soin de tous mes effets entre mes femmes. Je laissai mon argent, mes
dépenses, et mon linge entre les mains de Melle Schenck, la fille de
chambre que j’avais amenée d’Allemagne: c’était une vieille fille, sotte
et grogneuse, à laquelle notre gaîté déplaisait souverainement; outre
cela elle était jalouse de toutes ces jeunes compagnes qui allaient
partager ses fonctions et mon affection. Je donnai tous mes bijoux à
Melle Joukoff: celle-ci ayant plus d’esprit et étant plus gaie et
plus franche que les autres, commençait à entrer en faveur chez moi. Mes
habits je les confiai à mon valet de chambre Timothée Yévreinoff; mes
dentelles à Melle Balkoff, qui ensuite épousa le poëte Soumarokoff;
mes rubans furent donnés à Melle Scorochodov l’ainée, mariée depuis à
Aristarque Kachkine; sa sœur cadette, nommée Anne, n’eut rien,
parcequ’elle n’avait que 13 à 14 ans. Le lendemain de ce bel
arrangement, où j’avais exercé mon pouvoir central dans ma chambre, sans
consulter âme qui vive, il y eut comédie le soir. Pour y aller il
fallait passer par les appartements de ma mère. L’Impératrice, le
grand-duc, et toute la cour y vinrent. On avait construit un petit
théâtre dans un manége qui avait servi, du temps de l’impératrice Anne,
au duc de Courlande dont j’occupais l’appartement. Après la comédie,
quand l’Impératrice fut retournée chez elle, la comtesse Roumianzoff
vint dans ma chambre, et me dit que l’Impératrice improuvait
l’arrangement que j’avais fait de distribuer le soin de mes effets entre
mes femmes, et qu’elle avait ordre de retirer les clefs de mes bijoux
d’entre les mains de Melle Joukoff, pour les rendre à Melle
Schenck, ce qu’elle fit en ma présence, après quoi elle s’en alla et
nous laissa, Melle Joukoff et moi, avec une physionomie un peu
allongée, et Melle Schenck triomphante de la confiance marquée de
l’Impératrice. Elle commença à prendre avec moi des airs arrogants qui
la rendirent plus sotte que jamais et moins aimable encore qu’elle ne
l’était déjà.
La première semaine du grand carême j’eus une scène fort singulière avec
le grand-duc. Le matin, lorsque j’étais dans ma chambre avec mes femmes,
qui étaient toutes très dévotes, à entendre chanter les matines qu’on
disait dans l’antichambre, je reçus de la part du grand-duc une
ambassade. Il m’envoyait son nain pour me demander comment je me
portais, et pour me dire qu’à cause du grand carême il ne viendrait pas
ce jour-là chez moi. Le nain nous trouva tous écoutant les prières et
remplissant exactement les prescriptions du carême, selon notre rite. Je
rendis au grand-duc, par son nain, le compliment d’usage, et il s’en
alla. Le nain revenu dans la chambre de son maître, soit que réellement
il se trouvât édifié de ce qu’il avait vu, ou qu’il voulût par là
engager son cher seigneur et maître, qui n’était rien moins que dévot,
d’en faire autant, ou par étourderie, se mit à faire de grands éloges de
la dévotion qui régnait dans mon appartement, et par là le mit de très
mauvaise humeur contre moi. La première fois que je vis le grand-duc il
commença par me bouder. Lui en ayant demandé la raison, il me gronda
beaucoup de l’extrême dévotion, selon lui, dans laquelle je me donnais.
Je lui demandai qui lui avait dit cela, et alors il me nomma son nain
comme témoin oculaire. Je lui dis que je n’en faisais pas plus qu’il ne
convenait, ce à quoi tout le monde se soumettait, et dont on ne pouvait
se dispenser sans scandale; mais il était d’un avis contraire. Cette
dispute finit comme la plupart finissent, c’est à dire que chacun reste
de son avis, et Son Altesse Impériale n’ayant pas durant la messe
d’autre que moi à qui parler, peu à peu cessa de me bouder.
Deux jours après j’eus une autre alarme. Le matin, tandis qu’on chantait
les matines chez moi, Melle Schenck, tout effarée, entra dans ma
chambre et me dit que ma mère se trouvait mal, qu’elle s’était évanouie.
