Actuellement, tout le monde va les jeudis au Ranelagh; on fait un tour

de valse, et de là à Fracasti qui, les jeudis et presque tous les jours,

dans ces grandes chaleurs, est sublime. Donnez-moi quelques détails sur

votre Rennes; je vous enverrai par contre les tracasseries de notre

endroit. Avez-vous des jeunes gens aimables? On disait qu’un de vos

généraux allait se marier; voyez comme je sais les affaires. Entrez dans

le dédale des aventures, n’ayez pas peur, j’aime assez ça, et, conté par

vous, c’est un double mérite. On étudie l’homme et on rit; l’âme

s’éclaire et le cœur jouit. C’est le cas de le dire: fût-il jamais de

temps mieux employé? Ne regrettez pas une demi-heure toutes les

semaines; je vous répondrai très exactement sur ce que vous voudrez; je

suis un homme raisonnable à cette heure. Voulez-vous de l’agriculture,

je vous dirai qu’on vient de faire un livre sur le glanage; voulez-vous

du comique bourgeois, je vous répéterai ce qu’on me dit de la partie de

Vizille[142], chez M. Arnold, le lundi de Pâques; c’est vieux, mais ce

n’en est pas moins frais. Toutes les demoiselles dont je vous parlais

dans une lettre de Grenoble tombèrent dans quatre pieds d’eau. Vous

jugez comme les tendres mouvements du cœur se déclarèrent dans les

jeunes gens qui étaient au rivage. Mlle Clapier, conformément à ses

grâces langoureuses, s’évanouit et puis eut des nerfs; la jolie

Tournade, qui n’a pas besoin de comédie, éclata de rire, changea ses

habits mouillés et se mit à danser. Il me vient une idée: ne

pourriez-vous pas venir pour le sacre de Leurs Majestés? Il est honteux

à vous, qui n’êtes qu’à 80 lieues de Paris, de n’y pas venir plus

souvent. Je suis sûr que si vous y veniez une fois, vous y reviendriez

une seconde.

Adieu, écrivez-moi vite quatre pages comme ça _currente calamo_.

Si votre père se souvient encore d’un des hommes qui ont le plus de

respect pour lui, faites-lui accepter mes hommages. Adieu.

H. B.

Rue de l’Ile, nº 500.

XIX

A MÉLANIE GUILBERT[143].

[Grenoble] Messidor XIII (20 juin 1805.)

Vous n’avez d’idée des tourments que je souffre depuis quatre jours, le

pire de tous est de n’oser vous en découvrir la cause de peur de me

paraître indiscret, impertinent ou même jaloux. Vous savez trop si j’ai

quelques droits de l’être. Quant aux premières imputations, si vous ne

m’aimez absolument pas plus que M. de Saint-Victor[144], je dois vous

paraître tout cela, et vous jetez ma lettre au feu; mais si, au

contraire, j’ai pu vous inspirer un peu d’amour ou même de pitié, vous

songerez que je suis seul, retenu loin de vous, isolé au milieu d’êtres

qui ne peuvent comprendre les chagrins qui m’agitent, ou qui, s’ils les

comprenaient, ne le feraient que pour s’en moquer. Vous savez bien si je

veux vous déplaire. Si j’étais encore dans le temps où je jouais un rôle

je n’aurais pas toutes ces agitations, je saurais bien distinguer ce que

je puis me permettre, mais ici ce qui me semble raisonnable et naturel,

un moment, me paraît impertinent et trop hardi le moment d’après; dix

fois depuis que j’ai commencé ma lettre, je l’ai interrompue, et je

n’écris pas une phrase sans me repentir à la fin de l’idée que j’ai

entrepris de vous exprimer au commencement. Dans les autres inquiétudes

que j’ai eues en ma vie, à force de réfléchir, je voyais plus nettement

la difficulté, et parvenais à me décider; ici, plus je pense, moins je

vois.

Tantôt je vous vois bonne et douce, comme vous avez été quelquefois,

mais bien rarement, pour moi, tantôt froide, polie, comme certains jours

chez Dugazon, lorsque je croyais que je ne vous aimais plus, et que je

tâchais de ne m’occuper que de Félippe[145].

