Vous voyez, mon cher Mounier, que les solitaires sont bavards;

faites-moi croire que vous êtes solitaire, sans quoi je n’oserai plus

vous barbouiller quatre pages. Offrez, je vous prie, l’hommage de mon

respect à toute votre famille.

H. B.

XIV

AU MÊME.

Grenoble, 20 vendémiaire XI (13 septembre 1803).

Vous ne me donnerez donc plus de vos nouvelles, mon cher ami? Vous

n’avez pas d’idée du prix que j’y attache; j’ai appris, il y a quelques

jours, une chose qui m’a bien mortifié. Vous avez eu, cet hiver, un

accident affreux sur la glace et vous ne m’en avez rien dit. Suis-je

donc pour vous un ami de régiment et croyez-vous que ce qui vous arrive

ne m’intéresse pas? En ce cas-là, je suis bien différent de vous, et mon

cœur est bien plus souvent à Rennes que vous ne vous l’imaginez.

Écrivez-moi donc bien des détails.

Ne sauterez-vous point avec le consul sur un bateau plat, _to hear

Shakespeare’s divine language in his country_? A votre place, je ferais

la folie, non par ambition, mais pour voir une des plus belles époques

de l’histoire moderne[135]. Je suis gai depuis que je suis malade. J’ai

eu une fièvre qui s’est annoncée d’abord comme très violente et qui a

cédé peu à peu aux remèdes. Et vous?

Après le plus bel automne, nous avons ici, au milieu de nos vendanges,

un temps digne d’Ossian; des tempêtes de pluie et de vent engouffré dans

nos hautes montagnes qui émeuvent; le lendemain, les Alpes couvertes de

neige et un air pur et frais qui invite à la chasse. Je trouve que

toutes ces révolutions, dans les grandes productions de la nature comme

dans le cœur de l’homme, se ressemblent, sublimes de loin et bien

tristes de près. Adieu, mon cher Mounier, comptez-moi pour un de vos

meilleurs amis. Vous avez ici une cousine qui devrait bien vous y

amener; jamais plus de pudeur ne se joignit à tant de beauté. Elle n’est

pas si dévote qu’on vous l’avait faite. Croyez-vous que D... en soit

bien amoureux?

H. B.

_P.-S._--Présentez mes hommages à votre famille; embrassez pour moi le

camarade Pison. Que devient-il dans tout ceci?

XV

AU MÊME.

Claix, 23 frimaire XII (15 décembre 1803).

Peut-être, mon cher ami, vous ne connaissez plus la voix qui vient vous

parler. Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit; mais n’attribuez

point ce silence à l’oubli. J’ai eu honte de ne pouvoir montrer à mes

amis que les rêveries d’un fou; elles ont bien dû vous ennuyer dans mes

précédentes lettres. Je ne puis cependant me résoudre à rester plus

longtemps sans savoir de vos nouvelles et vous dire combien je vous

aime. J’ai passé mon temps depuis trois mois dans une extrême solitude;

ce contraste m’a plu en sortant de Paris où tout était pour l’esprit et

rien pour le cœur. Ce qu’il y a de singulier, c’est qu’à force de

sensibilité je suis parvenu à passer pour insensible dans ma famille;

ils se sont figuré que c’était par ennui d’eux que j’étais tout le jour

à la chasse, et leur soupçon a augmenté lorsqu’ils se sont aperçus que

j’allais lire dans une chaumière abandonnée. Je crois que c’est là le

véritable endroit pour lire la _Nouvelle Héloïse_; aussi ne m’a-t-elle

jamais paru si charmante; j’y relisais aussi quelques lettres que j’ai

reçues de mes amis, et surtout une dont je n’ai que la copie, mais qui

n’en vit pas moins pour cela dans mon cœur. Il me semblait que, dans

l’ordre actuel de la société, les âmes élevées doivent être presque

toujours malheureuses, et d’autant plus malheureuses qu’elles méprisent

l’obstacle qui s’oppose à leur félicité. Ne serait-ce pas, par exemple,

la plus forte épreuve où peut être mise une âme de cette espèce, que

d’être arrêtée dans ses plus chers désirs, par des considérations

d’argent, et par le respect dû aux volontés d’un homme dont elle méprise

l’opinion? Je ne sais si vous m’entendez; mais si vous comprenez ce qui

m’arrête, je dois être justifié à vos yeux, et vous devez me répondre.

