Arrivés à Moscou, tout cet automne se passa en comédies, ballets, et

mascarades à la cour. Malgré cela on voyait que l’Impératrice avait

souvent beaucoup d’humeur. Un jour que nous étions à la comédie dans une

loge vis-à-vis de Sa Majesté, ma mère et moi avec le grand-duc, je

remarquai que l’Impératrice parlait avec beaucoup de chaleur et de

colère au comte Lestocq. Quand elle eût fini, M. Lestocq la quittant

vint dans notre loge, s’approcha de moi et me dit: «Avez-vous vu comme

l’Impératrice m’a parlé?» Je lui dis que oui. «Hé bien,» dit-il, «elle

est fort en colère contre vous.»--«Contre moi! et pourquoi?» fut ma

réponse. «Parceque,» dit-il, «vous avez beaucoup de dettes. Elle dit

qu’on peut épuiser des puits, et que quand elle était princesse, elle

n’avait pas plus d’entretien que vous et toute une maison à entretenir,

et qu’elle prenait garde de s’endetter parcequ’elle savait que personne

ne payerait pour elle.» Il me dit tout cela d’un air fâché et sec, afin

qu’elle vît de sa loge, apparemment, comment il s’acquittait de sa

commission. Les larmes me vinrent aux yeux et je me tus. Après qu’il eût

tout dit il s’en alla. Le grand-duc, qui était à côté de moi et qui

avait entendu à peu près notre conversation, après m’avoir demandé ce

qu’il n’avait pas entendu, par des mines me donna à connaître plutôt que

par des paroles, qu’il entrait dans l’esprit de madame sa tante, et

qu’il n’était pas fâché qu’on m’eut grondée. Ceci était assez sa

méthode, et alors il croyait se rendre agréable à l’Impératrice en

entrant dans son esprit quand elle se fâchait contre quelqu’un. Pour ma

mère, quand elle apprit de quoi il était question, elle dit que ce

n’était qu’une suite des peines qu’on s’était données pour me tirer de

ses mains, et que, comme on m’avait mise sur le pied d’agir sans la

consulter, elle s’en lavait les mains. Ainsi l’un et l’autre se

rangèrent contre moi.

Pour moi je voulus tout de suite mettre ordre à mes affaires, et, dès le

lendemain, je demandai mes comptes. Par ceux-ci je vis que je devais

17,000 roubles. Avant de partir de Moscou pour Kiev, l’Impératrice

m’avait envoyé 15,000 roubles et un grand coffre d’étoffes simples, mais

je devais être habillée en riches, ainsi tout compte fait je devais

2,000 roubles, et ceci ne me parut pas une somme excessive. Différentes

causes m’avaient jetée dans ces dépenses.

Primo, j’étais arrivée en Russie très mal équipée. Si j’avais trois ou

quatre habits c’était le bout du monde, et cela à une cour où l’on

changeait d’habit trois fois par jour. Une douzaine de chemises faisait

tout mon linge, et je me servais des draps de lit de ma mère.

Secondo, on m’avait dit qu’on aimait les présents en Russie, et qu’avec

de la générosité on se faisait des amis et on se rendait agréable.

Tertio, on avait mis auprès de moi la femme la plus dépensière de la

Russie, la comtesse Roumianzoff, qui était toujours entourée de

marchands et me présentait journellement tout plein de choses qu’elle

m’engageait à prendre, et que souvent je ne prenais que pour les lui

donner, parcequ’elle en avait grande envie.

Le grand-duc encore me coûtait beaucoup, parcequ’il était avide de

présents.

L’humeur de ma mère aussi s’apaisait aisément avec quelque chose qui lui

plaisait, et comme elle en avait alors souvent et particulièrement avec

moi, je ne négligeais pas ce moyen que j’avais découvert. L’humeur de ma

mère venait en partie de ce qu’elle était parfaitement mal dans l’esprit

de l’Impératrice, et de ce que celle-ci la mortifiait et l’humiliait

souvent. Outre cela ma mère, que j’avais toujours suivie, ne voyait pas

sans déplaisir que j’allasse devant elle, ce que j’évitais partout où je

le pouvais; mais en public la chose était impossible. En général je

m’étais fait une règle de lui témoigner le plus grand respect et toute

la déférence possible; mais cela ne m’aidait pas beaucoup, et il lui

échappait toujours et en toute occasion quelque aigreur, ce qui ne lui

faisait pas grand bien et ne prévenait pas les gens en sa faveur.