Le pire des tourments est cette incertitude; d’abord, ce qui

m’inquiétait, était de savoir si vous voudriez me répondre;

actuellement, c’est de savoir si vous souffrirez ma lettre. Il me semble

que vous me haïssez, je relis toutes vos lettres en un clin d’œil, je

n’y vois pas la moindre expression, non pas d’amour, je ne suis pas si

heureux, mais même de la plus froide amitié. Je n’ai pas même gagné dans

votre cœur d’y être comme Lalanne[146]. J’aimerais mieux tout que

cela. Ecrivez-moi tout bonnement. Ne vous imaginez pas que je vous aie

jamais aimé ni que je vous aime jamais.

Aidez-moi, je vous en supplie, à me guérir d’un amour qui vous

opportune, sans doute, et qui, par là, ne peut faire que mon malheur;

daignez me dire une fois ouvertement, ce que vous me dites dans toutes

vos lettres sans l’exprimer. Actuellement que je les relis froidement et

de suite, je crois que vous avez dû vous étonner de ce que j’ai été si

longtemps à entendre un langage aussi clair. Une froideur si constamment

soutenue en dirait bien assez, il est vrai[147].

XX

A LA MÊME.

[Grenoble, juin ou juillet 1805.]

Il m’est affreux d’être presque étranger à vous depuis que vous êtes

arrivée à Marseille. Je ne connais point la manière dont vous vivez,

quels gens ce sont que les acteurs qui jouent avec vous, comment ils

jouent. Quelles sont les actrices, quel est le répertoire, quel est

l’esprit du public. S’il est seulement bavard et inattentif par

habitude, mais si, au milieu de la conversation, il est ému par

l’expression naïve et simple des sentiments profonds comme ces moments

charmants que vous eûtes un jour que vous dîtes la première scène de

_Phèdre_ chez Dugazon, devant M. de Castro, ou si le mauvais goût l’a

rendu tout à fait insensible. Il me semble que des méridionaux peuvent

être étourdis, mais doivent sentir au fond. Leur caractère doit les

rendre d’excellents spectateurs; jamais ils ne se conduisent par le

raisonnement, ils sont presque toujours passionnés; ils doivent se

reconnaître dans une imitation si parfaite et si charmante de la nature

et, une fois rendus attentifs, ils doivent vous suivre partout où vous

les voulez mener et pleurer ou frémir, quand vous voulez.

Les actrices ont dû susciter des cabales contre vous, les acteurs se

décider suivant le parti de leurs maîtresses, les plus aimables

abandonner les leurs, le public être travaillé en tous sens, se révolter

peut-être contre la protection réelle ou supposée de M. Th.[148]. Je

suppose tout, même les plus grandes absurdités, parce que je vois de

près la stupidité d’une petite ville[149].

XXI

MÉLANIE GUILBERT A HENRI BEYLE.

[Marseille, 1805.]

Savez-vous ce qui me fait de la peine dans vos lettres? Ce sont vos

excuses. Je voudrais plus de confiance ou plus de franchise; c’est à

vous de savoir lequel est le plus nécessaire. Vous ai-je jamais fait un

reproche du ton familier que vous prenez quelquefois en m’écrivant? Eh!

ne savez-vous pas que ce ton convient à mon cœur ainsi qu’à tout

moi-même et que vous ne devez pas craindre de me déplaire en me donnant

une marque d’amitié.

J’ai, comme vous, beaucoup d’ennuis et, de plus, beaucoup d’inquiétude.

