l’enseigne du _Delfino_, nom cher à tous les Français. C’est pour cela
que je m’y arrête depuis deux jours à lire Bandello[314] et un volume
compact de l’_Esprit des lois_. J’ai assisté au fiasco de l’Opéra, à
Bologne, le 26 décembre, car il y avait opéra quoiqu’on nous eût assuré
le contraire à Florence. Croyez après cela à ce qu’on nous dit sur ce
qui s’est passé il y a cent ans!
J’ai été enchanté du spectacle de Ferrare. Il n’y avait de mauvais que
la partition du maëstro. C’était l’_Isolina_ de ce pauvre
Morlacchi[315]. Cet homme est en musique ce qu’est en littérature M.
Noël ou M. Droz. J’ai trouvé l’hiver à Ferrare. Ce sont les plus
obligeants des hommes. Un ami de diligence voulait me présenter partout.
L’étranger est rare sur le bas Pô.
Avant de quitter les environs de Bologne, il faut que je vous prie de
remercier M. Alph. de L.[316] de toutes les bontés qu’il a eues pour
moi. J’ai trouvé qu’on donnait à Bologne pour 10 écus des tableaux dont
on voulait 200 écus il y a quatre ans. Si jamais M. de L. M. est curieux
du plaisir d’acheter ou de marchander des tableaux, il peut demander à
Bologne M. Fanti, marchand distributeur de tabac et de plus père de la
_prima donna_ Fanti. Ce M. Fanti a un ami qui possède cinq cents
croûtes. On peut se faire un joli cabinet passable avec 10 tableaux de
40 écus pièce, entre autres une esquisse du Guide.
En arrivant à Milan, la police du pays m’a dit qu’il était connu de tous
les doctes que Stendhal et B. étaient synonymes, en vertu de quoi elle
me priait de vider les Etats de S. M. apostolique dans douze heures. Je
n’ai jamais trouvé tant de tendresse chez mes amis de Milan. Plusieurs
voulaient répondre de moi et pour moi. J’ai refusé et me voici au pied
du Simplon.
Venise m’a charmé. Quel tableau que l’_Assomption_ du Titien[317]! Le
tombeau de Canova[318] est à la fois le tombeau de la sculpture.
L’exécrabilité des statues prouve que cet art est mort avec ce grand
homme.
M. Hayez[319], peintre vénitien à Milan, me semble vieux moins que le
premier peintre vivant. Ses couleurs réjouissent la vue comme celles de
Bassan et chacun de ses personnages montre une nuance de passion.
Quelques pieds, quelques mains sont mal emmanchés. Que m’importe! Voyez
la _Prédication de Pierre l’Ermite_, que de crédulité sur ces visages!
Ce peintre _m’apprend quelque chose de nouveau_ sur les passions qu’il
peint. A propos de bons tableaux j’ai oublié mon tableau de Saint-Paul
chez M. Vieusseux. Si vous y songez, rapportez-moi ce chef-d’œuvre,
mais surtout remerciez infiniment MM. Vieusseux, Salvagnoli, etc., de la
bonté avec laquelle ils ont bien voulu me faire accueil. Faites, je vous
prie, trois ou quatre phrases sur ce thème et avec quatre dièzes à la
clé.
Dites à Mesdames les marquises Bartoli que je n’ai rien trouvé à Venise
ou à Milan d’aussi aimable que leur accueil. Là aussi faites des
phrases, surtout envers cette pauvre jeune marquise qui s’est imaginé
trouver dans la patrie de Cimarosa les douces mélodies de Mozart.
Que n’avons-nous pas dit de Madame de Tévas avec Miss Woodcock? J’ai
raconté toute l’intrigue de....; j’ai longuement parlé à Gertrude.
Figurez-vous que le roman attendu avec tant d’impatience n’est pas
encore arrivé à Milan, que je me suis repenti de ne l’avoir pas apporté.
Mlle Woodcock me demandait si son caractère était peint à propos d’une
des trois héroïnes. Je vois que non, lui ai-je dit. Ai-je deviné?
