Je viens de relire les _Lettres sur la sympathie_ de Mme de Condorcet,

je veux t’en dire un mot, pour que, quand tu les liras, tu les

comprennes plus facilement.

Tu as sans doute vu toute seule, que plus la sensibilité est exercée,

plus elle est vive; à moins qu’à force de l’exercer, on ne la porte à ce

degré qui la rend fatigante.

Voltaire a rendu joliment cette idée:

«L’âme est un feu qu’il faut nourrir et qui s’éteint s’il ne

s’augmente.»

Une sensibilité qui n’est point exercée, tend à s’affaiblir; alors, pour

être remuée, il lui faut des échafauds, des brûlements d’yeux. Les

anglais ne l’exercent pas trois ou quatre fois par jour comme nous;

leur silence leur en ôte les moyens[169].

Telle est l’analyse de ce sublime sentiment qui répare un peu les maux

infinis de l’état de société. Voilà aussi l’analyse froide et sans

couleur de la première lettre de Mme de Condorcet à un M. C. (elle a

quinze pages), qui pourrait bien être Cabanis, l’illustre auteur des

_Rapports du physique au moral_.

Heureuse société que celle de gens si aimables, si instruits, si

vertueux! Mais ces gens ne se plaisent guère qu’avec leurs semblables;

ils ne se mêlent avec les autres que pour les plaisirs. Or, le bonheur

ne consiste pas à être dans un bal avec eux. Là, ils ne sont

qu’aimables, mais à pouvoir aller rêver deux heures, le soir, avec eux.

Voilà le sort qui t’attend, ma chère petite, si, secouant l’inertie

provinciale, tu veux orner un peu ton âme sensible.

Pour te désennuyer un peu de toute cette analyse, voici un trait que

nous raconte cet aimable Collé, si grand amateur du bon rire, et auteur

de cette charmante pièce: _La Vérité dans le Vice_.

«Au commencement de ce mois, dit-il, (c’était février 1751) ou même dans

les derniers jours de janvier, une troupe de comédiens, qui est

actuellement à Toulouse, donna la _Métromanie_. Les Capitouls furent si

choqués des plaisanteries qui se trouvent contre eux, dans cette pièce,

qu’ils ont eu l’esprit de s’en fâcher très sérieusement. L’un de ces

nobles messieurs envoya chercher l’entrepreneur, le traita comme un

nègre, d’avoir l’insolence de faire jouer une pareille comédie et lui

défendit de la donner davantage. L’entrepreneur, soutenu par la

meilleure partie des gens de la ville, n’a point voulu obéir, et

présenta requête au Parlement, pour qu’il lui fût permis de la faire

jouer. Les Capitouls se sont opposés à cette demande; instance pour ce

fait au Parlement; arrêt, enfin, qui laisse aux comédiens la liberté de

représenter la _Métromanie_.

«Voilà ce fait dans sa plus grande simplicité et qui est de notoriété

publique.

«Voici, à présent, ce que Piron y ajoute et qu’il m’a juré et protesté

être aussi vrai que les grosses circonstances que je viens de dire. Il

prétend donc, qu’après que M. le Capitoul eût bien lavé la tête à

l’entrepreneur, il lui demanda de qui était cette infâme comédie.--De M.

Piron, lui répondit-on.--Qu’on me le fasse venir tout à l’heure,

reprit-il, et je vais lui apprendre à vivre.--Mais, monsieur, il est à

Paris, lui répondit-on.--Il est bien heureux, ce coquin-là, répartit-il,

mais je vous défends de donner sa pièce. Tâchez, M. le drôle, de choisir

mieux les comédies que vous nous donnez. La dernière fois encore, vous

nous donnez l’_Avare_, pièce de mauvais exemple, dans laquelle un fils

vole son père. De qui est cette indigne comédie-là?--Elle est de

Molière, monsieur, répondit l’entrepreneur.--Eh! est-il ici ce Molière?

