Mme de Bézieux; elle y verra que même en gravissant les rochers
d’Heidenheim où ces sortes d’ouvrages vous sont présentés par de jolies
paysannes, je pensais aux bontés qu’elle a bien voulu avoir pour moi.
Ces jolies marchandes me servent de transition toute naturelle pour te
prier de présenter mes hommages respectueux à Mesdemoiselles de Bézieux.
Nous avons eu hier soir une petite victoire, quatre drapeaux, quatre
pièces de canon, toutes les positions de l’ennemi.
Mes respects à M. Duvernay.
Mille amitiés; n’oublie pas la bibliothèque britannique. Je ne me suis
pas couché depuis trois jours. Ingoldstadt a une drôle de mine. Le plus
beau, au milieu des canons, des fourgons, des soldats chantant qui vont
à l’armée, des soldats tout tristes qui en reviennent blessés, des
curés, du tapage général et infernal, le plus beau, c’est une troupe de
comédiens qui donne intrépidement des représentations: ce soir, _la
Femme «volatile»_ (ça veut dire volage), drame en trois actes.
H.[195].
XLIV
AU MÊME.
Saint-Polten, le 10 mai 1809.
J’ai promené hier dans une des plus belles positions du monde: l’Abbaye
de Molke, sur le Danube. La physionomie du paysage est sévère et
d’accord avec le château où fut interné Richard Cœur-de-Lion qui en
fait un des principaux ornements.
L’immense Danube et ses grandes îles, sur lesquelles on domine d’une
hauteur de cent cinquante pieds, forment un spectacle unique. Je n’y
trouve à comparer que la Terrasse de Lausanne et la vue de Bergame.
Mais l’une et l’autre étaient bien moins _striking_, frappantes, avec
une nuance de terrible visant au sublime.
J’ai tant de choses à te dire que je tourne court.
Je me reproche depuis quinze jours de ne pas écrire à Mme Z.
Envoie-moi des journaux.
Nous serons demain soir à Vienne; Saint-Polten en est à seize lieues. S.
M. y est, très probablement.
Réunis, je t’en prie, tous les renseignements qui peuvent servir à un
journal de mon voyage.
Je ferai copier cela par quelque écrivain du coin des rues, bien bête et
ayant une belle écriture.
Le temps me manque pour tout.
Ce matin, en quittant cette belle abbaye, le hasard m’a mis dans la
voiture de Martial[196]. Aussitôt notre solitude: «Il m’est arrivé
dernièrement à Paris une chose plaisante, etc., etc.» Confiance
adorable, dirait un courtisan, je dis seulement confiance parfaite.
Deux ou trois heures de penser tout haut avec moi, et, sans que je le
demandasse, promesse réitérée et venant de lui, que je serais adjoint
dans la garde à la première vacance, vacance assez probable.
Je saute vingt autres choses; en un mot, tout ce que je pouvais désirer.
Entretiens moi dans le souvenir de Mme de Bézieux, en lui racontant
pompeusement quelques-unes des esquisses de mon voyage, d’après une
lettre reçue la veille, le tout convenablement enduit de compliments.
Ecris-moi donc sous le couvert de M. Daru.
Je n’ai encore eu de toi qu’une lettre de quatre pages _upon Lewis’s
love for Miss_[197].... Fais aussi penser à moi dans cette maison.
Il me paraît probable que nous ne resterons pas à Vienne. Peut-être dans
un mois serons-nous au fond de la Hongrie.
Le pays de Strasbourg à Vienne est, aux lacs près, tout ce qu’on peut
désirer de plus pittoresque. Il n’y a pas en France une telle route.
Adieu.
H.[198].
XLV
A SA SŒUR PAULINE.
Rome[199], le 2 octobre 1811.
Je me porte bien et j’admire. J’ai vu les loges de Raphaël et j’en
conclus qu’il faut vendre sa chemise pour les voir quand on ne les a
pas vues, pour les revoir quand on les a déjà admirées.
