Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
conservée et n'a pas été harmonisée.
MÉMOIRES
DE
L’IMPÉRATRICE CATHERINE II.
ÉCRITS PAR ELLE-MÊME,
ET PRÉCÉDÉS D’UNE PRÉFACE
PAR
A. HERZEN.
(ÉDITION DE N. TRÜBNER & CIE.)
LONDRES,
TRÜBNER & CIE, 60, PATERNOSTER ROW.
1859.
_Le droit de traduction dans les langues anglaise et allemande est
réservé._
JEAN CHILDS ET FILS, IMPRIMEURS.
PRÉFACE.
Quelques heures après la mort de l’Impératrice Catherine, son fils,
l’Empereur Paul, ordonna au comte Rostoptchine de mettre les scellés sur
les papiers de l’Impératrice. Il était lui-même présent à la mise en
ordre de ces papiers. On y trouva la célèbre lettre d’Alexis
Orloff,[A]--par laquelle, d’un ton cynique et d’une main ivre, il
annonçait à l’Impératrice l’assassinat de son mari, Pierre III,--et un
manuscrit écrit entièrement de la main de Catherine; ce dernier était
contenu dans une enveloppe cachetée, portant cette inscription: Его
Императорскому Высочеству, Цесаревичу и Великому Князю Павлу Петровичу,
любезному сыну моему. (A Son Altesse Impériale, le Césarewitch, et
grand-duc Paul, mon fils bien aimé.) Sous cette enveloppe se trouvait le
manuscrit des Mémoires que nous publions.
Le cahier se termine brusquement vers la fin de 1759. On dit qu’il y
avait des notes détachées qui auraient dû servir de matériaux pour la
continuation. Il y a des personnes qui disent que Paul les a jetées au
feu: il n’y a pas de certitude à ce sujet. Paul tenait en grand secret
le manuscrit de sa mère, et ne le confia jamais qu’à son ami d’enfance,
le prince Alexandre Kourakine. Celui-ci en prit une copie. Une vingtaine
d’années après la mort de Paul, Alexandre Tourgeneff et le prince Michel
Worontzoff obtinrent des copies de l’exemplaire de Kourakine. L’Empereur
Nicolas, ayant entendu parler de cela, donna ordre à la police secrète
de s’emparer de toutes les copies. Il y en avait, entr’autres, une
ecrite, à Odessa, par la main du célèbre poète Pouschkine.
Effectivement, les Mémoires de l’Impératrice Catherine II ne circulèrent
plus.
L’Empereur Nicolas se fit apporter, par le comte D. Bloudoff,
l’original, le lut, le cacheta avec le grand sceau de l’état, et ordonna
de le garder aux archives impériales, parmi les documents les plus
secrets.
A ces détails, que j’extrais d’une notice qui m’a été communiquée, je
dois ajouter que la première personne qui m’en parla, fut le précepteur
de l’Empereur actuel, Constantin Arsenieff. Il me disait, en 1840, qu’il
avait obtenu la permission de lire beaucoup de documents secrets sur les
événements qui suivirent la mort de Pierre I, jusqu’au règne d’Alexandre
I. Parmi ces documents, on l’autorisa à lire les Mémoires de Catherine
II. (Il enseignait alors l’histoire moderne de Russie au grand-duc,
Héritier présomptif.)
Pendant la guerre de Crimée on transféra les archives à Moscou. Au mois
de mars 1855, l’Empereur actuel se fit apporter le manuscrit pour le
lire. Depuis ce temps une ou deux copies circulèrent de rechef à Moscou
et à Pétersbourg. C’est sur une de ces copies que nous publions les
Mémoires. Quand à l’authenticité, il n’y a pas le moindre doute. Au
reste il suffit de lire deux ou trois pages du texte pour être
convaincu.
Nous nous sommes abstenus de faire des corrections de style, dans tous
les cas où nous n’avions pas la conviction que la copie portait une
faute de transcription.
Passant aux mémoires eux-mêmes, qu’avons-nous à dire?
Les premières années de Catherine II--de cette femme-empereur, qui
occupa plus d’un quart de siècle tous les esprits contemporains, depuis
Voltaire et Frédéric II jusqu’au Khan de Crimée et aux chefs des
Kirghis--_ses jeunes années, racontées par elle-même_!... Qu’y a-t-il,
pour l’éditeur, à ajouter à cela?
En lisant ces pages, on la _voit venir_, on la voit se former telle
qu’elle a été plus tard. Enfant espiègle de quatorze ans, coiffée à la
«Moïse,» blonde, folâtre, fiancée d’un petit idiot--le grand-duc--elle a
déjà le mal du palais d’hiver, la soif de la domination. Un jour, étant
«juchée» avec le grand-duc sur une fenêtre et plaisantant avec lui, elle
voit entrer le comte Lestocq, qui lui dit: «Faites vos paquets,--vous
repartirez pour l’Allemagne.» Le jeune idiot ne semble pas très affecté
de cette séparation possible. «Ce m’était aussi une affaire assez
indifférente,» dit la petite allemande, «_mais la couronne de Russie ne
me l’était pas_,» ajoute la grande-duchesse.
Voilà, en herbe, la Catherine de 1762!
Rêver à la couronne au reste était tout naturel,--dans cette atmosphère
de la cour impériale,--non-seulement pour la fiancée de l’héritier
présomptif, mais pour tout le monde. Le palefrenier Biren, le chanteur
Rasoumowsky, le prince Dolgorouky, le plébéien Menchikoff, l’oligarque
Volynski,--tout le monde voulait avoir un lambeau du manteau impérial.
La couronne de Russie était--après Pierre I--une _res nullius_.
Pierre I, terroriste et réformateur avant tout, n’avait aucun respect
pour la légitimité. Son absolutisme s’efforçait d’aller même au delà de
la tombe. Il se donna le droit de désigner son successeur, et, au lieu
de le faire, il se borna à ordonner l’assassinat de son propre fils.
Après la mort de Pierre I, les grands de l’état s’assemblent pour
aviser. Menchikoff arrête toute délibération, et proclame impératrice
son ancienne maîtresse, veuve d’un brave dragon suédois, tué sur le
champ de bataille, et veuve de Pierre I, auquel Menchikoff l’avait cédée
«par dévouement.»
Le règne de Catherine I est court. Après elle, la couronne continue à
passer d’une tête à l’autre, au hasard: de la ci-devant cabaretière
livonienne à un gamin (Pierre II); de ce gamin, qui meurt de la petite
vérole, à la duchesse de Courlande (Anne); de la duchesse de Courlande à
une princesse de Mecklenbourg, mariée à un prince de Brunswick, qui
règne au nom d’un enfant au berceau (Jvan); de l’enfant né _trop tard_
pour régner, la couronne passe sur la tête d’une fille née _trop
tôt_--Elisabeth. C’est elle qui représente la légitimité.