Ces idées et la tristesse qu’elles inspirent m’ont engagé à lire les

ouvrages qui traitent des lois qui sont les bases des usages et des

mœurs; j’avais aussi un secret orgueil de me rapprocher par là de

celui de mes compatriotes que j’estime le plus[136]. J’ai donc lu le

_Contrat social_ et l’_Esprit des lois_. Le premier ouvrage m’a charmé,

excepté lorsqu’il dit que 600,000 Romains pouvaient voter en

connaissance de cause sur les affaires. Le second, que j’ai lu deux

fois, m’a paru bien au-dessous de sa réputation. Je vous dis ça à vous

qui, instruit dans cette partie, ne verrez pas de l’orgueil, mais une

consultation, dans ce que je vous dis. Que m’importe de savoir l’esprit

d’une mauvaise loi; cela m’enseigne à faire un extrait et voilà tout. Ne

valait-il pas bien mieux dire les lois qui, prenant les hommes tels

qu’ils sont, peuvent leur procurer la plus grande masse de bonheur

possible? Ce livre, fait comme le pouvait faire Montesquieu, eût

peut-être prévenu la Révolution.

J’ai enfin lu un ouvrage qui me semble bien singulier, sublime en

quelques parties, méprisable en d’autres, et bien décourageant en

toutes: l’_Esprit d’Helvétius_. Ce livre m’avait tellement entraîné dans

ses premières parties, qu’il m’a fait douter quelques jours de l’amitié

et de l’amour. Enfin, j’ai cru reconnaître qu’Helvétius, n’ayant jamais

senti ces douces affections, était, d’après ses propres principes,

incapable de les peindre. Comment pourrait-il expliquer ce trouble

inconnu qui saisit à la première vue, et cette constance éternelle qui

nourrit sans espérance un amour allumé? Il n’y croit pas à cette

constance dont j’ai ouï citer tant d’exemples; y croyez-vous vous-même?

Croyez-vous à cette force incompréhensible de l’amour qui, parmi mille

phrases insignifiantes, fait distinguer à un amant celle qui est écrite

pour lui, et qui, lui faisant prêter l’oreille à cette voix presque

insensible qui s’élève des autres, et que lui seul peut sentir, lui

peint tous les tourments de l’objet qui l’aime, et lui rappelle que de

lui seul peut venir la consolation?

Il me semble qu’Helvétius ne peut expliquer ces sentiments, ni mille

autres semblables. Je voudrais pour beaucoup que vous eussiez lu cet

ouvrage, qui me semble vraiment extraordinaire. Si cela est, dites-m’en,

je vous prie, votre sentiment au long.

Je suis allé à Grenoble dans le temps des élections, pour voir un peu

dans la nature ces assemblées si vantées dans les livres; et je vous

avoue qu’elles m’ont paru bien méprisables et qu’elles m’ont bien

prouvé la vérité des principes sur l’amour-propre[137].

Le bon sens montrait votre père et M. D*** au Sénat. Cinquante-sept

électeurs, parmi lesquels j’ai le plaisir de compter mon père et mon

grand-père, ont fait tout au monde pour cela. Une intrigue curieuse par

sa ridiculité a fait nommer, au lieu de votre père, un homme dont on ne

sait rien, sinon qu’il est méprisable de toutes les manières et que

trois ou quatre départements l’ont rejeté. Tout le monde a vu combien

les prétendus honnêtes gens nobles étaient plus attachés à leur caste

qu’à leurs principes. Tous les roturiers ont nommé M. D*** et aucun

noble n’a donné sa voix à M. Mounier. J’ai vu parmi tout cela les restes

de la jalousie qu’inspire un talent qui s’élève à côté de nous, et

combien votre père l’avait excitée. Je vous en dirai plus à la première

vue.

Donnez-moi beaucoup de détails sur votre manière de vivre et sur vos

desseins futurs. N’aimeriez-vous pas à voir votre père sénateur et à

habiter Paris? Le gouvernement doit le connaître maintenant ou il ne le

connaîtra jamais.

Adieu, mon cher ami, je vous dirais presque, si je n’avais peur de vous

paraître ridicule, si vous sentez en lisant cette lettre la douce

émotion qui me l’inspira? Que nos cœurs aient eu le bonheur de

s’entendre ou non, croyez que les sentiments qui m’animent ne changeront

jamais; j’aurais encore bien des choses à dire, mais j’ai peur de me

trahir; si vous m’avez entendu vous me répondrez et en vous écrivant je

pourrai tout dire.