Ce qui m’a le plus touché dans mon voyage d’Italie, c’est le chant des
oiseaux dans le Colisée. Adieu; secret sur le voyage, mais donne de mes
nouvelles à notre grand-père et à tutti quanti.
La nomination de M. le duc de Feltre prolongera peut-être mon séjour à
Milan. J’y serai le 25 octobre pour y rester quinze ou vingt jours.
Je t’aime.
HENRY[200].
XLVI
A LA MÊME.
Ekatesberg, 27 juillet 1812.
Hier soir, ma chère amie, après soixante-douze heures de voyage, je me
trouvais, deux lieues plus loin que la triste ville de Fulde, à
cent-soixante-et-onze lieues de Paris. La lenteur allemande m’a empêché
d’aller aussi vite aujourd’hui. Je viens de m’arrêter, pour la première
fois, depuis Paris, dans un petit village, que tu ne connaîtras pas
davantage quand je t’aurai dit qu’il s’appelle Ekatesberg, ce qui veut
dire ce me semble, la montagne d’Hécate. Il est à côté de la bataille de
Iéna et à douze lieues en deçà de la pierre qui marque l’endroit où
Gustave Adolphe fut tué à la bataille de Lutzen.
On sent, à Weimar, la présence d’un prince, ami des arts, mais j’ai vu
avec peine que là, comme à Gotha, la nature n’a rien fait, elle est
plate comme à Paris. Tandis que la route de Stroesen à Eisenach est
souvent belle par les beaux bois qui bordent la route. En passant à
Weimar, j’ai cherché de tous mes yeux le château du Belvédère, tu sens
pourquoi j’y prends intérêt. Give me some news of miss Vict[201].
Vais-je en Russie pour quatre mois ou pour deux ans[202]? Je n’en sais
rien. Ce que je sens bien, c’est que mon contentement est situé dans le
beau pays
_Che il mare circonda_
_E che parte l’Alpa e l’Apenin_.
Voilà deux vers italiens joliment arrangés. Adieu, ma soupe arrive et je
passe mille amitiés à tout le monde. Donne de mes nouvelles à notre bon
grand-père.
HENRI[203].
XLVII
A LA MÊME.
Sagan, le 15 juin 1813.
Je règne ma chère Pauline, mais comme tous les rois, je baille un peu;
écris-moi et presse la De[204].
J’espère être tiré de mon trou vers le 26 juillet, écris comme à
l’ordinaire. Mille choses à Périer. Ne fais-tu pas de voyage cette
année? Mon appartement t’attendait.
Adieu, je tombe de fatigue.
Cel FAVIER[205].
Donne-moi des nouvelles de notre bon grand-père. Fais-lui parvenir des
miennes.
XLVIII
A LA MÊME.
Venise[206], le 8 octobre 1813.
Ma chère amie,
Les premières années d’un homme distingué sont comme un affreux buisson.
On ne voit de toutes parts qu’épines, et branches désagréables et
dangereuses. Rien d’aimable, rien de gracieux dans un âge où les gens
médiocres le sont pour ainsi dire malgré eux, et par la seule force de
la nature. Avec le temps, l’affreux buisson tombe à terre, l’on
distingue un arbre majestueux, qui par la suite porte des fleurs
délicieuses.
J’étais un affreux buisson en 1801, lorsque je fus accueilli avec une
extrême bonté par Mme Borone, milanaise, femme d’un marchand. Ses deux
filles faisaient le charme de sa maison. Ces deux filles aujourd’hui
sont mariées[207], mais la bonne mère existe toujours; on trouve dans
cette société un naturel parfait, et un esprit supérieur de bien loin à
tout ce que j’ai rencontré dans mes voyages.
D’ailleurs on m’y aime depuis douze ans. J’ai pensé que c’était là que
je devais venir achever de vivre, ou me guérir si, suivant toutes les
apparences, la force de la jeunesse l’emportait sur la désorganisation
produite par des fatigues extrêmes.