Demandez à Madame de Tévas?
C’est vous apparemment, Monsieur et cher ami, ou cher ami tout court, si
vous le permettez, que je dois remercier pour deux épîtres de finances
que j’ai reçues à Venise. Tenez compte des ports de lettres que vous ont
coûtés les dites épîtres. Quand vous reverrez le pays de la vanité,
n’oubliez pas que M. de Barral, rue Favart nº 8, place des Italiens,
vous donnera l’adresse de votre très humble serviteur. J’ai passé mes
soirées à Venise, avec le grand poète Buratti. Quelle différence de cet
homme de génie à tous nos gens à chaleur artificielle! Jamais je ne
rapportai à Paris un plus profond dégoût pour ce qu’on y admire; voilà
ce qu’il faudra bien cacher. Hayez me semble l’emporter même sur
Schnetz. Que dire de M. Buratti comparé à M. Soumet ou à Mme Tastu[320]?
LXXVIII
AU BARON DE MARESTE.
Paris, le 6 juillet 1828.
Vous savez que de M. de Boisberti m’avait comme nommé à une place de
1,700 francs aux Archives du royaume.
Les Archives ont passé à M. le vicomte Siméon. M. Palhuy m’a recommandé
à son collègue, le chef de bureau qui a hérité des archives.
Cela posé et bien compris, M. _Gilmert_, chef de bureau aux Archives,
vient de mourir.
Faut-il demander une place de 1,700 francs aux Archives? M. Siméon ne
s’impatientera-t-il point?
Je rêve à cela depuis deux jours, espérant vous voir au café.
Comte DE L’ESPINE[321].
LXXIX
MONSIEUR VIOLLET-LE-DUC,
Chef de Division à la Maison du Roi.
[Novembre 1828][322].
Cher et obligeant ami,
Permettez que je vous présente M. Lolot, mon ami. C’est l’un des
principaux propriétaires de la célèbre fabrique de cristaux établie à
Bacarat. Le Roi y est allé, on lui a fait des cadeaux, il ne veut pas
être en reste. On a emballé ces jours-ci des objets d’art destinés aux
propriétaires de Bacarat. M. Lolot voudrait avoir quelques détails à ce
sujet, trahissez en sa faveur le secret de l’Etat et comptez en
revanche sur toute ma reconnaissance.
Delécluze est invisible cette année, mais si vous êtes visible le
vendredi, j’aurai l’honneur de faire ma cour à Madame Leduc.
Viendrez-vous jeudi à l’Académie, M. de Barante doit y dire du mal de
feu M. de Robespierre, qui n’a pas de cordons à donner.
Je vous suis dévoué comme si vous en aviez les mains pleines.
H. BEYLE[323].
Ce lundi matin, 71, rue Richelieu.
LXXX
A ALPHONSE GONSOLIN.
Nº 71, rue de Richelieu, 10 février [1829].
Enfin voilà signe de vie de votre part. Nous craignions pour votre
santé. Je fais la commission. M. Duret va faire le buste de madame
_Bleue_[324]. Je le crois assez bien dans cette cour. Ce soir, on joue
_Henri III_ de M. Dumas. C’est un acheminement au véritable Henri III
politique. Ceci est encore Henri III à la Marivaux. Victor Hugo, ultra
vanté, n’a pas de succès réel, du moins pour _les Orientales_[325]. Le
_condamné_ fait horreur et me semble inférieur à certains passages des
_Mémoires de Vidocq_[326]. Le registre de la police Delavau[327] a été
volé chez un pauvre vieil espion qui est mort, et _Moutardier_ l’imprime
tel quel.
Les _Mémoires de M. Bourienne_ me semblent une trahison domestique. Il
fut renvoyé pour avoir vendu le crédit du premier consul. Les salons
sont indignés de Terceira[328]. La délivrance de l’Islande est assurée.
L’extrême gauche a failli se séparer; le grand citoyen[329] lui a fait
entendre raison. Peignez-moi _exactement_ une de vos journées, sans rien
ajouter ni retrancher _par vanité_. Ayez la vanité d’avoir de l’orgueil
et de tout dire.