Avouez, mon cher Édouard, que voilà des phrases absolument

inintelligibles. Je reviens sur la terre et vous apprends que je serai à

Grenoble dans huit jours, et probablement à Paris au commencement du

printemps. N’aurons-nous donc jamais le plaisir de nous revoir? Il y a

tant de moyens. Mais en attendant écrivons-nous souvent, cela ne dépend

que de vous; j’aurai assez d’adresses si j’en ai une. Au diable avec vos

énigmes!

Adieu, mon ami, ne brûlez pas ma lettre et trois jours après l’avoir

reçue elles seront devinées, ou il y faudra renoncer. Adieu de tout

cœur.

B.

XVI

AU MÊME.

Grenoble, pluviôse XII (janvier-février 1804.)

Mille pardons, mon bon ami, si j’ai tant tardé à vous répondre. Depuis

un mois je suis plongé dans ce qu’on appelle les plaisirs du carnaval.

J’ai dansé ce matin jusqu’à six heures; je me lève à quatre pour vous

dire enfin une partie des choses que m’a fait éprouver votre lettre, car

toutes c’est impossible.

Depuis un mois, j’ai livré ma vie à toutes les dissipations possibles.

Je voulais oublier de sentir. J’ai trouvé ici, comme ailleurs, beaucoup

d’amour-propre et point d’âmes. J’aime mieux les passions avec tous

leurs orages que la froide insensibilité où j’ai vu plongés les heureux

de ce pays. Elles me rendent malheureux aujourd’hui, peut-être un jour

feront-elles mon bonheur; d’ailleurs indiquez-moi le chemin pour sortir

de leur empire? Un moment de leur bonheur ne vaut-il pas toutes les

jouissances d’amour-propre possibles?

What is the world te me?

Its pomp, its pleasure, and its nonsense all?

Jamais plus belle occasion ne pouvait s’offrir pour voir Grenoble dans

tout son lustre. Il y a redoute tous les mercredis; MM. Périer

(Auguste), Teysseire, Giroud, Lallié, le général Molitor, le préfet, le

receveur du département, le payeur, le général commandant le

département, etc., etc., ont donné des fêtes dans le genre de celles des

ministres à Paris. Absolument dans leur genre, il y avait un peu de

cette froideur que transpire l’habit brodé. On commence à sept heures,

on soupe à minuit, et l’on danse jusqu’à six heures du matin. Il y a

trois ou quatre tables servies splendidement, mais toujours une où il y

a trente ou quarante femmes et deux hommes seulement: le préfet et le

général.

MM. Silvy, Berriat, Allemand, etc., ont donné des fêtes, beaucoup moins

splendides sans doute, où le ton était bien moins brillant, mais on y

riait sans s’en douter; ailleurs on riait pour être aimable. Il y avait

de votre connaissance à ces fêtes les deux Mallein, Alphonse Périer,

Pascal, Turquin, Faure, Michaud, Colet, Montezin, Berriat, Giroud, etc.,

etc.

En femmes, mesdemoiselles Mallein, Pascal, Loyer, de Mauduit, d’Arancey,

de Tournadre, Arnold, Girard, Dubois-Arnold. Mmes Busco, Arnold,

Molitor, Renard, Périer, Regicourt ont dansé quelques contredanses et

beaucoup de valses.

Je ne sais si vous pouvez vous figurer tous ces noms, et si ces détails

vous plairont. Pour leur donner un peu plus d’intérêt, j’y ajouterai que

_the happy few_ a trouvé que Turquin, Périer, Pascal, Mallein, étaient

les plus aimables; Mlles Tournadre, Parent, Mallein, les plus jolies et

les plus aimables en femmes. Toutes ces demoiselles sont de la société

de Mme Périer où l’on me paraît s’amuser beaucoup. Le préfet y va tous

les soirs, et on y joue des proverbes. Il y règne, suivant les uns,

beaucoup de bonhomie; suivant les autres, on y fait beaucoup d’esprit.

Je suis des deux avis; on y était gai et franc, on y devient spirituel

et gai.

Vous voyez, mon cher Mounier, quelle a été ma vie depuis un mois: j’ai

veillé six jours par semaine et j’ai fait un petit voyage à la campagne.