Je me suis placé à Milan dans une bonne auberge dont j’ai bien payé tous
les garçons, j’ai demandé le meilleur médecin de la ville, et je me suis
apprêté à faire ferme contre la mort. Le bonheur de revoir des amis
tendrement chéris a eu plus de pouvoir que les remèdes. Je suis à l’abri
de tout danger. Je me joue de la fièvre maintenant. Elle ne me quittera
qu’après les chaleurs de l’été prochain, elle me laissera les nerfs
extrêmement irrités. Mais, enfin, je dois la santé à cette manœuvre.
Quand j’ai la fièvre, je vais me tapir dans un coin du salon, et l’on
fait de la musique. On ne me parle pas et bientôt le plaisir l’emporte
sur la maladie, et je viens me mêler au cercle.
Il est possible que M. Antonio Pietragrua, jeune homme de quinze ans et
sergent de son métier, passe en France. C’est le fils d’une des deux
sœurs. Si jamais il t’écrivait, fais tout au monde pour lui procurer
quelque agrément en France. J’y serais mille fois plus sensible qu’à ce
que tu ferais pour moi. Tes bons services consisteraient à lui faire
parvenir une somme de deux à trois cents francs et à le faire recevoir
dans une ou deux sociétés de Lyon.
S’il va à Grenoble, je le recommande à Félix; partout ailleurs je le
dirigerai de Paris. Garde ma lettre et, le cas échéant, souviens-toi de
traiter M. Antoine Pietragrua comme mon fils.
Je suis très content de Venise, mais ma faiblesse me fait désirer de me
retrouver chez moi, c’est-à-dire à Milan. Il faudra bien rentrer en
France vers la fin du mois de novembre, si cela ne te dérange pas trop,
viens à ma rencontre jusqu’à Chambéry ou Genève.
C. SIMONETTA.
Mille amitiés à François[208]. Quels sont tes projets pour le voyage de
Paris? tu logeras chez moi, nº 3.
Recacheté par moi avec de la cire[209], ne dis pas to the father où je
suis[210].
IL
A LOUIS CROZET[211].
Rome, 28 septembre 1816.
Un hasard le plus heureux du monde vient de me donner la connaissance
_of 4 ou 5 Englishmen of the first rank and understanding_[212]. Ils
m’ont illuminé, et le jour où ils m’ont donné le moyen de lire _the
Edinburgh Review_[213] sera une grande époque pour l’histoire de mon
esprit; mais en même temps une époque bien décourageante. Figure-toi que
presque toutes les bonnes idées de l’_H_[214], sont des conséquences
d’idées générales et plus élevées, exposés dans ce maudit livre. _In
England, if ever the H._[215] y parvient, on la prendra pour l’ouvrage
d’un homme instruit et non pas pour celui d’un homme qui écrit sous
l’immédiate dictée de son cœur.
_P.S._--Note à mettre au dernier mot du dernier vers de la vie de
Michel-Ange[216]:
On me conseille de mettre ici une note de prudence. Il faut pour cela
parler de moi. Sous la Chambre de 1814, j’avais eu l’idée de faire
imprimer ce ballon d’essai, à Berlin où, en fait d’opinion religieuse la
liberté de la presse est honnête. Mais ce préjugé ridicule dans la
monarchie, qu’on appelle amour et patrie, m’a fait désirer de voir le
jour à Paris.
Toutefois, j’ai voulu, auparavant, acquérir la _certitude qu’on vend
publiquement sur les quais et à vingt sous le volume_, la _Guerre des
Dieux_, la _Pucelle_, le _Système de la Nature_, l’_Essai sur les
mœurs_, de Voltaire, etc., etc.