J’y courus de suite. Je la trouvai couchée par terre sur un matelas,
mais pas sans connaissance. Je pris la liberté de lui demander ce
qu’elle avait. Elle me dit qu’ayant voulu se faire saigner, le
chirurgien avait eu la maladresse de la manquer quatre fois, aux deux
mains et aux deux pieds, et qu’elle s’était évanouie. Je savais
d’ailleurs qu’elle craignait la saignée; j’ignorais le dessein qu’elle
avait de se faire saigner, ni même qu’elle en avait besoin. Cependant
elle me reprocha de prendre peu de part à son état, et me dit quantité
de choses désagréables à ce sujet. Je m’excusai le mieux que je pus, lui
avouant mon ignorance; mais voyant qu’elle avait beaucoup d’humeur, je
me tus et tâchai de retenir mes larmes, et ne m’en allai que lorsqu’elle
me l’eût ordonné avec assez d’aigreur. Revenue en pleurs dans ma
chambre, mes femmes en voulaient savoir la cause: je la leur dis tout
simplement. J’allais plusieurs fois dans la journée dans l’appartement
de ma mère, et je m’y arrêtais autant qu’il en fallait pour ne pas lui
être à charge, ce qui était un point capital chez elle, auquel j’étais
si bien accoutumée, qu’il n’y avait rien que j’aie tant évité dans ma
vie que d’être à charge; et je me suis toujours retirée à l’instant où
naissait dans mon esprit le soupçon que je pouvais être à charge et par
conséquent produire de l’ennui. Mais je sais par expérience que tout le
monde n’a pas le même principe, parceque ma patience à moi a souvent été
mise à l’épreuve par ceux qui ne savent pas s’en aller avant que d’être
à charge ou de faire naître de l’ennui.
Pendant le carême ma mère eut un chagrin bien réel. Elle reçut la
nouvelle, au moment où elle s’y attendait le moins, que ma sœur
cadette, nommée Elisabeth, était morte subitement à l’âge de trois à
quatre ans. Elle en fût très affligée. Je la pleurai aussi.
Quelques jours après je vis, un beau matin, l’Impératrice entrer dans ma
chambre. Elle envoya chercher ma mère et entra avec elle dans ma chambre
de toilette, où, seules toutes les deux, elles eurent une longue
conversation, après laquelle elles revinrent dans ma chambre à coucher,
et je vis que ma mère avait les yeux fort rouges et en pleurs. Par la
suite de la conversation je compris qu’il avait été question entr’elles
de l’évènement de la mort de l’empereur Charles VII, de la maison de
Bavière, dont l’Impératrice venait de recevoir la nouvelle.
L’Impératrice alors était encore sans alliance, et elle balançait entre
celle du roi de Prusse et celle de la maison d’Autriche: chacune d’elles
avait des partisans. L’Impératrice avait eu les mêmes griefs contre la
maison d’Autriche que contre la France, à laquelle tenait le roi de
Prusse; et le Marquis de Botta, ministre de la cour de Vienne, avait été
renvoyé de Russie pour de mauvais propos sur le compte de l’Impératrice,
ce que dans son temps on avait tâché de faire passer pour une
conspiration; le marquis de la Chétardie l’avait été aussi pour les
mêmes raisons. J’ignore le but de cette conversation, mais ma mère parut
concevoir de grandes espérances et en sortit assez contente. Elle ne
penchait pas du tout alors pour la maison d’Autriche. Pour moi, dans
tout ceci, j’étais un spectateur très passif, très discret, et à peu
près indifférent.
Après Pâques, lorsque le printemps fût établi, je témoignai à la
comtesse Roumianzoff l’envie que j’avais d’apprendre à monter à cheval:
elle m’en obtint l’agrément de l’Impératrice. Je commençais à avoir des
maux de poitrine à la révolution de l’année, après la pleurésie que
j’avais eue à Moscou, et je continuais d’être d’une grande maigreur. Les
médecins me conseillaient de prendre du lait et de l’eau de Seltzer tous
les matins. Ce fut dans la maison Roumianzoff, dans les casernes du
régiment d’Ismaïlofsky que je pris ma première leçon pour monter à
cheval. J’avais déjà monté plusieurs fois à Moscou, mais fort mal.
