Moscovite s’avilisse à ce point! Mais comme Besançon dit que l’on perd
la moitié de son bon sens dès qu’on est seulement à quarante lieues de
Paris, je prends le parti de faire comme lui dans cette circonstance;
s’il en veut, j’en prends, et demain je vous envoie l’extrait de
baptême. En me prévenant quinze jours d’avance, ce qui me vaudra une
autre lettre de vous, je ferai compter les 200 francs à Paris.
Parlez-vous sérieusement? Le vicomte[276] en queue de morue! Le vicomte
dîner _aux Frères provençaux_! C’est trop fort, c’est incroyable! Je le
voyais au troisième degré du marasme moral. Il m’écrivait autrefois des
lettres délicieuses et, depuis un an, il n’est rien sorti. Portez-en mes
plaintes à la vicomtesse.
Je vous approuve de tout mon cœur, dans votre dos à dos silencieux
avec quelque pour cent. Il faut apprendre à ces coquines-là qu’elles ne
sont bonnes que quand on les désire. Et Mina? Dites à Besançon que je
compte partir d’ici le 10 mai, au plus tard: qu’il me dépêche encore une
secousse électrique avant mon départ.
Ne plaisantez pas mon tyran _Milaniste_, songez qu’il n’y a point eu de
réaction. Depuis la chute des brigands, en tout 23 _arrestations_; pesez
cela. Je finis parce que je m’ennuie tant dans ce pays que je suis
éteint.
Quand vous écrirez à Dessurne[277], demandez-lui comment vont les
ventes. On lui a envoyé trois marchandises, savoir: _Vie de Haydn_,
l’_Histoire de la peinture_, _Voyages de Stendhal_[278]. Le nº 57 de
l’_Edinburg-Review_, parlant de ce dernier, on a dû en vendre.
Savez-vous que Besançon vous remettra 300 francs avec prière de les
faire passer Fleet street, 203, pour acheter une _Edinburg Review_ de
rencontre, plus 2 _volumes de table, Paternoster row_, chez Longmans.
Adieu, mon cher secrétaire d’ambassade. Je vous somme de me donner des
nouvelles. Alors quel est le moins plat des _Annales_ ou du _Journal
général_? Je suis chargé d’abonner mes amis à quelque chose qui ne soit
pas les _Débats_.--Je ne suis pas taillé en solliciteur; j’ai la jambe
trop grosse.
Yours, TAVISTOCK[279].
LXIV
AU MÊME.
Milan, le 20 novembre 1818.
Il est plus facile pour Henri d’avoir des _Books_[280], traduits en
Anglais, que de les avoir annoncés à Paris. Voilà le voyage
traduit[281], avec dix pages des plus grandes louanges (en mai 1818).
C’est vous qui m’avez donné l’anecdote de Grécourt. J’avais des nerfs ce
jour-là et l’ajoutai tant bien que mal au livre que je corrigeais.
Refaites-moi ce conte ainsi que celui de _la Bisteka[282] gran francesi
grandi in tutto_, et ajoutez-le au manuscrit, quand il passera sous vos
yeux. Vous savez bien que je ne suis pas auteur à la _Villehand_[283].
Je fais de ces niaiseries le cas qu’elles méritent; çà m’amuse; j’aime
surtout à en suivre le sort dans le monde, comme les enfants mettent sur
un ruisseau des bateaux de papier. Vous ai-je dit que Stendhal a eu un
succès fou ici, il y a quatre mois. Par exemple, l’exemplaire du
Vice-Ring fut lu au café par quatre personnes qui ne voulaient que le
feuilleter et qui se trouvèrent arrivées à une heure du matin, croyant
qu’il était dix heures du soir, et ayant oublié d’aller prendre leurs
dames au théâtre, etc. On a découvert trois faussetés.