Relisez la _huitième section de l’homme_, par Helvétius, et vous serez
considéré
de votre dévoué
COTONET[330].
LXXXI
AU BARON DE MARESTE.
Paris, le 17 février 1829.
Voici l’état de la librairie.
Ambroise Dupont a remis ou va remettre son bilan. Dans cette pièce
éloquente, M. Tastu figure pour 45,000 francs.
Ladvocat aurait fait banqueroute; lui ou les personnes dont il est le
nom officiel. Mais un spéculateur fait paraître sous son nom les
_Mémoires de Bourienne_. Ladvocat ou sa maison, totalement étranger à
cette affaire, aura 25 centimes ou 40 centimes par volume.
_Docagne_ et _Lefèvre_, sont peut-être sur le point de remettre leur
bilan. Il résulte de ces renseignements, qu’il y a une grande fortune à
faire dans la librairie. Les libraires ne pouvant payer comptant, payent
cent francs à l’imprimeur et au marchand de papier, pour ce qui vaut 50
francs.
Ensuite, le libraire en boutique qui reçoit réellement votre argent et
le mien, obtient un rabais de 55 pour cent sur les romans, par exemple.
Ce détail ne mène à rien, il a pour but de vous mettre au fond de cette
affaire. Trois _Colombs_ se réunissent, apportant 50,000 francs chacun
et payant tout comptant, pourront donner de superbes volumes, comme les
_Mémoires de l’Etoile_, de Foucauld, que vous m’avez prêtés, pour trois
francs; car, à qui payerait comptant, ces volumes coûteraient trente
sous, ou plutôt vingt-huit sous (nous venons d’en faire le calcul).
Le papier d’un seul libraire est bon; c’est celui de notre ami Delaunay.
M. Dondey-Dupré passe pour un peu _truffatore_[331]. Du papier donné par
lui ne passerait pour bon qu’autant qu’il aurait une autre signature. On
pense que le jour où il aurait intérêt de _manquer_, il le ferait sans
peine.
Je viens de passer une matinée amusante avec l’homme d’esprit[332] qui
estimait 4,000 fr. le manuscrit que vous savez[333]. Les deux hommes qui
devaient donner 2,000 francs comptant et un billet de 2,000 francs sont
en déconfiture. M. Tastu aurait été charmé de l’ouvrage; il désire
imprimer du bon et il estime cet auteur; mais il est dans une crise
horrible. Calburn ne payant pas ce qui est échu le 1er janvier
dernier, j’aime mieux toucher quelque chose aujourd’hui que de renvoyer
à l’année prochaine.
Vos occupations vous permettent-elles de voir Delaunay? S’il dit non,
pouvons-nous, avec honneur, renouer avec Dondey-Dupré?
Dans l’état des choses, voilà le seul parti à prendre. Si j’étais plus
jeune, j’approfondirais les idées que je vous présente plus haut et je
me ferais libraire. Deux bons et sages amis, comme Colomb et moi, nous
pourrions donner de beaux _in-octavo_ à trois francs ou deux francs
cinquante centimes et gagner vingt sous par volume vendu. Le public
achète énormément; tout sot qui a 8,000 francs de rente se fait une
bibliothèque; il n’y songeait pas en 1780, ou même en 1812.
CHOPPIER DES ILETS[334].
LXXXII
AU MÊME.
Paris, le 7 mars 1829.
Voulez-vous voir la mine de ces gens faibles et empesés, qui ont gagné
un gros lot à la loterie de la fortune?
Venez avec moi lundi, vers les onze heures du matin, au transport du
corps de M. le duc Charles de Damas.
Il habitait le faubourg Saint-Honoré et Saint-Philippe-du-Roule priera
pour lui. Je dis _onze heures_; mais j’ignore le moment précis; tâchez
de le savoir.
Venez me prendre au café Teissier (place de la Bourse), ou au nouveau
café de M. Pique (l’ancien café de Rouen), qui s’est réfugié au coin de
la rue du Rempart et de la rue Saint-Honoré.