Je ne savais pas une chose que l’on m’écrit, l’impression terminée,
c’est que les délits de la liberté de la presse sont jugés par des juges
bien justes et non pas par un jury. Or, ces Messieurs sont hommes, et,
comme tels, fort curieux d’orner leur petit habit noir d’une croix
rouge. On sait que les ministres mettent tout l’acharnement de la vanité
piquée contre la liberté de la presse, et, au moyen du fonds de réserve
des décorations, ils sont ici accusateurs et juges. Mon avoué aura beau
dire que lorsqu’on permet la _Guerre des Dieux_, il est ridicule de
s’offenser d’un livre spéculatif, fait peut-être pour une centaine de
lecteurs. Si le ministre a besoin ce jour-là de paraître dévôt, pour
faire excuser quelque mesure anti-religieuse, les chanceliers Séguier,
les Omer ne sont pas rares[217].
L
AU MÊME.
Rome, le 30 septembre 1816.
_Raisons pour ne pas faire les troisième, quatrième, cinquième et
sixième volumes de l_’Histoire de la peinture en Italie.
Depuis qu’à douze ans j’ai lu Destouches, je me suis destiné _to make
co_, à faire des comédies. La peinture des caractères, l’adoration
sentie du comique ont fait ma constante occupation.
Par hasard, en 1811, je devins amoureux de la comtesse Simonetta[218] et
de l’Italie. J’ai parlé d’amour à ce beau pays en faisant la grande
ébauche en douze volumes perdue à Moladechino. De retour à Paris, je fis
recopier la dite ébauche sur le manuscrit original, mais on ne put
reprendre les corrections faites sur les douze jolis volumes verts,
petit in-folio, mangés par les cosaques.
En 1814, battu par les orages d’une passion vive, j’ai été sur le point
de dire bonsoir à la compagnie du 22 décembre 1814 au 6 janvier 1815;
ayant le malheur de m’irriter du jésuitisme du bâtard[219], je me
trouvais hors d’état de faire du raisonnable, à plus forte raison du
léger. J’ai donc travaillé quatre à six heures par jour, et, en deux ans
de maladie et de passion, j’ai fait deux volumes. Il est vrai que je me
suis formé le style, et qu’une grande partie du temps que je passais à
écouter la musique _alla Scala_ était employé à mettre d’accord Fénelon
et Montesquieu qui se partagent mon cœur.
Ces deux volumes peuvent avoir cent cinquante ans dans le ventre. La
connaissance de l’homme, si mon testament est exécuté[220] et si l’on se
met à la traiter comme une science exacte, fera de tels progrès qu’on
verra, aussi net qu’à travers un cristal, comment la sculpture, la
musique et la peinture touchent le cœur. Alors ce que fait Lord Byron
on le fera pour tous les arts. Et que deviennent les conjectures de
l’abbé Dubos quand on a des Lord Byron, des gens assez passionnés pour
être artistes, et qui d’ailleurs connaissent l’homme à fond?
Outre cette raison sans réplique, il est petit de passer sa vie _à dire
comment les autres ont été grands_. Optumus quisque benefacere, etc.
C’est dans la fougue des passions que le feu de l’âme est assez fort
pour opérer la fonte des matières qui font le génie. Je n’ai que trop de
regrets d’avoir passé deux ans à voir comment Raphaël a touché les
cœurs. Je cherche à oublier ces idées et celles que j’ai sur les
peintres non décrits. Le Corrège, Raphaël, Le Dominiquin, Le Guide sont
tous faits, dans ma tête.
Mais je n’en crois pas moins sage, à 34 ans moins 3 mois, d’en revenir à
_Letellier_[221], et de tâcher de faire une vingtaine de comédies de 34
ans à 54. Alors je pourrai finir la Peinture, ou bien, avant ce temps,
pour me délasser de l’art de _Komiker_. Plus vieux, j’écrirai mes
campagnes ou mémoires moraux et militaires[222]. Là, paraîtront une
cinquantaine de bons caractères.
_At the Jesuit’s death, if I can, I will go in England_[223] pour 40,000
fr. et en Grèce pour autant, après quoi, j’essaierai Paris, mais je
crois que je viendrai finir dans le _pays du beau_. Si, à 45 ans je
trouve une veuve de 30 qui veuille prendre un peu de gloire pour de
l’argent comptant, et qui de plus ait les 2/3 de mon revenu, nous
passerons ensemble le soir de la vie. Si la gloire manque, je resterai
garçon.