Ma santé n’est pas bonne et je sens qu’il m’est impossible de supporter

longtemps les fatigues de la tragédie. Ma poitrine n’est pas assez forte

et je souffre singulièrement depuis quelques jours; cette continuité de

malheurs m’irrite malgré moi, il me semble qu’il y a trop d’injustice

dans mon sort. Si du moins j’étais seule, je finirais, je crois, par me

débarrasser d’une vie qui commence à m’être à charge; mais, si je

n’étais plus, que deviendrait ma pauvre petite? Mon Dieu! qu’il est

cruel d’être sans cesse persécuté par les événements, de ne pouvoir,

après quatre ans d’études et de sacrifices, réussir dans un projet que

la raison, l’honneur et la délicatesse m’ont fait concevoir! Ah! Si vous

saviez quel genre de consolation je reçois! Tout se réduit à un seul

point qui n’est pas difficile à deviner et cette idée, cette seule idée

qu’un homme serait assez bas pour abuser d’une circonstance malheureuse,

me le fait prendre en horreur. Non, je n’ose m’avouer ce que je vois: il

faudrait haïr ceux même que j’aimais le mieux. Sentez-vous combien cela

est affreux? désespérant! Que je suis dégoûtée du monde!

Vous avez écrit à M. Mante que si je mourais, vous prendriez soin de ma

petite. Je sais qu’elle est aimée de M. B..., comme en serait aimée sa

propre fille, mais enfin, il peut mourir aussi et alors je vous la

recommande, aimez-la, entendez-vous? Elle aura pour vous la même

reconnaissance qu’aurait eu sa mère. Que je vous sais gré d’avoir songé

à cette pauvre petite Mélanie! D’en avoir parlé à votre aimable

sœur! Je n’oublierai jamais cela. Adieu, les larmes me gagnent; il

faut que je vous quitte[150].

XXII

A SA SŒUR PAULINE.

Marseille, le 2 fructidor an XIII (20 août 1805)[151].

Plus on creuse avant dans son âme, plus on ose exprimer une pensée très

secrète, plus on tremble lorsqu’elle est écrite; elle paraît étrange et

c’est cette étrangeté qui fait son mérite. C’est pour cela qu’elle est

originale et si, d’ailleurs, elle est vraie, si vos paroles copient bien

ce que vous sentez, elle est sublime. Ecris-moi donc exactement ce que

tu sens[152].

XXIII

A LA MÊME.

Marseille, le 9 Fructidor, An XIII (27 août 1805.)

Ma chère Pauline, nous avons fait dimanche, jour de Saint-Louis 1805,

une partie dont je me souviendrai toute ma vie. Le pays de Marseille est

sec et aride; il fait mal aux yeux tant il est laid. L’air fait mal à

la poitrine par son extrême sécheresse. Des flots de poussière empêchent

les chevaux de marcher et étouffent les voyageurs. Il n’y a pour arbres

que de petits vilains saules tout poudrés; ces petits saules sont les

oliviers, si précieux, qu’on dit dans le pays: qui a dix mille mille

oliviers, a dix mille écus de rente. Il y a bien quelques arbres comme

au cours, à Grenoble; mais leurs feuilles, toujours poudrées à blanc,

sont ratatinées par l’extrême chaleur, et loin que leur ombre fasse

plaisir on éprouve de la peine à les voir ainsi souffrir.

A une lieue au levant de Marseille est un petit vallon, formé par deux

files de rochers absolument secs; tu ne trouverais pas dans toute la

chaîne, grand comme ce papier, de verdure quelconque. Il y a, seulement,

quelques petits brins de lavande, de menthe, de baume, mais qui ne sont

pas verts et qui, à quatre pas, se confondent avec le gris du rocher. Au

fond du vallon est une rivière grande comme la Robine, qu’on appelle

l’Huveaune. Cette rivière vivifie une demi-lieue de terrain nommé la

Pomone, parce qu’il est rempli de pommiers.

L’Huveaune longe le port d’un côté. Elle est environnée de grands arbres

et sous ces arbres de charmants petits sentiers, et de temps en temps,

des bancs perdus dans cette verdure. Ailleurs, ce ne serait que beau;

ici, le contraste en fait un lieu enchanteur. Il y a un château avec de

hautes tours, mais tellement cerné par un massif de marronniers, que les

tours ne se voient qu’au dessus des arbres. Ce château a vraiment

l’aspect d’un séjour de féerie; tu te figures ces tours chevaleresques,

sortant, pour ainsi dire, des superbes marronniers. A ce château, qui

inspire des pensées, non pas sombres (les tours ne sont ni assez

grosses, ni assez noires) mais mélancoliques, on a joint une jolie

petite avenue de platanes, qui ont peut-être cinq ou six ans. Leur

verdure gaie contraste agréablement avec le château et les grands

marronniers.

