J’ai lu les vieilles histoires _en originaux_, j’ai été frappé de

l’ignorance où nous sommes sur le Moyen-Age et de la profonde stupidité

et légèreté des soi-disants historiens. Prends pour maxime de ne lire

que les originaux et que les _historiens contemporains_.

Pour me rafraîchir le sang, donne-moi quelques détails sur ton bonheur.

Présente mes respects à Mme Praxède et prie-la de ne pas me voler tout

ton cœur[243].

LV

AU MÊME.

Milan, le 26 décembre 1816.

Ta lettre du 28 novembre, que je reçois à l’instant, m’a fait le plus

vif plaisir, au milieu de l’isolement moral où je me trouve.

Je marche constamment de huit heures du matin à 4, à pied et pour cause.

Je suis si harassé que je m’endors à 6 heures jusqu’à 8 le lendemain. Du

reste, pas d’attaques de nerfs depuis onze jours que mon extrême

curiosité me fait courir. L’économie me jette dans une petite auberge où

il n’y a pas même de plume. Je ne te noterai donc pas la centième partie

des idées que m’a données ta lettre.

Farcis Michel-Ange, que tu auras reçu le 14 décembre, de notes pieuses

et révérencieuses. Tâche de ne pas supprimer de vers, car dans mon

illusion, il me semble que tout se tient dans ce poème. Michel-Ange,

pour la douce religion de la Grèce, eût été Phidias. Tu recevras dans

trois jours, ce qui manque à Michel-Ange. Je n’ai pas eu le temps de

polir vingt pages de détails à la fin de Michel. Efface les détails

ridicules par leur peu d’importance. J’aurais eu besoin de laisser

dormir deux mois et de revoir ensuite. A l’histoire de Saint-Pierre,

après ces mots: _le signe d’aucune religion n’a jamais été si près du

ciel_, il y a une longue note sur les temples de l’Inde. Cela n’est pas

exact: mets seulement pour toute note: en Europe.

Avant cette cruelle révolution qui a tout bouleversé, en France, on

mettait le nom d’une ville étrangère aux _books_[244] tolérés. Comme une

sage imitation doit toujours conduire l’autorité, je propose de faire

faire un nouveau titre au poème des arts. Mettre: par M. Jules-Onuphe

Lani[245], de Nice, et pour lieu d’impression: Bruxelles ou Edimbourg.

Car, si l’on connaît Dominique, cela incendie son rendez-vous, ce qui

piquerait fort ce jeune homme amoureux. Ensuite dès que l’opération de

cet infâme monstre d’incorrection, Le Bossu, aura produit mille, je te

prie instamment de lui ordonner d’envoyer huit cents à Bruxelles, dormir

en paix et à l’abri de M. Le Bon, huissier à verge. On fera cadeau de

soixante ou quatre-vingts; on ne mettra en vente que dix jours après les

cadeaux. Par ce moyen l’opinion publique sera dirigée, en quelque sorte

par les quatre-vingts gens d’esprit que Seyssins[246] aura gratifiés et

dont je lui laisse le choix. Je lui ai envoyé jadis une liste[247] qui

pourra le guider. Il faut y ajouter, madame Saussure, née Necker, à

Genève, M. de Bonstetten, à Genève; à Paris, Mme la comtesse de

Saint-Aulaire, M. le comte François de Nantes, M. le général Andreossy.

N’oublie pas la note comique de Schlegel qui voudrait couper le cou à la

littérature française. Il faut cela pour me différencier de ce pédant

pire que les La Harpe. _The work of Mme de Stael which I Know_[248] fera

bien un autre scandale. Cette pauvre dame qui, au fond, manque d’idée et

d’esprit pour l’impression, quoiqu’elle en ait beaucoup pour la

conversation, me semble vouloir avoir recours au scandale pour faire

effet. Elle parlait _of going to America after this book_[249] qui

paraîtra la veille de son départ de Paris pour Coppet.

Immédiatement après les vers sur le beau-moderne vient le Michel-Ange.