Voilà tout ce que je fais de ma vie future.
Le difficile est de ne pas m’indigner contre le Bâtard et de vivre avec
1,600 fr. Si je puis accrocher 30,000 fr. ou trouver un acquéreur pour
une maison de 80,000 fr., pour laquelle je dois 45,000 fr. je suis
heureux avec 4,600 fr. et la comédie s’en trouvera bien.
CRITIQUE _ferme tout cela_. Peut-être que tu ne vois en moi nul talent
comique. Il est sûr que seul je suis toujours sérieux et tendre, mais la
moindre bonne plaisanterie, celle de la table de l’_opisk_, par exemple,
me font mourir de rire pendant deux heures.
Il me faudrait deux ans pour finir l’Histoire, 4 vol. D’autant plus
qu’il faut inventer le beau idéal du coloris et du clair-obscur, ce qui
est presque aussi difficile que celui des statues. Comme cela tient de
bien plus près aux cuisses de nos maîtresses, les plats bourgeois de
Paris sont trop bégueules pour que je leur montre ce beau spectacle.
Garde cette feuille en la collant dans quelque livre pour que nous
puissions partir de ces bases à la première vue.
ALEX. DE FIRMIN.
_P.-S._--De plus, en faisant quatre nouveaux volumes, je ne gagnerai pas
deux fois autant de réputation (si réputation il y a) que par les deux
premiers. Le bon sera de voir dans vingt ans d’ici les Aimé Martin
continuer cette histoire. Moi-même je pourrai composer un demi-volume de
cette continuation dans leur genre. Quel abominable pathos; quelles
phrases pour la connaissance de l’homme!
Les copies me coûtent trop cher, 15 cent. par page, et les copistes me
font donner au diable[224]!
LI
AU MÊME.
Milan, 1er octobre 1816.
_Note romantique._
La supériorité logique des Anglais, produite par la discussion
d’intérêts chers, les met à cent piques au-dessus de ces pauvres
gobes-mouches d’Allemands qui croient tout. Le système romantique, gâté
par le mystique de Schlegel, triomphe tel qu’il est expliqué dans les
vingt-cinq volumes de l’_Edinburgh Review_ et tel qu’il est pratiqué par
Lord Ba-ï-ronne (Lord Byron). Le _Corsaire_ (trois chants) est un poème
tel pour l’expression des passions fortes et tendres que l’auteur est
placé en ce genre immédiatement après Shakespeare. Le style est beau
comme Racine. _Giaour_ et la _Fiancée d’Abydos_ ont confirmé la
réputation de Lord Byron, qui est généralement exécré comme l’original
de Lovelace, et un bien autre Lovelace que le fat de Richardson.
Lorsqu’il entre dans un salon toutes les femmes en sortent. La
représentation de cette farce a eu lieu plusieurs fois à Coppet[225]. Il
a trente ans, et la figure la plus noble et la plus tendre. Il voyage
accompagné d’un excellent maquereau, un médecin italien. On l’attend ici
au premier jour, je lui serai présenté. Le courrier part, sans quoi
j’avais le projet de dicter pour toi la traduction de six pages de
l’_Edinburgh_, nº 45, qui exposent toute la théorie romantique. Tâche de
glisser le commencement de cet alinéa dans ma note romantique. Il faut
bien séparer cette cause de celle de ce pauvre et triste pédant
Schlegel, qui sera dans la boue au premier jour. Une fois les mille
exemplaires imprimés, en envoyer sur le champ cinq cents à Bruxelles.
Que dis-tu de cette idée? Le Corrège est impossible à faire. Je ne sais
même si tu me passeras certains morceaux de Michel-Ange.--Il partira le
12 octobre, et moi vers le commencement de novembre pour la patrie de
Brutus. Ne dis rien de cela à personne. Toujours la même adresse, nº
1117. J’attends avec impatience les premières feuilles. La lettre sur
Coppet court les champs; je n’ai pu la rejoindre[226].