Je lui apprendrai à avoir des mœurs et à les respecter.--Non,

monsieur, il y a 74 ou 75 ans qu’il s’est retiré du monde.--Eh bien, mon

petit monsieur, dit le Capitoul, en finissant, pensez bien au choix des

comédies que vous nous donnerez par la suite; point de Molière, ni de

Piron, s’il vous plaît! Ne pouvez-vous jouer que des comédies d’auteurs

obscurs? Jouez-en que tout le monde connaisse et prenez-y garde.

«On a joué la _Métromanie_ nombre de fois depuis l’arrêt du Parlement;

on s’y portait; cette circonstance burlesque a fait la fortune de

l’entrepreneur; on applaudissait à tout rompre aux vers qui badinaient

les Capitouls, comme à ceux-ci:

Monsieur le Capitoul, vous avez des vertiges...

..... Apprenez qu’une pièce d’éclat

Ennoblit bien autant que le Capitoulat[170].»

XXXI

A LA MÊME.

Marseille, le 4 avril 1806.

Tu as un grand bonheur, ingrate Pauline, en Idéologie (science des

idées), n’en ayant jamais eu une fausse, tu n’auras point d’habitudes à

vaincre.

Souvent la force des raisons entraîne l’assentiment et commande le

jugement réfléchi du moment, et l’on sent ensuite les jugements

habituels renaître invinciblement.

Quand je suis sur un vaisseau qui approche du rivage, il me semble

évident que c’est le rivage qui marche. Il faut effacer entièrement ces

habitudes de faux jugements.

Ce que tu entends dire chaque jour doit t’en avoir donné plusieurs:

fais ton examen de conscience par écrit.

Le temps seul et la fréquente répétition de jugements bien sains

produiront chez toi cet état de calme et d’aisance, nommé dans ce

cas-ci, par les hommes, _bonne judiciaire_[171].

XXXII

A LA MÊME.

Marseille, le 12 avril 1806.

Madame l’ambassadrice, on attend avec la plus vive impatience, à cette

cour, la lettre que V. E. a ordre de nous écrire, sur l’état de celle

auprès de laquelle elle réside. Elle connaît trop bien nos relations

politiques pour ne pas sentir que sa lettre peut modifier ou détruire

les projets du plus haut intérêt. S. M. est persuadée, en conséquence,

qu’elle se hâtera de nous envoyer cette note intéressante, et qu’elle

apportera ses talents connus à la rendre on ne saurait plus exacte. S.

M. m’a donné ordre de lui dire qu’elle l’attendait courrier par

courrier.

Sur quoi, Madame l’ambassadrice, je ne puis que me féliciter du rapport

que les ordres de S. M. me donnent avec V. E. Vous mettrez le comble à

ma haute satisfaction, si vous voulez croire aux profonds sentiments

d’estime, de vénération et de mépris, avec lesquels je suis, Madame,

votre très humble et obéissant serviteur.

ANT. CARDINAL ALBERONI.

Un petit secrétaire de S. E. Monseigneur le cardinal Alberoni a

l’honneur d’exposer son cas à Madame l’ambassadrice. Peut-être elle ne

lui trouvera pas toute la bonne odeur possible; mais enfin, Madame, il

ne vous la jettera pas au nez, au contraire, il vous l’exposera avec

toute la discrétion possible.

Quelle que soit, cependant, l’étendue de cette vertu, dont ledit

secrétaire se pique plus que possible, puisque de toutes, elle est la

plus utile dans le monde vertueux au milieu duquel il se trouve, il ne

sait comment fixer l’attention d’une dame aussi vénérable dans les

lettres officielles et autres pièces de ce genre qu’on lui écrit sur des

bas et un fromage de Sassenage[172]; car il faut finir la phrase, qui a

déjà malheureusement huit lignes et qui en aura bientôt dix.