La tradition rompue, brisée, le peuple et l’état complètement séparés
par la réforme de Pierre I, les coups d’état, les révolutions de palais
étaient alors en permanence. Rien de stable. En se mettant au lit les
habitants de Pétersbourg ne savaient jamais sous le gouvernement de qui
ils se réveilleraient. Aussi s’intéressait-on fort peu à ces
changements, qui ne touchaient au fond que quelques intrigants allemands
devenus ministres russes, quelques grands seigneurs blanchis dans le
parjure et le crime, et le régiment de Préobrajensky, qui, à l’instar
des Prétoriens, disposait de la couronne. Pour les autres il n’y avait
rien de changé. Et quand je dis les autres, je ne parle que de la
noblesse et des employés: car de l’immensité silencieuse du peuple--du
peuple courbé, triste, ahuri, muet--personne ne s’inquiétait; le peuple
restait hors la loi, acceptant passivement l’épreuve terrible qu’il
plaisait au bon Dieu de lui envoyer, et ne se souciant guère, de son
côté, des spectres qui montaient d’un pas chancelant les marches du
trône, glissaient comme des ombres, et disparaissaient en Sibérie ou
dans les casemates. Le peuple, dans tous les cas, était sûr d’être
pillé. Son état social était donc à l’abri de toute chance.
Période étrange! Le trône impérial--comme nous l’avons dit
ailleurs[B]--ressemblait au lit de Cléopatre. Un tas d’oligarques,
d’étrangers, de pandours, de mignons conduisaient nuitamment un inconnu,
un enfant, une allemande; l’élevaient au trône, l’adoraient, et
distribuaient, en son nom, des coups de knout à ceux qui trouvaient à y
redire. A peine l’élu avait-il eu le temps de s’enivrer de toutes les
jouissances d’un pouvoir exorbitant et absurde, et d’envoyer ses ennemis
aux travaux forcés ou à la torture, que la vague suivante apportait déjà
un autre prétendant, et entraînait l’élu d’hier, avec tout son
entourage, dans l’abîme. Les ministres et les généraux du jour s’en
allaient le lendemain, chargés de fer, en Sibérie.
Cette _bufera infernale_ emportait les gens avec une si grande rapidité,
qu’on n’avait pas le temps de s’habituer à leurs visages. Le maréchal
Munich, qui avait renversé Biren, le rejoignit, prisonnier lui-même et
les chaînes aux pieds, sur un radeau arrêté sur le Volga. C’est dans la
lutte de ces deux allemands, qui se disputaient l’empire russe comme si
c’eût été une cruche de bière, que l’on peut retrouver le type véritable
des coups d’état du bon vieux temps.
L’Impératrice Anne meurt, laissant, comme nous venons de le dire, la
couronne à un enfant de quelques mois, sous la régence de son amant
Biren. Le duc de Courlande était tout puissant. Méprisant tout ce qui
était russe, il voulait nous civiliser par la schlague. Dans l’espérance
de s’affermir, il fit périr avec une cruauté froide des centaines
d’hommes, en exila plus de vingt mille. Il était maître aussi dur
qu’absolu. Cela ennuyait le maréchal Munich. Celui-ci était allemand
aussi bien que Biren, mais de plus un très bon guerrier. Un beau jour la
princesse de Brunswick, la mère du petit empereur, se plaint à Munich de
l’arrogance de Biren. «Avez-vous déjà parlé de cela à quelqu’un?»
demande le maréchal.--«A personne.»--«Très bien, taisez-vous, et laissez
moi faire.» C’était le 7 septembre 1740.
Le 8, Munich dîne chez Biren. Après le diner, il laisse sa famille chez
le régent, et se retire pour un instant. Il va tout doucement chez la
princesse de Brunswick, lui dit qu’elle doit se préparer pour la nuit,
et rentre. On se met à souper. Munich raconte ses campagnes, les
batailles qu’il a gagnées. «Avez-vous fait des expéditions nocturnes?»
demande le comte de Lœwenhaupt. «J’en ai fait à toutes les heures,»
reprend le maréchal, un peu contrarié. Le régent, qui ne se sentait pas
bien et était couché sur un sopha, se redresse à ces paroles et devient
pensif.
On se quitte en amis.
Arrivé à la maison, Munich ordonne à son aide-de-camp, Manstein, d’être
prêt à deux heures. A deux heures il se met avec lui dans une voiture,
et va droit au palais d’hiver. Là il fait réveiller la princesse.
«Qu’avez-vous donc?» demande le brave allemand, Antoine Ulrich de
Braunschweig-Wolfenbüttel, à sa femme.--«Une indisposition,» répond la
princesse.--Et Antoine Ulrich se rendort comme une taupe.
Pendant qu’il dort, la princesse s’habille, et le vieux guerrier parle
aux soldats les plus janissaires du régiment de Préobrajensky. Il leur
représente la position humiliante de la princesse, parle de sa
reconnaissance future, et, tout en parlant, fait charger les fusils.
Laissant alors la princesse sous la garde d’une _quarantaine_ de
grenadiers, il va, avec _quatre vingts_ soldats, arrêter le chef de
l’état, le terrible duc de Courlande.
On traverse paisiblement les rues de Pétersbourg; on arrive au palais du
régent; on y entre, et Munich envoie Manstein pour l’arrêter, mort ou
vif, dans sa chambre à coucher. Les officiers de service, les
sentinelles, les domestiques regardent faire. «S’il y eût eu un seul
officier ou soldat fidèle,» dit Manstein, dans ses mémoires, «nous
étions perdus.» Mais il ne s’en trouva pas un seul. Biren, voyant les
soldats, se sauve, en rampant, sous le lit. Manstein le fait retirer de
là. Biren se débat. On lui donne quelques coups de crosse de fusil, et
on le porte au corps de garde.
Le coup d’état était fait. Mais il va se passer une chose bien plus
étrange encore.
Biren était détesté, cela pouvait expliquer sa chute. La régente, au
contraire, bonne et douce créature--ne faisant de mal à personne, et
faisant beaucoup l’amour avec l’ambassadeur Linar--était même un peu
aimée, par haine pour Biren. Une année passe. Tout est tranquille. Mais
la cour de France est mécontente d’une alliance Austro-russe que la
régente venait de faire avec Marie-Thérèse. Comment empêcher cette
alliance?--Rien de plus facile: faire un coup d’état et chasser la
régente. Ici pas même de maréchal vénéré par les soldats, pas même un
homme d’état: il suffit d’un médecin intrigant, Lestocq, et d’un
intrigant ambassadeur, La Chétardie, pour porter au trône Elisabeth, la
fille de Pierre I.
