Après pâques il fit dresser un théâtre de marionnettes dans sa chambre,

et il y invitait du monde et même des dames. Ce spectacle était la chose

du monde la plus insipide. La chambre où était le théâtre, avait une

porte qui était condamnée parcequ’elle donnait dans un autre appartement

qui faisait partie de celui de l’Impératrice, où il y avait une table à

machine qu’on pouvait baisser et lever pour y manger sans domestiques.

Un jour le grand-duc étant dans la sienne, à préparer son soi-disant

spectacle, il entendit parler dans l’autre, et comme il était d’une

vivacité inconsidérée, il prit du théâtre un instrument de menuiserie

avec lequel on a coutume de faire des trous dans les planches, et se mit

à faire des trous à cette porte condamnée, de façon qu’il vit tout ce

qui s’y passait, et nommément le dîner qu’y faisait l’Impératrice. Le

grand-veneur, comte Razoumoffski, en robe de chambre de brocard, y

dînait avec elle--il avait pris médecine ce jour là--et une douzaine de

personnes des plus affidées de l’Impératrice. Le grand-duc, non content

de jouir lui-même du fruit de son habile travail, appela tous ceux qui

étaient autour de lui, pour les faire jouir du plaisir de regarder par

les trous qu’il venait de pratiquer avec tant d’industrie. Quand

lui-même et ceux qui se trouvaient près de lui, eurent rassasié leurs

yeux de ce plaisir indiscret, il vint inviter Mme Krouse, et moi et

mes femmes, à passer chez lui pour voir quelque chose que nous n’avions

jamais vu. Il ne nous dit pas ce que c’était, apparemment pour nous

ménager une agréable surprise. Comme je ne me pressais pas assez, selon

ses désirs, il emmena Mme Krouse et mes femmes. J’arrivai la

dernière et les trouvai établis devant cette porte, où il avait dressé

des bancs, des chaises, des escabelles, pour la commodité des

spectateurs, disait-il. En entrant je demandai ce que c’était. Il vint

courir au devant de moi et me dire de quoi il s’agissait. Je fus

effrayée et indignée de sa témérité, et je lui dis que je ne voulais ni

regarder ni avoir part à cet esclandre, qui sûrement lui causerait du

chagrin si sa tante l’apprenait, et qu’il était difficile qu’elle ne

l’apprît pas, parcequ’il avait mis au moins vingt personnes dans son

secret. Tous ceux qui s’étaient prêtés à regarder par la porte, voyant

que je ne voulais pas en faire autant, commencèrent à défiler un à un de

cette porte. Le grand-duc lui-même commençait à être un peu penaud de ce

qu’il avait fait, et s’en retourna travailler à son théâtre de

marionnettes, et moi je m’en allai dans ma chambre.

Jusqu’au dimanche nous n’entendîmes parler de rien; mais ce jour là, je

ne sais comment il se fit que je vins un peu plus tard à la messe qu’à

l’ordinaire. Revenue dans ma chambre, j’allais ôter mon habit de cour,

lorsque je vis entrer l’Impératrice avec un air fort irrité et très

rouge. Comme elle n’avait pas été à la messe de la chapelle, mais

qu’elle avait assisté au service divin dans sa petite chapelle

particulière, j’allai comme de coutume au devant d’elle, ne l’ayant pas

vue encore ce jour-là, pour lui baiser la main. Elle m’embrassa, ordonna

d’appeler le grand-duc, et, en attendant, me gronda, moi, de ce que je

venais tard à la messe et donnais la préférence à la parure sur le bon

Dieu. Elle ajouta que du temps de l’impératrice Anne, quoiqu’elle ne

demeurât pas à la cour, mais dans une maison assez éloignée de la cour,

elle n’avait jamais manqué à ses devoirs, et que souvent elle s’était

levée à la bougie à cet effet. Puis elle fit appeler mon valet de

chambre perruquier, et lui dit que si, à l’avenir, il me coiffait avec

tant de lenteur, elle le ferait chasser. Quand elle eut fini avec

celui-ci, le grand-duc, qui s’était déshabillé dans sa chambre, entra en

robe de chambre, le bonnet de nuit à la main, d’un air fort gai et

leste, et courut pour baiser la main à l’Impératrice, qui l’embrassa, et

lui demanda d’où il avait pris la hardiesse de faire ce qu’il avait

fait, disant qu’elle était entrée dans la chambre où était la table à

machine, qu’elle y avait trouvé la porte toute trouée, que tous les

trous étaient dirigés vers l’endroit où elle s’asseyait ordinairement,

qu’apparemment en faisant cela il avait oublié ce qu’il lui devait;