Je vois qu’il va y avoir une _Revue encyclopédique_. Au fait, il n’y a
plus de journaux littéraires, ce besoin doit se faire sentir. Je pense
sincèrement que tout ce que nous avons à désirer en politique, c’est que
les choses continuent du même pas, dix ans de suite. Il n’y a plus
d’alarmes à avoir. Donc, l’intérêt politique doit céder un peu à
l’intérêt littéraire. D’ailleurs, les discussions politiques commencent
à être si bonnes, c’est-à-dire, si profondes, qu’elles en sont
ennuyeuses. Qui pourra, par exemple, suivre celle sur le Budget? Voyez
donc si vous pouvez obtenir accès à la _Revue encyclopédique_, qui a une
division intitulée: _Peinture_. Voilà pour l’_essentiel_. Le luxe, pour
ma vanité, serait un vrai jugement, en conscience, par Dussault, Feletz
ou Daunou.
Il y a ici huit ou dix excellents juges des _Sensations du Beau_, qui
ont un mépris extrême pour M. _Quatremère de Quincy_ et les connaisseurs
de France. Le _Jupiter Olympien_ de M. Quatremère est d’un ridicule
achevé, par exemple.--1º Quels sont à Paris, les gens qui passent pour
connaisseurs?--2º pour grands peintres?--3º pour bons sculpteurs? Ne me
laissez pas devenir étranger dans Paris.
CH. DURIF[284]
7 Décembre 1818.
LXV
A MADAME ***
Grenoble, le 15 août 1819.
Madame,
J’ai reçu votre lettre il y a trois jours. En revoyant votre écriture
j’ai été si profondément touché que je n’ai pu prendre encore sur moi de
vous répondre d’une manière convenable. C’est un beau jour au milieu
d’un désert fétide, et, toute sévère que vous êtes pour moi, je vous
dois encore les seuls instants de bonheur que j’aie trouvés depuis
Bologne. Je pense sans cesse à cette ville heureuse où vous devez être
depuis le 10. Mon âme erre sous un portique que j’ai si souvent
parcouru, à droite au sortir de la porte Majeure. Je vois sans cesse ces
belles collines contournées de palais qui forment la vue du jardin où
vous vous promenez. Bologne, où je n’ai pas reçu de duretés de vous, est
sacré pour moi; c’est là que j’ai appris l’événement qui m’a exilé en
France, et tout cruel qu’est cet exil il m’a encore mieux fait sentir la
force du lien qui m’attache à un pays où vous êtes. Il n’est aucune de
ces vues qui ne soit gravée dans mon cœur, surtout celle que l’on a
sur le chemin du pont, aux premières prairies que l’on rencontre à
droite après être sorti du portique. C’est là que, dans la crainte
d’être reconnu, j’allais penser à la personne qui avait habité cette
maison heureuse que je n’osais presque regarder en passant. Je vous
écris après avoir transcrit de ma main deux longs actes destinés, s’il
se peut, à me garantir des fripons dont je suis entouré. Tout ce que la
haine la plus profonde, la plus implacable et la mieux calculée peut
arranger contre un fils, je l’ai éprouvé de mon père[285]. Tout cela est
revêtu de la plus belle hypocrisie, je suis héritier et, en apparence,
je n’ai pas lieu de me plaindre.
Ce testament est daté du 20 septembre 1818, mais l’on était loin de
prévoir que le lendemain de ce jour il devait se passer un petit
événement qui me rendrait absolument insensible aux outrages de la
fortune. En admirant les efforts et les ressources de la haine, le seul
sentiment que tout ceci me donne, c’est que je suis apparemment destiné
à sentir et à inspirer des passions énergiques. Ce testament est un
objet de curiosité et d’admiration parmi les gens d’affaires; je crois
cependant, à force de méditer et de lire le code civil, avoir trouvé le
moyen de parer le coup qu’il me porte. Ce serait un long procès avec mes
sœurs, l’une desquelles m’est chère. De façon que, quoique héritier,
j’ai proposé ce matin à mes sœurs de leur donner à chacune le tiers
des biens de mon père. Mais je prévois que l’on me laissera pour ma part
des bien chargés de dettes et que la fin de deux mois de peines, qui me
font voir la nature humaine sous un si mauvais côté, sera de me laisser
avec très peu d’aisance et avec la perspective d’être un peu moins
pauvre dans une extrême vieillesse. J’avais remis à l’époque où je me
trouve les projets de plusieurs grands voyages. J’aurais été cruellement
désappointé si tous ces goûts de voyages n’avaient disparu depuis
longtemps pour faire place à une passion funeste. Je la déplore
aujourd’hui, uniquement parce qu’elle a pu me porter dans ses folies à
déplaire à ce que j’aime et à ce que je respecte le plus sur la terre.