La comtesse Roumianzoff, par des dits et redits et beaucoup de

commérages, contribuait beaucoup, ainsi que plusieurs autres, à mettre

ma mère mal dans l’esprit de l’Impératrice. Cette voiture à 8 places,

durant le voyage de Kiev, y eut aussi une grande part. Tous les vieux en

avaient été exclus, tous les jeunes y avaient été admis. Dieu sait

quelle tournure on avait donnée à cet arrangement fort innocent au fond.

Ce qu’il y avait de plus apparent, c’est que cela avait désobligé tous

ceux qui pouvaient y être admis par leur rang, et qui s’étaient vu

préférer ceux qui étaient plus amusants. Au fond toute cette affaire

venait de ce qu’on n’avait pas mis Betsky et les Troubetzkoy, en qui ma

mère avait plus de confiance, du voyage de Kiev. A cela Brummer et la

comtesse Roumianzoff avaient assurément contribué, et le carrosse à 8

places, où ils ne furent pas admis, était une sorte de rancune.

Au mois de novembre le grand-duc prit à Moscou la rougeole. Comme je ne

l’avais pas eue, on usa de précaution pour m’empêcher de la gagner. Ceux

qui entouraient ce prince ne vinrent pas chez nous, et tous les

divertissements cessèrent. Dès que cette maladie fut passée et l’hiver

établi, nous partîmes de Moscou pour Pétersbourg, en traîneaux; ma mère

et moi dans un, le grand-duc et Brummer dans un autre. Nous fêtâmes le

jour de naissance de l’Impératrice, 18 décembre, à Tver, d’où nous

partîmes le lendemain. Arrivés à mi-chemin, au bourg de Chotilovo, le

grand-duc, sur le soir, étant dans ma chambre, se trouva mal. On le mena

dans la sienne et on le coucha. Il eut beaucoup de chaleur pendant la

nuit. Le lendemain, à l’heure de midi, nous allâmes, ma mère et moi,

dans sa chambre pour le voir. Mais à peine eus-je passé le seuil de la

porte que le comte Brummer vint au devant de moi et me dit de ne pas

passer outre. J’en voulus savoir la raison; et il me dit que les taches

de la petite vérole venaient de paraître chez le grand-duc. Comme je ne

l’avais pas eue, ma mère m’emmena bien vîte hors de la chambre, et il

fut résolu que nous partirions le jour même, ma mère et moi, pour

Pétersbourg, laissant le grand-duc et ses entours à Chotilovo. La

comtesse Roumianzoff et la dame de ma mère y restèrent aussi, pour

soigner, disait-on, le malade.

On avait envoyé un courrier à l’Impératrice, qui nous avait devancés et

était déjà à Pétersbourg. A quelque distance de Novogorod nous

rencontrâmes l’Impératrice qui, ayant appris que la petite vérole

s’était déclarée chez le grand-duc, revenait de Pétersbourg pour l’aller

trouver à Chotilovo, où elle s’établit aussi longtemps que dura la

maladie. Dès que l’Impératrice nous vit, et quoique ce fût au milieu de

la nuit, elle fit arrêter son traineau et le nôtre, et nous demanda des

nouvelles de l’état du grand-duc. Ma mère lui dit tout ce qu’elle en

savait, après quoi l’Impératrice ordonna au cocher d’aller, et nous

continuâmes aussi notre chemin et arrivâmes à Novogorod vers le matin.

C’était un dimanche, et je m’en allai à la messe, après quoi nous

dinâmes, et lorsque nous allions partir arrivèrent le chambellan prince

Galitzine et le gentilhomme de la chambre, Zachar Czernicheff, qui

venaient de Moscou et allaient à Pétersbourg. Ma mère se fâcha contre le

prince Galitzine, parcequ’il allait avec le comte Czernicheff, et que

celui-ci avait fait je ne sais quel mensonge. Elle prétendait qu’il

fallait le fuir comme un homme dangereux qui composait des histoires à

plaisir. Elle les bouda tous les deux, mais comme avec cette bouderie on

s’ennuyait à mourir, que du reste on n’avait pas de choix, qu’ils

étaient plus instruits et avaient plus de conversation que les autres,

je ne donnai point dans cette bouderie, ce qui m’attira de la part de ma

mère quelques incartades.