Elisabeth, absorbée dans les plaisirs et dans de petites intrigues,
pensait peu au renversement du gouvernement. On lui fait accroire que la
régente a l’intention de l’enfermer dans un couvent.--Elle, Elisabeth,
qui passe son temps dans les casernes de la garde et dans les
orgies..... plutôt se faire impératrice! C’est aussi ce que pense La
Chétardie; et il fait plus que penser, il donne de l’or français pour
soudoyer une poignée de soldats.
Le 25 novembre 1741, la grande-duchesse arrive, revêtue d’une robe
magnifique et la poitrine couverte d’une cuirasse brillante, au corps de
garde du régiment de Préobrajensky. Elle expose aux soldats sa position
malheureuse. Les soldats, gorgés de vin, lui crient: «Ordonne, mère,
ordonne, et nous les égorgeons tous!» La charitable grande-duchesse
recule d’horreur, et ordonne _seulement_ l’arrestation de la régente, de
son mari et de leur fils--le _bambino_-empereur.
Et encore une fois même représentation. Antoine-Ulrich de Braunschweig
est réveillé du plus profond sommeil; mais cette fois il ne peut se
rendormir, car deux soldats l’enveloppent dans un drap de lit et le
portent dans un cachot, d’où il ne sortira que pour aller mourir en
exil.
Le coup d’état est fait.
Le nouveau règne va comme sur des roulettes. Il ne manque encore une
fois à cette couronne étrange... qu’un héritier. L’Impératrice, qui ne
veut pas du petit Ivan, va en chercher un dans le palais épiscopal du
prince-évêque de Lubeck. C’était le neveu de l’évêque et un petit-fils
de Pierre I, orphelin sans père ni mère, le _futur_ de la petite Sophie
Auguste Frédérique, princesse d’Anhalt-Zerbst-Bernbourg, qui perdit tant
de titres sonores et illustres pour s’appeler tout brièvement....
_Catherine II_.
Maintenant que l’on se figure, d’après ce que nous venons de dire, quel
était le milieu dans lequel la fatalité jeta cette jeune fille douée,
en même temps, et de beaucoup d’esprit, et d’un caractère pliant mais
plein d’orgueil et de passion.
Sa position à Pétersbourg était horrible. D’un côté sa mère, allemande
acariâtre, grognon, avide, mesquine, pédante, lui donnant des soufflets
et lui prenant ses robes neuves, pour se les approprier; de l’autre,
l’Impératrice Elisabeth, virago criarde, grossière, toujours entre deux
vins, jalouse, envieuse, faisant surveiller chaque pas de la jeune
princesse, rapporter chaque parole, prenant ombrage de tout, et cela,
après lui avoir donné pour mari le benêt le plus ridicule de son époque.
Prisonnière dans le palais, elle n’ose rien faire sans autorisation. Si
elle pleure la mort de son père, l’Impératrice lui envoie dire que c’est
assez; «que son père n’était pas un roi pour le pleurer plus d’une
semaine.» Si elle montre de l’amitié pour quelqu’une des demoiselles
d’honneur qu’on lui donne, elle peut être sûre qu’on la renverra. Si
elle s’attache à un domestique fidèle, c’est encore plus sûr qu’on le
chassera.
Ses rapports avec le grand-duc sont monstrueux, dégradants. Il lui fait
des confidences sur ses intrigues amoureuses. Ivrogne depuis l’âge de
dix ans, il vient une fois, la nuit, aviné, entretenir sa femme des
grâces et des charmes de la fille de Biren; et, comme Catherine fait
semblant de dormir, il lui donne un coup de poing pour l’éveiller. Ce
butor tient à côté de la chambre à coucher de sa femme une meute de
chiens qui empeste l’air, et pend des rats, dans la sienne, pour les
punir, selon les règles du code militaire.
Ce n’est pas tout. Après avoir offensé, molesté peu-à-peu tous les
sentiments tendres de cette jeune femme, on commence à les dépraver
systématiquement. L’Impératrice prend pour un désordre qu’elle n’ait pas
d’enfants. Mme Tchoglokoff lui en parle, en insinuant qu’enfin il
faut sacrifier ses scrupules lorsqu’il s’agit _du bien de l’état_, et
finit par lui proposer de choisir entre Soltikoff et Narichkine. La
jeune femme joue la niaise, prend les deux--plus Poniatowsky, et
commence ainsi une carrière érotique, dans laquelle, pendant quarante
ans, elle ne s’arrêtera plus.
Ce que cette publication a de grave pour la maison impériale de Russie,
c’est qu’elle démontre que non seulement cette maison n’appartient pas à
la famille de Romanoff, mais pas même à la famille de Holstein Gottorp.
L’aveu de Catherine, sous ce rapport, est très explicite--_le père de
l’Empereur Paul est Serge Soltikoff_.
La dictature impériale en Russie tâche en vain de se représenter comme
traditionelle et séculaire.
Encore un mot avant de finir.
En lisant ces mémoires, on est tout étonné qu’une chose soit oubliée
constamment, au point de ne paraître nulle part,--c’est _la Russie et le
peuple_. Et c’est là le trait caractéristique de l’époque.
Le palais d’hiver, avec sa machine administrative et militaire, était un
monde à part. Comme un navire flottant à la surface, il n’avait de vrai
rapport avec les habitants de l’océan que celui de les manger. C’était
_l’Etat pour l’Etat_. Organisé à l’allemande, il s’imposait au peuple en
vainqueur. Dans cette caserne monstrueuse, dans cette chancellerie
énorme, il y avait une raideur sèche comme dans un camp. Les uns
donnaient, transmettaient des ordres, les autres obéissaient en silence.
Il n’y avait qu’un seul point où les passions humaines réapparaissaient
frémissantes, orageuses, et ce point, c’était, au palais d’hiver, le
foyer domestique, non de la nation--mais de l’état. Derrière la triple
ligne des sentinelles, dans ces salons lourdement ornés, fermentait une
vie fiévreuse, avec ses intrigues et ses luttes, ses drames et ses
tragédies. C’est là que les destins de la Russie s’ourdissaient, dans
les ténêbres de l’alcôve, au milieu des orgies, _au delà_ des
dénonciateurs et de la police.