Oui, Madame, des bas de soie, faits à l’aiguille, avec de la soie du

pays, fins à peu près jusqu’au mollet, fins encore au cou-de-pied, mais

gros au pied, forment le sujet indigne, sur lequel le susdit secrétaire

est obligé de fixer l’attention de V. E. Le susdit n’est pas très

pécunieux; cependant, il n’aurait pas eu la hardiesse de parler de bas à

V. E. si pour un peu d’argent, comme on dit très élégamment, il en eût

pu trouver de l’espèce dont il en désire, mais c’est la chose

impossible. Il a donc recours à vos doigts d’ivoire, pour lui

confectionner les dits bas.

Il sent que ce serait ici le lieu d’un compliment galant et charmant;

mais comme il vient de déjeuner, son génie se trouve un peu obstrué; il

finira donc par vous dire tout platement, qu’il lui faut un fromage de

Sassenage, mais un fromage qui.... un fromage enfin:

Qui le goûte souvent, goûte une paix profonde

Et comme du fumier regarde tout le monde.

Il a promis à une dame qui n’a pas tout à fait la plus belle figure de

Marseille, mais qui a la plus belle moustache et l’amant le plus

spirituel, de lui porter ledit fromage sous quinze jours. Le secrétaire

prend donc le plus vif intérêt audit fromage de Sassenage et espère que

vous le choisirez avec toute la finesse de votre sens olfactif; se

reposant sur vous, il s’attend à le recevoir dans huit jours, par la

diligence qui transporte les objets de Grenoble à Marseille.

Adressez-le, il ose vous en supplier, à H. B., chez Ch. Meunier, dans

une boîte bien ficelée, rue du Vieux-Concert, près la rue Paradis,

enveloppé d’une toile cirée.

_Ledit secrétaire_[173].

(Signature illisible).

XXXIII

A LA MÊME.

Marseille, le 6 mai 1806.

Ton fromage m’a fait le plus grand plaisir et est arrivé à propos, au

moment où j’allais dîner chez Mme Pallard[174], qui m’avait invité ce

jour-là. Femme d’esprit, qui a beaucoup d’usage, ayant passé presque

toute sa vie à la Cour; beaucoup de noblesse; sait le grec, l’anglais,

l’italien et le latin; déplaît à tout le monde par un air affecté et une

tournure orgueilleuse dans la discussion.

Il faut qu’une femme ait l’air de tout faire par sentiment, qu’elle ait

cette aimable inconséquence qui dénote l’absence de tout projet. C’est

l’unique moyen de faire réussir les facultés qu’on possède. Nul être n’a

besoin de plus de finesse que la femme, et son absence n’est mortelle,

au même point, à aucun autre être. Son bonheur consiste à mener tout ce

qui l’entoure, et il faut que ses actions n’aient pas du tout l’air

_enchaînées_, qu’on suppose qu’elle obéit toujours à l’impression du

moment; qu’elle ne sait pas à dix heures ce qu’elle fera à dix heures et

demie, et presque pas ce qu’elle a fait à neuf.

Recevez ce petit avis en passant[175].

XXXIV

MÉLANIE GUILBERT À HENRI BEYLE.

Paris, 21 mai 1806.

Moi, je ne t’aime pas! moi, je fais lire tes lettres par un rival! Ah!

mon ami, tu sais que mon cœur est trop plein de toi pour être jamais

à un autre, mais il a besoin, ce cœur, d’être entièrement rassuré

sur le tien.

Je me propose d’accepter un engagement à Naples, malgré ma faible

poitrine, et si tu n’obtiens rien de tes parents, eh bien! tu viendras

avec moi et notre chère petite; si par malheur je mourais, je te

laisserais dix-huit à vingt mille francs qui pourront encore me revenir

de la succession de mon père, en ne se pressant pas trop de vendre; je

suis sûre aussi que tu pourrais avoir une place et quand elle te ne

rapporterait que cent louis tu vivrais; et ma petite, que tu mettrais en

pension ne te coûterait pas plus de huit cents francs; tu aurais encore

mille écus en attendant un meilleur sort.