Enfin nous arrivâmes à Pétersbourg, où l’on nous logea dans une des

maisons attenantes de la cour. Le palais n’étant pas assez grand alors

pour que le grand-duc lui-même y put loger, il occupait aussi une maison

placée entre le palais et la nôtre. Mon appartement était à gauche du

palais, celui de ma mère à droite. Dès que ma mère vit cet arrangement,

elle s’en fâcha: primo, parcequ’il lui parut que mon appartement était

mieux distribué que le sien; secondo, parceque le sien était séparé du

mien par une salle commune. Dans la vérité chacune de nous avait quatre

chambres, deux sur le devant, deux sur la cour de la maison; les

chambres étaient égales et meublées d’étoffes bleues et rouges sans

aucune différence. Mais voici ce qui contribua beaucoup à fâcher ma

mère. La comtesse Roumianzoff à Moscou m’avait apporté le plan de cette

maison de la part de l’Impératrice, me défendant de sa part de parler de

cet envoi, et me consultant pour savoir comment nous loger. Il n’y avait

pas à choisir, les deux appartements étant égaux. Je le dis à la

comtesse, qui me fit sentir que l’Impératrice aimerait mieux que

j’eusse un appartement à part que de loger, comme à Moscou, dans un

appartement commun avec ma mère. Cet arrangement me plaisait aussi,

parceque j’étais fort gênée dans celui de ma mère, et qu’à la lettre

cette société ne plaisait à personne. Ma mère eut vent de ce plan qui

m’avait été montré. Elle m’en parla, et je lui dis la pure vérité, comme

la chose s’était passée. Elle me gronda du secret que je lui en avais

fait. Je lui dis qu’on me l’avait défendu; mais elle ne trouva pas cette

raison bonne, et, en général, je vis que de jour en jour elle s’irritait

plus contre moi, et qu’elle était brouillée à peu près avec tout le

monde, de façon qu’elle ne venait plus guère ni dîner ni souper à table,

mais se faisait servir dans son appartement. Pour moi j’allais chez elle

trois ou quatre fois par jour. Le reste du temps je l’employais à

apprendre la langue russe, à jouer du clavecin, et je m’achetais des

livres, de façon qu’à quinze ans j’étais isolée et assez appliquée pour

mon âge.

A la fin de notre séjour à Moscou était arrivée une ambassade Suèdoise,

à la tête de laquelle se trouvait le sénateur Cedercreutz. Peu de temps

après arriva encore le comte Gyllenbourg, pour notifier à l’Impératrice

le mariage du prince de Suède, frère de ma mère, avec une princesse de

Suède. Le comte Gyllenbourg nous était connu, avec beaucoup d’autres

Suèdois, lors du départ du prince royal pour la Suède. C’était un homme

de beaucoup d’esprit, qui n’était plus jeune, et dont ma mère faisait un

très grand cas. Pour moi je lui devais en quelques façons de

l’obligation, car, à Hambourg, voyant que ma mère faisait peu ou point

de cas de moi, il lui dit qu’elle avait tort, et qu’assurément j’étais

une enfant au-dessus de mon âge. Arrivé à Pétersbourg il vint chez nous,

et, comme à Hambourg il m’avait dit que j’avais une tournure d’esprit

très philosophique, il me demanda comment allait ma philosophie dans le

tourbillon où j’étais placée? Je lui contai ce que je faisais dans ma

chambre. Il dit qu’une philosophe de quinze ans ne pouvait se connaître

soi-même, et que j’étais entourée de tant d’écueils, qu’il y avait tout

à craindre que je n’échouasse, à moins que mon âme ne fut d’une trempe

tout-à-fait supérieure; qu’il fallait la nourrir avec les meilleures

lectures possibles, et à cet effet il me recommanda les vies illustres

de Plutarque, la vie de Cicéron, et les Causes de la grandeur et de la

décadence de la République romaine, par Montesquieu. Tout de suite je me

fis chercher ces livres, qu’on eut de la peine à trouver à Pétersbourg

alors, et je lui dis que j’allais lui tracer mon portrait, telle que je

me connaissais, afin qu’il pût voir si je me connaissais ou non.