LII
AU MÊME.
Milan, 20 octobre 1816.
Comment peux-tu douter de ma vive reconnaissance et quel besoin as-tu
que Félix[227] te dise que je me loue de toi? Toutes les lettres que je
reçois de Grenoble sont toujours pleines de duretés. Je les mets à part
pour ne les ouvrir que le soir, et cependant elles m’empoisonnent encore
un jour ou deux. Les tiennes seules me sont une fête.
La fête a été double ce matin en voyant arriver deux lettres. Mais un
accès de nerfs par excès d’attention pour Michel-Ange me force à sauter
la moitié de mes idées.
Je vais chercher partout quelqu’un qui ait des connaissances à Rome.
Cela m’est difficile, car aucun de mes amis n’a de ces sortes de
relations.
J’ai dîné avec un joli et charmant jeune homme, figure de dix-huit ans,
quoiqu’il en ait vingt-huit, profil d’un ange, l’air le plus doux. C’est
l’original de Lovelace ou plutôt mille fois mieux que le bavard
Lovelace. Quand il entre dans un salon anglais, toutes les femmes
sortent à l’instant. C’est le plus grand poète vivant, lord Byron.
_L’Edinburgh_ _Review_, son ennemi capital, contre lequel il a fait une
satire[228], dit que, depuis Shakespeare, l’Angleterre n’a rien eu de si
grand pour la peinture des passions. _J’ai lu cela._ Il a passé trois
ans en Grèce. La Grèce est pour lui comme l’Italie pour Dominique[229].
Hors de là, il fait des vers qui, de retour en Grèce, lui semblent
plats. Il y retourne.
_Michel-Ange_ aura 180 pages de manuscrit, _id est_ 127 pages imprimées.
J’en suis à 104. Tout est copié. Je corrige, mais le mal de nerfs est
venu hier; au lieu de travailler,--quatre heures sur mon lit.
Pas une note?--Cependant ne crois pas si peu utiles les notes, cela
accroche les sots, les benêts, les gens qui ne comprennent pas le texte.
D’autres fois la chose difficile est jetée en note. J’avais le projet de
n’en point faire, j’ai vu _fair island_[230], Lappy, Mich., Alex., _my
brother-in-law_[231], qui sont bien loin d’être sots, et j’ai fait les
notes. Tu n’as pas d’idée combien nous sommes en arrière pour les arts
et d’une présomption si comique. La présomption rend les trois quarts de
nos livres _ridicules à l’étranger_. Si jamais tu écris, songe à lire
l’_Edinburgh Review_, pour voir le ton des autres nations. Ce pauvre
Travel! si la médecine qu’on lui donne ne le guérit pas, il est mort. On
attend l’effet. (Sa femme pleure).
Winkelmann, c’est Mlle Emilie racontant l’histoire d’Héloïse et
d’Abélard.
Je ne suis pas en train de relever cet admirable ridicule. Il y aurait
de la prétention. Tous les gens à sensiblerie citent Winkelmann; dans
vingt ans, si l’_opus_ réussit, on citera l’_opus_.
_Religion._--Pour n’être pas un enfonceur de portes ouvertes, Dominique
voulait respecter la religion. _Il avait déjà fait_ un morceau là
dessus. Mais il a étudié l’histoire, il a cru que la seule législation
du XVe siècle en Italie était l’Enfer et que Michel-Ange avait été
forcé à être peintre juré de l’inquisition. Forcé, poussé par l’histoire
(Pignatti, Machiavel, Varchi, Guichardin, etc.) il a été forcé de mal
parler dans la vie de M.[232]; il a jeté au feu hier sept à huit
feuilles atroces. Il craint encore que tu n’en trouves trop. Mais on ne
se doute pas de cela à Paris. Il faut bien faire entrer cette idée. Au
reste, la nouvelle Chambre, au moyen de deux voix et de quatre places
par député, sera probablement modérée, et l’on aura en janvier d’autres
chiens à fouetter. Comment rendre discrètes les _shepherderies_[233], et
Fair island? Si tu le peux, fais-le.