Le cours de cinquante heures est après Michel-Ange. Les volumes seront

assez gros, ce me semble. La paresse m’empêche de faire l’appendice. Nos

yeux sont si en arrière! je vis ici avec dix ou douze..... impossible,

dix mille fois impossible de faire sentir les arts à ce qu’on appelle à

Paris un homme d’esprit parlant bien de tout; j’ai eu beau les mettre en

fonctions de la connaissance de l’homme--lettre close par les Français.

Après avoir remué toute la journée hier pour avoir des billets pour la

première représentation du grand Opéra, ils ont fait de l’esprit sur les

costumes pendant la première demi-heure, ont parlé continuellement, et

enfin l’ennemi les a chassés avant le tiers du spectacle. C’était le

_Tancrède_ du charmant Rossini, jeune homme à la mode.

Je pourrais tout au plus t’envoyer quatre pages de notes précises sur la

richesse de Florence au 13e siècle à mettre à la fin du _first

vol_[250]. Cela est aussi curieux qu’ignoré. Mais, au total, je

désespère de faire sentir les arts à ces monstres de vanité et de

bavardage. Ils sont de bonne foi quand il disent: cela est mauvais, leur

âme sèche ne peut sentir le beau. Je vois partout des Mlle Emilie. Je ne

crains qu’une chose, c’est que, trouvant de la duperie à faire quoi que

ce soit, je ne finisse par me dégoûter du seul métier qui me reste. Je

me suis tué à la lettre _for this work_[251] par le café et des huit

heures de travail pendant des trente ou quarante jours d’arrache pied.

Je réduisais par là à vingt pages ce qui en avait d’abord cinquante.

J’ai usé le peu d’argent disponible, j’ai donné les soins les plus

minutieux et les plus ennuyeux à un excellent ami, je risque d’incendier

mon rendez-vous avec la musique, et tout cela pour offrir du rôti à des

gens qui n’aiment que le bouilli. Y a-t-il rien de plus bête[252]?

LVI

AU MÊME.

Rome, 31 décembre 1816.

Monti raisonnait un jour sur la philosophie de la poésie devant le

célèbre Lord Byron et M. Hobhouse, l’historien. Il m’adressait la parole

et débitait toutes les vieilles théories: qu’il valait mieux que le

poète peignît Minerve qui arrête le bras d’Achille, que de montrer les

anxiétés d’un héros emporté tantôt par la colère, tantôt par la

prudence. M. Hobhouse s’écria tout à coup: _He knows not how he is a

poet_![253].

Il en était tout honteux, et me fit répéter plusieurs fois l’assurance

que Monti n’entendait pas l’anglais. Je vois que cette remarque

s’applique à Canova. Cet homme, qui, avec le ciseau, donne des

sentiments si sublimes, avec la parole n’est qu’un Italien vulgaire.

Voilà ce qui, pour la première fois, je te le jure, m’a donné un peu de

vanité. Les gens qui expliquent les règles, et surtout qui les font

sentir, sont donc bons à quelque chose.

Accuse-moi la réception d’une feuille ridicule, si on la trouvait,

intitulée: Raisons pour ne pas faire les 3e, 4e, etc., volumes de

l’_H_.[254].

Tu as dû recevoir, de Turin, un blanc-seing avec un projet de lettre. Je

persiste, excepté pour le mot: _Ballon d’essai_ qui me semble ridicule.

Corrige et fais transcrire moyennant trois sous la feuille. Je tiens

assez à la signature dissemblable pour ne pas incendier le rendez-vous

sous les grands marronniers où l’on entend de si douce musique.

Cependant on en recevra une seconde où il n’y a d’altéré que le mot

Londres.

Mais, maudit bavard, envoie-moi donc les omissions de _Michel-Ange_!

J’ai lu le livre de M. Jules Onuphro Lani (de Nice), Edimbourg 1817.

Cela me paraît le plus prudent. Le livre de Mme de Staël couvrira

l’autre. Mets Dominique à même de solliciter la dispense. Ne peux-tu pas

te placer à l’Ecole des Mines?