Du reste, tout ce que porte cette terre est devenu à mes yeux
entièrement indifférent, et je dois à l’idée qui m’occupe sans cesse la
parfaite et étonnante insensibilité avec laquelle de riche je suis
devenu pauvre. La seule chose que je crains c’est de passer pour avare
aux yeux de mes amis de Milan qui savent que j’ai hérité.
J’ai vu, à Milan, l’aimable L..., auquel j’ai dit que je venais de
Grenoble et y retournais. Personne que je sache, Madame, n’a eu l’idée
qu’on vous avait écrit. Quand on n’a pas de beaux chevaux, il est plus
facile qu’on ne pourrait l’imaginer d’être bien vite oublié.
Ne vous sentez-vous absolument rien à la poitrine? Vous ne me répondez
pas là dessus et vous êtes si indifférente pour ce qui fait l’occupation
des petites âmes que tant que vous n’aurez pas dit expressément le non,
je crains le oui. Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles dans le
plus grand détail, c’est la seule chose qui puisse me faire supporter la
détestable vie que je mène.
J’ai la perspective de voir ma liberté écornée à Milan, je ne puis me
dispenser d’y conduire ma sœur qu’_Otello_ a séduit et qui, dans ce
pays, est toujours plus malade.
Je finis ma lettre, il m’est impossible de continuer à faire
l’indifférent. L’idée de l’amour est ici mon seul bonheur. Je ne sais ce
que je deviendrais si je ne passais pas à penser à ce que j’aime le
temps des longues discussions avec les gens de loi.
Adieu, Madame, soyez heureuse; je crois que vous ne pouvez l’être qu’en
aimant. Soyez heureuse, même en aimant un autre que moi.
Je puis bien vous écrire avec vérité ce que je dis sans cesse:
La mort et les enfers s’ouvriraient devant moi,
Phédime, avec plaisir j’y descendrais pour toi.
HENRI[286].
LXVI
A M. LE COMTE DARU,
Pair de France,
Rue de Grenelle, n. 82, faubourg Saint-Germain.
Paris.
Grenoble, le 30 août 1819.
Monsieur,
J’ai eu le malheur de perdre mon père en juin. J’arrive d’Italie, et je
trouve que la plupart des lettres que j’ai écrites depuis six mois ne
sont pas parvenues en France. Je désire qu’une lettre que j’ai eu
l’honneur de vous adresser au mois d’avril ait été plus heureuse. Je me
féliciterais, comme Français, qu’on vous eût rendu quelque influence sur
la chose publique; comme particulier, je prends une part bien vive à ce
qui peut vous être agréable. Je dois aux dignités dont vous avez été
revêtu de n’être pas un petit bourgeois plus ou moins ridicule, et
d’avoir vu l’Europe et apprécié les avantages des places[287].
Mon père laisse des dettes énormes. S’il me reste 4,000 francs de rente
en terre, je retournerai vivre à Milan; dans le cas contraire, j’irai
faire à Paris, le pénible métier de solliciteur. Comme la liquidation
marche lentement j’aurai le temps d’aller passer quelques semaines à
Paris, et de vous renouveler de vive voix, l’assurance de toute ma
reconnaissance et du respect avec lequel j’ai l’honneur d’être,
Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
H. BEYLE[288].
LXVII
A MADAME ***
8 juillet 1820.