Il me semblait entendre un morceau de Cimarosa, où ce grand maître des

émotions du cœur, parmi de grands airs sombres et terribles et au

milieu d’un ouvrage sublime, peignant avec énergie toutes les horreurs

de la vengeance, de la jalousie et de l’amour malheureux, a placé un

joli petit air gai, avec un accompagnement de musette. C’est ainsi que

la gaîté est à côté de la douleur la plus profonde. Je viens d’entendre

une jeune fille chantant un air gai, dans la maison où sa sœur, qui

venait de s’empoisonner par désespoir d’amour, rendait, peut-être, le

dernier soupir. Voilà ce que se dit l’auditeur de ce sublime ouvrage,

celui qui est digne de le sentir et qui comprend le petit air. Voilà

comment les artistes demandent à être entendus. Voilà l’effet que

produisit sur nous la petite allée de platanes et de sycomores, ces

arbres qui ont une jolie écorce _nankinet_, des feuilles comme celles de

la vigne et pour fruits des marrons épineux pendant à une longue

queue[153].

XXIV

A LA MÊME.

Marseille, le 22 fructidor an XIII (9 septembre 1805).

J’ai écrit hier une lettre de huit pages à Gaëtan[154]; de peur qu’on

n’en fût effarouché et qu’on ne l’ouvrît, je l’ai envoyée à Bigillion,

avec prière de te la remettre, et tu la donneras à notre jeune pupille.

Je l’ai laissée ouverte, afin que tu pusses voir pour la vingtième fois

l’exposition d’une théorie qui est la base de toute connaissance:

l’étude de la _Tête et du cœur_, et la théorie du _Jugement_ et de la

_Volonté_; voilà son véritable titre. Commentez longuement ma lettre à

ce cher Gaëtan. Songe au plaisir que nous aurons si nous en faisons

autre chose qu’un provincial. Pour cela, il n’y a qu’une voie, c’est de

l’accoutumer (religion à part) à ne croire que ce qui lui sera démontré

comme les trois angles d’un triangle, égaux à deux angles droits.

Es-tu bien sûre qu’on n’ouvre pas mes lettres? J’en reviens sans cesse

là. Cette bassesse, par des gens qui raisonneraient juste, ne serait

qu’une faiblesse; mais avec des gens qui n’ont ni morale, ni logique

arrêtée, on ne sait jusqu’où irait leur courroux. Pense mûrement à cela.

Parle-moi, avec grands détails, de tes lectures. Tu dois être à la fin

de Shakespeare. Il y a là plusieurs pièces ennuyeuses, entre autres

_Titus Andronicus_,[155] si horrible que je n’ai jamais pu l’achever,

tant elle me faisait mal. Lis-tu l’_Idéologie_[156]?--Si non, fais-le

bien vite. Ensuite, songe à te garnir la tête de faits qui puissent

baser tes jugements sur les hommes. Relis Retz, dont je suis toujours

plus enthousiaste, les _Conjurations_ de Saint Réal, plusieurs

réflexions fines sur l’histoire, qu’on ne trouve que dans ses œuvres

complètes; la nouvelle de Don Carlos, du même auteur. Le divin Saint

Simon. La _Conjuration de Russie_. En général, tu ne saurais être trop

avide de Mémoires particuliers. Leurs auteurs les écrivent ordinairement

pour _sfogare_, débonder leur vanité; ils disent donc, le plus souvent,

la vérité. Sur quelques anecdotes peu intéressantes, il y a deux ou

trois traits uniques:

Cherche toujours _De la nature humaine_, de Hobbes, et lis-la, quand tu

en trouveras l’occasion. Dès que j’aurai un peu d’argent, je te ferai

envoyer de Paris, l’_Esprit de Mirabeau_, qui te donnera des idées

justes et sérieuses, dégagées de cette emphase féminine, qu’ont en

général les femmes et que tu n’as point. Le ton de tes lettres est

parfait, en ce qu’il est extrêmement naturel. Elles font le charme

d’une personne qui t’aime beaucoup et à qui j’en lis quelques

passages.--Je vais m’occuper à caractériser douze originaux, que

j’ai connus depuis mon arrivée à Marseille, il y a deux ou trois

caractères saillants. Songe toujours au fameux quinque:

Tracy--Helvétius--Duclos--Vauvenargues--Hobbes.[157]

XXV

A LA MÊME.