qu’elle ne devait plus le regarder que comme un ingrat; que son père à

elle, Pierre I, avait aussi eu un fils ingrat, et qu’il l’avait puni en

le déshéritant; que du temps de l’impératrice Anne elle lui avait

toujours rendu le respect que l’on devait à une tête couronnée et ointe

du Seigneur; que celle-là n’entendait pas le badinage et faisait mettre

à la forteresse ceux qui lui manquaient de respect; qu’il n’était, lui,

qu’un petit garçon à qui elle saurait apprendre à vivre. Ici il

commença à se fâcher et voulut lui répondre, à l’effet de quoi il

balbutia quelques paroles; mais elle lui ordonna de se taire, et se

courrouça de telle manière qu’elle ne garda plus de mesure dans sa

colère, ce qui lui arrivait ordinairement quand elle se fâchait, et lui

dit tout plein d’injures et de choses choquantes, lui témoignant autant

de mépris que de colère.

Nous étions stupéfaits et interdits tous les deux, et quoique cette

scène-là ne s’adressât pas directement à moi, j’en avais la larme à

l’œil. Elle s’en aperçut et me dit: «Ce n’est pas à vous que ce que je

dis s’adresse; je sais que vous n’avez pas eu part à ce qu’il a fait, et

que vous n’avez ni regardé ni même voulu regarder à travers la porte.»

Cette réflexion qu’elle fit, avec justice, la calma un peu, et elle se

tut--aussi bien était-il difficile d’ajouter encore à ce qu’elle venait

de dire--après quoi elle nous salua et s’en alla, extrêmement rouge et

les yeux étincelants, chez elle. Le grand-duc s’en alla chez lui, et moi

j’ôtai mon habit en silence, ruminant sur tout ce que je venais

d’entendre. Quand je fus déshabillée, le grand-duc vint me trouver, et

il me dit d’un ton moitié penaud moitié satirique: «Elle était comme une

furie et ne savait ce qu’elle disait.» Je lui dis: «Elle était d’une

colère extrême.» Et nous repassâmes ce que nous venions d’entendre, à la

suite de quoi nous dinâmes dans ma chambre seuls tous les deux. Lorsque

le grand-duc s’en fut allé chez lui, Mme Krouse entra chez moi et me

dit: «Il faut avouer que l’Impératrice a agi aujourd’hui vraiment en

mère.» Je vis qu’elle avait envie de me faire parler, et à cause de cela

je me tus. Elle continua: «Une mère se fâche, gronde ses enfants, et

puis cela se passe; vous auriez dû tous les deux lui dire: ВИНОВаты

Матушка et vous l’auriez désarmée.» Je lui dis que j’avais été interdite

et ébahie de la colère de sa majesté, et que tout ce que j’avais été en

état de faire dans ce moment avait été d’écouter et de me taire. Elle

s’en alla de chez moi, apparemment pour faire son rapport. Quant à moi,

le _je vous demande pardon, madame_, pour désarmer la colère de

l’Impératrice, me resta dans la tête, et depuis je m’en suis servie dans

l’occasion avec succès, comme on le verra dans la suite.