Dis-moi au moins l’effet que _Michel-Ange_ a produit sur toi. Sans note,

je crains que, cela ne soit trop pour les _Fair islands_[255].

LVII

AU MÊME.

Rome, 6 janvier 1817.

J’espère, mon cher Louis, que tu es le plus content des Dauphinois

depuis le 26 décembre. Félix me le fait entendre. Cette idée-là me

rendrait tout content sans la mort de ce pauvre Périer[256].

Ce matin, en revenant de la villa Albani, où j’avais été tourmenté par

le soleil que j’avais fui sous une allée sombre de chênes verts, j’ai

appris la triste nouvelle.

J’avais reçu 2,100 fr., ce qui, avec 240 que j’ai encore, me permettrait

de rester six mois à Rome ou à Naples. L’amitié que j’ai pour Pauline me

rappelle à Cularo[257]. Je pars. Quand? Je ne suis pas encore résolu.

Si j’avais quelque espoir raisonnable de t’embrasser, je t’assure que je

me hâterais, mais tu seras parti.

Il m’arrive un accident étrange, mais j’avais juré de ne rien prendre au

tragique, ne songeant pas qu’une véritable tragédie me tomberait sur la

tête. Mes deux malles mises au roulage à Florence le 12 et qui devaient

être ici le 18 décembre, ne sont pas encore arrivées le 6 janvier. Dans

ces malles est tout le style de Michel-Ange.

Que faire? J’ai fait le plafond de la Sixtine; sans faute le premier

convoi te l’apportera écrit par moi, bien large. Il suffira de le coudre

en son lieu dans le volume vert.

Il n’y a rien à dire à la chapelle Pauline, attendu que la fumée des

cierges a fait justice de la chute de saint Paul et du saint Pierre.

Reste uniquement la lacune du _Jugement dernier_. Si cela est plus

commode au bossu qu’il laisse huit pages ou une demi-feuille en blanc et

qu’il finisse son ouvrage en mettant après Michel-Ange, le cours de

cinquante heures[258], plus une table.

Quarante-huit heures après avoir reçu mes malles je t’expédie un

jugement terrible. Je suis plein du physique de la chose; il me manque

tous les petits détails critiques et techniques que j’ai renvoyés là,

pour les faire passer à l’aide d’un morceau célèbre. Je t’enverrai cela

en toute hâte. T’envoyer un jugement sans détails techniques, les

amateurs maniérés ne manqueraient pas de dire plus haut encore: «C’est

un monsieur qui fait fort bien la philosophie, la politique, et même un

peu de peinture.»

Les amateurs que j’ai vus ici enterrés dans la technique me montrent à

la fois et le _comment_ de la médiocrité actuelle et les critiques que

l’on fera du pamphlet de Dominique.

Parle-moi un peu de toi. Les Zii se conduisent bien, c’est là

l’essentiel.

Ma sœur est plus accablée que je ne l’aurais cru. Elle me dit pas

même s’il y a testament. Périer en avait fait un qui donnait tout à ma

sœur, sous la condition de payer 90,000 fr. aux neveux. Cela lui

ferait 120,000 ou 100,000 francs en un domaine, à deux lieues de La

Tour-du-Pin, dans des bois pittoresques. Avec ces 4,000 fr. de rente et

les 4 ou 5,000 de Dominique, ils pourraient vivoter ensemble dans

quelque coin. Ce coin sera-t-il à Paris ou à Milan?

Adieu, il y a de beaux yeux qu’il vaut mieux regarder que mes pattes de

mouche. Que ces beaux yeux n’étaient-ils ce matin à la villa Albani

devant le Parnasse de Raphaël Mengs!

Onuphro LANI[259].

LVIII

AU MÊME.

Rome, le 13 janvier 1817.

Comme je suis né malheureux, le ciel, qui veut que je passe pour le

contraire d’un homme d’ordre à tes yeux, a retardé jusqu’au 12 janvier

l’arrivée des matériaux du _Jugement dernier_. Je t’envoie la _Sixtine_

copiée d’après nature. Couds-moi cela en son lieu et place avec une

aiguille préparée par une belle main. Je la supplie de me rendre ce

service. Elle sera ainsi la marraine de l’ouvrage. Plût à Dieu que

l’enfant eût la fraîcheur de la marraine!