Permettez-moi, madame, de vous remercier des jolis paysages suisses. Je
méprisais ce pays depuis 1813, pour la manière barbare dont on y a reçu
nos pauvres libéraux exilés. J’étais tout à fait désenchanté. La vue de
ces belles montagnes que vous avez eu sous les yeux, pendant votre
séjour à Berne, m’a un peu réconcilié avec lui.
J’ai trouvé, dans les mœurs dont parle ce livre, précisément ce qu’il
me fallait pour prouver, ce dont je ne doute pas, c’est que pour
rencontrer le bonheur dans un lien aussi singulier, et j’oserais presque
dire aussi contre nature, que le mariage, il faut au moins que les
jeunes filles soient libres. Car au commun des êtres il faut une époque
de liberté dans la vie, et pour être bien solitaire il faut avoir couru
le monde à satiété.
J’espère, madame, que vos yeux vont bien; je serais heureux de savoir de
leurs nouvelles en détail.
Agréez, je vous prie, l’assurance des plus sincères respects.
H. B.[289].
LXVIII
AU BARON DE MARESTE.
Milan, le 20 octobre 1820.
Ai-je besoin de vous répéter que vous avez le pouvoir _despotique_ sur
_Love_[290].
Si vous trouvez du baroque, du faux, de l’étrange, laissez passer; mais
si vous trouvez du _ridicule_, effacez. Consultez l’aimable Maisonnette,
qui, en corrigeant les épreuves, est prié de tenir note des passages
_ridicules_.
Le faux, l’exagéré, l’obscur, sont peut-être tels à vos yeux et non aux
miens. Corrigez aussi les fautes de syntaxe française.
J’attends avec impatience que vous m’annonciez l’arrivée du manuscrit;
je n’en ai pas d’autre. Dès qu’il y aura une feuille d’épreuve,
envoyez-la moi à l’adresse ordinaire. Je m’amuserai, à la campagne, à
corriger le style pour une seconde édition.--Vous aurez la comédie
_romantique_[291] dans six mois.
Si vous avez la patience de lire _Love_, dites-moi franchement ce que
vous en pensez. Maisonnette le trouvera obscur, exagéré, trop dénué
d’ornements.
Je voudrais qu’il n’arrivât aucun exemplaire aux lieux où je suis. La
jalousie de la peinture[292] a porté plusieurs personnes à me calomnier.
Il paraît que la calomnie est presque entièrement tombée.
J’ai la plus entière confiance dans le cynique comte Stendhal; je le
crois parfaitement honnête homme.
Je pense beaucoup à votre idée d’aller à Rome. La principale objection,
c’est que j’aime les lacs, mes voisins. J’y passe économiquement
plusieurs semaines de l’année. Je crois les gens d’ici moins coquins que
les Romains et plus civilisés. Quatre heures de musique tous les soirs
me sont devenues un besoin que je préférerais à Mlle Mars et Talma.
Voyez combien nous sommes différents! Enfin, j’ai pour ce pays une
certaine haine; c’est de l’instinct, cela n’est pas raisonné; à mes yeux
il est le représentant de tout ce qu’il y a de bas, de prosaïque, de
vil, dans la vie; mais brisons.
Je viens de lire Byron sur les lacs. Décidément les vers m’ennuient,
comme étant moins exacts que la prose. Rebecca, dans _Ivanhoe_, m’a fait
plus de plaisir que toutes les _Parisina_ de lord Byron. Que dites-vous
de ce dégoût croissant pour les vers? Comme je fais une comédie en
prose, serait-ce la jalousie de l’impuissance? Éprouvez-vous ce dégoût?
Crozet le ressent-il?
Nommez-moi les trois ou quatre bons livres qui, chaque année, doivent
montrer le bout de leur nez à Paris.--Par exemple, on ne se doute pas
ici qu’il existe un _Sacre de Samuel_. Le beau talent de Crozet
périra-t-il d’engourdissement à Troyes? Je le crois né pour écrire
l’histoire.