Au mois de mai l’Impératrice, avec le grand-duc, s’en alla habiter le
palais d’été. A ma mère et à moi on nous assigna un bâtiment de pierre
qui était alors le long de la Fontanka, attenant à la maison de Pierre
I. Ma mère habitait dans ce bâtiment un côté, et moi un autre. Ici
finirent toutes les assiduités du grand-duc pour moi. Il me fit dire
tout net, par un domestique, qu’il demeurait trop loin de chez moi pour
me venir voir souvent. Je sentis parfaitement son peu d’empressement, et
combien peu j’étais affectionnée. Mon amour propre et ma vanité gémirent
tout bas; mais j’étais trop fière pour me plaindre: je me serais cru
avilie si on m’avait témoigné de l’amitié que j’aurais pu prendre pour
de la pitié. Cependant quand j’étais seule je répandais des larmes, tout
doucement je les essuyais, et allais folâtrer avec mes femmes. Ma mère
me traitait aussi avec beaucoup de froideur et de cérémonies: je ne
manquais jamais d’aller chez elle plusieurs fois dans la journée. Au
fond je sentais un grand ennui; mais je n’avais garde d’en parler.
Cependant Melle Joukoff s’aperçut un jour de mes pleurs et m’en
parla: je lui donnai les meilleures raisons que je pus, sans lui dire
les vraies. Je m’attachais plus que jamais à gagner l’affection de tout
le monde en général: grands et petits, personne n’était négligé de ma
part, et je me fis une règle de croire que j’avais besoin de tout le
monde, et d’agir en conséquence pour m’acquérir la bienveillance, en
quoi je réussis.
Après quelques jours de séjour au palais d’été, où on commença à parler
des préparatifs de mes noces, la cour s’en alla demeurer à Péterhoff, où
elle fut plus rassemblée qu’en ville. L’Impératrice et le grand-duc
demeuraient en haut dans la maison que Pierre I avait bâtie; ma mère et
moi en bas, dans les appartements du grand-duc. Nous dînions avec lui
tous les jours, sous une tente, sur la galerie ouverte attenant à son
appartement; il soupait chez nous. L’Impératrice était souvent absente,
allant çà et là dans les différentes campagnes qu’elle avait. Nous nous
promenions beaucoup à pied, à cheval et en carrosse. Je vis alors, clair
comme le jour, que tous les entours du grand-duc, et nommément les
gouverneurs, avaient perdu tout crédit et autorité sur lui. Les jeux
militaires, dont ci-devant il se cachait, il les mettait en œuvre,
quasi en leur présence. Le comte Brummer et le premier employé à son
éducation ne le voyaient presque plus qu’en public, pour le suivre. Le
reste du temps il le passait à la lettre dans la compagnie des valets, à
des enfantillages inouïs pour son âge, car il jouait aux poupées.
Ma mère profitait des absences de l’Impératrice pour aller souper dans
les campagnes de l’entour, et nommément chez le prince et la princesse
de Hesse-Hombourg. Un soir qu’elle y était allée à cheval, moi étant
après souper dans ma chambre qui était de plein pied avec le jardin, une
des portes y donnant, le beau temps me tenta; je proposai à mes femmes
et à mes trois demoiselles d’honneur d’aller faire un tour dans le
jardin. Je n’eus pas grand-peine à les persuader. Nous étions huit, mon
valet de chambre le neuvième, et deux valets nous suivaient: nous
promenâmes jusqu’à minuit le plus innocemment du monde. Ma mère étant
rentrée, Melle Schenck qui avait refusé de se promener avec nous, en
grognant contre notre projet de promenade, n’eut rien de plus pressé que
d’aller dire à ma mère que j’étais sortie malgré ses représentations. Ma
mère se coucha, et lorsque je rentrai avec ma troupe, Melle Schenck
me dit d’un air triomphant, que ma mère avait envoyé deux fois demander
si j’étais rentrée, parcequ’elle voulait me parler; et vu qu’il était
extrêmement tard, lasse de m’attendre, elle s’était couchée. Je voulus
courir tout de suite chez elle, mais je trouvai la porte fermée. Je dis
à la Schenck qu’elle aurait pu me faire appeler; elle prétendit qu’elle
n’avait pu nous trouver; mais tout ceci n’était qu’un jeu pour me
chercher noise et me gronder: je le sentis parfaitement, et je me
couchai avec beaucoup d’inquiétude. Le lendemain, dès que je fus
réveillée, je m’en allai chez ma mère que je trouvai au lit. Je voulus
m’approcher pour lui baiser la main, mais elle la retira avec beaucoup
de colère, et me gronda d’une façon terrible de ce que j’avais osé me
promener le soir sans sa permission. Je lui dis qu’elle n’avait pas été
à la maison. Elle nomma l’heure indue, et je ne sais tout ce qu’elle
imagina de me dire pour me faire de la peine, afin de m’ôter apparemment
l’envie des promenades nocturnes; mais ce qu’il y avait de sûr, c’est
que cette promenade-là pouvait être une imprudence, mais qu’elle était
la plus innocente du monde. Ce qui m’affligea le plus, c’est qu’elle
nous accusa d’être montées en haut dans l’appartement du grand-duc. Je
lui dis que c’était une calomnie abominable, ce dont elle se fâcha de
telle façon qu’elle parut être hors d’elle-même. J’eus beau me mettre à
genoux pour fléchir sa colère, elle traita ma soumission de comédie et
me chassa de la chambre. Je revins chez moi en pleurs. A l’heure du
dîner je montai en haut, avec ma mère toujours très irritée, chez le
grand-duc, qui me demanda ce que j’avais, mes yeux étant très rouges. Je
lui contai avec vérité ce qui s’était passé. Il se rangea cette fois de
mon côté, et accusa ma mère de caprices et d’emportements. Je le priai
de ne lui en pas parler, ce qu’il fit, et peu à peu la colère se passa;
mais j’étais toujours traitée très froidement. De Péterhoff, à la fin de
Juillet, nous rentrâmes en ville, où tout se préparait pour la
célébration des noces.