Reste _le Moïse_ et _le Jugement_. Ce _Moïse_ est un morceau bien dur.

Je ne sais comment l’approximer de ces petits oiseaux à l’eau de rose

qu’on nomme des Français aimables. Ceux que je vois ici me font

désespérer et m’ôtent tout courage. Les fonctions analytiques de

Lagrange seraient plus claires pour eux.

Mais parlons de ton bonheur. Dis moi quand le destin cruel te fera

quitter Mens pour Plancy. C’est de là que j’attends les critiques.

Elles seront un peu tardives.

Je pense que tu vas envoyer _Michel_ au Bossu. Pour ne pas ennuyer par

cent pages continues à la Bossuet, j’ai mis une couleur de prosopopée.

Je ne sais si cela fait bien. J’ai mis la chambre obscure et les trois

paysages pour faire sentir les styles, le portrait de mon duc d’après

nature; mais ce portrait est-il assez fondu?

Je l’ignore. Mon homme va être bientôt duc. Si j’ai manqué de tact,

corrige-moi. Si décidément cette couleur de prosopopée te choquait,

renvoie-moi les deux pages; il n’y a qu’à ôter en trois traits de plume,

tout est rentré dans le style sublime. As-tu décidé pour Jules Onuphre

Lani de Nice, à Edimbourg? As-tu reçu deux ou trois lettres piquées?

Mais il faudrait que cet animal n’en fît usage qu’au moment de la mort.

Autrement le charmant rendez-vous que j’ai avec _sweet music_ serait

incendié. Paris est un théâtre plus curieux, mais je suis si amoureux,

et tu sens la force de ces termes, de ma charmante musique que je doute

si Paris pourra jamais me convenir.

Ce problème va se présenter. Ce pauvre P.[260] a faussé compagnie bien

mal à propos. Je vais être obligé d’aller me _rinfrangere_ en février.

Je perdrai deux mois sans plaisir ni utilité. Que deviendra _the good

sister_[261]? Je la laisserai religieusement libre, mais je pense

qu’elle verra qu’à trente et un ans, il lui convient d’habiter avec

Dominique. Leurs deux petites lampes réunies pourront jeter une honnête

clarté, mais comme les déplacements sont mortels à d’aussi frêles

fortunes, il s’agit de choisir pour toujours. Si à Plancy, il te vient

quelque pensée là-dessus, communique-la moi. Depuis la lettre sur

_Dotard, you know my self as I_[262].

Mais revenons. J’insiste pour envoyer 5 ou 600 exemplaires respirer

l’air natal à Bruxelles. Vu le bâtard[263], il faut tâcher de rentrer

dans nos fonds, et vaincre un peu de paresse.

Je suis passionné pour ta critique, tu me connais _intus et in cute_. Ne

ménage rien, donne le mot le plus cruel à la plus cruelle nouvelle,

comme dit notre ami Shakespeare.

* * * * *

R. le 21 j. 1817.

Comme je suis né malheureux, observant trop longtemps les loges de

Raphaël au Vatican le 16, par un temps froid, je suis au lit depuis le

16 au soir, _cum grandi dolore capitis_. Cela ne retarde que de 4 ou 5

jours le Moïse et le jugement, car le médecin m’annonce la fin de la

fièvre pour demain. Fais pousser le Bossu jusqu’au jugement. L’ouvrage,

à son égard, sera comme fini.

Recommande au Bossu de ne faire feu qu’à propos, autrement il incendie

mon rendez-vous. Appelle Jules Onuphro Lani, surtout envoie à Bruxelles

600. Je serai à Cularo pour la fin de février. Je crains que le timbre

n’ait ébruité la grossesse de cette pauvre Dominique. Dieu sait quel

scandale dans Landerneau, outre que l’envieux Alexandre nous a déjà vu

lire le gros volume l’année dernière[264].

LIX

NOTE POUR LE LIBRAIRE.