Adieu, mon cher et bien cher ami, crois que je t’aime et que je

t’aimerai jusqu’au dernier jour de ma vie. Je suis bien pressée, Dugazon

m’attend; mais je voulais t’écrire avant d’y aller. Je viens de recevoir

ta lettre et j’avais besoin d’y répondre[176].

XXXV

A MARTIAL DARU.

Grenoble, 1er juin.

Mon cher cousin,

Me voici à Grenoble, mais ce n’est pas par inconstance; je n’ai quitté

instantanément Marseille que sur des lettres terribles de mon grand

père. Le commerce humilie mon père, il ne fera rien pour un fils qui

remue des barriques d’eau-de-vie, tout au monde pour un fils dont il

verrait le nom dans les journaux. C’est ce qui vous a procuré tant de

lettres à M. D.[177] et à vous.

Croyez-vous que M. D. veuille s’occuper de moi? Me croit-il un peu mûri

depuis le temps où je donnai ma démission? s’il pense encore à

moi:--deux ans d’épreuves, après quoi il jugera.

Vous savez, mon cher cousin, pour combien de millions de raisons

j’aimerais mieux copier des revues dans votre bureau[178] qu’une place

de six mille francs à deux cents lieues. Ne croyez pas que c’est Paris

que je désire, c’est la vie de la _Casa d’Adela_[179], ce sont les

bontés dont vous me comblez, c’est l’espoir de pouvoir acquérir

quelques-unes de ces qualités qui font le bonheur et qui vous font

adorer par tout ce qui vous entoure.

S’il vous faut un homme qui travaille dix heures par jour, le voici.

S’il est auprès de vous, il n’a pas besoin de parler de sa constance et

il demande avant tout deux ans d’épreuves.

Adieu, mon cher cousin, auriez-vous le temps de m’écrire une demi-ligne?

Surtout ne vous gênez en rien; n’importunez pas M. D. Tout ce que je

vous demande, c’est de dire mille choses à toute la famille, et à Mme

Rebaffet en particulier, que j’ai bien des choses à lui apprendre de la

part de Mme de P., mais que je ne lui écrirai que lorsque j’aurai perdu

l’espoir de les lui dire.

Comment se porte Mme Adèle? elle doit être bien affligée du chagrin de

son amie[180].

XXXVI

MÉLANIE GUILBERT À HENRI BEYLE.

Paris, 2 juin 1806.

Je ne t’écris qu’un mot, ma bonne minette, car je suis dans mes jours de

mélancolies et même plus que cela mais je veux pourtant te dire combien

je suis contente de te voir rapproché de moi et surtout quel plaisir me

fait l’espérance de te revoir. Je compte que tu passeras un mois chez

ton père et qu’ensuite tu reviendras à Paris. Oh! mon ami, j’ai bien

besoin que tu m’aimes!

Et ta sœur comment se porte-t-elle! Pourquoi ne t’écrivait-elle pas?

Il est tout simple qu’elle ne m’ait pas répondu, mais à toi! qui pouvait

l’en empêcher? Est-ce qu’elle était malheureuse? Parle moi d’elle avec

beaucoup de détails.

Adieu, mon bon ami, je ne sais pas ce que j’ai: je ne peux t’écrire.

Réponds à mes trois dernières lettres, je t’en prie. J’ai besoin que tu

me tranquillises: mes pressentiments me disent depuis longtemps que je

ne serai jamais heureuse et si tu ne m’aimes pas bien ils ne seront que

trop justifiés. Adieu[181].

XXXVII

MÉLANIE GUILBERT A HENRI BEYLE.

Paris, 10 juin 1806.

Depuis six semaines, tu me répondras, dis-tu, demain quand tu n’auras

pas une heure, un moment d’ennui qui te trouble l’esprit. Bien, mon ami,

il ne faut pas te presser. J’estimerais cependant davantage une marche

franche à ces petits détours qui peuvent éluder ta réponse tant qu’il te

plaira, mais non pas m’en imposer longtemps.