M. Z. m’a fort bien reçu ce matin. Quelle raison supérieure[335]!
LXXXIII
AU MÊME.
Paris, le 10 mars 1829.
(Café Teissier, vis-à-vis là Bourse).
Je vous remercie sincèrement; je vois que vous suivez avec intérêt ma
pauvre petite affaire. J’ai refait, depuis six semaines, tous les
morceaux de l’itinéraire de Rome qui me semblaient manquer de
profondeur. Il n’y a pas d’amour-propre à vanter ce livre, dont les
trois quarts sont un extrait judicieux des meilleurs ouvrages. Si
j’avais épousé la fille sans jambes de M. Bertin de Vaux, j’aurais six
mille francs de ces deux volumes[336]. M. de Latouche m’a dit quatre
mille.
Si M. Ladvocat en donne quatre mille francs, ce ne sera que trois mille
six cents, à cause des escomptes à payer à M. Pourra. Je pense que nous
serions heureux d’en avoir trois mille. Comme j’ai _besoin d’argent_,
suivant la phrase des vendeurs de meubles, je le donnerai même à moins;
mais réellement c’est dommage. Aucun être, bien élevé, n’ira à Rome,
sans acheter cet itinéraire.
Il faudrait que vous eussiez la bonté de voir Mirra[337], je ne l’ai pas
assez cultivé; il m’écrit avec un _Monsieur_ en tête.
Le brave Colomb pioche ferme avec moi, tous les matins[338]. Je suis
prêt à livrer les deux volumes; j’ai de quoi en faire trois.
Je puis, comme disent les marchands, _forcer en anecdotes_, ou _forcer_
dans le genre _instructif_.
J’étais avec Amica[339] à la représentation Bouffé; c’est une attrape
incroyable. Il semble qu’une des nouveautés, _la Recette_, n’a pas été
terminée.
M. Ladvocat devrait placer vis-à-vis le titre _Promenades dans Rome_,
une vue de Saint-Pierre[340], cela soulagerait beaucoup l’attention du
lecteur qui n’est pas à Rome. J’espère que vous serez content de la
description du Vatican et de Saint-Pierre. A cela, il n’y a d’autre
mérite que la patience.
Le général Claparède était en grande loge avec la Noblet[341]; cela m’a
choqué.--J’ai été content de la figure napolitaine de la duchesse
d’Istrie.--Félicie, des Variétés, avait l’air d’un mulet de Provence,
fier de porter son panache.
P. F. PIOUF[342].
LXXXIV
AU MÊME.
Paris, le 19 septembre 1830.
Avez-vous touché quelque argent? Moi, j’ai cent francs le 1er octobre
et cinq cents le 8, mais, en attendant, je suis comme la cigale qui a
chanté.
Les apparences sont toujours superbes du côté du Consulat.--Mme de
T...[343] est admirable pour moi; je lui devrai _tout_, tout simplement.
MICHAL père[344].
LXXXV
AU MÊME.
Paris, le 26 septembre 1830.
Cher ami, mardi il y avait une ordonnance qui nommait Dominique, consul
à Livourne. Probablement le crédit d’un M. de Formont l’a fait déchirer.
Par ordonnance d’aujourd’hui, Dominique est nommé consul à Trieste. _In
mezzo ai barbari_[345]. Par un reste de bonté, le Ministre a fait porter
les appointements à quinze mille francs[346].
LXXXVI
A M. LEVAVASSEUR, EDITEUR A PARIS.
Paris, novembre 1830.
En vérité, Monsieur, je n’ai plus la tête à corriger des épreuves.
Ayez la bonté de bien faire relire les cartons.
C’est avec le plus grand des regrets que je me prive du plaisir de dîner
avec vous et avec M. Janin. Que j’aurais voulu avoir une plume pour
adoucir la grossesse de Mathilde!
Puisse ce roman être vendu, et vous dédommager des retards de l’auteur.
Je croyais qu’il serait imprimé à deux feuilles par semaine, comme
_Armance_.
Je vous demande comme preuve d’amitié, Monsieur, de ne pas laisser
vendre un exemplaire sans les cartons.