Enfin le 21 août fut fixé par l’Impératrice pour cette cérémonie. A
mesure que ce jour s’approchait, je devenais plus mélancolique. Le
cœur ne me prédisait pas grand bonheur: l’ambition seule me
soutenait. J’avais au fond de mon cœur un je ne sais quoi qui ne m’a
jamais laissé douter un seul moment que tôt ou tard je parviendrais à
devenir impératrice souveraine de Russie, de mon chef.
Les noces se firent avec beaucoup de pompe et de magnificence. Le soir
je trouvai dans mon appartement madame Crouse, sœur de la première
femme de chambre de l’Impératrice, qu’elle venait de placer près de moi
comme première femme de chambre. Dès le lendemain je m’aperçus que cette
femme faisait la consternation de toutes mes autres femmes, car voulant
m’approcher d’une pour lui parler à mon ordinaire, elle me dit: «au nom
de Dieu, ne m’approchez pas: on nous a défendu de vous parler à
demi-voix.» D’un autre côté mon cher époux ne s’occupait nullement de
moi, mais était continuellement avec ses valets, à jouer aux militaires,
les exerçant dans sa chambre ou changeant d’uniforme vingt fois par
jour. Je bâillais, je m’ennuyais, n’ayant pas à qui parler, ou bien
j’étais en représentations. Le troisième jour de mes noces, qui devait
être un jour de repos, la comtesse Roumianzoff me fit dire que
l’Impératrice l’avait dispensée d’être auprès de moi, et qu’elle allait
demeurer dans sa maison avec son mari et ses enfants: à ceci je n’avais
pas grand regret, car elle avait donné lieu à bien des dites et
redites.
Les fêtes du mariage durèrent dix jours, au bout desquels nous allâmes
habiter, le grand-duc et moi, le palais d’été où habitait l’Impératrice;
et l’on commença à parler du départ de ma mère que je ne voyais pas tous
les jours depuis mon mariage, mais qui s’était fort adoucie à mon égard
depuis cette époque. Vers la fin de septembre elle partit. Le grand-duc
et moi nous la conduisîmes jusqu’à Krasnoé-Sélo. Son départ m’affligeait
sincèrement: je pleurai beaucoup. Quand elle fut partie nous retournâmes
en ville. En revenant au palais je demandai Melle Joukoff: on me dit
qu’elle était allée voir sa mère qui était tombée malade. Le lendemain
même question de ma part, même réponse de mes femmes. Vers midi
l’Impératrice passa avec grande pompe de l’habitation d’été à celle
d’hiver. Nous la suivîmes dans ses appartements. Arrivée dans sa chambre
à coucher de parade, elle s’y arrêta, et après quelques propos
indifférents, elle se mit à parler du départ de ma mère, et parut me
dire avec bonté de modérer mon affliction à ce sujet. Mais je pensai
tomber de mon haut quand elle me dit, en présence d’une trentaine de
personnes, qu’à la prière de ma mère elle avait renvoyé de chez moi
Melle Joukoff, parceque ma mère craignait que je ne m’affectionnasse
trop à une fille qui le méritait si peu; et alors elle se mit à parler
avec une vivacité marquée de la pauvre Joukoff. A dire la vérité, je ne
fus nullement édifiée de cette scène, ni convaincue de ce que Sa Majesté
Impériale avançait, mais profondément affligée du malheur de Melle
Joukoff, renvoyée de la cour uniquement parcequ’elle me revenait mieux
par son humeur sociable que mes autres femmes; car, disais-je en
moi-même, pourquoi l’a-t-on mise chez moi, si elle n’était pas digne. Ma
mère ne pouvait point la connaître, ne pouvait pas même lui parler, ne
sachant pas le russe, et la Joukoff ne savait pas d’autre langue; ma
mère ne pouvait que s’en rapporter au dire imbécile de la Schenck qui
n’avait guère de sens commun. Cette fille souffre pour moi, pensais-je,