Quelque temps avant que l’Impératrice dispensât le comte Brummer et le

grand chambellan Berkholz de leurs fonctions près du grand-duc, un jour

que je sortis plus de bonne heure que de coutume le matin dans

l’antichambre, le premier s’y trouvant seul, il prit cette occasion pour

me parler, et me pria et me conjura d’aller tous les jours dans la

chambre de toilette de l’Impératrice, comme ma mère m’en avait obtenu la

permission en partant, privilège dont j’avais fort peu usé jusqu’ici,

parceque cette prérogative m’ennuyait souverainement. J’y étais venue

une ou deux fois, j’y avais trouvé les femmes de l’Impératrice qui peu

à peu s’en étaient retirées de façon que je restais seule. Je lui dis

cela. Il me dit que cela n’y faisait rien, qu’il fallait continuer. A

dire la vérité, à cette persévérance de courtisan je ne comprenais rien.

Cela pouvait lui servir pour ses vues, mais ne me servait de rien à moi

de faire le pied de grue dans la chambre de toilette de l’Impératrice,

et encore de lui être à charge. Je dis au comte Brummer ma répugnance,

mais il fit tout pour me persuader, sans y réussir. Je me plaisais mieux

dans mon appartement, et surtout quand Mme Krouse n’y était pas. Je

lui découvris cet hiver un penchant très déterminé pour la boisson, et

comme elle maria bientôt sa fille avec le maréchal de la cour, Sievers,

ou bien elle sortait, ou bien mes gens trouvaient le moyen de l’enivrer,

puis elle allait dormir, ce qui délivrait ma chambre de cet argus

hargneux.

Le comte Brummer et le grand chambellan Berkholz ayant été dispensés de

leurs fonctions près du grand-duc, l’Impératrice nomma pour accompagner

le grand-duc, le général prince Basile Repnine. Cette nomination était

assurément ce que l’Impératrice pouvait faire de mieux; car le prince

Repnine était non seulement un homme d’honneur et de probité, mais

c’était encore un homme d’esprit et un très galant homme, rempli de

candeur et de loyauté. Moi, en mon particulier, je n’eus qu’à me louer

des procédés du prince Repnine. Pour le comte Brummer, je n’en eus pas

de regret: il m’ennuyait avec ses éternels discours politiques; il

sentait l’intrigue; tandis que le caractère franc et militaire du prince

Repnine m’inspirait de la confiance. Pour le grand-duc, il était

enchanté d’être quitte de ses pédagogues qu’il haïssait. Ceux-ci, en le

quittant, lui firent cependant une belle peur de ce qu’ils le laissaient

à la merci des intrigues du comte Bestoujeff, qui était la cheville

ouvrière de tous ces changements, lesquels se faisaient sous le

plausible prétexte de la majorité de Son Altesse Impériale, dans son

duché de Holstein. Le prince Auguste, mon oncle, se trouvait toujours à

Pétersbourg, et y guettait l’administration du pays héréditaire du

grand-duc.