Marseille, le 30 fructidor an XIII (11 septembre 1805).

Je crains que tu ne t’ennuies, ma bonne petite, et je me plains de ce

que tu ne me le dis pas. D’où vient que tu ne m’écris jamais? Je mérite

mieux.

Enfin, tu ne peux pas me persuader que tu ne penses pas; tristes ou

gaies, ta journée est composée d’une suite d’idées, ou simples

sensations, ou souvenirs, ou jugements, ou désirs; tu ne peux vivre sans

penser. Même lorsqu’on est au désespoir, on pense. Eh bien, je veux la

communication de ces pensées. C’est là toi-même, et comme ton bonheur

fait partie du mien, il faut que je te connaisse parfaitement. Ecris-moi

donc, je te le répète pour la millième fois, tout ce qui te viendra; et

c’est précisément parce que tu ne sauras que me dire dès la deuxième

ligne, qu’au lieu d’événements d’un faible intérêt, tu me diras ce que

tu penses, ce que tu sens, ce que je brûle d’apprendre, en un mot.

Le grand problème de ta vie serait d’apprendre à vaincre la première

répugnance que l’ennui donne pour tous ses remèdes. C’est là ce qui rend

cette maladie presque incurable. Il faut avoir une volonté ferme pour

en venir à bout, et rien ne donne une volonté ferme que l’habitude de

succès obtenus après une longue dispute. Quand je suis ennuyé, je

regarde le dos de mes livres; il me semble qu’ils n’ont rien

d’intéressant. Si j’ai le courage d’en ouvrir un et la persévérance d’en

lire vingt pages, je me trouve intéressé.

Quand on est ennuyé, il faut éviter de réfléchir sur soi. C’est comme un

homme qui a la jaunisse, il ne doit pas regarder la carte géographique

des pays par où il doit passer; il verrait tout en jaune. Le jaune est

la couleur de la Suède; il croirait donc que toute la terre est Suède,

et supposant que sa tête fût mise à prix par le roi de Suède, il serait

au désespoir; ce désespoir serait l’effet de sa jaunisse. Voilà ce que

j’éprouve toutes les fois que je vais à Grenoble; aussi, à la dernière,

ai-je presque entièrement évité de songer à mon sort futur.

Je suis heureux ici, ma bonne amie, je suis tendrement aimé d’une femme

que j’adore avec fureur[158]. Elle a une belle âme; belle n’est pas le

mot, c’est sublime! J’ai quelquefois le malheur d’en être jaloux.

L’étude que j’ai faite des passions me rend soupçonneux, parce que je

vois tous les possibles. Comme elle est moins riche que toi et que même

elle n’a presque rien, je vais acheter une feuille de papier timbré,

pour faire mon testament et lui donner tout, après elle à ma fille[159].

Je crois bien que je n’ai pas grand chose; mais enfin, j’aurais fait

tout ce que j’aurais pu. Si tout cela ne produisait rien, que je vinsse

à mourir, qu’un jour tu fusses riche, je te recommande cette âme tendre,

qui n’a pour seul défaut que de se laisser accabler par le malheur. Tu

le connais ce défaut; tu sais combien une âme sensible qui a pitié de

vous, vous console! Ainsi, quand même tu ne serais pas riche, donne pour

larme à ma cendre, une tendre amitié pour M. G.[160] et pour ma fille.

L’Europe vient de perdre un grand poète, _Schiller_[161].

XXVI

A LA MÊME.

Marseille, le 9 Vendémiaire (1er octobre 1805).