Quel intérêt pouvait donc prendre la jeune princesse allemande à ce
_magnum ignotum_, à ce peuple sous-entendu, pauvre, demi-sauvage, qui se
cachait dans ses villages, derrière la neige et les mauvais chemins, et
n’apparaissait que comme un paria étranger dans les rues de Pétersbourg,
avec sa barbe persécutée, son habit prohibé--et toléré seulement par
mépris.
Catherine n’entendit parler sérieusement du peuple russe que bien
longtemps après, lorsque le cosaque Pougatcheff, à la tête d’une armée
de paysans insurgés, menaçait Moscou.
Pougatcheff vaincu, le palais d’hiver oublia de rechef le peuple. Et je
ne sais quand on s’en serait souvenu, s’il n’avait remis lui-même son
existence en mémoire à ses maîtres, en se levant en masse en 1812,
rejetant d’un côté l’affranchissement du servage présenté au bout des
baïonnettes étrangères, et allant de l’autre mourir pour sauver une
patrie qui ne lui donnait que l’esclavage, la dégradation, la misère--et
l’oubli du palais d’hiver.
Ce fut le second _memento_ du peuple russe. Espérons qu’au troisième on
s’en souviendra un peu plus longtemps.
A. HERZEN.
LONDRES, 15 novembre 1858.
MÉMOIRES
DE
L’IMPÉRATRICE CATHERINE II,
ÉCRITS PAR ELLE-MÊME.
Iière PARTIE.
DEPUIS 1729, ANNÉE DE SA NAISSANCE, JUSQU’A 1751.
La fortune n’est pas aussi aveugle qu’on se l’imagine. Elle est souvent
le résultat de mesures justes et précises, non aperçues par le vulgaire,
qui ont précédé l’évènement. Elle est encore, plus particulièrement, un
résultat des qualités, du caractère, et de la conduite personnelle.
Pour rendre ceci plus palpable, j’en ferai le syllogisme suivant:
Les qualités et le caractère seront la majeure;
La conduite, la mineure;
La fortune ou l’infortune, la conclusion.
En voici deux exemples frappants:
PIERRE III.
CATHERINE II.
PIERRE III, SON PÈRE ET SA MÈRE.
La mère du premier, fille de Pierre I, mourut deux mois après l’avoir
mis au monde, de phthisie, dans la petite ville de Kiel en Holstein, du
chagrin de s’y voir établie et d’être aussi mal mariée. Charles
Frédéric, duc de Holstein,--neveu de Charles XII, roi de Suède,--père de
Pierre III, était un prince faible, laid, petit, malingre et pauvre
(voyez le journal de Berkholz dans le magazin de Busching). Il mourut en
l’année 1739, et laissa son fils âgé à peu près de onze ans, sous la
tutelle de son cousin Adolphe Frédéric, évêque de Lubeck, duc de
Holstein, depuis roi de Suède, élu en conséquence de la paix d’Abo, par
la recommendation de l’Impératrice Élisabeth. A la tête de l’éducation
de Pierre III, se trouvait le grand-maréchal de sa cour, Brummer,
Suédois de naissance, et sous lui, le grand-chambellan Berkholz, auteur
du journal ci-dessus cité, et quatre chambellans, dont deux--Adlerfeldt,
l’auteur d’une histoire de Charles XII, et Wachmeister--étaient Suédois,
et les deux autres--Wolff et Madfeldt--Holsteinois. On élevait le
prince, pour le trône de Suède, dans une cour trop grande pour le pays
où elle se trouvait, et laquelle était partagée en plusieurs factions,
qui toutes s’entre-haïssaient, et dont chacune voulait s’emparer de
l’esprit du prince, qu’elle devait former, et par conséquent lui
inspirait l’aversion qu’elles avaient réciproquement contre les
individus qui leur étaient opposés. Le jeune prince haïssait
cordialement Brummer, et n’aimait aucun de ses entours parcequ’ils le
gênaient.
Dès l’âge de dix ans, Pierre III marquait du penchant pour la boisson.
On l’obligeait à beaucoup de présentations, et on ne le quittait de vue
ni jour ni nuit. Ceux qu’il aimait pendant son enfance et les premières
années de son séjour en Russie, étaient deux vieux valets de chambre:
l’un, Cramer, Livonien; l’autre, Roumberg, Suédois. Celui-ci lui était
le plus cher: c’était un homme assez grossier et rude, qui avait été
dragon sous Charles XII. Brummer, et par conséquent Berkholz, qui ne
voyait que par les yeux de Brummer, était attaché au prince-tuteur et
administrateur. Tout le reste était mal-content de ce prince, et plus
encore des entours de celui-ci.
L’Impératrice Élisabeth étant montée sur le trône de Russie, elle envoya
le chambellan Korf en Holstein, demander son neveu que le
prince-administrateur fit partir sur le champ, accompagné du
grand-maréchal Brummer, du chambellan Berkholz, et du chambellan Decken,
neveu du premier. La joie de l’Impératrice fut grande à son arrivée.
Elle partit peu après pour son couronnement à Moscou. Elle était résolue
de déclarer le prince son héritier, mais avant tout il devait confesser
la religion grecque. Les ennemis du grand-maréchal Brummer, et nommément
le grand-chambellan comte Bestoujeff, et le comte M. Panin, qui avait
été long-temps ministre de Russie en Suède, prétendaient avoir des
preuves convainquantes en mains, comme quoi Brummer dès qu’il vit
l’Impératrice déterminée à déclarer son neveu héritier présomptif de son
trône, prit autant de soin à gâter l’esprit et le cœur de son élève,
qu’il en avait pris à le rendre digne de la couronne de Suède. Mais j’ai
toujours douté de cette atrocité, et j’ai cru que l’éducation de Pierre
III avait été un conflit de circonstances malheureuses. Je raconterai ce
que j’ai vu et entendu, et cela même développera bien des choses.
J’ai vu Pierre III pour la première fois lorsqu’il avait onze ans, à
Eutin, chez son tuteur le prince-évêque de Lubeck, quelques mois après
le décès du duc Charles Frédéric son père. Le prince-évêque avait
rassemblé chez lui toute sa famille, en 1739, à Eutin, pour y mener son
pupille. Ma grand-mère, mère du prince-évêque, ma mère, sœur de ce
même prince, étaient venues de Hambourg avec moi. J’avais alors dix ans.