ergo il ne faut pas l’abandonner dans son malheur, dont ma seule
affection est la cause. Je n’ai jamais été à même d’éclaircir si ma mère
avait réellement prié l’Impératrice de renvoyer cette personne d’auprès
de moi. Si cela est, ma mère a préféré les voies violentes aux voies de
la douceur, car jamais elle ne m’a ouvert la bouche au sujet de cette
fille. Cependant un seul mot de sa part aurait suffi pour me mettre au
moins en garde contre un attachement au moins très innocent. Au reste,
d’un autre côté, l’Impératrice aurait pu aussi reprendre d’une manière
moins tranchante. Cette fille était jeune: il n’y avait qu’à lui trouver
un parti sortable, ce qui aurait été très aisé; mais au lieu de cela, on
s’y prit comme je viens de le conter.
L’Impératrice nous ayant congédiés, nous passâmes, le grand-duc et moi,
dans nos appartements. Chemin faisant, je vis que l’Impératrice avait
prévenu monsieur son neveu de ce qu’on venait de faire. Je lui dis mes
objections à ce sujet, et lui fis sentir que cette fille était
malheureuse, uniquement parcequ’on avait supposé que j’avais pour elle
de la prédilection, et que puisqu’elle souffrait pour l’amour de moi, je
me croyais en droit de ne pas l’abandonner, autant au moins qu’il
dépendait de moi. Effectivement, tout de suite je lui envoyai, par mon
valet de chambre, de l’argent; mais il me dit qu’elle était déjà partie
avec sa mère et sa sœur pour Moscou. J’ordonnai de lui envoyer ce que
je lui destinais, par son frère qui était sergent aux gardes. On vint me
dire que celui-ci, avec sa femme, avait eu ordre de partir aussi, et
qu’on l’avait placé dans un régiment de campagne comme officier. A
l’heure qu’il est j’ai de la peine à donner à tout ceci une raison
plausible, et il me paraît que c’était faire mal gratis et par caprice,
sans ombre de raison ni même de prétexte. Mais les choses n’en restèrent
pas là encore. Par mon valet de chambre et mes autres gens, je cherchai
à faire trouver pour Melle Joukoff un parti sortable. On m’en proposa
un: c’était un sergent aux gardes, gentilhomme qui avait du bien,
Travin. Il s’en alla à Moscou pour l’épouser, s’il lui plaisait. Il
l’épousa, et on le fit lieutenant dans un régiment de campagne. Dès que
l’Impératrice l’apprit, elle les exila à Astracan. A cette
persécution-là il est difficile de trouver des raisons.
Au palais d’hiver nous étions logés, le grand-duc et moi, dans les
appartements qui avaient déjà servi pour nous. Celui du grand-duc était
séparé du mien par un immense escalier qui servait aussi aux
appartements de l’Impératrice. Pour venir chez lui ou lui chez moi, il
fallait traverser le parvis de cet escalier, ce qui n’était pas, surtout
en hiver, la chose du monde la plus commode. Cependant lui et moi, nous
faisions ce chemin bien des fois dans la journée. Le soir j’allais jouer
dans son antichambre avec le chambellan Berkholz, tandis que le
grand-duc folâtrait dans l’autre chambre avec ses cavaliers. Ma partie
de billard fut interrompue par la retraite de MM. Brummer et Berkholz
que l’Impératrice congédia d’auprès du grand-duc, à la fin de l’hiver,
de 1746, qui se passa en mascarades dans les principales maisons de la
ville, qui étaient alors très petites. La cour et toute la ville y
assistaient regulièrement.
La dernière se donna par le maître général de la police, Tatizcheff,
dans une maison qui appartenait à l’Impératrice et qui se nommait
Smolnoy Dvoretz. Le milieu de cette maison de bois avait été consumé par
un incendie; il n’était resté que les ailes, qui étaient à deux étages.