De toutes les parties où je suis allé, celle où je me suis le plus amusé

est celle de Mme Périer. On soupait au deuxième, on avait dansé au

premier. Au milieu du souper nous nous échappâmes, Mlles Mallein, Loyer,

Dubois et Tournadre, Félix Faure, Colet, Arnold et moi, et nous dansâmes

une douzaine de contredanses avec la joie de dix-huit ans.

Pour achever de vous mettre au fait, le public marie Mlle Loyer, chez

qui nous dansons ce soir, à Casimir Périer et Mlle Alex. Pascal à

Alexandre Périer. Ceci entre nous, ainsi que tout le reste. Vous savez

combien la discrétion est une belle chose; ainsi brûlez ma lettre.

Vous parler de moi après tout cela, c’est bien présomptueux. Cependant,

comme je suis bien persuadé de votre amitié pour moi, je suis le fil de

mes idées et je réponds à votre lettre. Vous avez deviné mon secret,

mais vous vous faites une fausse idée de moi: j’estime peu les hommes

parceque j’en ai vu très peu d’estimables; j’estime encore moins les

femmes parce que je les ai vues presque toutes se mal conduire; mais je

crois encore à la vertu chez les uns et chez les autres. Cette croyance

fait mon plus grand bonheur; sans elle je n’aurais point d’amis, je

n’aurais point de maîtresse. Vous me croyez _galant_, et vous vous

figurez sous mon nom un sot animal. J’en sens trop bien le ridicule pour

l’être jamais dans toute la force du terme. J’ai pu avoir quelques

bouffées d’amour-propre, comme tous les jeunes gens; j’ai pu être fat

par bon ton lorsque je me croyais regardé; mais tout mon orgueil est

bien vite tombé en voyant mes prédécesseurs et ceux qui me succédaient.

Enfin vous achèverez de vous détromper de ma fatuité, lorsque vous

saurez qu’ayant eu l’occasion de voir quelque temps la femme que j’aime,

je ne lui ai jamais dit ce mot si simple: Je vous aime; et que j’ai tout

lieu de croire qu’elle ne m’a jamais distingué, ou que, si elle l’a fait

un instant, j’en suis parfaitement oublié. Vous voyez qu’il y a loin de

là à se croire aimé. J’ai eu quelquefois l’idée d’aller la trouver et de

lui dire: Voulez-vous de moi pour votre époux? Mais, outre que la

proposition eût été saugrenue de ma part, et que, comme vous le dites

fort bien, j’eusse été refusé, je ne me crois pas digne de faire son

bonheur: je suis trop vif encore pour être un bon mari, et je me

brûlerais la cervelle si je croyais qu’elle pût penser: «J’eusse été

plus heureuse avec un autre homme.»

Mon père m’a fait promettre, lorsque je le quittai pour la première

fois, il y a six ans, que je ne me marierais pas avant trente ans.

Actuellement, je n’avais d’ambition que pour elle; quel motif aurais-je

donc pour prendre un état? et quel état pourrais-je commencer? Je suis

tout à fait dégoûté des femmes, jamais aucune d’elles ne sera plus ma

maîtresse, et celles qu’on a par calcul m’ennuient. Je prise peu

l’estime d’une société particulière, parce que j’ai vu qu’en flattant

tous ceux qui la composent on était sûr de l’obtenir. J’aurai trois ou

quatre mille livres de rente, c’est assez pour vivre. Si j’étais ruiné,

avec un an de travail je pourrais devenir professeur de mathématiques.

Quel motif ai-je donc pour m’en aller par le monde flatter de la voix et

de la conduite tous les hommes puissants que je rencontrerai?

Je sens que j’aimerais vivement la gloire, si je parvenais à me guérir

d’un autre amour. Il y a la gloire militaire, la gloire littéraire, la

gloire des orateurs dans les Républiques. J’ai renoncé à la première

parce qu’il faut trop se baisser pour arriver aux premiers postes, et

que ce n’est que là que les actions sont en vue[138]. Je ne suis pas

savant, il ne faut donc pas penser à la deuxième. Reste la troisième

carrière, où le caractère peut en partie suppléer aux talents. Et ce

n’est que dans des circonstances rares que le peuple a besoin de vous,

et vous pouvez mourir calomnié, et tant de gens sans talents ou sans

vertu ont paru dans la lice, qu’il faut un bien grand génie pour être à

l’abri du ridicule. Voilà les obstacles.