(Envois de l’_Histoire de la peinture en Italie_).

Le 15 septembre 1817.

_Nota_: n’afficher et n’envoyer aux journaux que quinze jours après

avoir adressé des exemplaires aux personnes nommées ci-après.

Ne pas envoyer d’exemplaires à la _Quotidienne_, aux _Débats_, au _Bon

Français_, à la _Quinzaine_.

Envoyer à:

M. le duc de La Rochefoucault-Liancourt, rue Royale-Saint-Honoré, 9;

M. le duc de Choiseul-Praslin, rue Matignon, 1;

M. le comte de Tracy, rue d’Anjou-Saint-Honoré, 42;

M. le comte de Volney, pair de France, membre de l’Académie française,

rue de La Rochefoucault, 11;

M. le comte Garat, rue Notre-Dame-des-Champs;

M. le lieutenant-général, comte, pair de France Dessoles, rue

d’Enfer-Saint-Michel, 4;

M. le lieutenant-général Andreossy, rue de la Ville-l’Evêque, 22;

M. de Cazes, ministre;

M. le due de Broglie, pair de France, rue Lepelletier, 20. Et le duc de

Broglie, de la Chambre des députés, rue Saint-Dominique, 19;

M. de Staël fils;

M. Benjamin Constant (_Mercure_);

Sir Francis Eggerton;

M. le duc de Brancas-Lauraguais, pair de France, rue

Traversière-Saint-Honoré, 45;

M. Terier de Monciel;

Mme la comtesse de Saint-Aulaire;

M. le comte Boissy-d’Anglas, pair, rue de Choiseul, 13;

M. le comte Chaptal, membre de l’Institut, président de la Société

d’encouragement, rue Saint-Dominique-Saint-Germain, 70;

M. Thénard, membre de l’Académie des Sciences, rue de

Grenelle-Saint-Germain, 42;

M. Biot, membre de l’Institut, au Collège de France, place Cambrai.

Absent de France;

M. le chevalier Poisson, membre de l’Institut, rue d’Enfer-Saint-Michel,

20;

M. le comte La Place, pair de France et membre de l’Institut, rue de

Vaugirard, 31;

M. de Humboldt;

M. Maine-Biran, rue d’Aguesseau, 22;

M. Manuel, avocat;

M. Dupin, avocat, rue Pavée-Saint-André-des-Arcs, 18;

M. Berryer, avocat, rue Neuve-Saint-Augustin, 40;

M. Mauguin, avocat de la Cour royale, rue Sainte-Anne, 53;

M. de Jouy, de l’Institut, rue des Trois-Frères, 11;

M. Say, du _Constitutionnel_;

M. Villemain, chef de division à la Police;

M. le comte de Ségur, grand-maître des cérémonies, rue Duphot, 10;

M. de Lally-Tollendal, pair, membre de l’Institut, Grande-Rue-Verte, 8;

M. Laffitte, banquier, député, rue de la Chaussée-d’Antin, 11;

M. le maréchal duc d’Albuféra, rue de la Ville-l’Evêque, 18;

M. le prince d’Eckmüll, rue Saint-Dominique-Saint-Germain, 107;

M. Béranger, auteur du _Recueil de chansons_;

Mme Récamier;

M. Récamier (Jacques), banquier, rue Basse-du-Rempart, 48;

M. Dupuytren, chirurgien en chef, vis-à-vis la colonnade du Louvre;

M. Talma, rue de Seine-Saint-Germain, 6;

Mlle Mars, rue Neuve-du-Luxembourg, 2 _bis_;

M. Prud’hon, peintre d’histoire, rue de Sorbonne, 11;

M. Gœthe, ministre d’État, à Francfort-sur-le-Mein;

M. Sismonde-Sismondi, à Genève;

Sir Walter Scott, poète, à Edimbourg[265].

LX

AU BARON DE MARESTE.

Milan, le 15 octobre 1817[266].