Au mois de mai nous passâmes au palais d’été. A la fin de mai

l’Impératrice plaça près de moi, comme grande-gouvernante, Mme

Tchoglokoff, une de ses dames d’honneur et sa parente. Ce fut un coup de

foudre pour moi. Cette dame était tout adonnée au comte Bestoujeff,

extrêmement simple, méchante, capricieuse, et fort intéressée. Son mari,

chambellan de l’Impératrice, était allé alors, avec je ne sais quelle

commission de l’Impératrice, à Vienne. Je pleurai beaucoup en la voyant

arriver, et tout le reste du jour. Je devais me faire saigner le

lendemain. Le matin l’Impératrice vint dans ma chambre, et, me voyant

les yeux rouges, elle me dit que les jeunes femmes qui n’aimaient pas

leurs maris pleuraient toujours; que ma mère cependant l’avait assurée

que je n’avais pas de répugnance à me marier avec le grand-duc; que

d’ailleurs elle ne m’y aurait pas obligée; que puisque j’étais mariée,

il ne fallait plus pleurer. Je me souvins des instructions de Mme

Krouse, et je lui dis: ВИНОВата Матушка, et elle s’apaisa. Sur ces

entrefaites arriva le grand-duc, auquel l’Impératrice fit grand accueil

cette fois-ci, et puis elle s’en alla. On me saigna, pour le coup j’en

avais grand besoin, puis je me mis au lit et je pleurai toute la

journée. Le lendemain le grand-duc, pendant l’après dîner, me prit à

part, et je vis clairement qu’on lui avait fait entendre que Mme

Tchoglokoff avait été placée près de moi, parceque je ne l’aimais pas,

lui le grand-duc. Mais je ne comprends pas comment on avait cru

augmenter ma tendresse pour lui en me donnant cette femme-là. C’est ce

que je lui dis. Pour me servir d’argus, c’était autre chose. Cependant à

cet effet il aurait fallu en choisir une moins bête, et assurément pour

cet emploi-là il ne suffisait pas d’être méchante et malveillante. On

croyait Mme Tchoglokoff extrêmement vertueuse parcequ’alors elle aimait

son mari à l’adoration. Elle l’avait épousé par amour: un aussi bel

exemple qu’on mettait sous mes yeux, devait me persuader peut-être d’en

faire autant. Nous verrons comment on y réussit. Voici, à ce qu’il

paraît, ce qui avait précipité cet arrangement: je dis, précipité: car

je pense que depuis le commencement le comte Bestoujeff avait en vue de

nous entourer de ses créatures. Il aurait bien voulu en faire autant des

entours de Sa Majesté, mais la chose était moins aisée.

Le grand-duc avait, à mon arrivée à Moscou, dans sa chambre trois

domestiques nommés Czernicheff, tous les trois fils de grenadiers de la

compagnie du corps de l’Impératrice. Ceux-ci avaient le grade de

lieutenant, qu’elle leur avait donné en récompense, parcequ’ils

l’avaient mise sur le trône. L’aîné des Czernicheffs était cousin des

deux autres qui étaient frères. Le grand-duc les affectionnait beaucoup

tous les trois. Ils étaient les plus intimes, et réellement très

serviables, tous les trois grands et bien faits, surtout l’aîné. Le

grand-duc se servait de celui-ci pour toutes ses commissions, et

plusieurs fois dans la journée il l’envoyait chez moi. C’était lui

encore en qui il se confiait quand il n’avait pas envie de venir chez

moi. Cet homme était ami et très lié avec Yévreinoff, mon valet de

chambre, et souvent je savais par ce canal-là ce que j’aurais ignoré.

D’ailleurs tous les deux m’étaient attachés de cœur et d’âme, et souvent

je tirais des lumières d’eux, qu’il m’aurait été difficile d’acquérir

ailleurs, sur quantité des choses. Je ne sais à propos de quoi l’âiné

des Czernicheffs avait dit un jour au grand-duc: Вашъ женихъ, «elle

n’est pas ma proise, mais la vôtre.» Ce propos avait fait rire le

grand-duc qui me l’avait conté, et depuis ce moment il plut à Son

Altesse Impériale de m’appeler eгo невѣста, sa promise, et André

Czernicheff, en parlant avec moi, Вашъ женихъ, votre promis. André

Czernicheff, pour faire cesser ce badinage, proposa à Son Altesse

Impériale, après notre mariage, de m’appeler sa mère, Матушка et moi je

l’appelais сгнокъ мой. Mais il était continuellement question de ce fils

entre le grand-duc et moi, lui aimant cet homme-là comme ses yeux, et

moi l’affectionnant beaucoup aussi.

Mes gens se mirent martel en tête, les uns par jalousie, les autres

appréhendant les suites qui pouvaient en résulter pour eux et pour nous.

Un jour qu’il y avait bal masqué à la cour, et que j’étais rentrée dans

ma chambre pour changer d’habit, mon valet de chambre Timothée Yéveinoff

me prit à part et me dit qu’il était, ainsi que toute ma chambre,

effrayé du danger dans lequel il voyait que je me précipitais. Je lui

demandai ce que ce pouvait être. Il me dit: «Vous ne faites que parler

et vous n’êtes occupée que d’André Czernicheff.»--«Hé bien,» dis-je,

dans l’innocence de mon cœur, «quel mal y a-t-il à cela? c’est mon

fils: le grand-duc l’aime autant et plus que moi, et il nous est attaché

et fidèle.»--«Oui,» me répondit-il, «cela est vrai, le grand-duc peut

faire comme il lui plaît, mais vous n’avez pas le même droit. Ce que

vous nommez bonté et attachement parceque cet homme est fidèle et vous

sert, vos gens le nomment amour.» Quand il eut prononcé ce mot dont je

ne me doutais seulement pas, je fus frappée comme de la foudre, et du

jugement de mes gens, que je nommais téméraire, et de l’état dans lequel

je me trouvais sans m’en douter. Il me dit qu’il avait conseillé à son

ami André Czernicheff de se dire malade afin de faire cesser ces propos.