Donnez-moi vos avis sur tout cela, mon cher Mounier, franchement,

sincèrement et sans craindre de me parler raison. Pour le moment, je me

jette au milieu des événements avec un cœur pur. Je tâcherai

d’acquérir des talents, je vivrai solitaire avec mon âme et mes livres,

et j’attendrai pour voguer que le vent vienne enfler mes voiles.

Je sais bien que dans un moment de raison je pourrais prendre un état;

mais je ne sens pas la constance nécessaire pour le suivre, et il faut

éviter de paraître inconséquent.

Voilà où j’en suis, mon cher Edouard. Je compte être à Paris dans trente

ou quarante jours. J’y étudierai la politique et l’économie publique,

science qui me paraît la base de l’autre dans un siècle où tout se vend.

Donnez-moi tout les détails possibles sur votre futur voyage et surtout

éclairez-moi de vos conseils. Bonsoir, si vous ne dormez pas.

H. B.

XVII

AU MÊME.

Genève, 8 germinal XII (20 mars 1804).

Mon cher ami,

Je vais à Paris. Je n’ai pas besoin de vous dire qu’une des plus douces

jouissances que je me promette dans ce pays-là est celle de vous

embrasser. Nous n’en sommes plus à ces petites choses; c’est ce qui fait

que je ne vous fais pas la guerre sur ce que depuis trois mois vous ne

m’écrivez plus. Les plaisirs du carnaval ont formé à Grenoble une

société de jeunes gens où il ne manque que vous pour réunir tout ce que

j’aime et estime dans ce pays. Vous en connaissez presque tous les

membres, à l’exception peut-être de Félix Faure et de Ribon; les autres

sont Mallein, Alphonse Périer et Diday. Je disais un jour à Alphonse et

à Mallein qu’en allant à Paris, je voulais passer par Genève; à

l’instant ils se regardent, nous organisons notre voyage et nous partons

le 29 ventôse pour venir passer deux jours à Genève; nous passons par

les Echelles où nous sommes reçus par mon oncle[139]; par Chambéry où

nous restons vingt-quatre heures; nous arrivons enfin à Genève. Nous

devions n’y passer que deux jours, nous y sommes déjà depuis trois, et

si je ne consultais que mon cœur, j’y passerais six mois. Nous avions

plusieurs lettres de recommandations pour M. Pasteur, pour M. et Mme

Mouriez, pour M. Pictet. Nous avons été souvent en société, tantôt reçus

par les vrais Genevois avec cette politesse froide qui glace, tantôt

avec empressement par ceux que nos mœurs ont déjà corrompus. En

général, bien de la plupart des femmes, mal de tous les hommes. Je vous

donnerai des détails là-dessus à notre première entrevue.

La chose qui nous frappa le plus en arrivant est la beauté des femmes et

des demoiselles, et cette coutume singulière et admirable qui fait que

les jeunes filles vont partout seules, la franchise touchante de leurs

procédés qui montrent bien ces âmes qui ne comprennent pas seulement la

coquetterie et qui sont si sensibles à l’amour. Je vous paraîtrais fou

si je vous disais tout ce que je pense là-dessus; je veux me retenir et

je m’aperçois que j’écris des phrases inintelligibles. Je désespérais de

trouver au monde des femmes comme celles-ci; je cherchais à me désabuser

d’un espoir chimérique; jugez de mes transports en trouvant à Genève

plus encore que je n’avais imaginé. Cette franchise surtout, la seule

chose que la coquetterie ne puisse imiter, cette joie pure d’une âme

ouverte, je ne l’ai jamais si bien sentie, mon cher ami. L’âme qui

dissimule ne peut être gaie; elle a cette gaieté satirique qui repousse,

elle n’a point cette joie pure de la jeunesse. Quelle différence des

femmes que je quitte et de celles que je vais trouver à Paris. C’est

pour le coup qu’on va m’appeler le Philosophe. Je veux tâcher d’écrire

tout ce que j’ai vu dans ce pays; nous en parlerons quand j’aurai le

plaisir de vous voir. Vous avez été peut-être à Genève dans vos voyages;

dites-moi ce que vous pensez. Pour moi, si je n’ai point d’état d’ici un

an, je veux venir y passer six mois.

Je m’arrache de ce pays, mais comme Télémaque s’est arraché de l’île de

Calypso. Mallein est déjà retourné à Grenoble. Périer part demain, il

faut bien m’en aller; mais ce n’est pas sans l’espoir de revoir ma chère

Genève.