Je t’ai demandé: 1º Si, dans le cas où je pourrais suppléer par mes

faibles talents à ce que te donnent tes parents, si, dis-je, tu me

portais assez d’attachement pour sacrifier tes espérances de fortune

dans le cas où il faudrait choisir entre ce sacrifice et celui de ma

personne.

2º D’examiner lequel de nous a le sort le plus stable afin que l’autre

s’y abandonnât entièrement et que nous ne fussions plus forcés de nous

séparer.

3º Si tu es assez faible ou si tu m’aimes assez peu pour me sacrifier à

la volonté de tes parents, ou bien à tes projets d’ambition.

4º Enfin, si ton intention est bien de passer ta vie avec moi, de me la

consacrer entièrement, quelque chose qu’il puisse en arriver, de me dire

en galant homme, et après y avoir mûrement réfléchi, si c’est bien là ta

volonté irrévocable et de m’avouer le contraire, si cela n’était pas.

J’attache ma tranquillité à cet éclaircissement, je te donne les

témoignages de la plus vive tendresse, du plus tendre attachement. Je

t’en ai même donné des preuves incontestables, et à tout cela tu me

réponds des lettres vagues, tu me dis que tu m’aimes toujours et que je

le verrai bien dans quinze jours, époque à laquelle tu te promets d’être

près de moi, ce qui veut dire que tu me feras beaucoup de caresses, de

protestations, que tu seras bien aise de me voir, etc. C’est peut être

beaucoup dans ton esprit, mais ce n’est rien pour moi, surtout quand je

songe à toute ta conduite et même à ton caractère; je n’en suis pas plus

persuadée que tu m’aimes comme je le souhaite, et comme j’en ai besoin

pour être heureuse, pour avoir le cœur content. C’est pourquoi

j’aurais voulu un peu plus de franchise.

Je ne demande plus rien à présent, j’ai pu me faire illusion jusqu’à un

certain point, mais mon cœur m’en dit plus que je n’en voudrais

savoir. Tu m’aimes comme un jeune homme dont la conduite présente ne

tire point à conséquence sur ta destinée future et dont le but est de

passer le temps le moins désagréablement possible. Et j’ai pu me croire

aimée de toi comme la compagne de ta vie? Eh bien! me trouves-tu assez

ridicule?

Tu me diras peut-être que je me fâche; non, je t’assure, je n’ai même

pas ce bonheur, j’ai une expérience si triste du cœur humain, que si

je m’étonne des malheurs qui m’arrivent, c’est de ne les avoir pas

prévus, mais ils ne m’irritent plus. Je sais trop que je serai

malheureuse, et je me résigne à mon sort.

Je remercie beaucoup ta sœur du petit mot qu’elle m’écrit; dis-lui

que je sens ce qu’elle fait pour moi--et je sens aussi quelle

reconnaissance je te dois pour cette marque d’amitié et de complaisance.

Quoique toute ma conduite ait dû te prouver combien tu m’es cher, que je

te l’aie sans cesse répété, tu as cependant pensé que M. Blanc, _étant

devenu puissant_, m’attirait à Naples. Ces idées-là ne m’étonnent pas,

mon bon ami, et je te les pardonne bien volontiers. Je crois que tu ne

peux connaître mon cœur.

A propos de M. Blanc, j’ai toujours oublié de répondre aux questions que

tu m’as faites pour savoir quelle est sa position.

Il est maintenant directeur et inspecteur général des douanes; c’est,

dit-on, une place à argent. Il m’a écrit il y a trois jours qu’il

m’avait engagée au théâtre de Naples pour 5,000 francs, d’ici à Pâques.

Il m’assure que l’année prochaine j’aurai au moins 8,000 francs, et il

me presse de ratifier ce qu’il a fait, mais j’avoue que je ne suis pas

peu embarrassée. Rien n’avance ici pour mes débuts, quoique l’on me

donne un peu d’espoir.