Il est chaud, anti-puéril, libéral, patient, exact. J’ai lu avec plaisir
les lettres de A. Thierry dans le _Courrier_. Cela est conforme au peu
que j’ai entrevu de l’histoire de France. Surtout, j’estime beaucoup le
jésuite Daniel et méprise le libéral Mézeray; comme hommes, ce serait le
contraire.
Tout est fort tranquille ici, quoiqu’en disent les libéraux.
Mes compliments au courageux Sel gemme, je suis ravi de son opuscule.
Ah! si je pouvais lui faire avaler le commentaire de Tracy et le Bentham
qu’on vient d’imprimer chez Bossange[293]!
LXIX
AU MÊME.
Milan, le 13 novembre 1820.
Cher ami, ajoutez la pensée ci-après, aux 73 pensées que vous avez déjà,
pour mettre à la fin de l’_Amour_.
Je vois dans le journal de ce matin (_Le Courrier Français_ nº 492, du
24 octobre 1820), que M. de Jouy, un écrivain distingué, dit encore[294]
du mal d’Helvétius. Helvétius a eu parfaitement raison lorsqu’il a
établi que le principe d’utilité ou _l’intérêt_, était le guide unique
de toutes les actions de l’homme. Mais, comme il avait l’âme froide, il
n’a connu ni l’amour, ni l’amitié, ni les autres passions vives qui
_créent des intérêts nouveaux et singuliers_.
Il se peut qu’Helvétius n’ait jamais deviné ces intérêts; il y a trop
longtemps que je n’ai lu son ouvrage, pour pouvoir l’assurer. Peut-être
que, par ménagement pour la facilité que montre le bon public à se
laisser égarer, il aurait dû ne jamais employer le mot _intérêt_ et le
remplacer par les mots _plaisir_ ou principe d’utilité.
Sans nul doute, il aurait dû commencer son livre par ces mots: «Régulus
retournant à Carthage pour se livrer à d’horribles supplices, obéit au
désir du plaisir, ou à la voix de l’intérêt.»
M. de Loizerolles marchant à la mort, pour sauver son fils, obéit au
principe de l’intérêt. Faire autrement eût été pour cette âme héroïque,
une insigne lâcheté, qu’elle ne se fût jamais pardonnée; avoir cette
idée sublime crée à l’instant un devoir.
Loizerolles, homme raisonnable et froid, n’ayant point à craindre ce
remords, n’eût pas répondu, au lieu de son fils, à l’appel, du bourreau.
Dans ce sens, on peut dire qu’il faut de l’esprit pour bien aimer. Voilà
l’âme prosaïque et l’âme passionnée[295].
LXX
A MÉTILDE....(?)
(1821?)
Madame,
Ah! que le temps me semble pesant depuis que vous êtes partie! Et il n’y
a que cinq heures et demie! Que vais-je faire pendant ces quarante
mortelles journées? Dois-je renoncer à tout espoir, partir et me jeter
dans les affaires publiques? Je crains de ne pas avoir le courage de
passer le Mont-Cenis. Non, je ne pourrai jamais consentir à mettre les
montagnes entre vous et moi. Puis-je espérer, à force d’amour, de
ranimer un cœur qui ne peut être mort pour cette passion? Mais
peut-être suis-je ridicule à vos yeux, ma timidité et mon silence vous
ont ennuyée, et vous regardiez mon arrivée chez vous comme une
calamité. Je me déteste moi-même; si je n’étais pas le dernier des
hommes ne devais-je pas avoir une explication décisive hier avant votre
départ, et voir clairement à quoi m’en tenir?
Quand vous avez dit avec l’accent d’une vérité si profondément sentie:
_ah! tant mieux qu’il soit minuit!_ ne devais-je pas comprendre que vous
aviez du plaisir à être délivrée de mes importunités, et me jurer à
moi-même sur mon honneur de ne vous revoir jamais? Mais je n’ai du
courage que loin de vous. En votre présence, je suis timide comme un
enfant, la parole expire sur mes lèvres, je ne sais que vous regarder et
vous admirer. Faut-il que je me trouve si inférieur à moi-même et si
plat[296]!