Adieu, mon cher Edouard, dites-moi tout ce que vous savez de Genève.

Adressez votre lettre à M. Crozet, élève des ponts et chaussées, hôtel

de Nice et de Modène, rue Jacob, faubourg Germain, pour Henri B...

_Fare you well._

H. B.

XVIII

AU MÊME.

Messidor, XII (Paris, juin 1804).

Je ne vous ai pas écrit depuis quelque temps, mon cher ami, et pour m’en

punir je veux vous dire pourquoi: c’est que j’avais honte. Je songeais

aux folies que je vous ai contées pendant deux ans. Lorsque j’ai reçu

vos lettres, j’ai renvoyé, et puis j’ai eu honte d’avoir renvoyé. Il

faut nécessairement, pour m’excuser, que je calomnie l’humanité et que

je m’écrie: «Voilà l’homme!»

Au reste, je pense que la conspiration de vos Rennois vous aura

distrait. Ces gens-là ont des familles qui ont dû remuer George[140] et

les autres non graciés ont fini hier, très bien, à ce que dit le peuple

qui les a vus. Les _Tracasseries_, comédie en cinq actes de Picard, ont

aussi tombé hier soir. Je ne sais où vous en êtes des nouvelles

soi-disant littéraires; si vous les savez, sautez les cinq ou six lignes

qui suivent. Vous savez que rien n’est sévère, comme le vulgaire

lorsqu’il s’avise de vouloir faire de la vertu sur quelqu’un, et il

montrait ou croyait montrer cinq ou six vertus différentes en sifflant

le _Pierre le Grand_, tragédie de Carion Nizas, tribun. Il faut avouer

aussi qu’il a pris soin que la matière ne manquât pas. Il s’est rendu

complètement ridicule et même odieux. Les femmes surtout étaient

acharnées contre lui. J’étais à la première représentation. La pièce est

pitoyable; cela a occupé cinq ou six jours; ensuite la politique, dont

on n’est pas encore sorti. J’ai été étonné du bon sens que j’ai vu dans

cette occasion, surtout celui des femmes.

On annonce une tragédie, nommée _Octavie_, aux Français. Est-ce Néron

assassinant la femme qui lui a apporté le trône? Est-ce celle d’Antoine?

Je n’en sais rien. Je ne sais pas davantage quel est l’auteur; on dit

Chénier ou Mazoyer. Mlle Duchesnois est toujours une actrice charmante;

elle l’est plus encore aux yeux de ses amis, parce qu’elle est

persécutée[141]. La vîtes-vous avant votre départ, ou si vous étiez déjà

à Rennes? Pour moi, Crozet m’a présenté chez elle et je suis enchanté de

son ton naturel. Comme elle est bien laide, je m’attendais à la voir

dans l’affectation jusqu’au cou; point du tout, c’est le naturel le plus

simple et le plus charmant.

Mais il faut que je revienne à la politique pour vous demander _when

your father shall be_ sénateur. On le lui doit de bien des manières. On

nomme des préfets, et votre département a dû vous donner de la peine à

gouverner; ce qui est très heureux pour M. M... C’est parler de ses

victoires que de parler de ses travaux. J’en voudrai toujours aux

maudits nobles qui nous ont empêchés de le nommer cand... Je dis nous,

car j’étais aussi enflammé que mon père et mon grand-père qui étaient

électeurs. Laissez faire; si on y revient, comme il le semble, nous vous

montrerons ce que peut l’amour-propre humilié dans des cœurs

généreux.

Si vous avez quelques espérances qui puissent être confiées à un ami

discret, faites-moi cette grâce. Je serais bien charmé de pouvoir

espérer de vous voir ici. Si vous venez avant cet hiver, nous courrons

ensemble. Ne vous faites-vous pas une bien jolie image d’un carnaval à

Paris? Pour moi, j’en suis fou. Venez donc, nous valserons dans le même

bal. Avec votre esprit si fin, vous observerez toutes les mères et nous

rirons un peu de ces petites Parisiennes qui sont si abordables.

Vous n’avez pas d’idée combien je fais de découvertes dans ce pays.

J’arrive seulement; les autres fois j’avais des yeux pour ne rien voir.

Venez vite, nous rirons bien.

Souvenirs d'égotisme autobiographie et lettres inédites publiées par Casimir Stryienski · 第 11 / 20 段