Une fois dans le monde, tu verras l’égoïsme isoler tous les êtres. Tu

rencontreras, avec la plus grande peine, non pas une âme héroïque, mais

une âme sensible. Dans Paris, ville immense, après dix ans de soins, tu

parviendras peut-être à réunir une société de trente hommes spirituels

et sensibles; mais tu auras, dès le premier jour, toutes les jouissances

que donnent les arts.

L’homme le plus corrompu qui fait un ouvrage, y peint la vertu, la

sensibilité la plus parfaite. Tout cela ne produit d’autre effet que la

mélancolie des âmes sensibles, qui ont la bonhomie de se figurer le

monde d’après ces images grossières. Voilà mon grand défaut, ma bonne

amie, celui que je ne puis trop combattre. Je crois que c’est aussi le

tien, car nos âmes se ressemblent beaucoup.

Deux choses peuvent en guérir, l’expérience et la lecture des

_Mémoires_. Je ne saurais trop te recommander la lecture de ceux de

Retz. S’ils ne t’intéressent pas, renvoie d’une année. Tu y verras la

tragédie dans la nature, décrite par un des caractères les plus

spirituels et les plus intéressants qui aient existé. Sa figure

répondait à son génie. Je n’en ai jamais vu de si gaie, de si

spirituelle.

Lis et relis sans cesse St-Simon. L’histoire de la _Régence_, la plus

curieuse, parce qu’on y voit le caractère français parfaitement

développé dans Philippe-régent, est, par un heureux hasard, le morceau

d’histoire le plus facile à étudier.

Duclos, plein de sagacité, a écrit des _Mémoires_ sur ce temps.

St-Simon, homme de génie, a écrit les siens. Marmontel, homme éclairé

par l’étude, vient de publier l’histoire de la Régence, dans laquelle il

cite et critique tour à tour St-Simon. Enfin, Chamfort, homme à bons

principes et à esprit satirique et très fin, publia un long morceau sur

les Mémoires du brusque Duclos, lorsque ceux-ci parurent, en 1782, je

crois. Voilà donc l’histoire la plus intéressante qui nous est présentée

par quatre hommes: St-Simon, Duclos, Chamfort et Marmontel, dont le

premier a du génie, les deux suivants un esprit très rare et le

quatrième beaucoup d’instruction. Voltaire avait été élevé par les

mœurs de la Régence; tu trouveras dans mille endroits de ses écrits

des traits caractéristiques sur le caractère français à cette époque. Un

de ses grands résultats a été l’avilissement du Pédantisme. _Les hommes

ont examiné, au lieu de croire pieusement, les livres de ceux qui

avaient examiné_[162].

XXVII

A EDOUARD MOUNIER.

Marseille, 4 janvier 1806.

Il est bien juste, mon cher ami, que je vous écrive, j’en ai bien acquis

le droit par six mois de silence. Ecrivez-moi donc vite une de ces

jolies lettres, comme celles de Rennes, et satisfaites ma brûlante

curiosité. Où en est votre ambition, quel genre embrassez-vous?

Restez-vous dans la carrière préfette, ou entrez-vous au Conseil d’Etat?

Depuis que j’ai quitté Paris, j’ai lu au moins cinquante fois le

_Moniteur_ en votre intention.

Paris vous plaît-il davantage qu’à votre premier voyage? Lié, comme vous

l’êtes, avec ce qu’il y a de plus brillant, vous devez vous y plaire.

Apprenez-moi donc bien vite ce que vous désirez, afin que je puisse vous

souhaiter quelque chose. Jusque-là, je me vois réduit à demander au ciel

en général les événements qui peuvent nous réunir. Je poursuis ici ma

carrière commerçante. Mais les Anglais nous bloquent, ce qui pourrait

bien m’aller faire achever mon apprentissage à Paris. Que de peines,

mon cher Edouard, pour parvenir à quelque chose de présentable, et qu’on

serait heureux de naître sans passions!