LXXI
A MADAME ***
Berne, le 28 juin 1822.
Je ne vous ai pas encore adressé l’_Amour_, madame, parce que je ne suis
pas allé à Paris. Après vous avoir quittée, la pluie et le froid vinrent
compléter le malheur commencé par l’absence d’une société si bonne et
aimable pour moi. Je n’ai trouvé la chaleur qu’à Cannes, où j’ai passé
trois jours à me promener au milieu des orangers en pleine terre. Me
voici en Suisse, paysages admirables, mais j’ai froid. N’oubliez pas,
madame, l’auberge de la Couronne, à Genève, bâtie depuis deux ans.
Demandez une chambre au troisième, ayant vue sur le lac; on ferait payer
ces chambres dix francs par jour, que ce ne serait pas cher. Rien de
plus beau au monde, (elles coûtent deux francs)[297].
LXXII
AU BARON DE MARESTE.
Rome, le 23 janvier 1824.
Ce n’est pas ma faute, mon cher ami non marié, si vous n’avez pas reçu
une longue lettre sur la divine laideron Pisaroni. Je veux vous reporter
votre mot trop court du 7 novembre dernier, avec le timbre _douze_
janvier 1824; je l’ai reçu, je crois, le 13 janvier. Il pleut, pour la
première fois, depuis le 4.--Temps sublime! Grandes promenades avec M.
Chabanais et M. Ampère[298], et de nouveaux amis. Demandez une
communication à M. Stricht ou au docteur Shakespeare (M. Edwards).
Mille amitiés à la Giuditta[299], à son aimable mari, à son excellente
mère. Comment se porte le chevalier Michevaux[300]? Que j’aurais de
plaisir à bavarder avec lui! Dans la _Naissance de Parthénope_[301], il
y a eu huit premiers partis à Naples.--Plate musique, exécution
délicieuse. Oh attend à Rome la Ferlotti, jolie chanteuse, qui vaut
25,000 francs pour Paris.--Mauvais spectacles à Rome.--Hier, charmant
spectacle français chez M. Demidoff. Mme Dodwell, la plus jolie tête que
j’aie vue de ma vie[302].
LXXIII
AU MÊME.
Paris, le 3 mai 1824.
Monsieur et cher Compatriote,
Vous devriez bien me faire une histoire de l’établissement de l’opéra
bouffe à Paris, de 1800 à 1823. Cela ferait un beau chapitre de la _Vie
de Rossini_. Nous mettrions en note: Ce chapitre est de M. Adolphe de
Besançon.
La négociation pour l’impression dudit _Rossini_ prend une bonne
tournure. J’ai envoyé une convention signée de moi; j’en attends le
retour.
Dans cette histoire de l’opéra bouffe à Paris, vous pourrez fourrer
toutes les méchancetés qui composent l’article que La Baume néglige.
Leur coup sera bien plus sensible à cet animal de Papillon[303] placé
dans une espèce d’ouvrage historique, où il y a des faits.
Vous pourrez donner plus d’étendue et de largeur à vos accusations de
_conspiration_ contre le dit opéra. Je vous conseillerais même d’insérer
la lettre du dit Papillon à Pellegrini, Zuchelli et Cie.
Si vous ne faites pas ce chapitre, il me donnera une peine du diable à
moi qui, ayant été absent, n’ai nulle _mémoire des faits_. Vous aurez à
épancher votre bile sur les sottises de l’administration de Mme Catalani
et à montrer votre génie, en esquissant un projet de constitution pour
cet Opéra. Le bon Barilli, qui vous voit de bon œil, vous donnera
tous les petits renseignements dont vous pourrez avoir besoin, entre
deux _fottre_, au pharaon.
Si j’avais à proposer une constitution, je nommerais un comité composé
de dix hommes louant des loges à l’année, fortifiés d’un membre de
l’Académie et d’un Italien riche établi à Paris. Voilà un comité de
douze personnes qui se réunira une fois tous les quinze jours. Sur les
douze, il y en aura neuf de présents. Ils feront un rapport au ministre
sur les faits et gestes de l’entrepreneur.