Veuillez envoyer les lettres à M. Colomb, nº 35, rue Godot-de-Mauroy.
Agréez tous mes regrets de ne plus vous revoir cette année, et tous mes
remerciements pour vos bons et aimables procédés.
H. BEYLE.
Bien des compliments au puissant M. Courtepi.., aristarque du quai
Malaquais[347].
LXXXVII
AU BARON DE MARESTE.
Venise, le 3 février 1831.
_Grand Sbaglio_[348].
Dominique n’a jamais été assez courtisan pour avoir la [Illustration:
légion d'honneur-étoile] aux affaires étrangères. Il a dit: «Tôt ou
tard un ministre de l’intérieur _homme d’esprit_, dira au King: «Les
Bignon, les Ancelot, les Malitourne, tous les gens de lettres, un tant
soit peu au-dessus de la médiocrité, ont eu la [Illustration: légion
d'honneur-étoile] de Charles X. Je propose à V. M. de la donner à MM.
Béranger, Thiers, Mignet, Dubois, du _Globe_, Artaud, traducteur
d’_Aristophane_, Beyle, Mérimée, Vatout.»
Voilà toute l’étendue de ma présomption, comme dit Othello. Par le
ministère de l’intérieur uniquement.--Tant mieux si Apollinaire[349] a
parlé au général Sébastiani. Sûrement à mon ministère, _si l’on compte
les campagnes_ (à moins que votre envie ne me nie Moscou), j’aurais un
peu droit; mais jamais je n’ai eu cette idée.--Toujours par un ministre
de l’Intérieur, _homme d’esprit_, et je parie qu’avant deux ans, nous
aurons des gens d’esprit. Les bêtes ne peuvent pas durer dans une
machine où il faut INVENTER des mesures, des arrestations de MM. Sambac
et Blanqui, et enfin des proclamations.
Ne vous plaignez pas de ma mauvaise écriture, je suis dans un pays
barbare. Hier, j’achète de la cire pour cacheter une lettre à Colomb,
avant d’être à la poste, la lettre s’était décachetée dans ma poche. Que
vous dirai-je, de l’encre, de la plume?--Je suis de votre avis sur le
nouveau et futur séjour de Dominique. Comme vous êtes des rétrogrades
_encroûtés_, je ne vous écris rien là-dessus depuis un mois. Marie-Anne
d’Autriche, ou une autre reine, disait au cardinal de Retz: «Il y a de
la révolte à annoncer qu’on se révoltera.»
Je pense comme vous; votre frère n’ayant développé aucune
_individualité_, ayant été convenable comme M. de Croisenois et rien de
plus, ne peut inspirer aucun attachement. Il n’y a pas de magie dans son
nom, dirait M. de Salvandy. Donc, tout finira par six mois
d’_extrême-gauche_. Donc Apollinaire, s’il a quelque bienveillance pour
Dominique, ce dont il est permis de douter, profitera des moments que le
destin lui laisse, pour dire au général Sébastiani:
«Le pauvre garçon vient de recevoir un fier soufflet; il quitte la
première ville de commerce du continent (900 vaisseaux entrés, 890
sortis en 1830, sans compter un immense cabotage. Cette parenthèse est
pour vous). Donc, on le renvoie d’une ville superbe, pour le jeter dans
un trou, qui ressemble fort à Saint-Cloud; si ce n’est qu’il est
beaucoup plus laid. C’est un ancien serviteur; il a quarante-huit ans,
dont quatorze à l’armée; il a vu Moscou et Berlin, comme vous, général;
donc la [Illustration: légion d'honneur-étoile].»
Toute plaisanterie à part, vous n’avez pas d’idée de la supériorité dont
jouissent les Consuls crucifiés sur les autres. Rien ne se fait que pour
le bonheur d’être admis souvent aux dîners et aux soirées du
Gouverneur[350].
LXXXVIII
AU MÊME.
Trieste, le 16 mars 1831.
Enfin, cher ami, ce matin j’ai reçu la lettre de voyage, dont voici
copie.