Il y avait encore le prince Auguste et la princesse Anne, frère et
sœur du prince-tuteur et administrateur de Holstein, et c’est alors
que j’ai entendu dire à la famille assemblée entr’elle, que le jeune duc
inclinait à la boisson, et que ses entours avaient de la peine à
l’empêcher de se griser à table; qu’il était rétif et fougueux; qu’il
n’aimait pas ses entours, et particulièrement Brummer; qu’au reste il ne
manquait pas de vivacité, mais qu’il était d’une complexion malade et
valétudinaire. Réellement la couleur de son visage était pâle, et il
paraissait maigre et d’une constitution délicate. A cet enfant ses
entours voulaient donner l’apparence d’un homme fait, et à cet effet on
le gênait et le tenait dans une contrainte qui devait lui inculquer la
fausseté depuis le maintien jusque dans le caractère.
Cette cour de Holstein, arrivée en Russie, y fut bientôt suivie par une
ambassade Suédoise qui venait demander à l’Impératrice son neveu pour
succéder au trône de Suède. Mais Elisabeth, qui avait déjà déclaré ses
intentions par les préliminaires de la paix d’Abo, comme il est dit
ci-dessus, répondit à la diète de Suède qu’elle avait déclaré son neveu
héritier du trône de Russie, et qu’elle s’en tenait aux préliminaires de
la paix d’Abo, qui donnaient à la Suède le prince-administrateur de
Holstein pour héritier présomptif à la couronne. (Ce prince avait eu un
frère aîné auquel l’Impératrice Elisabeth avait été fiancée à la mort de
Pierre I. Ce mariage n’avait pas eu lieu, parce que le prince mourut,
quelques semaines après les fiançailles, de la petite vérole.
L’Impératrice Elisabeth avait conservé pour sa mémoire beaucoup de
sensibilité, dont elle donna des marques à toute la famille de ce
prince).
Pierre III fut donc déclaré héritier d’Elisabeth et grand-duc de Russie,
après qu’il eut fait sa confession de foi, selon le rit de la religion
grecque. On lui donna pour l’instruire, Simon Théodorsky, depuis
archevêque de Pleskov. Le prince avait été baptisé et élevé dans le rit
luthérien, le plus rigide et le moins tolérant. Comme, dès son enfance,
il avait été toujours revêche à toute instruction, j’ai entendu dire à
ses entours qu’à Kiel on avait eu mille peines, les dimanches et les
jours de fête, pour le faire aller à l’église et pour lui faire remplir
les actes de dévotion auxquels on le soumettait, et qu’il marquait la
plupart du temps de l’irréligion vis-à-vis de Simon Théodorsky. Son
Altesse Impériale s’avisait de disputer sur chaque point; souvent ses
entours furent appelés afin de couper court aux aigreurs et de diminuer
la chaleur qu’il y mettait. Enfin, après bien des déboires, il se soumit
à ce que voulait l’Impératrice, sa tante, quoique, soit par prévention,
par habitude, ou par esprit de contradiction, il fît sentir bien des
fois qu’il aurait mieux aimé s’en aller en Suède que de rester en
Russie. Il garda Brummer, Berkholz, et ses entours Holsteinois jusqu’à
son mariage. On y avait joint quelques maîtres pour la forme: monsieur
Isaak Wesselowsky, pour la langue russe: celui-ci venait, au
commencement, rarement, et ensuite point du tout; l’autre, le professeur
Stehlein, qui devait lui enseigner les mathématiques et l’histoire, mais
qui, au fond, jouait avec lui et lui servait de bouffon. Le maître le
plus assidu était Laudé, maître de ballet, qui lui apprenait à danser.
1744.
Dans son appartement intérieur le grand-duc, d’abord, ne s’occupait
d’autre chose que de faire faire l’exercice militaire à une couple de
domestiques qui lui avaient été donnés pour le service de la chambre. Il
leur donnait des grades et des rangs, et les dégradait selon sa
fantaisie. C’étaient de vrais jeux d’enfants et un enfantillage
continuel. En général il était très enfant, quoiqu’il eût déjà seize
ans. L’année 1744, la cour de Russie étant à Moscou, Catherine II y
arriva avec sa mère, le 9 février.
La cour de Russie se trouvait divisée alors en deux grandes fractions ou
parties. A la tête de la première, qui commençait à se relever de son
abaissement, était le vice-chancelier comte Bestoujeff Rumine. Il était
infiniment plus craint qu’aimé, excessivement intrigant et soupçonneux,
ferme et intrépide dans ses principes, pas mal tyrannique, ennemi
implacable, mais ami de ses amis, qu’il ne quittait que quand ceux-ci
lui tournaient le dos; d’ailleurs difficile à vivre et souvent
minutieux. Il était à la tête du département des affaires étrangères.
Ayant à combattre les entours de l’Impératrice, il avait eu du dessous
avant le voyage de Moscou; mais il commençait à se remettre. Il tenait
pour la cour de Vienne, pour celle de Saxe, et pour l’Angleterre.
L’arrivée de Catherine II et de sa mère ne lui faisait point plaisir:
c’était l’ouvrage secret de la faction qui lui était opposée. Les
ennemis du comte Bestoujeff étaient en grand nombre, mais il les faisait
tous trembler. Il avait sur eux l’avantage de sa place et de son
caractère, qui lui en donnait infiniment sur les politiques de
l’antichambre.
Le parti opposé à Bestoujeff tenait pour la France, sa protégée la
Suède, et le Roi de Prusse. Le marquis de la Chétardie en était l’âme.
Les courtisans venus du Holstein en étaient les matadores. Ils avaient
gagné Lestocq, un des principaux acteurs de la révolution qui avait
porté l’Impératrice Elisabeth au trône de Russie. Celui-ci avait une
grande part dans sa confiance. Il avait été son chirurgien depuis le
décès de l’Impératrice Catherine I, à laquelle il avait été attaché; il
avait rendu à la mère et à la fille des services essentiels; il ne
manquait ni d’esprit, ni de manèges, ni d’intrigues, mais il était
méchant et d’un cœur noir et mauvais. Tous ces étrangers l’épaulaient
et portaient en avant le comte Michel Woronzoff, qui avait aussi eu part
à la révolution, et avait accompagné Elisabeth la nuit qu’elle monta sur
le trône. Elle lui avait fait épouser la nièce de l’Impératrice
Catherine I, la comtesse Anna Karlovna Skavronsky, qui avait été élevée
près de l’Impératrice Elisabeth, et qui lui était très attachée. De
cette faction encore s’était rangé le comte Alexandre Roumianzoff, le
père du maréchal, qui avait signé la paix d’Abo avec la Suède, paix pour
laquelle Bestoujeff avait été peu consulté. Ils comptaient encore sur le
procureur-général, Troubetzkoy, sur toute la famille Troubetzkoy, et par
conséquent sur le prince de Hesse-Hombourg, qui avait épousé une
princesse de cette maison. Le prince de Hesse-Hombourg, très considéré
alors, n’était rien par lui-même, et sa considération lui venait de la
nombreuse famille de sa femme dont le père et la mère vivaient encore:
celle-ci était fort considérée.