Jugez du plaisir que m’a fait votre lettre, je n’ai pas encore de

journaux!--Je suis ravi de la défaite des jacobins Manuel, Laffitte et

consorts. Dites-moi comment on a mis le désordre parmi eux. Ensuite, je

ne conçois pas la peur du bon parti. Que feraient cinq ou six bavards de

plus?--La généralité de la France a nommé de gros butors, qui seront

toujours du parti de notre admirable Maisonnette[267]. Je suis peiné à

fond de ce que vous me dites de Besançon[268], qui n’a pas encore son

affaire. Ceci est un exemple pour Henri. Il est résolu à ne prendre de

place qu’à la dernière extrémité. Or, il a encore 6,000 fr. pour six

ans. Cependant voici son état de services. Je vous prie de mettre tous

vos soins aux articles.--Maisonnette va croître en puissance et, en

ayant le courage d’attendre cinq ou six mois, nous serons _articulés, id

est_ vendus. Ne pourrait-on pas essayer de faire passer au

_Constitutionnel_ et au _Mercure_, l’article de Crozet?--En attendant,

faisons parler le _Journal général_, ou même les _Lettres Champenoises_.

Quant aux _Débats_, Maisonnette pourrait se réduire à les prier de

parler, même _en mal_. Je finis par répéter qu’en en parlant à

Maisonnette tous les quinze jours, d’ici à six mois nous obtiendrons

l’insertion. Quand ce serait d’ici à un an, mieux vaut tard que jamais.

Je suis bien fâché de la paresse de Crozet. Ça vous aurait fait une

maison charmante; sa femme est pleine d’esprit naturel; vous y auriez

présenté deux ou trois hommes de sens; c’était un excellent endroit pour

être les pieds sur les chenets. Grondez-le ferme afin qu’en dépit de la

grande maxime, il se repente.

Adieu, parlez de moi à Mme Chanson et à Maisonnette. Je parle de vous à

Hélie, qui est tout à fait supérieur[269].

LXI

AU MÊME.

Milan, le 12 septembre 1818.

Enfin, vous voilà en pied, mon cher ami, et distribuant des passeports

aux voyageurs ébahis, qui viennent d’être renvoyés de commis en commis,

pendant vingt minutes, et avec sept mille francs encore[270]. Je vous

assure que cet heureux événement m’a donné une joie sincère. Est-il vrai

qu’il date du 1er janvier dernier? C’est le cas de dire: _chi la

dura la vince_. Rien de nouveau. Un ballet d’_Otello_ archi-sublime;

trois opéras de suite archi-plats. Le dernier de Solliva est le plus

mauvais de tous. Nous allons en avoir un de Winter et un de Morlachi.

Ici, les Romantiques se battent ferme contre les Classiques; vous sentez

bien que je suis du parti de l’_Edinburgh Review_. A propos, remettez à

M. Joubert le nº 56, il me l’enverra par la poste. Ne pourriez-vous pas

risquer la même voie pour les autres livres?

J’ai vu avec plaisir cet homme d’esprit, M. Courvoisier, recevoir le

prix de son zèle désintéressé. _Lyon en 1817_, fait grand bruit hors la

France.

Nous aurons ici _Marie Stuart_, ballet de Vigano. Comment s’en va votre

Opera buffa? Dites à vos plats journalistes de vanter un peu les ballets

de Vigano et les décorations de Milan. Nous en avons eu cent-vingt-deux

de nouvelles en 1817; chacune coûte vingt-quatre sequins.

Vous n’avez pas le temps de lire; mais le samedi, chez Maisonnette, vous

devez apprendre des nouvelles littéraires. Je pense qu’il peut bien

paraître à Paris, six volumes par an, dignes de vous. Faites-moi

connaître ce qui vous semble bon.

Voyez-vous quelquefois M. Masson et M. Busche[271]?

LXII

AU MÊME.

Grenoble, le 9 avril 1818.

(Maison Bougy, place Grenette, nº 10.)