J’éprouve des choses qui me navrent le cœur, qui me découragent

entièrement, je n’ai plus aucun repos, je ne compte plus sur aucun ami;

ceux que je dois regarder comme tels me conseillent des choses

auxquelles il m’est impossible de condescendre. Vous ne réussirez donc

pas, me dit-on, et cela n’est sans doute que trop certain, mais je

voudrais en être plus sûre encore; dans ce cas, je partirais pour

Naples. Nul motif puissant ne doit plus maintenant m’attacher à la

France, je n’y ai pas eu un seul ami, d’ailleurs, toutes mes ressources

sont épuisées; je n’existe qu’en vendant chaque jour quelques

bagatelles qui me restaient encore, mais qui ne peuvent me conduire bien

loin, et peut-être ferais-je bien de partir tout de suite, mais je ne

peux m’y résoudre. Je vais écrire une lettre à M. Blanc, dans laquelle

je lui demanderai un peu de temps pour réfléchir, je veux encore tenter

quelques démarches auprès de M. de Rémusat[182]; si elles ne réussissent

pas, comme il est à présumer, je ne prendrai plus la peine de songer à

mon sort, il deviendra ce qu’il plaira à Dieu; je pourrai désirer encore

quelque chose, mais jamais plus espérer[183].

XXXVIII

A SA SŒUR PAULINE[184].

(1806)

Hé bien, ma chère Pauline, où en es-tu donc? Tu deviens d’un silence

horrible. Je quitte ce trou pour un petit voyage, j’attendais toujours

une de tes lettres avant que de partir. Elle n’arrive point; et je veux

te la demander avant que de monter à cheval. Je crois pour moi qu’un

prêtre, un _oui_, 3 mots latins vont faire de toi une heureuse femme,

j’espère; mais il faut en finir. Apprends-moi en détail où en est cette

affaire et dis mille choses tendres et fraternelles à ton mari.

Qui plus est. Il paraît que je vais aller en Espagne, c’est-à-dire en

Afrique. Fais-moi faire des chemises de bonne toile de Voiron, pas trop

grosse cependant, plus quelques mouchoirs. Je ferai prendre tout cela en

allant vous embrasser. Parle to our great father of letters which. I

have (illisible) to Mistress. D. the mother and to the great sir D[185].

Adieu, embrasse tout le monde et donne-moi des nouvelles de Grenoble,

qui est aussi inconnu pour moi, depuis 18 mois, que le faubourg Péra.

HENRI[186].

XXXIX

A MONSIEUR MOUNIER, AUDITEUR AU CONSEIL D’ÉTAT, SECRÉTAIRE DE S. M.

L’EMPEREUR ET ROI, A SCHŒNBRUNN.

Voici, monsieur, le protégé de Pascal[187] dont je vous ai parlé

avant-hier. J’avais une place pour lui; l’armistice s’est conclu

pendant son voyage, et une chose très simple est devenue difficile. M.

Rondet connaît les formes de l’administration. Je pense que si, à défaut

d’autre moyen, vous écrivez à M. Daru, il nous sera plus facile

d’obtenir un emploi de 150 ou 200 francs.

Agréez, je vous prie, l’assurance de ma considération distinguée.

Vienne, le 1er septembre 1807.

DE BEYLE.

XL

A SA SŒUR PAULINE.

Brunswick[188], 25 décembre 1807.

Je pars aujourd’hui, jour de Noël, à 5 heures du matin, pour Paris. Je

t’écris cela bien pour que tu aies à m’écrire bien vite à Paris, rue de

Lille, nº 55.

Je devais partir il y a huit jours, mais le Gouvernement et l’Intendant

ont voulu attendre des matériaux plus étendus pour ma mission.

Tous les préparatifs du voyage sont enfin finis. Il fait un temps

affreux mêlé de pluie, de grêle et de neige, il fait noir comme dans un

four, le vent éteint les bougies dans les lanternes de la voiture. Hier,

à 7 heures du soir, je ne pensais plus à ce voyage; il aura ses peines

et ses plaisirs, revoir tant de personnes si chères! mais les quitter au

bout de huit jours!