Paris le 5 mars 1831.
Monsieur, j’ai l’honneur de vous annoncer que le Roi a jugé utile au
bien de son service de vous nommer Consul de France à Civita-Vecchia, et
que S. M. par la même ordonnance, en date du 5 de ce mois, a désigné
pour vous remplacer M. Levasseur, qui se dispose à se rendre
prochainement à Trieste. Vous voudrez bien, toutefois, Monsieur, ne pas
quitter ce poste avant l’arrivée de votre successeur, et sans lui avoir
fait la remise régulière des papiers de la chancellerie du Consulat. Je
vous préviens en même temps, Monsieur, que je vais envoyer votre brevet
à l’ambassadeur du Roi à Rome, en l’invitant à vous le transmettre
directement à Civita-Vecchia, aussitôt que, par ses soins, il aura été
revêtu de l’exequatur du gouvernement pontifical. Sa Majesté ne doute
pas du zèle, etc.
H. SÉBASTIANI.
Pas un mot des appointements; sans doute, ils sont barbarement réduits à
10,000 francs; sur quoi il faut entretenir un Chancelier. La
Chancellerie rend 475 francs, au plus.
Maintenant M. de Sainte-Aulaire m’aimera comme M. Guizot m’a aimé. La
rancune d’auteur se fera sentir. L’_Histoire de la Fronde_ est fort
modérée comme les écrits politiques du Guizot.
Mais l’influence de l’excellent Apollinaire me semble suffisante pour
que Sainte-Aulaire ne me _fasse pas de mal_. Il passera là un an, tout
au plus. Un gouvernement à bon marché aura à Rome un envoyé avec 30,000
francs et un Consul général pour les Etats Romains, avec 8,000 francs.
L’essentiel, comme vous l’aurez vu, si vos occupations vous ont permis
de parcourir la lettre au grand peintre[351], l’essentiel est que
Régime[352] me permette de passer à Rome le carnaval et quinze jours par
mois, pendant le reste de l’année, excepté dans les grandes chaleurs. M.
Dumoret, consul à Ancône jadis, passait six mois à Rome.
Civita-Vecchia, malheureusement, est un peu révolté; j’aurai bien à
souffrir du mauvais esprit des habitants. On chassera les plus égarés.
Je pense qu’on se sera assuré d’avance de l’exequatur de Dominique. On a
une dent bien longue contre tout animal écrivant. Pourquoi écrire? Si
tous les imprimeurs étaient chapeliers ou tailleurs de pierre, nous
serions plus tranquilles.
Je vous prie d’engager Apollinaire de me recommander à M. Régime, s’il
est encore à Paris. «Ce pauvre diable, dira-t-il, est tombé.
Permettez-lui de se consoler en admirant les ruines de la ville
éternelle. Lui-même est une ruine, quarante-huit ans d’âge et triste
débris de la campagne de Russie et de dix autres, Vienne, Berlin, etc.»
Mais je réfléchis: Régime a, cependant, dû être jeune une fois. Par
exemple, en 1800, quand j’étais dragon, que diable était-il, lui[353]?
LXXXIX
A X...
Trieste, le 7 mai 1831.
Monsieur et cher ami,
Le 5 mars dernier, j’ai perdu le tiers de mon petit avoir, j’ai été
nommé consul à Civita-Vecchia. Pourriez-vous écrire à M. de
Sainte-Aulaire, pour qu’il _ne me fasse pas de mal_.
Vous savez, Monsieur, qu’un jour, M. Guizot était fort bien pour moi,
deux jours après il était indifférent, vingt-quatre heures plus tard
hostile.
Donc j’ai _un ennemi_ dans la société doctrinaire. On a toujours permis
au consul de Civita-Vecchia d’avoir un pied à terre à Rome. La tempête
me poussa en 1817, à Civita-Vecchia. Cela est un peu plus grand que
Saint-Cloud et la fièvre y règne deux mois de l’année. Il n’y a que 14
lieues de ce beau port de mer à Rome. Aussitôt l’arrivée à Trieste de M.