Le reste des entours de l’Impératrice consistait alors dans la famille
Schouvaloff. Ceux-ci balançaient en tout point le grand-veneur
Razoumovsky qui, pour le moment, était le favori en titre.
Le comte Bestoujeff savait tirer parti de ceux-ci; mais son principal
soutien était le baron Tcherkassoff, secrétaire du cabinet de
l’Impératrice, et qui avait servi déjà dans le cabinet de Pierre I.
C’était un homme rude et opiniâtre, qui voulait l’ordre et la justice,
et tenir toute chose en règle. Tout le reste de la cour se rangeait d’un
côté ou de l’autre, selon ses intérêts ou ses vues personnelles.
Le grand-duc parut se réjouir de l’arrivée de ma mère et de la mienne.
J’étais dans ma quinzième année. Pendant les premiers jours il me marqua
beaucoup d’empressement. Dès-lors, et pendant ce court espace de temps,
je vis et je compris qu’il ne faisait pas beaucoup de cas de la nation
sur laquelle il était destiné à régner; qu’il tenait au luthérianisme;
qu’il n’aimait pas ses entours, et qu’il était fort enfant. Je me
taisais et j’écoutais, ce qui me gagna sa confiance. Je me souviens
qu’il me dit, entre autres choses, que ce qui lui plaisait le plus en
moi, c’était que j’étais sa cousine, et qu’à titre de sa parente il
pourrait me parler à cœur ouvert; ensuite de quoi il me dit qu’il
était amoureux d’une des filles d’honneur de l’Impératrice, qui avait
été renvoyée de la cour lors du malheur de sa mère, une madame
Lapoukine, qui avait été exilée en Sibérie; qu’il aurait bien voulu
l’épouser, mais qu’il était résigné à m’épouser moi, parce que sa tante
le désirait. J’écoutais ces propos de parentage en rougissant, et le
remerciant de sa confiance prématurée; mais au fond de mon cœur je
regardais avec étonnement son imprudence et manque de jugement sur
quantité de choses.
Le dixième jour après mon arrivée à Moscou, un samedi, l’Impératrice
s’en alla au couvent de Troïtza. Le grand-duc resta avec nous à Moscou.
On m’avait déjà donné trois maîtres: l’un, Simon Théodorsky, pour
m’instruire dans la religion grecque; l’autre, Basile Adadouroff, pour
la langue russe; et Laudé, maître de ballet, pour la danse. Pour faire
des progrès plus rapides dans la langue russe, je me levais la nuit sur
mon lit, et, tandis que tout le monde dormait, j’apprenais par cœur
les cahiers qu’Adadouroff me laissait. Comme ma chambre était chaude et
que je n’avais aucune expérience sur le climat, je négligeais de me
chausser, et j’étudiais comme je sortais de mon lit. Aussi dès le
quinzième jour je pris une pleurésie qui pensa m’emporter. Elle se
déclara par un frisson qui me prit, le mardi, après le départ de
l’Impératrice pour le couvent de Troïtza, au moment que je m’étais
habillée pour aller diner avec ma mère chez le grand-duc. J’obtins avec
difficulté de ma mère la permission d’aller me mettre au lit.
Lorsqu’elle revint du diner elle me trouva presque sans connaissance,
avec une forte chaleur et une douleur insupportable au côté. Elle
s’imagina que j’allais avoir la petite vérole, envoya chercher des
médecins, et voulut qu’ils me traitassent en conséquence. Ceux-ci
soutenaient qu’il fallait me saigner. Elle ne voulut jamais y consentir,
et dit que c’était en saignant son frère qu’on l’avait fait mourir de la
petite vérole en Russie, et qu’elle ne voulait pas qu’il m’en arrivât
autant. Les médecins et les entours du grand-duc, qui n’avaient pas eu
la petite vérole, envoyèrent à l’Impératrice faire un rapport exact de
l’état des choses, et je restai dans mon lit, entre ma mère et les
médecins qui se disputaient, sans connaissance, avec une fièvre brulante
et une douleur au côté qui me faisait souffrir horriblement et pousser
des gémissements pour lesquels ma mère me grondait, voulant que je
supportasse mon mal patiemment.
Enfin, le samedi soir, à sept heures, c’est à dire le cinquième jour de
ma maladie, l’Impératrice revint du couvent de Troïtza, et en mettant
pied à terre de la voiture, elle entra dans ma chambre et me trouva sans
connaissance. Elle avait à sa suite le comte Lestocq et un chirurgien,
et, après avoir entendu l’avis des médecins, elle s’assit elle-même sur
le chevet de mon lit et me fit saigner. Au moment que le sang partit je
revins à moi, et en ouvrant les yeux, je me vis entre les bras de
l’Impératrice qui m’avait soulevée. Je restai entre la vie et la mort
pendant 27 jours, durant lesquels on me saigna seize fois, et
quelquefois quatre fois dans un jour. On ne laissait presque plus entrer
ma mère dans ma chambre. Elle continuait d’être contre ces fréquentes
saignées, et disait tout haut qu’on me faisait mourir. Cependant elle
commençait à être persuadée que je n’aurais pas la petite vérole.
L’Impératrice avait mis près de moi la comtesse Roumianzoff et plusieurs
autres femmes, et il paraissait qu’on se méfiait du jugement de ma mère.
Enfin, l’abcès que j’avais dans le côté droit creva par les soins du
médecin Sanchès, Portugais. Je le vomis, et dès ce moment je revins à
moi. Je m’aperçus tout de suite que la conduite qu’avait tenue ma mère
pendant ma maladie, l’avait desservie dans tous les esprits. Quand elle
me vit fort mal, elle voulut qu’on m’amenât un prètre luthérien. On m’a
dit qu’on me fit revenir, ou qu’on profita d’un moment où je revins à
moi, pour m’en faire la proposition, et que je répondis: «à quoi bon?