Réellement je mis mon portrait par écrit, que j’intitulai:--Portrait du

philosophe de quinze ans.--et je le lui donnai. Bien des années après,

et nommément l’année 1758, j’ai retrouvé ce portrait, et j’ai été

étonnée de la profondeur des connaissances sur moi-même qu’il

renfermait. Malheureusement je l’ai brûlé, cette année-là, avec tous mes

autres papiers, craignant d’en garder un seul dans mon appartement lors

de la malheureuse affaire de Bestoujeff.

Le comte Gyllenbourg me rendit quelques jours après mon écrit. J’ignore

s’il en a tiré copie. Il l’accompagna d’une douzaine de pages de

réflexions qu’il avait faites à mon sujet, par lesquelles il tâchait de

fortifier en moi tant l’élévation de l’âme et la fermeté que les autres

qualités du cœur et de l’esprit. Je lus et relus plusieurs fois son

écrit, je m’en pénétrai, et me proposai bien sincèrement de suivre ses

avis. Je me le promis à moi-même, et quand je me suis promis une chose à

moi-même, je ne me souviens pas d’y avoir manqué. Ensuite je rendis au

comte Gyllenbourg son écrit, comme il m’en avait priée, et j’avoue qu’il

a beaucoup servi à former et à fortifier la trempe de mon esprit et de

mon âme.

Au commencement de février, l’Impératrice revint avec le grand-duc de

Chotilovo. Dès qu’on nous dit qu’elle arrivait nous allâmes au-devant

d’elle et la rencontrâmes dans la grande salle, entre quatre et cinq

heures du soir, à peu près dans l’obscurité. Malgré cela je fus presque

effrayée de voir le grand-duc, qui était extrêmement grandi, mais

méconnaissable de figure. Il avait tous les traits grossis, le visage

encore tout enflé, et l’on voyait, à n’en pas douter, qu’il resterait

fortement marqué. Comme on lui avait coupé les cheveux, il avait une

immense perruque qui le défigurait encore plus. Il vint à moi et me

demanda si je n’avais pas de peine à le reconnaître. Je lui bégayai mon

compliment sur sa convalescence, mais au fait il était devenu affreux.

Le 9 février il y eut une année révolue depuis mon arrivée à la cour de

Russie. Le 10 février 1745 l’Impératrice célébra le jour de naissance du

grand-duc. Il commençait sa 17ième année. Elle dîna avec moi seule

sur le trône. Le grand-duc ne parut pas en public ce jour-là, ni de

longtemps encore. On n’était pas pressé de le montrer dans l’état où

l’avait mis la petite vérole. L’Impératrice me graciosa beaucoup pendant

ce dîner. Elle me dit que les lettres russes que je lui avais écrites à

Chotilovo lui avaient fait grand plaisir (à dire vrai elles étaient de

la composition de M. Adadourof, mais je les avais écrites de ma main);

quelle était informée que je m’appliquais beaucoup à apprendre la langue

du pays. Elle me parla en russe et voulut que je lui répondisse dans

cette langue, ce que je fis, et alors elle voulut bien louer ma bonne

prononciation. Ensuite elle me fit entendre que j’étais devenue plus

jolie depuis ma maladie de Moscou; en un mot pendant tout le dîner elle

ne fut occupée qu’à me donner des témoignages de bonté et d’affection.

Je revins chez moi fort gaie et fort heureuse de mon dîner, et tout le

monde m’en félicita. L’Impératrice fit porter chez elle mon portrait que

le peintre Caravaque avait commencé, et elle le garda dans sa chambre:

c’est le même que le sculpteur Falconnet a emporté avec lui en France;

il était alors parlant.

