’ouvrant, qu’il y trouva,

fut qu’André Czernicheff y avait donné son nom, et la date du jour où le

grand-duc lui avait donné ce livre; après quoi il y chercha la fête de

Pâques. La dispute finit, le livre fut renvoyé, et ils revinrent à

Pétersbourg, où quelques jours après, le beau-frère de Yévreinoff lui

fit confidence de cette découverte. Celui-ci me pria instamment de n’en

pas parler au grand-duc, parcequ’on ne se fiait pas du tout à sa

discrétion. Je le lui promis, et je lui tins parole.

Vers la mi-carême nous allâmes avec l’Impératrice à Gostilitza, pour la

fête du grand-veneur comte Razoumowsky. On y dansa et se divertit assez

bien, après quoi on revint en ville.

Peu de jours après on m’annonça le décès de mon père, dont je fus très

affligée. On me laissa pleurer huit jours tant que je voulus; mais au

bout de huit jours, Mme Tchoglokoff vint me dire que c’était assez

pleurer, que l’Impératrice m’ordonnait de finir, que mon père n’était

pas un roi. Je lui répondis qu’il était vrai qu’il n’était pas roi, et à

cela elle répartit qu’il ne convenait pas à une grande-duchesse de

pleurer plus long-temps un père qui n’était pas roi. Enfin on régla que

je sortirais le dimanche suivant et porterais le deuil six semaines.

La première fois que je sortis de ma chambre je trouvai le comte Santi,

grand-maître des cérémonies de l’Impératrice, dans l’antichambre de Sa

Majesté Impériale. Je lui adressai quelques paroles fort indifférentes,

et passai mon chemin. A quelques jours de là Mme Tchoglokoff vint me

dire que Sa Majesté avait appris du comte Bestoujeff, auquel Santi

l’avait donné par écrit, que je lui avais dit, à lui Santi, que je

trouvais fort étrange que les ambassadeurs ne m’eussent point fait de

compliments de condoléance au sujet de la mort de mon père; que Sa

Majesté trouvait très mal avisé le propos que j’avais tenu au comte

Santi, que j’étais trop fière, que je devais me souvenir que mon père

n’était pas roi, et qu’à cause de cette raison je ne devais ni ne

pouvais prétendre à des compliments de condoléance de la part des

ministres étrangers. Je tombai de mon haut en entendant parler ainsi

Mme Tchoglokoff. Je lui dis que si le comte Santi avait dit ou écrit

que je lui avais dit une seule parole analogue même à ce sujet, il était

un insigne menteur; que rien de pareil n’était jamais entré dans ma

tête, et que, par conséquent aussi, je n’avais tenu, ni à lui ni à

personne, aucun propos qui y eût rapport. C’était la vérité la plus

stricte, parceque je m’étais fait une règle immuable de ne rien

prétendre en aucun cas, de me conformer en tout aux volontés de Sa

Majesté Impériale, et de faire ce qu’on me dirait de faire. Apparemment

que l’ingénuité avec laquelle je répondis à Mme Tchoglokoff la

convainquit. Elle me dit qu’elle ne manquerait pas de dire à

l’Impératrice que je donnais un démenti au comte Santi. En effet elle

s’en alla chez Sa Majesté et revint me dire que l’Impératrice était très

fâchée contre le comte Santi d’avoir fait un pareil mensonge, et qu’elle

avait ordonné de le réprimander. A quelques jours de là le comte Santi

me dépêcha plusieurs personnes, entr’autres le chambellan comte Nikita

Panine et le vice-chancelier Woronzoff, pour me dire que le comte

Bestoujeff l’avait forcé à faire ce mensonge et qu’il était fâché de ce

que par là il se trouvait dans ma disgrâce. Je dis à ces messieurs qu’un

menteur était un menteur, quelque raison qu’il eût pour mentir, et que

de crainte que ce monsieur ne me mêlât dans ses mensonges, je ne lui

parlerais plus. Voici ce que je crois de cette histoire. Santi était

italien. Il aimait négocier et était fort occupé de son métier de

grand-maître des cérémonies. Je lui avais toujours parlé comme je

parlais à tout le monde. Il croyait peut-être que des compliments de

condoléance de la part du corps diplomatique au sujet de la mort de mon

père pouvaient être admis, et dans sa façon de penser il y a apparence

qu’il croyait m’obliger par là. Il alla donc chez le comte Bestoujeff,

grand-chancelier et son chef, et lui dit que j’étais sortie pour la

première fois, et que je lui avais paru très affectée: des compliments

de condoléance omis pouvaient avoir contribué à augmenter cette

sensibilité. Le comte Bestoujeff, toujours hargneux et charmé de

m’humilier, fit mettre tout de suite par écrit ce que Santi lui avait

dit ou insinué, et qu’il avait appuyé de mon nom, et lui fit signer ce

protocole. L’autre, craignant son chef comme le feu, et craignant

surtout de perdre sa place, ne balança pas à signer ce mensonge plutôt

que de sacrifier son existence. Le grand-chancelier envoya la note à

l’Impératrice. Celle-ci s’irrita de me voir des prétentions, et m’envoya

Mme Tchoglokoff, comme il a été dit ci-dessus. Mais ayant entendu ma

réponse fondée sur l’exacte vérité, il n’en résulta d’autre chose qu’un

pied de nez pour monsieur le grand-maître des cérémonies.