faites venir plutôt Simon Théodorsky; je parlerai volontiers avec
celui-ci.» On me l’amena, et il parla avec moi, en présence des
assistants, d’une façon dont tout le monde fut content. Ceci me fit
grand bien dans l’esprit de l’Impératrice et de toute la cour. Une autre
petite circonstance nuisit encore à ma mère. Vers Pâques, ma mère, un
matin, s’avisa de m’envoyer dire par une femme de chambre, de lui céder
une étoffe bleu et argent que le frère de mon père m’avait donnée, lors
de mon départ pour la Russie, parcequ’elle m’avait beaucoup plu. Je lui
fis dire qu’elle était la maîtresse de la prendre; qu’il était vrai que
je l’aimais beaucoup, parceque mon oncle me l’avait donnée, voyant
qu’elle me plaisait. Ceux qui m’entouraient, voyant que je donnais mon
étoffe à contre-cœur, et qu’il y avait si long-temps que j’étais
alitée entre la vie et la mort, et un peu mieux seulement depuis une
couple de jours, se mirent à dire entr’ eux qu’il était bien imprudent à
ma mère de causer à une enfant mourante le moindre déplaisir, et que
bien loin de vouloir s’emparer de cette étoffe, elle aurait mieux fait
de n’en pas faire mention. On alla conter cela à l’Impératrice qui, sur
le champ, m’envoya plusieurs pièces d’étoffes riches, superbes, et,
entre autres, une bleu et argent; mais cela fit chez elle du tort à ma
mère. On accusa celle-ci de n’avoir guère de tendresse pour moi, ni de
ménagement. Je m’étais accoutumée pendant ma maladie d’être les yeux
fermés; on me croyait endormie, et alors la comtesse Roumianzoff et les
femmes disaient entr’ elles ce qu’elles avaient sur le cœur, et par
là j’apprenais quantité de choses.
Comme je commençais à me mieux porter, le grand-duc venait passer la
soirée dans l’appartement de ma mère, qui était aussi le mien. Lui et
tout le monde avait paru prendre le plus grand intérêt à mon état.
L’Impératrice en avait souvent versé des larmes. Enfin, le 21 Avril
1744, jour de ma naissance, où commençait ma 15ième année, je fus en
état de paraître en public, pour la première fois après cette terrible
maladie.
Je pense que tout le monde ne fut pas trop édifié de me voir. J’étais
devenue maigre comme un squelette; j’avais grandi, mais mon visage et
mes traits s’étaient allongés, les cheveux me tombaient, et j’étais
d’une pâleur mortelle. Je me trouvais moi-même laide à faire peur, et je
ne pouvais retrouver ma physionomie. L’Impératrice, ce jour-là, m’envoya
un pot de rouge, et ordonna de m’en mettre.
Avec le printemps et les beaux jours cessèrent les assiduités du
grand-duc chez nous. Il aimait mieux aller se promener et tirer dans les
environs de Moscou. Quelquefois cependant il venait dîner ou souper chez
nous, et alors ses confidences enfantines vis-à-vis de moi continuaient,
tandis que ses entours s’entretenaient avec ma mère, chez qui il venait
beaucoup de monde, et où il y avait maint et maint pourparler qui ne
laissait pas de déplaire à ceux qui n’en étaient pas, et entre autres au
comte Bestoujeff dont tous les ennemis étaient rassemblés chez nous,
entre autres le marquis de la Chétardie, qui n’avait encore déployé
aucun caractère[C] de la cour de France, mais qui avait en poche ses
lettres de créance d’ambassadeur.
Au mois de mai, l’Impératrice s’en alla de nouveau au couvent de
Troïtza, où le grand-duc, moi, et ma mère, nous la suivîmes.
L’Impératrice, depuis quelque temps, commençait à traiter ma mère avec
beaucoup de froideur. Au couvent de Troïtza la cause s’en développa au
clair. Une après-dîner que le grand-duc était venu dans notre
appartement, l’Impératrice y entra à l’improviste et dit à ma mère de la
suivre dans l’autre appartement. Le comte Lestocq y entra aussi. Le
grand-duc et moi nous nous assîmes sur une fenêtre en attendant. Cette
conversation dura très longtemps, et nous vîmes sortir le comte Lestocq
qui, en passant, s’approcha du grand-duc et de moi qui étions à rire, et
nous dit: «Cette grande joie va cesser immédiatement.» Et puis, se
tournant vers moi, il me dit: «Vous n’avez qu’à faire vos paquets, vous
repartirez tout de suite pour vous en retourner chez vous.» Le grand-duc
voulut savoir pourquoi cela. Il répondit: «C’est ce que vous saurez
après;» et s’en alla faire le message dont il était chargé et que
j’ignorais. Il nous laissa, le grand-duc et moi, à ruminer sur ce qu’il
venait de nous dire. Les gloses du premier étaient en paroles, les
miennes en pensées. Il disait: «Mais si votre mère est fautive, vous ne
l’êtes pas.» Je lui répondis: «Mon devoir est de suivre ma mère et de
faire ce qu’elle m’ordonnera.» Je vis clairement qu’il m’aurait quittée
sans regret. Pour moi, vu ses dispositions, il m’était à peu près
indifférent; mais la couronne de Russie ne me l’était pas. Enfin la
porte de la chambre à coucher s’ouvrit, et l’Impératrice en sortit avec
un visage fort rouge et un air irrité; et ma mère la suivait avec les
yeux rouges et mouillés de pleurs. Comme nous nous hâtions de descendre
de la fenêtre, où nous nous étions juchés, et qui était assez haute,
cela fit sourire l’Impératrice qui nous embrassa tous les deux et s’en
alla. Lorsqu’elle fut sortie nous apprîmes à peu près ce dont il était
question.
Le marquis de la Chétardie qui autrefois, ou, pour mieux dire, à son
premier voyage en mission en Russie, avait été fort avant dans la faveur
et la confidence de l’Impératrice, au second voyage se trouva déchu de
ses espérances. Ses propos étaient plus mesurés que ses lettres:
celles-ci étaient remplies du fiel le plus aigre. On les avait ouvertes,
déchiffrées; on y avait trouvé les détails de ses conversations avec ma
mère et avec beaucoup d’autres personnes, sur les affaires du temps, et
sur le compte de l’Impératrice; et comme le marquis de la Chétardie
n’avait déployé aucun caractère,[D] l’ordre fut donné de le renvoyer de
l’Empire. On lui ôta l’ordre de St André et le portrait de
l’Impératrice, mais on lui laissa tous les autres présents en bijoux
qu’il tenait de cette princesse. Je ne sais si ma mère réussit à se
justifier dans l’esprit de l’Impératrice, mais tant il y a que nous ne
partîmes pas; toutefois ma mère continua à être traitée avec beaucoup de
réserve et très froidement. J’ignore ce qui s’était dit entre elle et de
la Chétardie, mais je sais qu’un jour il s’adressa à moi et me félicita
d’être coiffée en Moyse. Je lui dis que pour plaire à l’Impératrice je
me coifferais de toutes les façons qui pourraient lui plaire. Quand il
entendit ma réponse, il fit une pirouette à gauche, s’en alla d’un autre
côté, et ne s’adressa plus à moi.