Celui-ci suivit les avis de Yévreinoff, et sa prétendue maladie dura

jusqu’au mois d’avril à-peu-près. Le grand-duc s’occupa beaucoup de la

maladie de cet homme, et il m’en parlait toujours, ne sachant rien de

tout ceci. Au palais d’été, André Czernicheff reparut: je ne pus plus le

revoir sans embarras. En attendant, l’Impératrice avait trouvé bon de

faire un nouvel arrangement avec les domestiques de la cour. Ils

servaient dans toutes les chambres à tour de rôle, et André Czernicheff

comme les autres par conséquent. Le grand-duc avait souvent des concerts

pendant les après-dîners, et lui-même y jouait du violon. Pendant un de

ces concerts, où je m’ennuyais ordinairement, je m’en allai dans ma

chambre. Celle-ci donnait dans la grande salle du palais d’été, dont on

peignait alors le plafond, et qui était toute remplie d’échaffaudages.

L’Impératrice était absente; Mme Krouse était allée chez sa fille,

Mme Sievers: je ne trouvai âme qui vive dans ma chambre. Par ennui

j’ouvris la porte de la salle, et je vis à l’autre bout André

Czernicheff. Je lui fis signe d’approcher; il vint à la porte, à dire

vrai, avec beaucoup d’appréhension. Je lui demandai si l’Impératrice

viendrait bientôt. Il me dit: «Je ne saurais vous parler, on fait trop

de bruit dans la salle; faites moi entrer dans votre chambre.» Je lui

répondis: «C’est ce que je ne ferai pas.» Il était en dehors de la

porte, et moi en dedans, tenant la porte entr’ouverte et lui parlant

ainsi. Un mouvement involontaire me fit tourner la tête du côté opposé à

la porte près de laquelle je me tenais; je vis derrière moi, à l’autre

porte de ma chambre de toilette, le chambellan comte Divier, qui me dit:

«Le grand-duc vous demande, madame.» Je fermai la porte de la salle et

je m’en retournai, avec le comte Divier, dans l’appartement où le

grand-duc avait son concert. J’ai appris depuis que le comte Divier

était une espèce de rapporteur, chargé de cet emploi, comme plusieurs

autres placés auprès de nous. Le lendemain de ce jour, un dimanche,

après la messe, nous apprîmes, le grand-duc et moi, que les trois

Czernicheffs avaient été placés comme lieutenants dans les régiments qui

étaient du côté d’Orenbourg; et l’après-dîner de ce jour Mme

Tchoglokoff fut placée près de moi.

Peu de jours après on nous donna l’ordre de nous préparer à accompagner

l’Impératrice pour aller à Réval. En même temps Mme Tchoglokoff vint

me dire de la part de Sa Majesté Impériale qu’elle me dispensait de

venir à l’avenir dans sa chambre de toilette, et que quand j’aurais à

lui dire quelque chose, ce ne fut point par d’autres que par elle,

Mme Tchoglokoff. Au fond j’étais enchantée de cet ordre, qui me

dispensait de faire le pied de grue entre les femmes de l’Impératrice;

d’ailleurs je n’y allais pas souvent et ne voyais Sa Majesté que très

rarement. Depuis que j’y étais entrée, elle ne s’était montrée à moi que

trois ou quatre fois, et ordinairement, peu à peu et une à une les

femmes de l’Impératrice quittaient cette pièce quand j’y entrais. Pour

n’y pas rester seule, je n’y restais pas longtemps non plus.