A la campagne le grand-duc se forma une meute, et commença lui-même à

dresser des chiens. Lorsqu’il était las de les tourmenter, il se mettait

à râcler du violon. Il ne connaissait pas une note, mais il avait

beaucoup d’oreille, et faisait consister la beauté de la musique dans la

force et la violence avec laquelle il tirait des sons de son instrument.

Ceux qui l’écoutaient cependant, souvent se seraient bouché volontiers

les oreilles, s’ils avaient osé, car il les écorchait horriblement. Ce

train de vie continua tant à la campagne qu’à la ville. Revenue au

palais d’été, Mme Krouse, qui n’avait cessé d’être un argus, se

radoucit au point que très souvent elle se prêtait à tromper les

Tchoglokoff, qui étaient devenus les bêtes noires de tout le monde. Elle

fit plus, elle procura au grand-duc des jouets, des poupées, et d’autres

joujous d’enfans qu’il aimait à la folie. Pendant le jour on les cachait

dedans et sous mon lit; le grand-duc se couchait d’abord après le

souper, et dès que nous étions au lit, Mme Krouse fermait la porte à

clef, et alors le grand-duc jouait jusqu’à une ou deux heures du matin.

Bon-gré mal-gré j’étais obligée de prendre part à ce bel amusement, de

même que Mme Krouse. Souvent j’en riais, mais plus souvent j’en étais

excédée et même incommodée: tout le lit était couvert et rempli de

poupées et de jouets quelquefois assez lourds. Je ne sais si Mme

Tchoglokoff eut vent de ces amusements nocturnes, mais un soir, vers

minuit, elle vint frapper à la porte de la chambre à coucher. On ne lui

ouvrit pas tout de suite, parceque le grand-duc, Mme Krouse, et moi,

nous n’eûmes rien de plus pressé que de dégarnir le lit des jouets et de

les cacher, à quoi la couverture nous servit assez bien, parceque nous

les fourrâmes dessous. Ceci fait, on ouvrit, mais elle trouva

terriblement à redire de ce qu’on l’avait fait attendre, et nous dit que

l’Impératrice se fâcherait beaucoup, quand elle apprendrait que nous ne

dormions pas encore à telle heure. Puis elle s’en alla en grognant,

n’ayant point fait d’autre découverte. Elle partie, le grand-duc

continua son train jusqu’à ce qu’il eût envie de dormir.

A l’entrée de l’automne nous repassâmes de rechef dans les appartements

que nous avions occupés d’abord après nos noces, au palais d’hiver. Ici

il se fit une défense très sévère de la part de Sa Majesté par l’organe

de M. Tchoglokoff, pour que personne n’entrât dans les appartements du

grand-duc et les miens, sans l’expresse permission de M. et Mme

Tchoglokoff, avec un ordre aux dames et cavaliers de notre cour de se

tenir dans l’antichambre et de ne pas passer le seuil de la porte, de ne

pas nous parler autrement qu’à haute voix, même aux domestiques, sous

peine d’être renvoyés. Le grand-duc et moi, ainsi réduits à être

vis-à-vis l’un de l’autre, nous murmurions tous les deux et nous nous

communiquions réciproquement nos pensées sur cette sorte de prison

qu’aucun de nous n’avait méritée. Pour se procurer plus d’amusement

pendant l’hiver, le grand-duc fit venir huit ou dix chiens de chasse de

la campagne, et les plaça derrière une cloison de bois qui séparait

l’alcôve de ma chambre à coucher d’un immense vestibule qu’il y avait

derrière nos appartements. Comme l’alcôve n’était séparée que par des

planches, l’odeur de chenil perçait dans l’alcôve, et dans cette

puanteur nous dormions tous les deux. Quand je m’en plaignais il me

disait qu’il n’y avait pas moyen de faire autrement. Le chenil étant un

grand secret, je supportai cette incommodité sans trahir le secret de

Son Altesse Impériale.

Comme il n’y eut aucune sorte de divertissement pendant ce carnaval à la

cour, le grand-duc imagina de faire des mascarades dans ma chambre. Il

faisait habiller ses domestiques, les miens et mes femmes, en masques,

et les faisait danser dans ma chambre à coucher. Il jouait lui-même du

violon et dansait avec. Cela durait assez long-temps dans la nuit; pour

moi, sous différents prétextes, de mal de tête ou de lassitude, je me

couchais sur un canapé, mais toujours en habit de masque, et m’ennuyais

à mourir de l’insipidité de ces bals masqués qui l’amusaient infiniment.