Il y aura un entrepreneur auquel on donnera _l’impresa_ du théâtre. On
obligera à fournir le spectacle actuel; spectacle que l’on décrira en
vingt articles. Il recevra 150,000 fr. par an, par 24e, tous les
quinze jours. Or, ces 24es ne lui seront pas payés que sur le _Vu bon
à payer_ du président du comité des amateurs, président élu par eux, de
six mois en six mois. Ce comité présidera aussi au choix des pièces et à
l’engagement des acteurs.
Le grand avantage est que ce comité de douze personnes riches comme le
Bailly de Ferette, le duc de Choiseul, M. Gros, peintre, M. de
Sommariva, M. Montroud, défendra dans les salons les faits et gestes de
l’administration de l’Opéra. Ces discussions feront que les salons
bavarderont de l’Opéra buffa et s’y intéresseront.
Méditez cette idée; modifiez-la; prenez l’avis de La Baume. Tel jeune
homme de vingt-six ans lira notre brochure qui sera ministre dans dix
ans. Alors, il aura la fatuité de croire que nos idées sont les
siennes[304].
TAMBOUST[305].
LXXIV
AU MÊME.
Paris, le 17 décembre 1824.
Que dites-vous de cette préface[306]? Qu’en diriez-vous si vous ne me
connaissiez pas?
J’ai l’idée de réunir les articles du _Salon_ ainsi que ceux sur l’Opéra
buffa, insérés dans le _Journal de Paris_.
Pour plaire à la haute société il faudrait:
1º Ne jamais imprimer. Tout livre, si petit qu’il soit, _nuit_ à
l’aristocratie;
2º Il ne faudrait pas défendre un régicide[307]. Mais jamais je ne
pourrais plaire à qui a 60,000 francs de rente; car je me _fiche_
sincèrement d’un homme qui a 60,000 francs de rente et cela perce[308].
LXXV
AU MÊME.
Paris, le 10 novembre 1825.
Que dites-vous de la chute du 3 pour 0/0?
Je pense que vous êtes mort pour nous, mon cher ami. Rapportez-moi, en
passant, la diatribe contre l’_Industrialisme_[309], je veux la publier
_chaud_, après l’emprunt d’Haïti.
M. Ternaux a été aussi Cassandre.
M. Laffitte aussi peu délicat que deux ducs de la Cour, se disputant un
ministère. De plus, je sais par expérience, que j’aime mieux dîner avec
M. le duc de Laval qu’avec une _Demi-Aune_, comme Cassandre-Ternaux. Les
Thierry appellent cela de l’aristocratie, mais je pense que Victor
Jacquemont a trop d’esprit, pour rester longtemps dans cette bande.
DE LA PALICE-XAINTRAILLES Aîné[310].
LXXVI
A V. DE LA PELOUZE.
Ce mardi, 20 mars 1827.
Monsieur,
Vous souvient-il que vous avez bien voulu me promettre, dans le temps,
une annonce pour mon voyage en Italie[311]?
L’imprimeur _de la Forest_ s’est trouvé le très humble serviteur de la
Congrégation, il a mis 50 cartons.
Les Chambres vont être bien plates pendant un mois jusqu’à la discussion
de la loi _d’Amour_ à la Chambre des Pairs. Ne pourrait-on pas profiter
du moment?
Je prie M. Châtelain, M. Mignet ou celui de vous, Messieurs, qui fera
l’annonce, de me traiter avec:
Sévérité,
Impartialité,
Justice.
L’auteur, a passé 10 ans en Italie; au lieu de décrire des tableaux ou
des statues, il décrit _des mœurs, des habitudes morales, l’art
d’aller à la chasse au bonheur_ en Italie.
Je vous souhaite, Monsieur, bien des succès dans cette chasse, et suis
votre
Très humble et très obligeant serviteur,
H. BEYLE[312].
LXXVII
A ALPHONSE GONSOLIN[313].
Isola Bella, le 17 janvier [1828].