Levasseur, mon successeur, je partirai pour Rome. M. le comte Sébastiani
m’annonce qu’il envoie mon brevet à l’ambassadeur du roi, à Rome, avec
prière de me le transmettre directement à Civita-Vecchia, aussitôt
qu’il aura été revêtu de l’exequatur du gouvernement pontifical.
Si nous pouvons obtenir que M. de Sainte-Aulaire ne me fasse pas de mal,
ce sera un grand point. Au bout de quelques mois, nous pouvons avoir un
chargé d’affaires non doctrinaire, non hostile à mon chétif individu. M.
de Latour-Maubourg, par exemple eût été excellent pour moi; il n’est
point écrivain et écrivain dans le genre emphatique.
Je vous remercie sincèrement de ce que vous avez fait pour la
[Illustration: légion d'honneur-étoile]. Je vous demande votre
bienveillance auprès du successeur, qui peut-être ne tiendra pas au
_Globe_, dont j’ai eu le tort de me moquer.
Je lis vos œuvres avec grand plaisir dans le _Moniteur_.
Je vous félicite de la croix donnée à ce pauvre diable de Corréard et
autres naufragés.
Agréez mes remerciements et mes respects.
H. BEYLE[354].
XC
AU BARON DE MARESTE.
Civita-Vecchia, le 15 mai 1831.
Malgré l’imprudence, je vous dirai une bouffonnerie déjà ancienne, mais
vérissime. Contez-là à _Di Fiore_.
Il y avait disette abominable dans tout l’Etat. Arrivent à
Civita-Vecchia, quatre vaisseaux chargés de blés d’Odessa. Au lieu de
les envoyer faire quarantaine à Gênes, le gouverneur les fait mettre à
_la Rota_ (on jette une ancre; le vaisseau s’y attache avec une corde et
tourne, selon le vent, _rota_, autour de l’ancre). Le gouverneur écrit
au ministre ces précieuses paroles:
«Les quatre bâtiments chargés de blé sont arrivés. Ils ont passé à
Constantinople; leur patente est donc des plus _sporche_ (douteuses).
Mais vu la disette, je les ai mis à la _Rota_, et je prends la hardiesse
d’envoyer un courrier à V. E., pour lui demander des ordres.»
_Réponse_: «J’ai reçu votre courrier, etc., etc. Puisque les quatre
vaisseaux sont à la _Rota_, nous attendrons la décision de ce très saint
tribunal[355].»
N’est-ce pas Arlequin ministre[356]?
XCI
AU MÊME.
Rome, le 30 juin 1831.
L’opium a suspendu les douleurs plutôt qu’il ne m’a guéri; je suis très
faible. J’ai passé plusieurs fois six jours avec un verre de limonade.
J’ai eu une inflammation d’estomac me donnant horreur pour toute espèce
d’aliments ou de boissons. Je n’ai pas de grandes douleurs depuis le 15
juin.--Dissolution complété et sans remède chez vos amis. Si j’avais un
secrétaire, je vous en dirais long. Le malade ne peut vivre. Mille
tendresses à nos amis. Qu’ils me voient faible et non froid.
BARON RELGUIR[357].
XCII
A HENRI DUPUY.
Civita-Vecchia, le 23 juin 1835.
Je suis extrêmement sensible, Monsieur à votre offre obligeante. J’ai
pris la résolution de ne rien publier tant que je serai employé par le
gouvernement. Mon style est malheureusement arrangé de façon à blesser
les balivernes, que plusieurs coteries veulent faire passer pour des
vérités.
Dans le temps, j’ai eu le malheur de blesser la coterie du _Globe_. Les
coteries actuelles, dont j’ignore jusqu’au nom, mais qui, sans doute,
veulent faire fortune, comme le _Globe_, nuiraient par leurs articles à
la petite portion de tranquille considération qui doit environner un
agent du gouvernement.
Si nous devions entrer en arrangement, je ne vous dissimulerais pas un
obstacle terrible: je ne suis pas un charlatan, je ne puis pas promettre
à un éditeur, _un seul article_ de journal.