Pas l’ombre d’amusement ici, pas même de société, des femmes

archi-catins et qui se font payer, des hommes grossiers qui ne savent

que faire des marchés; lorsqu’ils se trouvent mauvais ils font

banqueroute, s’ils sont bons, ils entretiennent des filles. Quel séjour

lorsqu’on a habité Paris! Mais je m’aperçois que je deviens dolent comme

une complainte. Je n’ai pas perdu, comme vous le voyez, la mauvaise

habitude de m’affliger des choses, au lieu de chercher à les changer.

Pardonnez-moi ce vice provincial et donnez-moi dans les plus grands

détails de vos nouvelles, et de celles de votre famille. Si vous n’êtes

pas heureux, qui le serait?

Mon père me confiera peut-être bientôt quelques fonds, alors j’irai

tenter fortune auprès de vous. En attendant, prouvez-moi que vous ne

m’avez pas oublié en me contant ce qui vous est arrivé depuis mon

départ.

Fare you well and speak me et large of all your circumstances.

HENRI BEYLE,

Rue du Vieux-Concert, chez Ch. Meunier et Cie.

_P.-S._--Offrez, je vous en prie, mes respects à monsieur votre père et

à mesdemoiselles vos sœurs[163].

XXVIII

A SA SŒUR PAULINE.

Marseille, le 7 février 1806.

As-tu lu _la Conjuration de Russie_, l’as-tu bien méditée?--Y as-tu vu

qu’on ne peut connaître son caractère et surtout l’influence qu’on a sur

lui, qu’autant qu’on a passé par beaucoup d’alternatives de joie et de

malheur? N’importe la gravité réelle des événements; ce que l’homme sur

lequel ils agissent en croit, décide de leur influence sur lui. Nous ne

connaissons donc guère nos caractères, nous qui n’avons pas encore senti

de grandes douleurs subites, ni de grandes joies.

Rassemblons nos forces pour tirer parti des événements qui nous mettront

dans l’une ou l’autre de ces situations[164].

XXIX

MÉLANIE GUILBERT A HENRI BEYLE[165].

Lyon, 6 mars 1806.

De la neige fondue, un froid glacial, des compagnons de voyage

insupportables, c’est tout ce que nous avons eu dans notre route en y

ajoutant beaucoup de fatigue, car on nous a fait lever de 2 à 3 heures

du matin. Nous sommes à Lyon depuis hier, nous en partons demain matin

et dans six jours nous serons à Paris. J’en partirai le lendemain pour

la campagne et c’est là où je compte t’écrire un peu longuement; je suis

tellement gênée dans ce moment-ci que je suis obligée de baisser mon

chapeau sur mon papier pour que Mme C... ne voie pas ce que je t’écris.

Adieu donc, ma bonne minette, je vais mettre ce billet à la poste d’où

je reviendrai bien contente si j’y trouve une lettre de toi.--Je t’ai

écrit d’Aix[166].

XXX

A SA SŒUR PAULINE.

Marseille, le 9 mars 1806.

Je cherche à arracher de mon âme les fausses passions qui y abondent.

J’appelle fausses passions celles qui nous promettent, dans telle

situation, un bonheur que nous ne trouvons pas lorsque nous y sommes

arrivés.

La plupart des hommes ressemblent à un aveugle, excessivement boîteux,

qui prendrait des peines infinies pour monter, en huit heures de temps,

à la Bastille[167], par exemple, dont la belle vue doit lui donner un

plaisir infini. Il y arrive et n’y jouit que de son extrême fatigue, et

en second lieu du sentiment de désespoir que donne toujours une

espérance au moment où nous apercevons qu’elle était vaine.

Rappelle-toi donc de bien exercer la sensibilité de tes enfants[168] et

de bonne heure. La société tend à concentrer cette sensibilité en

nous-même, à nous rendre _égoïstes_. Quand cette passion ne serait pas

contre la vertu, elle est contraire au bonheur. Observe un égoïste. Pour

une jouissance, il a cent peines.

L’égoïste ignore à jamais le vrai bonheur de la vie sociale: celui

d’aimer les hommes et de les servir.

Souvenirs d'égotisme autobiographie et lettres inédites publiées par Casimir Stryienski · 第 12 / 20 段