Mon aimable ami, le procès et la maladie de ma sœur me tiendront ici

un long et ennuyeux mois. J’espère, comme moyen de salut, quelques

lettres de vous. Je vous expliquerai la position de Milan et vous me

comprendrez ensuite à demi-mot. Je vous décrirai les merveilles de nos

arts. Cela faisait la seconde partie de ma réponse à votre délicieuse

lettre de dix-huit pages, que je sais par cœur. Vous aurez trouvé,

sans doute, trop de politique dans la mienne. Comme vos agents vous

flattent, j’ai copié la manière de voir de plusieurs Anglais qui ont

passé chez nous en dernier lieu. Je suis d’avis qu’il faut garder

l’armée d’occupation et s’en tenir au Concordat de 1801, plus une

ordonnance du Roi qui, pour dix ans, défende tous les titres, une

suspension provisoire de la noblesse, comme nous avons une suspension

provisoire des trois quarts de la Charte.

Vous reconnaîtrez la sottise de mon cœur; le discours de M. Laffitte,

lu hier à Chambéry, m’a pénétré de douleur. Je pense qu’il exagère pour

tâter du ministère. Je pense de plus, avec Jefferson, qu’il faut faire

au plus vite et proclamer la banqueroute. Sans les emprunts, on n’aurait

pas payé les Alliés. Ils auraient divisé la France? Où est le

mal?--faut-il être absolument 83 départements, ni plus ni moins, pour

être heureux? Ne gagnerions-nous pas à être Belges?

D’ailleurs, il faudrait une garnison de vingt mille hommes par

département, pour garder, au bout de cinq ans, la France démembrée. Si

l’on avait déclaré que les dettes contractées sous un roi, ne sont pas

obligatoires pour son successeur, voyez Pitt impossible et l’Angleterre

heureuse.

Comme votre aimable ami (Maisonnette), poursuivi par la politique,

jusque dans sa tasse de chocolat, doit-être non moins poursuivi par les

flatteurs, communiquez-lui ces idées _américaines_.

M. Gaillard, consul à Milan, fut invoqué dernièrement par quelques

Français qui, à la Police avaient des difficultés pour un _visa_ oublié

sur leurs passeports: il répondit en refusant d’intervenir. Je suis

Consul du Roi et non «des Français.»--Le comte Strassoldo, indigné du

propos, fit lever la difficulté. Vous maintenez de tels agents et vous

renvoyez l’armée d’occupation.

Je trouve ici un préfet un peu méprisé, pour n’avoir pas répondu, _en

Français_, aux provocations entendues par ses oreilles au Cours de la

Graille[272], devant cinq cents témoins. Je suppose qu’il avait ses

ordres. D’après mes idées, chez un peuple étiolé par deux cents ans de

Louis XIV, il est utile d’avoir des autorités personnellement méprisées.

Cependant, je vous engage à renvoyer M. de Pina.

J’envoie à l’aimable Maisonnette les tragédies de Monti; c’est le

Racine de l’Italie, du génie dans l’expression. La tragédie des

Gracques[273] peut être une nourriture _fortifiante_ pour un poète

classique. Mais le classicisme de notre ami ne cède-t-il pas à la

connaissance des hommes, qui s’achète quai Malaquais[274]? Se tue-t-il

toujours de travail?

Si le couvert du ministre n’est pas indiscret, je vous enverrai, pour

vous, deux petits volumes, bien imprimés, contenant plusieurs poèmes de

Monti. Comme cette digne girouette n’a changé de parti que quatre fois

seulement, ses poèmes sont rares[275].

LXIII

AU MÊME.

Paris, le 4 mai 1818.

Cher tyran, enfin, hier soir, en rentrant, jé havé trouvé une letter du

duc de Stendhal: elle est tellement excellente que je crois devoir vous

faire bien vite cadeau d’une copie d’icelle.

(_Schmit_).

COPIE:

Grenoble, le 1er mai 1818.

Mon aimable compagnon, que votre longue lettre m’a fait de plaisir! Elle

m’a attendu vingt-quatre heures, parce que j’étais dans nos montagnes,

la seule chose qui puisse rompre l’ennui dans ce pays d’égoïsme plat.

Souvenirs d'égotisme autobiographie et lettres inédites publiées par Casimir Stryienski · 第 15 / 20 段