Si tu trouves réellement _basse_, _plate_, la dédicace[234], pouvant
faire rougir Dominique en 1826, supprime-la. Il m’a consulté, je ne la
trouve pas _plate_. _Item_, _primo panem_, _deinde philosophari_. Avec
1,200 fr. par an au Cularo[235] je serai le plus malheureux des êtres,
avec 4 ou 6 ici, _very happy_[236].
LIII
AU MÊME.
Milan, 21 octobre 1816.
Sais-tu que l’ouvrage perdra infiniment s’il n’y a pas de titre à
gauche. Pour _fair island_, le père Martin, etc., etc., le sujet est
intéressant, mais la manière fatigante, désagréable. Ils fermeront le
livre; puis, poussés par la curiosité, le rouvriront et parcourront les
titres à gauche. S’il en est temps encore, le moyen est bien simple,
diminue de moitié les titres à gauche.
Ils sont trente, je suppose, n’en mets que dix. Les annonces les plus
générales, alors quelque borné que soit le prote, il les placera. Il y
aura quelque bévue? Hé bien, j’aime mieux deux ou trois bévues et avoir
ces titres qui excitent l’attention, facilitent les recherches, etc. Je
viens d’en sentir tout l’agrément dans le _Voyage en Angleterre_, de M.
Siméon. Donc, s’il en est temps, etc.
Epigraphe du second volume, sur le titre: _To the happy few_[237].
Pour que mes feuilles se courent aucun risque, ne m’envoie qu’une ou
deux feuilles à la fois. Tu n’as qu’à faire deux ou trois enveloppes
avec du papier opaque. Je ne te renvoie pas la lettre du bossu que j’ai
déchirée. Mets la lettre de Mme Périer[238] à la poste. Ou bien monte
lui la tête en lui interceptant la moitié de ses lettres. Mes respects à
Mme Prax[239]. Prie-la de ne pas me voler tout ton cœur[240].
DUBOIS DU BÉE.
LIV
AU MÊME.
Livourne, le 15 novembre 1816.
Je n’ai pas voulu t’assassiner de lettres. Tu as autre chose à faire. La
dernière que j’ai reçue de toi est celle de Mâcon. Au moins la moitié
des lettres sont jetées au feu.
Le trop d’attention pour Michel, m’a donné des nerfs si forts que,
depuis dix jours, je n’ai rien pu faire.
J’ai lu devant moi ledit Michel, copié en 192 pages. En deux jours de
santé, je donne le dernier poli et j’envoie.
Il y aura quatre lacunes pour des descriptions qui doivent être faites
par celui qui décrit et qui a vu ce grand homme sous un jour nouveau. Ce
que les auteurs vulgaires blâment comme _dur_, je le loue comme
contribuant à faire peur aux chrétiens; cette peur salutaire qui
conduit en paradis fut le grand but de Michel-Ange.
Tu es probablement très heureux pour le cœur, figure-toi que je suis
le contraire uniquement à cause de Cularo[241]. Que faire? Je suis forcé
de contempler le laid moral. Je voudrais ne pas avoir si fort raison
contre l’homme[242] qui abuse du droit du plus fort. Si le bâtard
n’avait rien, je prendrais un parti vigoureux, probablement professeur
en Russie.
* * * * *
On laissera tranquille un homme qui raisonne obscurément sur les arts.
La religion est la cause unique du _dur_ et du _laid_ que les sots
reprennent dans Michel-Ange. Laisse le plus que tu pourras le
développement de ce ressort secret. Mets des points quand tu
supprimeras. En un mot, M. le chimiste, cette espèce d’écume qu’on nomme
beaux-arts est le produit nécessaire d’une certaine fermentation. Pour
faire connaître l’écume, il faut faire voir la nature de la
fermentation.