Revenues à Moscou avec le grand-duc nous fûmes plus isolées, ma mère et
moi. Il venait chez nous moins de monde, et l’on me préparait à faire ma
confession de foi. Le 28 juin fut fixé pour cette cérémonie, et le
lendemain, jour de St Pierre, pour mes fiançailles avec le grand-duc. Je
me souviens que le maréchal Brummer s’adressa, pendant ce temps,
plusieurs fois à moi pour se plaindre de son élève, et il voulait
m’employer pour corriger ou redresser son grand-duc; mais je lui dis que
cela m’était impossible, et que par là je lui deviendrais aussi odieuse
que ses entours lui étaient déjà. Pendant ce temps ma mère s’attacha
fort intimement au prince et à la princesse de Hesse, et plus encore au
frère de celle-ci, le chambellan de Retzky. Cette liaison déplaisait à
la comtesse Roumianzoff, au maréchal Brummer, et à tout le monde, et
tandis qu’elle était avec eux dans sa chambre, le grand-duc et moi nous
étions à faire tapage dans l’antichambre, et, en pleine possession de
celle-ci: tous les deux nous ne manquions pas de vivacité enfantine.
Aux mois de juillet l’Impératrice célébra à Moscou la fête de la paix
avec la Suède, à l’occasion de laquelle on me forma une cour comme
grande-duchesse de Russie, fiancée, et tout de suite après cette fête
l’Impératrice nous fit partir pour Kiev. Elle partit elle-même quelque
jours après nous. Nous allions à petites journées, ma mère et moi, la
comtesse Roumianzoff et une dame de ma mère dans le même carrosse; le
grand-duc, Brummer, Berkholz, et Decken dans un autre. Une après-diner
le grand-duc, qui s’ennuyait avec les pédagogues, voulut venir avec ma
mère et moi. Dès qu’il y fut, il ne voulut plus bouger de notre
carrosse. Alors ma mère, qui s’ennuya d’aller avec lui et moi tous les
jours, imagina d’augmenter la compagnie. Elle communiqua son idée aux
jeunes gens de notre suite, parmi lesquels se trouvaient le prince
Galitzine, depuis maréchal de ce nom, et le comte Zachar Czernicheff. On
prit une des voitures qui portaient nos lits, on y arrangea des bancs
tout à l’entour, et dès le lendemain, le grand-duc, ma mère et moi, le
prince Galitzine, le comte Czernicheff, et encore un ou deux des plus
jeunes de la suite y entrèrent; et c’est ainsi que nous fîmes le reste
du voyage fort gaîment pour ce qui regardait notre voiture; mais tout ce
qui n’y entra pas fit schisme contre cet arrangement, qui déplaisait
souverainement au grand-maréchal Brummer, au grand-chambellan Berkholz,
à la comtesse Roumianzoff, à la dame de ma mère, et à tout le reste de
la suite, parcequ’ils n’y entraient jamais, et tandis que nous riions
pendant le chemin, ils pestaient et s’ennuyaient.
De cette manière nous arrivâmes au bout de trois semaines à Koselsk, où
nous attendîmes trois autres semaines l’Impératrice, dont le voyage
avait été retardé en route par plusieurs incidents. Nous apprîmes à
Koselsk, qu’en chemin il y avait eu plusieurs personnes d’exilées de la
suite de l’Impératrice, et qu’elle était de fort mauvaise humeur. Enfin
à la moitié d’août elle arriva à Koselsk, et nous y restâmes encore avec
elle jusqu’à la fin d’août. On y jouait, depuis le matin jusqu’au soir,
au pharaon, dans une grande salle au milieu de la maison, et on y jouait
gros jeu. Au reste tout le monde y était fort à l’étroit. Ma mère et moi
nous couchions dans la même chambre, la comtesse Roumianzoff et la dame
de ma mère dans l’antichambre, et ainsi du reste. Un jour que le
grand-duc était venu dans la chambre de ma mère et la mienne, tandis
qu’elle écrivait et avait sa cassette ouverte à côté d’elle, il voulut y
fureter par curiosité. Ma mère lui dit de n’y pas toucher, et réellement
il s’en alla sauter par la chambre d’un autre côté. Mais en sautant ça
et là pour me faire rire, il accrocha le couvercle de la cassette
ouverte et la renversa. Alors ma mère se fâcha, et il y eut de grosses
paroles entr’eux. Ma mère lui reprochait d’avoir renversé sa cassette de
propos délibéré, et lui il criait à l’injustice, l’un et l’autre
s’adressant à moi et réclamant mon témoignage. Moi qui connaissais
l’humeur de ma mère, je craignais d’être souffletée si je n’étais de son
avis; et ne voulant ni mentir ni désobliger le grand-duc, je me trouvais
entre deux feux. Néanmoins je dis à ma mère que je ne pensais pas qu’il
y eût de l’intention de la part du grand-duc, mais qu’en sautant son
habit avait accroché le couvercle de la cassette qui était placée sur un
fort petit tabouret. Alors ma mère me prit à partie, car quand elle
était en colère il lui fallait quelqu’un pour quereller. Je me tus et me
mis à pleurer. Le grand-duc, voyant que toute la colère de ma mère
tombait sur moi parceque j’avais témoigné en sa faveur, et que je
pleurais, accusa ma mère d’injustice et traita sa colère de furie; et
elle lui dit qu’il était un petit garçon mal élevé. En un mot il est
difficile de pousser plus loin la querelle, sans se battre cependant,
qu’ils ne le firent tous les deux.
Depuis ce moment le grand-duc prit ma mère en grippe, et jamais il
n’oublia cette querelle. Ma mère de son coté aussi lui garda noise,[E]
et leur façon d’être l’un vis-à-vis de l’autre contracta de la gêne, de
la méfiance, et une disposition à l’aigreur. Ils ne s’en cachaient guère
avec moi tous les deux. J’eus beau travailler à les adoucir l’un et
l’autre; je n’y réussis que dans des circonstances momentanées. Pour se
picoter l’un et l’autre avaient toujours tout prêt quelque sarcasme à
lâcher. Ma situation devenait par là tous les jours plus épineuse. Je
tâchais d’obéir à l’un et de complaire à l’autre, et réellement le
grand-duc avait alors avec moi plus d’ouverture de cœur qu’avec
personne, car il voyait que souvent ma mère me prenait à partie, quand
elle ne pouvait s’accrocher à lui. Ceci ne me desservit point chez lui,
parcequ’il se crut sûr de moi.
Enfin le 29 août nous entrâmes dans Kiev. Nous y restâmes dix jours,
après lesquels nous repartîmes pour Moscou, de la même manière
absolument que nous y étions venus.