Au mois de juin l’Impératrice partit pour Réval, et nous

l’accompagnâmes. Nous allions, le grand-duc et moi, dans un carrosse à

quatre places: le prince Auguste et Mme Tchoglokoff composaient notre

carrosse. Notre façon de voyager n’était ni agréable ni commode. Les

maisons de poste ou de station étaient occupées par l’Impératrice; pour

nous, on nous donnait des tentes, ou bien on nous plaçait dans les

offices. Je me souviens qu’un jour je m’habillai, pendant ce voyage,

près du four où l’on venait de cuire le pain, et qu’une autre fois dans

la tente où on avait dressé mon lit, il y avait de l’eau jusqu’à mi-pied

quand j’y entrai. Outre cela l’Impératrice n’ayant aucune heure fixe ni

pour partir, ni pour arriver, ni pour les heures de repas, ni pour

celles de repos, nous étions tous, maîtres et domestiques, harassés

d’une étrange manière.

Après dix ou douze jours de marche nous arrivâmes à une terre du comte

Steinbock, 40 verstes de Réval, d’où l’Impératrice partit en grande

cérémonie, voulant arriver de soir à Catherinthal; mais je ne sais

comment il se fit que la marche se prolongea jusqu’à une heure et demie

du matin.

Pendant tout le voyage, depuis Pétersbourg jusqu’à Réval, Mme

Tchoglokoff faisait l’ennui et la désolation de notre carrosse. La

moindre chose qu’on disait, elle ripostait par: «Pareil discours

déplairait à Sa Majesté;» ou «Pareille chose ne serait pas approuvée par

l’Impératrice.» C’étaient quelquefois les choses les plus innocentes et

les plus indifférentes auxquelles elle attachait de pareilles

étiquettes. Pour moi, je pris mon parti: je ne fis que dormir, pendant

la route, dans le carrosse.

Dès le lendemain de notre arrivée à Catherinthal le train ordinaire de

la cour recommença, c’est-à-dire, que depuis le matin jusqu’au soir, et

très avant dans la nuit, on jouait assez gros jeu dans l’antichambre de

l’Impératrice, qui était une salle laquelle coupait la maison et les

deux étages en deux. Mme Tchoglokoff était joueuse. Elle m’engagea à

jouer tout comme les autres au pharaon: toutes les favorites de

l’Impératrice y étaient ordinairement établies, lorsqu’elles ne se

trouvaient pas dans l’appartement de Sa Majesté Impériale ou plutôt

dans sa tente, car elle en avait fait placer une très grande et

magnifique à côté de ses chambres, qui étaient au rez de chaussée et

très petites, comme Pierre I en construisait ordinairement. Il avait

fait bâtir cette maison de campagne et planter le jardin.

Le prince et la princesse Repnine, qui étaient du voyage, et qui

savaient la conduite arrogante et dénuée de sens commun que Mme

Tchoglokoff avait tenue pendant la route, m’engageaient à en parler à la

comtesse Schouvaloff et à Mme Ismaïloff, les dames les plus

affectionnées de l’Impératrice. Ces dames n’aimaient pas Mme

Tchoglokoff, et elles étaient déjà instruites de ce qui s’était passé.

La petite comtesse Schouvaloff, qui était l’indiscrétion même,

n’attendit pas que je lui en parlasse, mais, étant assise au jeu à côté

de moi, elle commença elle-même à m’en parler, et comme elle avait le

ton très goguenard, elle tourna toute la conduite de Mme Tchoglokoff

tellement en ridicule que bientôt celle-ci devint la risée de tout le

monde. Elle fit plus: elle conta à l’Impératrice tout ce qui s’était

passé. Apparemment que l’on fit fermer la bouche à Mme Tchoglokoff,

car elle adoucit de beaucoup son ton vis-à-vis de moi. A dire la vérité,

j’avais grand besoin que cela se fît, car je commençais à sentir une

grande disposition à la mélancolie. Je me sentais totalement isolée. Le

grand-duc prit à Réval un goût passager pour une dame Cédéraparre. Il ne

manqua pas, selon sa coutume prise, de m’en faire confidence tout de

suite. Je sentais des maux de poitrine fréquents, et il me prit un

crachement de sang à Catherinthal, pour lequel on me saigna.