Je t’écrirai dès que j’aurai mis le pied en France, à Mayence. Je vais

par Cassel, Fulde, Francfort. Les postes sont si indignement servies que

nous ne recevons point de lettres directement. Peut-être celles que nous

écrivons ont-elles le même sort. D... est en bonne santé et en route de

Posen sur Varsovie.

Porte-toi bien et aime-moi et écris-moi. Dis à nos connaissances comme

Mme Marnay que je saisis l’occasion de la nouvelle année pour l’assurer

que quoique galopant de Brunswick à Paris, je ne l’en aime pas moins que

lorsque Colomb et moi allions faire la partie chez elle.

Ainsi de suite, n’oublie pas.

HENRI[189].

XLI

A M. KRABE, MEMBRE DE LA CHAMBRE DE GUERRE ET DES DOMAINES.

Brunswick, 13 janvier 1808.

Le Ministre de la Guerre a donné l’ordre, Monsieur, qu’on constatât par

procès-verbal l’état des casernes existantes à Brunswick et à

Wolfenbuttel, les bâtiments qui pourraient être disposés en casernes,

les dépenses à y faire pour les rendre propres à cet usage, et enfin le

nombre d’hommes et de chevaux qu’on pourrait y loger.

Personne plus que vous, Monsieur, n’est en état de s’acquitter de cette

opération avec succès. Je vous prie, en conséquence, de m’indiquer

l’heure à laquelle nous pourrons parcourir ensemble les casernes

actuellement existantes et les bâtiments qui peuvent le devenir. Nous

dresserons, après cette visite, les procès-verbaux demandés.

J’ai l’honneur de vous saluer avec considération.

Le Commissaire des Guerres,

DE BEYLE[190].

XLII

A SA SŒUR PAULINE.

Le 19 janvier 1808.

Hé bien, petite bringue, tu mériterais bien que je renouvelasse pour toi

ce terme élégant et antique.

Peut-on être plus molle que toi, depuis quatre mois tu ne m’écris pas un

mot. Je n’apprends des nouvelles de Grenoble que par les papiers

publics.

Donne-moi les nouvelles de famille que je ne puis trouver dans les

papiers publics. Mon père recevra incessamment un premier envoi de

graines. Il y en a une entre autres qui n’est que sublime, dis-lui mille

choses de ma part, et envoie-moi enfin trois empreintes _du cachet_ de

mon père. Je suis obligé de cacheter une acceptation de dîner avec

l’Aigle impérial. C’est trop pour un petit rien comme moi. Celui[191]

qui pourrait me faire quelque chose est à Cassel depuis quatre jours et

sera ici vers le 28 janvier, temps auquel il y aurait 25 ans que je

t’aime, si je n’avais pas l’honneur d’être l’aîné. Quoique aîné, je te

permets cependant de te marier la première. Fais vite cette bonne

affaire-là, mais rappelle-toi que si jamais ton mari connaît la terrible

vérité que tu as plus d’esprit que lui, il te hait à jamais, et

malheureusement, quel que soit ton mari, cette vérité sera vraie.

Adieu, aime-moi et prouve-le moi en écrivant, cela n’est pas difficile,

tous les amants voudraient en être là. Je voudrais bien que tu

connusses assez Mlle V... pour lui demander quelques conseils envers le

cher époux et maître. Songe surtout à te faire humble comme Ephestion à

la cour d’Alexandre. Un mot de réponse et dedans des cachets.

Embrasse pour moi ma bonne tatan Charvet, dis-lui que je voudrais bien

aller manger des cerises à Saint-Egrève[192]. Si Barral est à Grenoble

envoie-lui la carte ci-jointe.

Mais écris.

H. B.[193].

XLIII

A FÉLIX FAURE[194].

Ingoldstadt, 21 avril 1809.

Souvenirs d'égotisme autobiographie et lettres inédites publiées par Casimir Stryienski · 第 13 / 20 段