Pour aller à la messe ou chez l’Impératrice il fallait que ma mère et

moi nous passassions par les appartements du grand-duc, qui logeait tout

près de mon appartement: par conséquent nous, le voyions souvent. Il

venait aussi le soir passer quelques instants chez moi, mais sans nul

empressement; au contraire il était toujours bien aise de trouver

quelque prétexte pour s’en dispenser, et rester chez lui entouré de son

enfantillage ordinaire, dont j’ai déjà parlé.

Peu de temps après l’arrivée de l’Impératrice et du grand-duc à

Pétersbourg, ma mère eut un violent chagrin qu’elle ne put cacher; voici

le fait.

Le prince Auguste, frère de ma mère, lui avait écrit à Kiev, pour lui

témoigner son envie de venir en Russie. Ma mère était instruite que ce

voyage n’avait pour but que de se faire déférer à la majorité du

grand-duc, qu’on voulait devancer, l’administration du pays de Holstein:

c’est à dire, qu’on désirait retirer la tutelle des mains du frère ainé

devenu prince royal de Suède, pour donner l’administration du pays de

Holstein, sous le nom du grand-duc majeur, au prince Auguste, frère

puîné de ma mère et du prince royal de Suède. Cette intrigue était

ourdie par le parti Holsteinois, contraire au prince royal de Suède,

joint aux Danois qui ne pouvaient pardonner à ce prince de l’avoir

emporté en Suède sur le prince royal de Danemark, que les Dalécarliens

voulaient élire pour successeur au trône de Suède. Ma mère répondit au

prince Auguste, son frère, de Koselsk, qu’au lieu de se prêter aux

intrigues qui le poussaient à agir contre son frère, il ferait mieux

d’aller servir dans le service de Hollande, où il se trouvait, et de se

faire tuer avec honneur, que de cabaler contre son frère et de se

joindre aux ennemis de sa sœur en Russie. Ma mère entendait par là le

comte Bestoujeff qui soutenait toute cette intrigue pour nuire à

Brummer, et tous les autres amis du prince-royal de Suède, tuteur du

grand-duc pour le Holstein. Cette lettre fut ouverte et lue par le comte

Bestoujeff, et par l’Impératrice, qui n’était pas du tout contente de ma

mère, et très irritée contre le prince-royal de Suéde, lequel, mené par

sa femme, sœur du roi de Prusse, s’était laissé entraîner par le

parti français dans toutes les vues de celui-ci, parfaitement contraires

à celui de la Russie. On lui reprochait son ingratitude, et on accusait

ma mère de manquer de tendresse vis-à-vis de son frère puîné, de ce

qu’elle lui avait écrit de se faire tuer, expression qu’on traitait de

dure et d’inhumaine, tandisque ma mère, vis-à-vis de ses amis, se

vantait d’avoir employé une expression ferme et sonnante. Le résultat de

tout cela fut que, sans égard aux dispositions de ma mère, ou plutôt

pour la piquer et faire dépit à tout le parti Holstein-Suédois, le comte

Bestoujeff obtint la permission pour le prince Auguste de Holstein, à

l’insu de ma mère, de venir à Pétersbourg. Ma mère, quand elle apprit

qu’il était en chemin, en fut extrêmement fâchée et affligée, et le

reçut fort mal. Mais lui, poussé par Bestoujeff, alla son train. On

persuada l’Impératrice de le bien recevoir, ce qu’elle fit

extérieurement. Cependant cela ne dura pas et ne pouvait durer, le

prince Auguste par lui-même n’étant pas un sujet distingué. Son

extérieur même ne prévenait pas en sa faveur; il était fort petit et

mal-tourné, ayant peu d’esprit et étant fort emporté, d’ailleurs mené

par ses entours qui n’étaient rien du tout eux-mêmes. La bêtise,

puisqu’il faut tout dire, de son frère fâchait fort ma mère: en un mot

elle était à peu près au désespoir de son arrivée.

Le comte Bestoujeff s’étant emparé par les entours de ce Prince, de son

esprit, fit d’une pierre bien des coups. Il ne pouvait ignorer que le

grand-duc haïssait Brummer autant que lui. Le prince Auguste ne l’aimait

pas non plus, parcequ’il était attaché au prince-royal de Suède, sous

prétexte de parenté et comme Holsteinois. Ce prince se faufila avec le

grand-duc en lui parlant continuellement du Holstein et l’entretenant

de sa majorité future, de façon qu’il le porta à presser lui-même sa

tante et le comte Bestoujeff de rechercher qu’on devançât sa majorité.