Le carême venu, on éloigna de lui encore quatre personnes, du nombre

desquelles étaient trois pages qu’il aimait mieux que les autres. Ces

renvois fréquents l’affectaient; mais il ne faisait pas un pas pour les

arrêter, ou bien il en faisait de si gauches que cela ne faisait

qu’augmenter le mal.

Pendant cet hiver nous apprîmes que le prince Repnine, tout malade qu’il

était, devait commander le corps de troupes qu’on allait envoyer en

Bohême au secours de l’impératrice-reine, Marie Thérèse. C’était une

disgrâce formelle pour le prince Repnine. Il y alla et n’en revint

jamais, parcequ’il mourût de chagrin en Bohême. Ce fut la princesse

Gagarine, ma demoiselle d’honneur, qui m’en donna le premier avis,

malgré toutes les défenses de laisser passer jusqu’à nous le moindre mot

de ce qui se passait à la ville ou à la cour. On peut voir par là ce que

c’est que de pareilles défenses qui ne sont jamais exécutées à la

rigueur, parcequ’il y a trop de gens intéressés à les enfreindre. Tous

ceux qui nous entouraient, et jusqu’aux plus proches parents des

Tchoglokoff, tous s’intéressaient à diminuer la rigueur de l’espèce de

prison politique dans laquelle on s’efforçait de nous retenir. Il n’y

avait pas jusqu’au propre frère de Mme Tchoglokoff, le comte

Hendrikoff, qui souvent ne me glissait des avis utiles et nécessaires,

et d’autres se servaient de lui encore pour me les faire parvenir, à

quoi il se prêtait toujours avec la candeur d’un brave et honnête homme,

se moquant des bêtises et des brutalités de sa sœur et de son

beau-frère, de façon qu’avec lui tout le monde était à son aise et sans

défiance quelconque, parcequ’il n’avait jamais compromis personne, ni

manqué à âme qui vive. C’était un homme d’un sens droit, mais borné, mal

élevé, très ignorant, mais ferme et sans malice.

Pendant ce même carême, un jour, vers midi, je sortis dans la chambre où

se tenaient les cavaliers et les dames--les Tchoglokoff n’y étaient pas

encore--et, en parlant aux uns et aux autres, je m’approchai de la porte

où se tenait le chambellan Outzine. Celui-ci fit tomber à demi-voix le

discours sur la vie ennuyeuse que nous menions, et dit qu’avec cela

encore on nous mettait mal dans l’esprit de l’Impératrice; que, peu de

jours avant, Sa Majesté Impériale avait dit à table que je me

surchargeais de dettes, que tout ce que je faisais était marqué au coin

de la bêtise, qu’avec cela je m’imaginais que j’avais beaucoup d’esprit,

mais qu’il n’y avait que moi qui pensât comme cela sur mon propre

compte, et que je ne trompais personne, que ma parfaite bêtise était

reconnue de tout le monde, et qu’à cause de cela il fallait moins

prendre garde à ce que faisait le grand-duc qu’à ce que je faisais, moi;

et il ajouta, la larme à l’œil, qu’il avait ordre de l’Impératrice de

me dire cela; mais il me pria de ne pas faire semblant de savoir qu’il

m’eût dit avoir ordre de me le dire. Je lui répondis que pour ce qui en

était de ma bêtise, la faute ne pouvait m’en être attribuée, chacun

étant comme le bon Dieu l’avait créé; qu’à l’égard de mes dettes, il

n’était pas bien étonnant que j’en eusse, parcequ’avec 30,000 roubles

d’entretien, ma mère, en partant, m’avait laissé 6000 roubles à payer

pour elle; qu’outre cela la comtesse Roumianzoff m’avait engagée à faire

mille dépenses qu’elle regardait comme indispensables; que Mme

Tchoglokoff me coûtait seule, cette année, 17,000 roubles, et qu’il

savait lui-même le jeu d’enfer qu’il fallait jouer avec eux tous les

jours; qu’il pouvait rendre cette réponse à ceux qui l’en avaient

chargé; qu’au reste j’étais très fâchée de savoir qu’on me mettait mal

dans l’esprit de Sa Majesté Impériale, à laquelle cependant je n’avais

jamais manqué en fait de respect, d’obéissance, et de déférence, et que

plus on m’observerait plus on en serait convaincu. Je lui promis le

secret qu’il m’avait demandé, et le gardai. Je ne sais s’il redit ce

dont je le chargeai; mais je le crois, quoique je n’entendisse plus

parler de cela, et n’eus garde de renouveler une conversation aussi peu

agréable.

Mémoires de l'Impératrice Catherine II. Écrits par elle-même · 第 5 / 21 段