On dansa dans l’une; mais pour aller souper, on nous fit passer, au
mois de janvier, par la cour et la neige. Après le souper il fallut
encore faire le même trajet. Le grand-duc, revenu à la maison, se
coucha; mais le lendemain il se réveilla avec un très grand mal de tête,
qui l’empêcha de se lever. Je fis appeler les médecins qui déclarèrent
que c’était une fièvre chaude des plus violentes. On le transporta, vers
le soir, de mon lit dans ma chambre d’audience, où, après l’avoir
saigné, on le coucha dans un lit qu’on y avait dressé à cet effet. On le
saigna plusieurs fois. Il fut très mal. L’Impératrice venait le voir
plusieurs fois dans la journée, et me voyant la larme à l’œil, elle
m’en sut gré. Un soir que je lisais les prières du soir dans un petit
oratoire proche de ma chambre de toilette, je vis entrer Mme
Ismaïloff que l’Impératrice affectionnait beaucoup. Elle me dit que
l’Impératrice, me sachant affligée de la maladie du grand-duc, l’avait
envoyée pour me dire d’avoir confiance en Dieu, de ne pas m’affliger, et
que dans aucun cas elle ne m’abandonnerait. Elle me demanda ce que je
lisais: je lui dis que c’étaient les prières du soir. Elle me dit que je
me gâterais les yeux en lisant à la bougie d’aussi petits caractères,
après quoi je la priai de remercier Sa Majesté Impériale de ses bontés
pour moi, et nous nous séparâmes fort affectueusement, elle pour rendre
compte de son message, moi pour me coucher. Le lendemain l’Impératrice
m’envoya un livre de prières avec de grandes lettres, afin de conserver
mes yeux, disait-elle.
Dans la chambre du grand-duc, là où on l’avait mis, quoique attenant à
la mienne, je n’entrais que lorsque je croyais n’être pas de trop,
parceque je remarquais qu’il ne se souciait pas trop que j’y fusse, et
qu’il aimait mieux se retrouver avec ses alentours, qui, à la vérité, ne
me revenaient pas non plus. D’ailleurs je n’étais pas accoutumée à
passer mon temps toute seule parmi les hommes. Sur ces entrefaites
arriva le grand carême. Je fis mes dévotions la première semaine. En
général j’avais des dispositions alors à la dévotion. Je voyais très
bien que le grand-duc ne m’aimait guère: quinze jours après mes noces il
m’avait confié de nouveau qu’il était amoureux de Melle Carr,
demoiselle d’honneur de Sa Majesté Impériale, mariée depuis à un prince
Galitzine, écuyer de l’Impératrice. Il avait dit au comte Dévier,[F] son
chambellan, qu’il n’y avait pas de comparaison entre cette demoiselle et
moi. Dévier avait soutenu le contraire, et il s’était fâché contre lui.
Cette scène s’était passée quasi en ma présence, et je voyais cette
bouderie. A la vérité je me disais à moi-même qu’avec cet homme je ne
manquerais pas d’être très malheureuse, si je me laissais aller à des
sentiments de tendresse pour lui aussi mal payés, et qu’il y aurait de
quoi mourir de jalousie sans aucun profit pour personne. Je tâchais
donc de gagner sur mon amour propre de n’être pas jalouse d’un homme
qui ne m’aimait pas; mais pour n’en être pas jalouse, il n’y avait
d’autre moyen que de ne pas l’aimer. S’il avait voulu être aimé, la
chose n’aurait pas été difficile pour moi: j’étais naturellement
encleinte et accoutumée à remplir mes devoirs; mais pour cela il
m’aurait fallu un mari qui eut le sens commun, et celui-ci ne l’avait
pas.
J’avais fait maigre pendant la première semaine du grand carême.
L’Impératrice me fit dire, le samedi, que je lui ferais plaisir de faire
maigre encore la seconde semaine. Je fis répondre à Sa Majesté que je la
priais de me permettre de faire maigre tout le carême. Le maréchal de la
cour de l’Impératrice, Sievers, beau-fils de Mme Krouse, qui avait
été le porteur de ces paroles, me dit que l’Impératrice avait eu un vrai
contentement de cette demande, et qu’elle me le permettait. Quand le
grand-duc apprit que je continuais à faire maigre, il me gronda
beaucoup. Je lui dis que je ne pouvais faire autrement. Quand il se
porta mieux il fit encore le malade, pour ne pas sortir de sa chambre où
il se plaisait mieux que dans la représentation de la cour. Il n’en
sortit que la dernière semaine du carême, où il fit ses dévotions.