L’après-diner de ce jour Mme Tchoglokoff entra dans ma chambre et me

trouva les larmes aux yeux. Alors avec une contenance extrêmement

adoucie elle me demanda ce que j’avais, et me proposa de la part de

l’Impératrice, pour dissiper mon hypocondrie, disait-elle, de faire un

tour au jardin. Ce jour-là le grand-duc était allé à la chasse avec le

grand-veneur Razoumowsky. Elle me remit outre cela, de la part de sa

Majesté Impériale, 3000 roubles pour jouer au pharaon. Les dames avaient

remarqué que je manquais d’argent et l’avaient dit à l’Impératrice. Je

la priai de remercier Sa Majesté Impériale de ses bontés, et je m’en

allai avec Mme Tchoglokoff me promener au jardin, pour prendre l’air.

Quelques jours après notre arrivée à Catherinthal nous y vîmes venir le

grand-chancelier comte Bestoujeff, accompagné de l’ambassadeur impérial,

le baron Preyslain, et nous apprîmes par les compliments qu’il nous fit,

que les deux cours impériales venaient de s’unir par un traité

d’alliance. Ensuite de quoi l’Impératrice alla voir l’exercice de la

flotte; mais, excepté la fumée du canon, nous ne vîmes rien. La journée

était excessivement chaude et le calme parfait. Au retour de cette

manœuvre, il y eut un bal dans les tentes de l’Impératrice, dressées

sur la terrasse. Le souper était dressé en plein air, à l’entour d’un

bassin où il devait y avoir un jet d’eau. Mais à peine l’Impératrice se

fut-elle placée à table, qu’il survint une ondée qui mouilla toute la

compagnie, laquelle se retira comme elle put dans les maisons et dans

les tentes. Ainsi finit cette fête.

Quelques jours après l’Impératrice partit pour Roguervick. La flotte y

manœuvra de nouveau: nous n’en vîmes encore que la fumée. Ce voyage

nous meurtrit singulièrement les pieds à tous. Le sol de cet endroit est

un roc, couvert d’une épaisse couche de petits cailloux d’une telle

nature que lorsqu’on se tient pendant quelque temps à la même place, les

pieds enfoncent et les cailloux vous couvrent les pieds. Nous y campions

et étions obligés d’aller, d’une tente à l’autre et dans nos tentes, sur

ce terrain pendant plusieurs jours. J’en eus mal aux pieds pendant plus

de quatre mois. Les galériens qui travaillaient au môle, portaient des

sabots, et ceux-ci ne résistaient guère au delà de huit à dix jours.

L’ambassadeur impérial avait suivi Sa Majesté dans ce port. Il y dîna et

soupa avec elle à mi-chemin entre Roguervick et Réval. Pendant ce souper

on amena à l’Impératrice une vieille femme de 130 ans qui avait l’air

d’un squelette ambulant. Elle lui fit donner des plats de sa table et de

l’argent, et nous continuâmes notre route.

Revenue à Catherinthal, Mme Tchoglokoff eut la satisfaction d’y

trouver son mari revenu de sa mission de Vienne. Beaucoup d’équipages

de la cour avaient déjà pris le chemin de Riga, où l’Impératrice voulait

se rendre. Mais revenue de Roguervick, l’Impératrice changea d’avis

subitement. Bien des gens se cassèrent la tête pour deviner la cause de

ce changement. Plusieurs années après la cause se découvrit. Au passage

de M. Tchoglokoff par Riga, un prêtre luthérien, fou ou fanatique, lui

remit une lettre et un mémoire pour l’Impératrice, dans lequel il

l’exhortait à ne pas entreprendre ce voyage, lui disant qu’elle y

courrait le plus grand danger; qu’il y avait des gens apostés par les

ennemis de l’empire pour la tuer, et d’autres balivernes de cette

force-là. Ces écrits, remis à Sa Majesté Impériale, lui firent passer

l’envie d’aller plus loin. Pour le prêtre, il fut reconnu pour fou, mais

le voyage n’eut pas lieu.

Mémoires de l'Impératrice Catherine II. Écrits par elle-même · 第 4 / 21 段