Pour cet effet il fallait le consentement de l’empereur romain. C’était

alors Charles VII, de la maison de Bavière. Mais sur ces entrefaites il

vint à mourir, et cette affaire traîna jusqu’à l’élection de François I.

Le prince Auguste ayant été assez mal reçu de ma mère, et lui marquant

peu de considération, diminua par là aussi le peu que le grand-duc en

avait conservé pour ma mère. D’un autre côté, tant le prince Auguste que

le vieux valet de chambre, favori du grand-duc, craignant apparemment

mon influence future, entretenaient souvent le grand-duc de la façon

dont il fallait traiter sa femme. Romberg, ancien dragon Suédois, lui

disait que la sienne n’osait pas souffler devant lui, ni se mêler de ses

affaires; que quand elle voulait ouvrir la bouche seulement, il lui

ordonnait de se taire; que c’était lui qui était le maître à la maison,

et qu’il était honteux pour un mari de se laisser mener par sa femme,

comme un benêt.

Le grand-duc, de son côté, était discret comme un coup de canon, et

quand il avait le cœur gros et l’esprit rempli de quelque chose, il

n’avait rien de plus pressé que de le conter à ceux auxquels il était

habitué de parler, sans considérer à qui il le disait. Aussi tous ces

propos, le grand-duc me les conta tout franchement lui-même à la

première occasion où il me vit. Il croyait toujours bonnement que tout

le monde était de son avis, et qu’il n’y avait rien de plus naturel que

cela. Je n’eus garde d’en faire confidence à qui que ce fût, mais je ne

laissai pas de faire des réflexions très sérieuses sur le sort qui

m’attendait. Je résolus de ménager beaucoup la confiance du grand-duc,

afin qu’il pût au moins m’envisager comme une personne sûre pour lui, à

laquelle il pût tout dire sans aucune conséquence pour lui, à quoi j’ai

réussi pendant longtemps. Au reste je traitais le mieux que je pouvais

tout le monde, et me faisais une étude de gagner l’amitié, ou du moins

de diminuer l’inimitié de ceux que je pouvais seulement soupçonner

d’être mal disposés en ma faveur. Je ne témoignais de penchant pour

aucun côté, ni me mêlais de rien, avais toujours un air serein, beaucoup

de prévenance, d’attention et de politesse pour tout le monde, et comme

j’étais naturellement fort gaie, je vis avec plaisir que de jour en jour

je gagnais l’affection du public, qui me regardait comme une enfant

intéressante, et qui ne manquait pas d’esprit. Je montrais un grand

respect à ma mère, une obéissance sans bornes à l’Impératrice, la

considération la plus profonde au grand-duc, et je cherchais avec la

plus profonde étude l’affection du public.

L’Impératrice m’avait donné, dès Moscou, des dames et des cavaliers qui

composaient ma cour. Peu de temps après mon arrivée à Pétersbourg elle

me donna des femmes de chambre russes, afin, disait-elle, de me

faciliter l’usage de la langue russe. Ceci m’accommoda beaucoup:

c’étaient toutes des jeunes personnes dont la plus âgée avait à peu près

vingt ans; ces filles étaient toutes fort gaies, de façon que depuis ce

moment je ne faisais que chanter, danser et folâtrer dans ma chambre,

depuis le moment de mon réveil jusqu’à celui de mon sommeil. Le soir,

après souper, je faisais entrer dans ma chambre à coucher les trois

dames que j’avais, les deux princesses Gagarine et Melle Koucheleff,

et nous jouions au colin-maillard et à toutes sortes de jeux selon notre

âge. Toutes ces filles craignaient mortellement la comtesse Roumianzoff;

mais comme elle jouait aux cartes, ou bien dans l’antichambre ou chez

elle, depuis le matin jusqu’au soir, sans se lever de sa chaise que pour

ses besoins, elle n’entrait guère chez moi.

Mémoires de l'Impératrice Catherine II. Écrits par elle-même · 第 2 / 21 段